L'échappée - Valentine Goby
Madeleine, seize ans, a quitté son village de Moermel pour travailler à l'Hôtel des Ducs de Rennes (là où les allemands ont pris leurs quartiers). Nous sommes en 1940. Un jour, arrive Joseph Schimmer. Il est différent des autres soldats, lui c'est un pianiste qui rivalise de rage et de sensibilité pour exprimer, à travers Liszt, la folie de la guerre.
Par hasard, il va choisir Madeleine pour être sa tourneuse de pages. La jeune fille est effrayée, elle ne connaît rien à la musique et se demande pourquoi elle a été choisie, et puis il lui faut vaincre ses réticences et ne pas fixer l'inconnu dans les yeux. Les avertissements de sa mère lui cognent encore dans la tête : « Les hommes t'attrapent par les yeux et le reste suit. Quarante mille Boches à Rennes, tu vas connaître par coeur le bout de tes chaussures. Me fais pas de saloperie, Madeleine. »
De toute façon, que peut-il arriver entre une petite paysanne inculte et sans charmes et un musicien allemand qui occupe le territoire ? De la timidité, des frémissements, une séduction douce et un amour balbutiant ...
L'Histoire a voulu qu' « En ce temps-là, pour ne pas châtier les coupables, on maltraitait les filles. On alla même jusqu'à les tondre. » (Paul Eluard)
Car Madeleine va aimer Joseph Schimmer et attendre un enfant de lui. A la Libération, elle sera traînée avec d'autres filles, humiliée et bafouée. Et le temps passant, l'histoire rappelle qu'on n'efface jamais les consciences, que la rancoeur est tenace. Madeleine et sa fille Anne vont longtemps payer ce qu'on appelle maladroitement « une faute » (pour être polie).
Aussi, en s'inspirant du destin de cette femme brisée d'avoir osé aimer l'interdit, Valentine Goby brode l'inqualifiable à la violence laissée en goût amer dans la bouche. Jamais elle ne tombe dans le mélodrame, elle est, bien au contraire, dans la retenue.
Le style adopté par l'auteur peut cependant déconcerter : un débit lapidaire, un rythme quasi infernal. Et plus on avance dans la lecture, plus on sent cette pression enfler. Ce n'est pas de la colère, c'est de l'impuissance, une énorme frustration, la répétition insensée du même cauchemar.
La scène où Madeleine est tondue en place publique est émouvante, totalement éprouvante. On y retrouve les vers d'Eluard qui résonnent sinistrement dans cet interlude glauque et ignoble. Et c'est clair que c'est le passage le plus marquant du livre !
Le roman évolue dans le temps, il est composé de quatre parties. Son propos pourrait se résumer aux "grandeurs et décadences d'une femme amoureuse, d'une mère malgré elle et d'une fille qui ne connaîtra que l'absence".
La fin n'est pas fermée et offre plusieurs options. Ce procédé est discutable mais pourra satisfaire chaque lecteur qui choisira ainsi la version qu'il préfère.
Gallimard, 228 pages / Août 2007
** Rentrée Littéraire 2007 **
J'en profite pour rappeler le poème d'Eluard :
En ce temps-là, pour ne pas châtier les coupables, on maltraitait les filles.
On alla même jusqu’à les tondre.
Comprenne qui voudra
Moi mon remords ce fut
La malheureuse qui resta
Sur le pavé
La victime raisonnable
À la robe déchirée
Au regard d’enfant perdue
Découronnée défigurée
Celle qui ressemble aux morts
Qui sont morts pour être aimésUne fille faite pour un bouquet
Et couverte
Du noir crachat des ténèbresUne fille galante
Comme une aurore de premier mai
La plus aimable bêteSouillée et qui n’a pas compris
Qu’elle est souillée
Une bête prise au piège
Des amateurs de beautéEt ma mère la femme
Voudrait bien dorloter
Cette image idéale
De son malheur sur terre.(1944, in Au rendez-vous allemand)
Commentaires sur L'échappée - Valentine Goby
Quelle critique!! Je vais noter ce titre dans ma LAL, il me tente!
TRès tentant en effet, le style me fait un peu peur, mais le sujet est intéressant, et quel superbe poème d'Eluard !!!
Non, non, je ne note pas, je n'ai toujours pas lu "La note sensible" ! Je vais faire les choses dans l'ordre ;-)
Oui très beau billet, il me tente aussi beaucoup.
Terrible cette période et les cicatrices indélébiles qu'elle a laissées...
* Gambadou, Oui Eluard est, pour moi, un Maître !!! Ne te laisse pas rebuter par le style, au contraire c'est ce qui est la pureté de ce roman !!! Il est très fort !
