Je t'aime beaucoup ~ Gabrielle Ciam
Ce livre peut se prendre comme un plaidoyer contre l'homme et son incapacité à comprendre la femme, aussi bien sa compagne, sa maîtresse, son grand amour, ou tout le reste... Car entre la narratrice et cet homme beaucoup plus âgé, présentateur de la télévision, il n'y a aucun doute sur la maturité de l'un et l'autre. La femme est gagnante ! Même à dix-sept ans, lors de sa première rencontre avec lui, la jeune fille va décider elle-même du tournant de son existence, suivre les pas de cet homme qu'elle sait/devine indispensable pour les années à venir. Trois ans seront accordés à ce couple inégal, dans lequel l'un aime éperdument l'autre et accoure dès qu'il siffle, alors que celui-ci la bafoue dans des hôtels minables, la voit entre-deux, au-delà de sa vie maritale...
Non, ce n'est pas une banale histoire d'adultère, ni de romance à la Lolita. Car dans "Je t'aime beaucoup", la narratrice fait un travail d'introspection. Vingt-cinq ans ont passé quand elle revoit cet ancien amant, par hasard, elle l'aborde, prend un verre, se souvient du passé... Un ange passe, "quelque chose bouge en elle, un long ressac qui vient de loin, de profond" et réveille des souvenirs éteints. Entre l'émerveillement de la première fois, les désirs assouvis instantanément, la solitude, la colère, la méprise ou la jalousie... la narratrice aura plus d'une fois de la difficulté d'apposer le nom sur ... quoi ? cette histoire, liaison ou aventure ?..
C'est beau et simple. Gabrielle Ciam écrit sans tralalas, elle parle des histoires d'amour qui ont vécu, bouleversé les êtres mais "où va l'amour quand on n'aime plus?". Le roman tente d'y apporter une réponse, du moins une clairvoyance. Mais ces anciens amants se trouveront-ils en face ? Quand l'un dit : "Je t'aime beaucoup", et l'autre répond : "Tu sais, le beaucoup est de trop pour une femme de plus de quarante ans!"... on sourit, eh oui ! C'est le grand drame actuel : les hommes et les femmes ne se comprennent pas !
lu en avril 2005
44 (Un an de vie d'écrivain à la maison) - Kirsty Gunn
Kirsty Gunn fête ses 44 ans. En cette journée spéciale, elle se rend avec son mari et leurs deux petites filles dans la brasserie où ils entassent leurs plus beaux souvenirs. Ce soir-là, l'écrivain s'aperçoit qu'elle n'a pas écrit une ligne depuis la naissance de ses enfants. Son mari lui demande quand elle se sentira capable de se "remettre pour de bon à écrire quelque chose".
Oui, très bonne question. Un simple regard vers ses petites filles et c'est un flot de pensées qui l'assaille. Car Kirsty vit et travaille chez elle, complétement dédiée à ses enfants, incapable de s'enfermer dans un bureau pour plancher sérieusement. Non, il lui faut sa table sur le palier, les bruits familiers, le dérangement, la bousculade.
Alors d'accord, elle relève un défi incroyable : consigner 44 textes pour marquer l'année à venir, pour parler de la "vie d'écrivain à la maison". Quarante-quatre fragments de genres différents qui ont une chose en commun : ils sont écrits par cette femme qui vit à cette époque de sa vie une existence pleine, nourrie sur le plan imaginaire par ce qui se passe dans son univers familial.
Un univers riche, intéressant et stimulant.
Car autre constat amer : Kirsty Gunn s'aperçoit qu'on parle très peu de la vie domestique dans la littérature, que ce n'est pas un thème abordé dans les livres, que les auteurs font l'impasse sur cet ordinaire qui est pourtant le lot quotidien de la plupart d'entre nous.
Pourquoi ?
Voilà un peu comment se compose ce livre. Il est étrange, biscornu, rapiécé, raccommodé, un patchwork de poèmes, d'essais, de nouvelles, de haïkus... J'ai particulièrement apprécié les passages éclairant sa vie personnelle, familiale, ses questions et ses pensées sur la lecture faite aux enfants, sur le symbole de la mer dans la littérature, son dernier roman, sur du futile (les bikinis, les spartiates) ou du lourd (la maladie de sa soeur). Il y a aussi beaucoup de citations d'autres auteurs, des extraits qui donnent envie de découvrir ces autres ouvrages.
Pour une expérience originale, il faut reconnaître que la néo-zélandaise Kirsty Gunn a réussi son joli pari !
A noter que, pour respecter la voix et la musicalité de Kirsty Gunn, l'éditeur a choisi de ne pas traduire ses poèmes et d'être ainsi fidèle à l'originalité de son projet.
Christian Bourgois, 325 pages