30/09/07

Le fils du dragon ~ Laurent Maréchaux

Au 19ème siècle, Victor Combault est le digne héritier d'une tradition familiale séculaire : il prendra la mer, il deviendra marin et fera de sa vie une quête perpétuelle vers le bonheur. "Je voyage pour vérifier mes rêves", adage de Gérard de Nerval, est l'un des préceptes de ce héros-loup des mers, qui part de la ville de Nantes à l'âge de 15 ans. Il est surnommé le Dragon depuis l'enfance, sobriquet donné par son père, après avoir vomi sur son visage quand celui-ci le portait dans les airs pour admirer son nouveau-né. Victor est intrépide et goûte les traversées mouvementées et apocalyptiques. Il part dans les Caraïbes où il rencontre Monsieur Georges, un dandy polonais appelé Comte de Korzeniowski (futur Joseph Conrad) et avec qui il croisera à Marseille le chemin du poète fou, Arthur Rimbaud. Victor va connaître sa part d'ombre, "ces recoins secrets où cohabitent pulsions, authenticité, fascination du beau et du glauque, soif de la vie et proximité de la mort". En apprenant la fin proche de son père, Victor rentre chez lui. Il se marie vite fait à Louise, une fille de son pays, avec laquelle il ne trouve pas le bonheur escompté. Alors il fuit à nouveau et va se réfugier dans un coin paradisiaque en Orient, à Semarang, où il trouve l'amour dans les bras de Mey Lan. A Nantes, Louise a donné naissance à un fils, Rodolphe, qui ne connaîtra jamais son père. Alors qu'il est âgé de dix ans, le garçon apprend la mort de cet inconnu et décide, cinq ans après, de partir sur les traces du disparu.

"Le fils du dragon" est un roman haletant, palpitant, héritier de la scène des romans d'aventures, propres à Conrad, personnage qu'on croise d'ailleurs dans le roman ! L'ombre poétique de Rimbaud flotte, depuis Une saison en enfer à l'homme brisé et malade dans un hôpital de Marseille, très amer et n'écrivant plus de poésie, cet être désespéré qui a "passé l'âge de jouer au cerceau". Outre ces anecdotes croustillantes, le roman fait aussi l'apologie des aventures des mers sur les voiliers, les trois-mâts et autres flibustiers impavides et flamboyants. Ce monde obscur, plongé entre la vie et la mort, sans cesse à repousser les limites, à braver l'anéantissement. C'est en somme une histoire d'hommes perdus, de bordels et d'opium, une histoire de quêtes : d'un homme vers les plaisirs fous, d'un fils vers un père mystérieux, d'un Dragon vers des contrées sans contraintes. C'est tout bonnement exaltant et excitant, ça se lit d'un coup et ça vous récupère votre âme d'enfant et d'aventurier (ou aventurière). C'est le pied !

septembre 2006

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La mort d'un pote ~ Emilie Frèche

Le 13 février 2006, Ilan Halimi, 23 ans, est retrouvé agonisant le long d'une voie de chemin de fer, dans l'Essonne. Après 24 jours de séquestration, de tortures, d'insultes, d'humiliations, le corps battu à mort et brûlé à 80%, il est abandonné par ses bourreaux. Il a encore un peu de force pour ramper hors de ce cauchemar, mais plus assez pour rester en vie. Dans l'ambulance qui le conduit à l'hôpital, le jeune homme succombe à ses blessures.
C'est d'abord un fait divers paru dans un entre-filet, dans les journaux, puis la grande affaire qui éclate avec l'arrestation du gang des Barbares et sa déferlante d'horreurs. Si Ilan est devenu la cible martyre des ses bourreaux, c'est parce qu'il était juif et que sa famille était forcément "bourrée de pognon" ! Une honte. C'est à la fois impensable, révoltant et abominable de s'imaginer que dans la société du 21ème siècle un crime aussi raciste et primaire puisse encore exister, avoir lieu et ne pas soulever de tolé général et de réactions à long-terme.

