08 juillet 2007
La femme de l'Allemand - Marie Sizun
La petite Marion a un double secret. D'un côté, on lui apprend que son père est un allemand aimé durant la guerre et mort lors de la campagne de Stalingrad. Elevée seule auprès de sa mère Fanny, rejetée par les siens, Marion grandit avec le poids des mystères.
L'autre zone d'ombre qui nimbe sa maman concerne la folie de celle-ci. Ce n'est qu'une trace fugace, un regard étrange, un sourire angoissant et des actes incongrus, répétés dans la nuit.
Car malgré tout, Marion et Fanny forment un couple qui est lié par les liens de l'amour, de la confiance, du dévouement et de la trahison. En grandissant, la petite fille va comprendre la folie de sa mère, autrement nommée "psychose maniaco-dépressive". Plusieurs fois, l'enfant va chercher à masquer les signes avant-coureurs, ne pas avertir les proches, taire la démence grandissante de sa mère.
Or, les années passant, il devient impossible d'endiguer le flux et le reflux de ces crises. Les séjours de Fanny à l'hôpital se répétent, les périodes d'accalmie sont de courte durée. Toujours plane la menace de la rechute.
Et puis, il y a ce père absent, ce père mort, l'Allemand. Son image permet à Marion de se consoler, de nourrir un espace de tendresse et d'affection pour échapper à ce qui la ronge de plus en plus. Pourtant, ce secret aussi va creuser un fossé déjà très profond entre l'enfant et sa mère, laquelle dit des choses tour à tour passionnantes ou terrifiantes. Comment la croire ? "Tu sais bien que cet amour-là, l'amour de Fanny, est une prison. Que si tu l'écoutes, il va t'enfermer. Pour toujours."
Non, ce n'est pas insurmontable. Cette admirable histoire d'amour filial n'a pas le poids du drame ni du délire. La névrose de Fanny devient en fait une douleur qui confine la concernée mais aussi l'enfant qui pousse en devinant petit à petit la souffrance de sa maman. Leur relation est ténue, elle peut embrigader, embarquer aussi bien l'une que l'autre. Il faut du détachement, de la rigueur, de la colère pour s'en défaire. Ce serait bien évidemment la meilleure solution, mais l'amour dans tout ça ? C'est ce qui sauve ce roman de tout marasme, de la lente coulée noire et plombante. Car il y a ce tutoiement en vigueur, d'un bout à l'autre, qui marque le pas de la fillette. Qui martèle son chemin de croix.
C'est un face-à-face poignant, impossible à briser. Le regard d'une fille sur sa mère, prise aux pièges de ses propres démons, une maman qui dérange. "Et tu la regardais avec un étonnement presque craintif, comme si, décidément, cette femme qui était ta mère était susceptible de toutes les métamorphoses, comme si elle était quelqu'un d'enchanté, ou d'enchanteur, comme si elle était un peu fée, ou un peu sorcière."
Ce livre a un charme inqualifiable.
Arléa, coll. 1er Mille - 242 pages. Mars 2007
1er roman de l'auteur : Le père de la petite
Commentaires
Très belle et sensible critique, toute frémissante.
Merci Célina ! Ce roman fut effectivement bouleversant, à la fois fort, sensible et guidé dans un rythme haletant !
Je le conseille !
Je vais noter, mais pour un peu plus tard (voir mon com' précédent...)
J'ai fait de belles découvertes avec cette édition 1er Mille.
Je pensais également que cette lecture allait me plomber le moral, mais non !!! :)
Au contraire, et c'est admirablement bien écrit, tu verras !!!
Mon libraire le recommande aussi. Je note :)
Il a du goût ton libraire ! Prends bonne note, oui tu fais bien ! ;o)
Je transmettrai à l'intéressé ;)
... peut se gonfler d'orgueil, le monsieur !!! ;o)
Merci, Clarabel...
...Merci de cette superbe analyse, et merci à ceux et celles qui ont aimé "La femme de L'Allemand". Merci de ne pas y voir une histoire triste, mais au contraire une histoire pleine de vie et d'amour: c'est en tout cas comme cela que je l'ai écrite. J'aimerais bien que des adolescents s'y retrouvent, que ça les aide à débrouiller l'écheveau compliqué de leur relation avec une mère ou un père...
Merci, Marie Sizun ! Merci à vous pour ce roman admirable !
Quel bonheur ce fut de le déguster !!!
Je vais m'empresser de lire votre premier roman avec le même enthousiasme !
Et je lui souhaite un bon vent à votre livre, il le mérite pour de vrai !!!
A bientôt !
C'est exactement ce que j'ai ressenti : pas de véritable sentiment négatif, des moments durs et émouvants mais de l'amour aussi !
Joelle, je glisse ton lien : http://bibliodudolmen.canalblog.com/archives/2008/01/09/7500350.html
Cette lecture fut étonnante, très bien écrite, elle sait embarquer le lecteur dans son histoire tour à tour oppressante et éclairante d'amour !
Un beau mélange !
Je viens de terminer "la femme de l'Allemand" : j'en fais un petit compte-rendu dans mon blog naissant (pub !)... moi aussi j'ai été "scotchée" par cette lecture, et quand j'ai appris que son auteur avait attendu d'être en retraite pour écrire, cela ne m'a pas étonnée... comme si elle s'était retenue toute sa vie, comme si elle avait retenu les mots toute sa vie. Son livre est fort, vivifiant, impétueux comme un long fleuve, mais ce n'est pas un long fleuve tranquille !
Bienvenue dans la 'jungle', chère Flora !
J'ai visité votre blog où j'ai pu découvrir quelques lectures en commun. Je suis d'ailleurs très heureuse d'avoir su vous communiquer mon enthousiasme pour Ker Violette, heureuse aussi d'apprendre combien ce roman a su vous toucher de même !
A bientôt !
Incroyable et heureux hasard Clarabel.Je viens de laisser un commentaire sur le dernier Ségur tout en cherchant des articles sur une écrivaine que j'ai découverte cet été avec Jeux croisés,Marie Sizun et je tombe sur ta superbe réflexion sur son précédent roman que je m'apprête à lire ce soir !
La magie des blogs et des échanges sur l'amour du bon Livre!
C'est "Feux Croisés" que je vais prochainement lire ! J'en suis ravie d'avance car Marie Sizun est un auteur que j'apprécie beaucoup.

