"Je suis la fille du juge Boulouque, et cela ne rappelle plus rien à personne." Clémence Boulouque est bouleversante: de sa plume grave et légère, pleine de tendresse et de rage au coeur, elle se délivre de son enfance. Elle n'était pas une simple jeune fille insouciante, elle était fille du juge qui avait en charge les dossiers anti-terroristes des années 80.

Personnellement, je ne savais pas non plus qui était le juge Boulouque. Je n'ai pas le souvenir de la terreur des années 80: j'avais l'âge de la narratrice. Je partage avec elle cette insouciance d'une gamine qui grandit en écoutant Elsa, qui mange trop de sucreries et qui taquine son père en lui reprochant son absence de plus en plus. Mais ce qui rend la jeune fille différente de toutes les gamines ordinaires, c'est que Clémence était escortée par des gardes du corps, Clémence apprenait de la bouche de son père les mécanismes des bombes à la nytroglycérine, Clémence ne sortait jamais seule, Clémence n'avait pas de petits copains et Clémence n'avait jamais les cheveux mouillés quant il pleuvait à verse... Une voiture blindée, des gardes aux portes, un sac d'école oublié et les démineurs sont sur le qui-vive, bref: l'enfance de Clémence est impressionnante et sous haute surveillance. Au point que la jeune fille souhaitait secrètement que tout ça finisse pour en être délivrée et pouvoir vivre normalement. Hélas la délivrance arrive avec le suicide de son père, deux semaines avant Noël.

Le texte de Clémence Boulouque est émouvant. C'est le témoignage d'une jeune fille devenue injustement orpheline, et qui porte l'éternel regret d'avoir été trop capricieuse et méchante avec son père (pour lui faire payer ses absences). En septembre 2001, elle est à New York. Dans ce pays où elle a cherché à reconstruire sa vie, à oublier et panser ses peines, son passé la rattrape. Les mots de son enfance coulent sur le papier, entre les souvenirs heureux et les moments graves, entre le désir d'être ordinaire et la conscience de demeurer la Fille du Juge. C'est beau, c'est touchant. Clémence Boulouque nous livre un texte magnifique sous forme d'un gros sanglot à jamais contenu.

mars 2004