C'est la fin d'une époque, écrit Emilie Frèche. La République d'aujourd'hui ne tient plus ses promesses, la génération qui pousse a perdu ses repères ou les pioche dans des manuels qui ne répondent à aucune loi. Tout est erroné, l'école a abdiqué, les parents ont baissé les bras, partout c'est le laissez-aller, on s'en fout de tout. Et Emilie Frèche fait l'étalage des autres crimes honteux et inacceptables, les morts liées à la canicule dans la plus grande désinvolture par exemple. Trop, c'est trop. Il est temps de réapprendre à vivre tous ensemble, de ne pas "laisser mourir la France", pays des droits de l'Homme et de la liberté. Ce texte est un hommage à "un pote disparu", à tous ces autres anonymes qui ont souffert d'antisémitisme, de racisme, de violences arbitraires, dans la plus grande inconscience de nous tous. Emilie Frèche exprime son "coup de gueule" et ça tape droit dans le coeur. Agissons, pensons à nos mômes !

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29/09/07

Lectures couci - couça

J'appelle à la barre la dénommée Lily qui par son analyse pertinente et toujours fine a su m'accrocher à ses filets pour me convaincre de lire Octavie dans tous ses états de Constance Delaunay. Avec ses arguments imparables, les extraits proposés et cette vague histoire d'adultère, j'étais donc particulièrement réjouie. D'autant plus que j'aime également cet écrivain pour avoir déjà lu quelques-uns de ses livres... (Autour d'un plat, Sur quel pied danser, La tsarine).

Octavie_dans_tous_ses_etatsOctavie est l'épouse d'un seul homme. Corps et âme, elle s'est donnée à son époux. Elle ne connaît que lui, ne vit que pour lui, ne voit que par lui. Jusqu'au jour où une autre femme prend possession de cet homme, lui impose ses idées, tourne en dérision le mariage et prône l'amour libre. Octavie, qui se sent directement menacée, passe à l'attaque : cris, larmes, invectives, tout lui est bon pour forcer son époux à avouer sa liaison.

Comme Lily, j'ai aimé ce principe de narration, ce mélange des genres, cette idée originale de distiller la recette ancestrale du roman façon 18e - 19e siècle. La prise de parole, en exergue de l'histoire, faite par la narratrice apporte un côté drôle qui soulage du sujet bateau - l'amour trompé, bafoué et la liaison honteusement exhibée sous le nez de l'épouse. On aimerait beaucoup s'apitoyer sur Octavie, mais c'est hélas impossible. Pas qu'elle manque de charisme, au contraire ! Octavie est attachante, un peu midinette et on l'apprécie beaucoup pour ces facettes. Ce qui finalement porte le nom de "déboire" prend vite le goût d'une affliction à détourner et matière à riposte. A méditer ...

Bon hélas, je n'ai pas autant aimé que Lily. J'aurais bien aimé, mais je crois que je préfère Constance Delaunay dans les nouvelles. Sur 160 pages, j'ai fini par m'ennuyer un tantinet. Je préfère lire et relire le billet de Lily à la rigueur !   Gallimard, 164 pages  (avril 1996)

extrait : Mais ne sommes-nous nous pas tous des héros de roman ? Ne sommes-nous pas obligés de l'être, sous peine d'exploser, réduits en miettes, privés d'histoire ? Un mélange de souvenirs, de projets, craintes et espoirs marque chaque instant présent, instant qu'on qualifiera d'abstrait, d'imaginaire, afin d'échapper aux forces centrifuges qui conduisent tout droit à la folie.
Ainsi, plus nous avançons dans la vie, mieux nous comprenons qu'il nous faut à toute force construire notre histoire, à la façon d'un jardinier qui taille par-ci, élague par-là, enlève les feuilles jaunies, les boutons, qui pompent la sève au détriment de la fleur unique, vouée à l'épanouissement.
Mais foin de ces propos qui n'engagent que moi et que je n'ai pu m'empêcher d'introduire en contrebande, revenons à Octavie, bien vivante, avec ses cris, ses pleurs, ses rebiffades.

Note info : Gilberte Lambrichs est traductrice et écrivain. Elle est l'épouse de Georges Lambrichs. Traductrice entre autres de Fritz Zorn (Mars) et Thomas Bernhard (Béton, Maîtres anciens, Extinction), elle publie également sous le nom de Constance Delaunay.  (Entretien)

