(...)  Ah ! comme elle savait prendre ma sympathie à la glu de sa séduction !... Chère Diana.... Je n'éprouvais pour elle nul désir malséant, mais je l'aimais vraiment comme une soeur, une soeur au cerveau déséquilibré, à peine responsable de ses actes, incapable de discerner le bien du mal. Je l'aimais avec l'indulgence qu'il faut avoir pour une créature de luxe, pour une femme différente des autres, échappée au gabarit de la norme.

Pourquoi devrions-nous classer toutes les femmes d'après quelques modèles courants exposés au bazar de la Destinée ? La Femme Fatale, la Femme Froide, la Femme Honnête, la Femme Légère ? Quel naturaliste orgueilleux oserait affirmer les caractères spécifiques d'une femme froide qui, demain, sera légère sans transition, ou d'une femme fatale qui, un jour, brûlera ses armes sur le seuil de l'honnêteté ?

J'ai beau fouiller avec mon scalpel les fibres fugaces de son âme désaxée, je ne parviens pas à situer Diana dans l'un des plans de l'éthique moderne. Elle est le produit d'un duc libertin marié avec une Ecossaise sentimentale et romantique, nourrie de Walter Scott, élevée sur les rives élégiaques des lochs aux eaux tranquilles. Sa grand-mère maternelle fut une remarquable femme d'affaires, qui menait ses highlanders à la baguette, dans son domaine de Laurencekirk, et son grand-père paternel fut une gentilhomme-poète apprécié à Edimbourg, qui exprimait, en des ballades archaïques, la nostalgie de son coeur. Diana a hérité tout cela... La logique, quand elle le veut, ne lui est pas étrangère, à moins que ses sens ne l'asservissent quand la lune du mois synchronise la tension électrique des nuages et le pouvoir grisant d'un parfum. Affranchie des contingences morales, elle vit sa vie, égoïste jusque dans ses gestes généreux, cruelle et bonne, voluptueuse à froid, puérile, rouée, selon les heures, selon le diapason de ses désirs, selon les impulsions non prévisibles d'une fantaisie toujours en éveil.  (...)

La Madone des Sleepings, Maurice Dekobra  -  Zulma.