* Elfe, tu vas y être très sensible !!! Je n'en doute pas !
* Gachucha : hâte-toi ! Valentine Goby est un auteur qu'il faut à tout prix connaître ! Donc tu lis et découvres "La note sensible", puis "sept jours" et enfin "L'antilope blanche" (en Folio, aussi). Tu viendras toute seule à "L'échappée" !!!
Pas possible autrement ! ;o)
* Lily : fichtre ! quel mal j'ai eu, pourtant, de trouver mes mots pour en parler !
Ce sujet est tellement touchant, depuis longtemps j'ai de la fascination pour le poème d'Eluard parce que je trouve qu'à la Libération des choses pas toujours "sensées" se sont passées ...
Mais la période était trouble, je sais. Ce sont toujours les femmes qui paient, hélas !
Je te le glisse dans l'enveloppe ?
Tiens, je l'ai vu passer dans les mains d'Olivia de Lamberterie l'autre matin... J'hésitais, mais si tu insistes si joliment, je vais peut-être me laisser tenter... par l'auteur, comme Gachucha !
Je ne connaissais pas ce poème, merci de me l'avoir fait découvrir. Les guerres révèlent des comportements pas jolis, jolis chez nous les humains...
Pour l'instant, je n'ai lu que "La note sensible" de V.Goby, sous ton influence d'ailleurs. Les autres titres sont notés.
J'adore ce poème ! Pour Valentine Goby, j'avais beaucoup aimé "La note sensible", mais celui-ci, je crois que je vais passer. Ton billet donne très envie, c'est juste que je n'ai pas très envie de lire ce genre de livres en ce moment...
* Lilly, je comprends ! Il y a des moments où effectivement certaines envies sont plus fortes que d'autres ! .. Par contre, dans L'Echappée, l'auteur revient sur la musique, comme dans la Note sensible, avec finesse et intelligence. C'est encore plus fouillé que dans son premier roman, et donc c'est tout à fait délicieux. Surtout dans la première partie !
* Anne, le sort des femmes tondues a toujours été un thème qui m'était très cher et qui n'est pas toujours bien traité dans les livres.
Ce roman est pour cela remarquable.
* Tamara, ... notre grande prêtresse, encore et toujours !!! ;o))) Quand Olivia aime, elle se trompe rarement ! :))
Bonne lecture, les filles !!!
J'avais essayé de lire "L'antilope blanche" mais j'ai vite abandonné.
Comme j'aime bien donner une seconde chance aux auteurs, je lirai bien celui-ci qui m'intéresse par le sujet et la période historique traités.
Ou peut-être que j'essaierai un autre titre.
Merci pour ta critique très bien illustrée par ce poème d'Eluard.
Ta note me fait presque monter les larmes aux yeux. Le sort de ces femmes me touche tellement...Je ne saurais dire pourquoi, sans doute cette violence, ce lynchage ! Bon, alors, arriverais-je à lire ce livre ? Sans doute. Je le note. Je ne connais pas cet auteur non plus.
Bon week-end Clarabel !! Bises.
* Antigone, oui tu arriveras à le lire, parce qu'il le faut ! Moi aussi ce sujet me touche et je crois qu'il ne faut pas fermer les yeux. Etre aussi résistante et braver l'inqualifiable.
Y'a pas eu que des héros durant cette guerre, c'est sûr.
* Finette, L'Antilope Blanche est un petit roman à part dans la bibliographie de Valentine Goby. Je te conseille ses premiers romans, et ensuite n'hésite surtout pas à découvrir le triste sort de Madeleine !!!
Bonne lecture, les filles !!
Il me tente aussi celui là, mais en ce moment, j'en vois beaucoup qui me tentent sur les blogs et dans les journeaux... je ne pourrai jamais lire tout ça ! argh!!!
Je ne connais pas cette auteure et ton billet me tente terriblement ! Je vais donc suivre les conseils que tu as donnés à Gachucha... Bon week-end !
je vais passer pour le livre
par contre, tu m'as donné envie de découvrir Eluard dont je ne connais que peu de textes.
Ah oui, Clarabel, je veux bien !!!
Merci...
Ah, quelle critique ! Le sujet me touche beaucoup, la période aussi... je note ! Et le garde pour les jours un peu moins gris...