Lire tout haut par Constance Delaunay


daddy_blueGuillaume connaît le bonheur d'être papa pour la première fois et accueille avec éblouissement sa petite Justine. Il pourrait être comblé, or sa compagne Florence va au plus mal. Et en moins de vingt-quatre heures, l'heureux papa va hélas faire l'expérience du deuil en apprenant la mort de sa femme.
Ivre de folie, de chagrin, de remords, l'homme tente de refaire surface et va apprivoiser son bébé. Tous les deux vont se surprendre et se découvrir. L'étrange relation qui va naître devient enivrante et fusionnelle. Mais dans ce roman qui pourrait paraître bien lisse, un fait bizarre se produit : au fur et à mesure que le bébé pousse, le père régresse. Jusqu'au point de non-retour ?
Etrange roman sur le choc de la paternité, "Daddy blue" est un récit allégorique où le fantastique prend un peu le pas, se glissant furtivement dans l'idée d'un donnant-donnant à double tranchant.
De bonnes idées pouvaient compléter ce court roman, toutefois le style adopte parfois un ton poussif qui pénalise la fantaisie du propos.
J'ai été un peu déçue, mais je pense que ce livre gagne à être offert aux futurs papas !

Le Cherche Midi - 176 pages - En librairie Août 2007.


le_grand_jardinDans cette histoire, j'ai aimé l'idée de deux frères faux jumeaux, d'un homme qui avait épousé une folle et adopté deux nains hongrois, et d'une grande fresque familiale sur fond de clichés d'une époque.
L'histoire se déroule dans un ancien territoire du Saint-Empire devenu belge après la première guerre mondiale et introduit le grand-père Klaus, chargé de créer une scierie et de bâtir les fondations de son clan dans une grande maison plantée au bord d'une vaste forêt. Florent et Paul sont les descendants d'une lignée ayant le sang chaud et le caractère bien trempé, mais avec une forte tendance aussi à l'atermoiement doublée d'une résignation silencieuse.
Leur père est tendre mais toujours absent, la mère dérangée et colérique, aussi les garçons vont très vite s'attacher au couple de nains hongrois, Laszlo et Paliki, un peu magiciens et ramenés pliés en quatre dans une valise.
Tout au long du récit, l'appréhension s'étend comme une marée noire et gagne nos deux frères. Même en vieillissant Florent et Paul vont comprendre qu'il sera toujours difficile de trouver leur voie, de croire en leurs histoires d'amour, tout en cessant de fuir les souvenirs et les fantômes de leur enfance. Heureusement la musique, les films et les livres serviront de bouées de secours.
La lecture très rapide de ce roman est surprenante, intéressante dans les premières pages, et puis ... Je ne connaissais pas Francis Dannemark, sauf de nom, je me suis réjouie de ce choix pour une première approche. J'ai juste un peu buté sur la "grande fresque romanesque" qui n'en finissait plus avec ses rebondissements, je sais bien que cela fait partie de l'idée générale, mais j'ai trouvé que cela créait trop d'incidences sur le long terme, et puis certains passages donnent aussi le sentiment de parcourir un arbre généalogique. En bref : lecture intéressante, pas nécessaire. Mais je compte bien lire d'autres livres de cet auteur !

Editions Robert Laffont - 262 pages - En librairie le 27 Août 2007.

Illustration : Stéphane Manel, d'après une photo d'Emmanuel Robert Espalieu.

** Rentrée Littéraire 2007 **

L'avis de Laurence

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Volvo Trucks ~ Erlend Loe

Volvo trucks met en scène la pétillante Marj Britt, 92 ans, veuve et fumeuse de hashich. Son mari était un ancien employé de chez Volvo Trucks et a été le principal créateur du modèle Globetrotter, cependant l'homme a été roulé dans la farine et s'est fait voler la vedette et les plans de cet engin. Dommage. Toutefois, la maison qu'il occupe avec son épouse a aussi été spoliée à son voisin, von Borring, un fondu de scoutisme, d'oiseaux et de nature. Un jour, sortant de sa forêt, débarque Doppler avec son fils Gregus et son élan Bongo. Ils arrivent chez Marj où ils vont se reposer, manger et se séparer. Car Gregus est déçu par son père, qui danse en fumant son hasch, et décide de rentrer chez sa mère à Oslo. L'élan aussi va prendre la poudre d'escampette. Mais Doppler continue de perdre ses idéaux en la compagnie de Marj Britt. Cette dernière va vouloir taquiner son voisin von Borring et charger Doppler d'une mission, mais rien ne se passe comme prévu. Doppler va rencontrer le scout et devenir l'élève de cet homme. Un vrai micmac ! C'est carrément débile, mais cocasse et loufoque. Tous les intervenants de ce roman sont singulièrement des bouffons. Il est cependant impossible de ne pas sourire à leurs délires et aventures, inévitable de s'attacher au badinage de ce narrateur. "Volvo Trucks" est un roman surprenant, original et extravagant ! Tant mieux.

