EtalonC'est le premier livre que je lis de D.H. Lawrence et ce fut pour moi UNE REVELATION ! Quel esprit ! Quel style ! Quelle audace ! Et quelle absence de bienséance dans le fond de son discours ! C'est donc dans cette disposition bien établie que j'aborde la lecture de "L'étalon". On y croise un jeune couple marié, Lou et Rico Carrington, et la mère de cette Lady, Mrs Witt, Américaine pure souche, pleine de sarcasme pour l'Angleterre pudibonde et guindée.
Un jour, Lou croise un superbe étalon qu'elle désire acheter pour son mari. St Mawr a un caractère obtus, réputé dangereux, qui n'obéit qu'à son palefrenier, Lewis. Il rejoint l'écurie des Carrington, force l'admiration de la cour de leurs amis, avant que n'arrive l'accident.
Depuis qu'elle connaît cet étalon, Lou se sent complètement différente et porte un autre regard sur les hommes en général. St Mawr lui offre une émancipation, le mariage lui apparaît comme une forme de prostitution. Sa mère et elle décident alors de quitter le pays pour une contrée plus reculée et sauvage, deux hommes les accompagnent. Ces derniers  brouillent les pistes des rapports  entre les deux sexes, car leur vision non plus n'est pas guère glorieuse. Employés par des dames, ils se sentent dépréciés et développent un sentiment de "castration" de plus en plus ambivalent.

Ainsi se pose la dualité de ce roman court de D.H. Lawrence, publié en 1925 avant "L'amant de Lady Chatterley". "L'étalon" est classé parmi les chefs d'oeuvre de son auteur, outre son histoire ambigüe, le roman suggère une étude très inquiétante et nerveuse sur le déséquilibre entre les deux sexes, n'hésitant pas à piquer l'hypocrisie anglaise. Sur ce point, le personnage de Rachel Witt est brillant et exulte en "un étrange regard de triomphe dans ses yeux gris et de singulières rides démoniaques sur son visage", l'insatiable curiosité de cette mère qui cherche toujours "le serpent caché sous les fleurs"... "Encore et toujours cet intérêt morbide pour les autres et leurs actions, leur vie privée, leur linge sale. Et toujours cette soif secrète d'histoires personnelles et intimes. Et toujours cette critique subtile, et cette appréciation des autres, de leurs mobiles. Si l'anatomie nécessite un cadavre, la psychologie a besoin d'un monde de cadavres. L'étude du caractère, c'est-à-dire la critique et l'analyse personnelles, exige tout un vivier de psychés humaines attendant la vivisection. Un corps ouvert, bien sûr, cela sent. Mais rien ne sent davantage, au bout du compte, que l'âme humaine."
D.H. Lawrence avait le don de la formule qui marque, et son roman en offre des tas d'extraits. Faussement prude, ou s'amusant à ébranler cette certitude, truffé de sensualité décadente, jamais nommée, et plutôt habile, "L'étalon" appâte, renverse et donne quelques coups de sabot. Gare aux imprudents !

Phebus Libretto, 195 pages