Le début, tout début de ton billet, me rappelle "Suite française" de Nemirovsky, tu l'as lu ? Une jeune fille se lie d'amitié avec un Allemand hébergé dans sa maison... Mais on ne sait pas comment ça aurait pu se terminer, puisque la romancière n'a pas eu le temps de venir à bout de son oeuvre... :-(
Oups, j'oubliais ! Je n'aime pas trop le principe de mettre trois fins différentes... L'auteur aurait dû avoir le courage de trancher elle-même ! :-)
Bonjour, je me lance et j'ose vous laisser un message ; comment-dire ? vous êtes la personne (la blogueuse) pardon, la commentatrice qui m'a,un jour, donné l'envie de créer un blog (j'ai découvert les blogs via Amazon, dont le votre). Je le souhaitais surtout littéraire, enfin... autour des livres ! En fait il parle un peu de tout (je suis bavarde et curieuse).
Bien amicalement Silvi
PS : Si j'avais un p'tit message de vous sur mon blog, vous feriez une heureuse .......
J'ai oublier de préciser que j'aime beaucoup Marilyn, personnalité fascinante et intemporelle ; il y a quelques années j'ai lu une ou deux biographies, il faut que je ressorte le livre.
A tous, je vous souhaite une bonne lecture si vous vous laissez convaincre par ce titre !
Sans quoi, n'hésitez pas à découvrir l'auteur qui est une valeur montante !!!
Elle a également publié quelques écrits pour la jeunesse, j'ai lu "Manuelo de la plaine" (folio junior).
* Erzbeth, oui je connais et j'ai lu "Suite française". Dommage pour la fin, mais cela contribue à l'émotion de cet ouvrage !!!
Il est impossible de comparer les deux histoires, tu t'en rendras compte, à travers le style déjà, et pour le reste ... C'est très différent !
Mais ce sont deux récits très riches qui gagnent à être connus, reconnus. J'insiste là dessus ! ;o))
Pour les trois fins différentes, c'est en fait un procédé assez ambivalent, qui déroute mais qui sustente la faim de tous les lecteurs.
On s'y fait très bien !!! :)
[[[ Flûte, Erzébeth .. j'ai zappé ton "é" ! ? ! ]]]
Silvi, merci infiniment !!!!
J'ai l'impression d'être une icône ! Tous ces beaux mots pour moi seule, j'en rougis, mais merci encore, cela me fait très plaisir et me touche comme pas possible !!
Je vous rends visite très vite !
ah oui... ça y est! j'y suis ! j'ai lu le cahier de Leïla aux éditions autrement, et elle a écrit la note sensible dont on parle beaucoup sur les blogs....
... tous les chemins mènent à Valentine Goby !! .. un signe ! ;o)
Mon poète préféré...merci pour la piqûre de rappel !
De rien, Thom !!! :)
Bonsoir Clarabel, merci pour votre réponse ci-dessus, délosée pour le Massage au lieu de MESSAGE.
Bien amicalement Silvi
pas aimé, clarabel, pas aimé du tout. Désolé !
Non mais c'est pas grave, Philippe, ce n'est pas MON livre non plus !!! ;o)
Et j'aime bien ton avis, le voilà : http://loisirslesbonsplans.blogspirit.com/archive/2007/09/28/l-echappee-valentine-goby-gallimard-2007.html
Je viens (enfin !) de le lire. 24 heures à peine pour découvrir l'histoire de Madeleine et d'Anna. 24 heures magiques, dans les rues de ma ville, Rennes, 24 heures à la poursuite de leur histoire, à la recherche de leurs racines, à leurs côtés. Magnifique...
Je te conseille de lire le nouveau roman de Valentine Goby, "Qui touche à mon corps je le tue", tu en sortiras également bouleversée. Guère indifférente.
Il y a beaucoup d'émotions, c'est fort, intense. Il faut lire Valentine Goby !!! ;)
Oui, j'en ai entendu parlé et il me tente d'autant plus maintenant que j'ai déjà touché à son univers. Je pense que je vais me laisser tenter... peut-être dans quelques mois, quand j'aura écoulé la pile qui attend déjà !
Ce roman est aussi bouleversant, il n'est pas épais, mais impossible de le lire d'une traite. Besoin d'expirer, de souffler, d'absorber ce flot d'émotion... tu verras. Je te souhaite d'écouler ta pile très vite ! Mais je compatis, j'ai les mêmes soucis.
Je vais attendre un peu avant de le lire, attendre que s'estompe un peu la sympathique discussion que j'ai eue avec l'auteure pour entrer dans le livre sans a a priori. J'ai hâte !
Tu verras que cette lecture ne t'inspirera aucune sympathie, le sujet l'empêche ! Mais c'est beau, terrible et fort. Vraiment poignant. Pas dans le sens larmoyant, c'est juste renversant.
C'est une lecture qui ne laisse pas insensible, de même que son dernier roman 'Qui touche à mon corps je le tue' ne laisse pas de marbre non plus.
j'ai été ravie par vos jugements aussi j'ai envie de tout connaître de valentine goby