septembre 2006

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La passion selon Juette - Clara Dupond Monod

passion_selon_juetteEnfant, Juette aimait la compagnie de son ami et confident, le prêtre Hugues de Floreffe, qui lui racontait des histoires où amour courtois et chevaliers servants promettaient à la petite fille un brillant avenir. Mais en grandissant, Juette commence à percevoir l'injustice de son sort (apprendre à coudre et être vouée au mariage) et son discours alerte l'évêque qui la dit « abandonnée en paroles ». Les parents de Juette se hâtent de la marier, l'enfant n'a que treize ans.
Nous sommes au 12ème siècle, dans la petite ville de Huy, en Belgique. Les filles obéissent à leurs pères, disent « oui, je le veux » devant l'autel de l'église et subissent avec les larmes de la douleur une nuit de noces qui a toutes les allures d'un viol. Juette abhore son époux, ne supporte plus ses assauts, elle souffre, endure ses grossesses qui la déchirent et l'écorchent de plus en plus. « Un enfant ne fait pas un enfant », écrit-elle.

J'étais peu convaincue par cette histoire avant d'ouvrir le livre. On parle d'une sainte, au temps du Moyen-Âge, d'un esprit en extase, une personnalité céleste qui va protester contre les représentants de l'Eglise de l'époque... Bof, pas trop l'envie. Et en fait, j'ai été totalement surprise, emportée par les premières pages du roman, complètement séduite par Juette qui, en dépit de son jeune âge, fait montre d'une lucidité passionnante.
Juette n'est pas une vulgaire insoumise, elle n'est pas non plus une hérétique, ni une folle, tout bonnement. C'est une passionnée, une âme qui vibre aux Voix qu'elle entend, qui répond aux Apparitions. Son combat contre la perversion, son investissement au sein de la léproserie, son refus de plier l'échine font rapidement d'elle une Noble personne, une féministe de première heure ! Car Juette ose et s'oppose à l'Homme (le prêtre, le père, l'époux, le fils...).
Il existe bel et bien une jeune fille prénommée Juette, née en 1158 à Huy en Belgique. Le récit de sa vie a été écrit par le religieux Hugues de Floreffe, son ami et confident. En s'inspirant de ce texte, Clara Dupont-Monod a écrit un roman lumineux sur une jeune femme qui n'était pas de son temps. Son récit est croisé par les deux voix, celle de Juette et celle de Hugues, et donne un magnifique face-à-face entre le cri de révolte et la tendre sagesse, proche de l'amitié amoureuse.
« La passion selon Juette » n'est pas un roman qui fait grand bruit, pourtant il mérite qu'on s'y attarde !
(Le roman a déjà obtenu le Prix Laurent Bonelli - Lire & Virgin Megastore.)

Grasset, 224 pages  / Août 2007.

** Rentrée Littéraire 2007 **

Lire l'article de François Busnel (Lire)

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28/09/07

Il était une fois ...

Il était une fois, dans un pays lointain,
Un jeune Prince qui vivait dans un somptueux château.

Bien que la vie l'ait comblé de tous ses bienfaits,
Le Prince était un homme capricieux, égoïste et insensible.

Un soir d'hiver, une vieille mendiante se présenta au château,
Et lui offrit une rose en échange d'un abri contre le froid qui faisait rage.

Saisi de répulsion devant sa misérable apparence,
Le Prince ricana de son modeste présent, et chassa la vieille femme.

Elle tenta de lui faire entendre qu'il ne fallait jamais se fier aux apparences,
Et que la vraie beauté venait du coeur.

Lorsqu'il la repoussa pour la seconde fois,
La hideuse apparition se métamorphosa sous ses yeux en un créature enchanteresse.

Le Prince essaya de se faire pardonner, mais il était trop tard,
Car elle avait compris la sécheresse de ce coeur déserté par l'amour.

En punition, elle le transforma en un bête monstrueuse,
Et jeta un sort sur le château, ainsi que sur tous ses occupants.

Horrifiée par son aspect effroyable, la Bête se terra au fond de son château,
Avec pour seule fenêtre sur le monde extérieur : un miroir magique.

