les_etangs_de_woodfieldDans la maison des Lockwood, deux petites filles grandissent sous la protection de leur tante Lucia Davidson, qui a promis de veiller sur elles à la mort de sa soeur Bettina. Elles se prénomment Deborah et Jane. Telles deux silhouettes vestales, elles traversent les jardins de Woodfield en attirant tous les regards.
Bientôt la petite Angela Greene va les rejoindre et devenir leur meilleure amie, s'investissant un peu trop vivement dans cette relation où Deborah impose seule les règles de conduite et d'amour. Son regard, ses longs cheveux blonds et sa beauté font tourner les têtes de tous les garçons, dont Emmanuel Kirkland qui franchit la limite séparant son quartier populaire des beaux jardins de Woodfield.
Fasciné mais résigné à renoncer à son attraction, il jettera son dévolu sur la cousine d'Angela, Edwidge Halsmann, sans quitter des yeux Deborah Lockwood qui va vivre une passion démente pour l'homme au barzoï.

Deborah fait partie de ces héroïnes qui sont entières, fatiguantes, exigeantes, insaisissables et caractérielles. Deborah est riche, "elle a sa Delage décapotable blanche, ses biens personnels, rien ne lui suffit, elle veut tout, toujours plus, et soudain ne veut plus rien. Joies fulgurantes, crises d'ennui, je la suis d'une heure à l'autre, je la perds, elle m'amuse autant qu'elle me fait peur".
C'est cette personnalité qui est la pièce maîtresse de ce jeu d'échecs voué à la folie douce et aux caprices d'une femme qui a manqué de souvenirs, qui s'en crée et qui se venge d'avoir été spoliée de son image d'Epinal.
Vous dire que j'ai adoré serait mensonger, toutefois j'ai été scotchée par cette histoire où planent spectres, silences, passions et désespoirs. Le plus déconcertant, au démarrage de cette lecture, est le style d'écriture. L'auteur a choisi de glisser d'un personnage à l'autre, introduisant leur point de vue avec un "écrit untel" (ou untel). C'est une tournure un peu embarrassante pour commencer, puis on s'y fait !
L'autre pouvoir de ce roman est son ambiance, Woodfield dégage un charme indiscutable, imprégné de mystères, peuplé de créatures célestes et désaxées. Par bien des aspects, ce roman dégage donc un attrait certain et qui gagne en intensité au fil des pages.
Auteur contemporain décédé en 1999, Nicolas Bréhal a obtenu le Prix Renaudot en 1993 pour Les Corps célestes. "Les étangs de Woodfield", publié en 1978, est son premier roman.

Mercure de France, 1978. Disponible en Folio - 215 pages.

" Le sommeil : cette douceur dans laquelle on entre les yeux fermés tant on a confiance en elle, cet univers secret où la vie se prolonge, divinement, où le mystère se couve, où le mystère délire en nous ; ces preuves sacrées où l'amour pourrait croître dans la paix, heures de faiblesse merveilleuse, dans l'abandon tiède des corps, toute la vie de la nuit, jusqu'au réveil : ouvrir les yeux et reconnaître dans le lit, dans cette barque seul à seul, tout contre soi, l'image humaine de l'amour humain, la lumière de l'enfance de l'autre, le visage si pur où rien ne passe encore des tourments du jour à venir, et se dire, puisqu'il en est ainsi, que l'on peut se rendormir pour une ou deux heures, le matin, dans la douceur, hors du danger. "