La rose qui lui avait été offerte, était une rose enchantée,
Qui ne se flétrirait qu'au jour de son vingt et unième anniversaire.

Avant la chute du dernier pétale magique, le Prince devrait aimer une femme,
Et s'en faire aimer en retour pour briser le charme.

Dans le cas contraire, il se verrait condamné à garder l'apparence d'un monstre,
Pour l'éternité.

Plus les années passaient, et plus le Prince perdait tout espoir d'échapper à
cette malédiction,
Car en réalité, qui pourrait un jour aimer une bête ?

(récité par Jean Amadou)

Ce billet est offert à sa marraine la fée !

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Fantômes ~ Toby Litt

Paddy et Agatha ont quitté Londres pour s'installer dans cette maison qui a su les séduire sur le champ. Agatha était pleine de l'attente d'accoucher de son deuxième enfant. Le couple était heureux, confiant. Puis, survient L'événement. C'est là que le couple doit n'être qu'un seul bloc pour affronter la douleur et l'horreur, mais non. Agatha et Paddy deviennent deux étrangers qui partagent le même toit. Agatha a soudain des hallucinations, comprend que la maison lui parle, qu'elle respire et lui souffle des messages, rien que pour elle. Mais c'est compliqué à expliquer, même son époux reste sourd et le fossé entre eux se creuse. L'aversion muette de Paddy prend naissance. Il assiste, impuissant, à la folie croissante de sa femme. "Les choses avaient beaucoup changé depuis leur installation dans la maison", tout commence par cette phrase.

La maison est devenue le cadre du cocon, le lieu de sécurité où Agatha se sent aimée et apaisée, capable de continuer et de surmonter l'épreuve. C'est en gros le symbole du foetus dans le ventre de sa mère. Cela se rejoint : Agatha vient de perdre son bébé, sa maison la couve. Mais d'un autre côté, la maison projette des ombres inquiétantes : illusion de fantômes, périodes d'absence pendant lesquelles Agatha ne se sent plus exister. C'est finalement le fond du roman : chimère, rêve et mirage entre le réel et le fantasme constituent la pâte à tarte de ce roman visionnaire.

En fait, Toby Litt s'est inspiré de sa propre histoire et du désespoir de sa femme Leigh qui a fait trois fausses couches. En 60 pages, l'auteur raconte cette douloureuse expérience, sous la métaphore d'un lièvre, un "animal-idée-littéraire", pour une bien étrange introduction, fantaisiste mais incroyablement émouvante. Le roman qui suit, "fantômes", se base donc sur ce point de départ et l'auteur réussit un exercice difficile : se placer dans le corps d'une femme, comprendre sa détresse, raconter sa dépression. Il part ensuite en divagation, n'hésite pas à piquer quelques idées dans les romans victoriens, chez Henry James ou même chez Virginia Woolf (le passage sur les vagues y faisant immanquablement penser). Enfin bref, c'est un roman déroutant, c'est vrai, mais c'est un texte sensible, onirique et élaboré dans la psyché féminine. Pas mal, quoi.

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L'échappée - Valentine Goby

 

l_echappeeMadeleine, seize ans, a quitté son village de Moermel pour travailler à l'Hôtel des Ducs de Rennes (là où les allemands ont pris leurs quartiers). Nous sommes en 1940. Un jour, arrive Joseph Schimmer. Il est différent des autres soldats, lui c'est un pianiste qui rivalise de rage et de sensibilité pour exprimer, à travers Liszt, la folie de la guerre.
Par hasard, il va choisir Madeleine pour être sa tourneuse de pages. La jeune fille est effrayée, elle ne connaît rien à la musique et se demande pourquoi elle a été choisie, et puis il lui faut vaincre ses réticences et ne pas fixer l'inconnu dans les yeux. Les avertissements de sa mère lui cognent encore dans la tête : « Les hommes t'attrapent par les yeux et le reste suit. Quarante mille Boches à Rennes, tu vas connaître par coeur le bout de tes chaussures. Me fais pas de saloperie, Madeleine. »
De toute façon, que peut-il arriver entre une petite paysanne inculte et sans charme et un musicien allemand qui occupe le territoire ? De la timidité, des frémissements, une séduction douce et un amour balbutiant ...

L'Histoire a voulu qu' « En ce temps-là, pour ne pas châtier les coupables, on maltraitait les filles. On alla même jusqu'à les tondre. » (Paul Eluard)
Car Madeleine va aimer Joseph Schimmer et attendre un enfant de lui. A la Libération, elle sera traînée avec d'autres filles, humiliée et bafouée. Et le temps passant, l'histoire rappelle qu'on n'efface jamais les consciences, que la rancoeur est tenace. Madeleine et sa fille Anne vont longtemps payer ce qu'on appelle maladroitement « une faute » (pour être polie).
Aussi, en s'inspirant du destin de cette femme brisée d'avoir osé aimer l'interdit, Valentine Goby brode l'inqualifiable à la violence laissée en goût amer dans la bouche. Jamais elle ne tombe dans le mélodrame, elle est, bien au contraire, dans la retenue.

Le style adopté par l'auteur peut cependant déconcerter : un débit lapidaire, un rythme quasi infernal. Et plus on avance dans la lecture, plus on sent cette pression enfler. Ce n'est pas de la colère, c'est de l'impuissance, une énorme frustration, la répétition insensée du même cauchemar.
La scène où Madeleine est tondue en place publique est émouvante, totalement éprouvante. On y retrouve les vers d'Eluard qui résonnent sinistrement dans cet interlude glauque et ignoble. Et c'est clair que c'est le passage le plus marquant du livre !
Le roman évolue dans le temps, il est composé de quatre parties. Son propos pourrait se résumer aux "grandeurs et décadences d'une femme amoureuse, d'une mère malgré elle et d'une fille qui ne connaîtra que l'absence".
La fin n'est pas fermée et offre plusieurs options. Ce procédé est discutable mais pourra satisfaire chaque lecteur qui choisira ainsi la version qu'il préfère.

Gallimard, 228 pages / Août 2007

** Rentrée Littéraire 2007 **

J'en profite pour rappeler le poème d'Eluard :

 

 

 

En ce temps-là, pour ne pas châtier les coupables, on maltraitait les filles.
On alla même jusqu’à les tondre.

 

Comprenne qui voudra
Moi mon remords ce fut
La malheureuse qui resta
Sur le pavé
La victime raisonnable
À la robe déchirée
Au regard d’enfant perdue
Découronnée défigurée
Celle qui ressemble aux morts
Qui sont morts pour être aimés

Une fille faite pour un bouquet
Et couverte
Du noir crachat des ténèbres

Une fille galante
Comme une aurore de premier mai
La plus aimable bête

Souillée et qui n’a pas compris
Qu’elle est souillée
Une bête prise au piège
Des amateurs de beauté

Et ma mère la femme
Voudrait bien dorloter
Cette image idéale
De son malheur sur terre.

(1944, in Au rendez-vous allemand)

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27/09/07

Qui boude sa nourriture rend son derrière bien étonné (*)

Il y a des livres où des petits détails vous attirent (la couverture, le titre ou l'auteur) et cela vous pousse, sans aucune justification,  à tendre les bras vers ce produit à cause de ce pouvoir inexplicable !   « La fine fine femme » en est l'exemple.

la_fine_fine_femmeJ'ai voulu lire ce livre, parce que j'aimais son titre et sa couverture. Impossible de dire pourquoi. Je n'ai pas cherché à connaître l'histoire. Aussitôt reçu, ce livre est passé entre mes mains et a fait l'objet d'une scrupuleuse lecture. J'ai fouillé, roulé des yeux de haut en bas, et de droite à gauche, faisant une pause, soucieuse du détail, et parfois les sourcils froncés... L'histoire ne m'échappait pas, elle me semblait même surréaliste.

Mais de quoi ça parle, c'est vrai ? ... Commençons par le commencement !

Au petit matin, un veilleur de nuit rentre chez lui et trouve sur son chemin « une fine, fine femme », une tache sombre sur la route si légère qu’il la porte sans difficulté jusque chez lui. Il la couche dans son grand lit et sans oser la réveiller, dépose à son chevet de l’eau et de la nourriture. Les jours et les nuits passent et la femme jamais ne s’éveille, mais chaque matin, le veilleur de nuit retrouve les plats vides et chaque soir la femme occupe un peu plus de place dans le grand lit. Au même moment, dans la ville, les habitants s'inquiètent et grondent car plusieurs bêtes ont disparu, dévorées. Un vieil homme semble connaître l'origine de ce mal : il se souvient qu'enfant on lui parlait de la redoutable grise ogresse qui s'attaquait aux bêtes avant de s'en prendre aux enfants ! C'est sûr, la grise ogresse est de retour !

Notre veilleur de nuit ne pipe mot mais s'interroge. La légende coincide avec l'arrivée de cette « fine, fine femme » qui couche sous son toit. Pour en avoir le coeur net, il décide un soir de ne pas aller travailler et se cache près de sa protégée. Quand celle-ci se réveille et sort de son lit, elle offre au pauvre homme ébahi le spectacle effrayant de sa large corpulence, de son appétit vorace et de ses escapades nocturnes, à la recherche de toujours plus de nourriture.

La grise ogresse, c'est elle. Il faut prévenir les collègues et mettre en oeuvre une ruse pour renverser la vapeur et rendre l'ogresse une fine, fine femme.

Conte malicieux d'où s'échappe le mythe de l'ogre (ici, il s'agit donc d'une ogresse),  « La fine, fine femme » est une histoire pleine d'imagination et de poésie, un message de tolérance quand on découvre la façon dont les veilleurs de nuit vont  « affronter » l'Ennemie !

Au début, il y a un semblant de légèreté et de fragilité (la femme est si fine qu'une simple couverture de dentelle peut la couvrir) qui se dissipe progressivement. Cela passe par les repas gargantuesques, servis par les illustrations éclatantes et qui vont s'écraser jusqu'aux recoins du livre. La richesse du dessin montre clairement que la femme prend de l'ampleur, que l'abondance prend ses aises. Et que la menace s'apprête à exploser ?

Pas sûr. Parce que ce livre est subtil, étonnant ... Il touche, ou pas. Ce que j'ai trouvé séduisant, c'est la relation entre le veilleur de nuit et la fine, fine femme à travers la nourriture. J'ai beaucoup aimé la chaleur des illustrations, la rondeur et la boulimie. C'est généreux, offert au lecteur. Alors oui, j'ai été charmée ! ...

La fine, fine femme - Véronique Caylou (texte) & Zaü (illustrations).  Gallimard jeunesse  / Août 2007.

A partir de 5 ans.

(*) Proverbe breton (1996) - Lukian Kergoat

Arrête-moi si tu peux ! ...

saucisse_partiePrenez un petit garçon tout à fait normal (c'est l'auteur qui le précise !) et qui s'appelle Banjo Cannon. Il vit avec son papa, sa maman, son chat Mildred dans une jolie maison.

Tous les jours, été comme hiver, qu'il pleuve ou qu'il vente, la famille mange une saucisse au déjeuner.

Mais par un beau jour d'été, Suzy la saucisse saute hors de l'assiette et s'enfuit ! Aussitôt, fourchette, couteau, assiette, salière, ketchup, table et chaise partent à ses trousses ... suivis par Banjo, monsieur et madame, le chat Mildred et le chien du voisin.

Et parmi ces fuyants et poursuivants, on retrouve aussi des carottes, des petits pois et des frites. Tout ce petit monde porte un prénom : Peter, Perceval, Paul, Caroline, Clara, Camilla et Christabel ... De quoi perdre son latin ! (mais pas son humour)

La ribambelle s'éparpille dans le parc, entre ceux qui se cachent, ceux qui mettent les voiles, ceux qui se font croquer ou ceux qui sont bloqués par des passants ... bref la saucisse Suzy parvient à échapper à son garçon affamé - Banjo et son estomac dans les talons !

Elle finit comment, la saucisse partie ?  Encore des gags et des rebondissements à chaque page !

Si le principe peut paraître un peu  « lourd » pour un adulte, il faut reconnaître que c'est assez percutant sur un public d'enfants. Imaginez une saucisse qui déguerpit, des petits pois et des carottes à ses basques, et un déjeuner qui vole en éclats ... là j'avoue que l'idée est drôle, bien pensée et qu'elle laisse la place à une série d'inventions tout à fait cocasses !

Pour la réflexion, faut-il voir dans cette histoire la suggestion qu'il est important de varier les repas pour alimenter l'appétit ? ... Ou simplement qu'il faut terminer son repas avant qu'il ne disparaisse ?

Je ne m'attarde pas sur ce grand débat parce que je souhaite retenir les éclats de rire de ma fille, son empressement à tourner les pages et son avis qui est, tout bêtement,  « quelle histoire folle ! ».

La saucisse partie, Allan Ahlberg (texte) & Bruce Ingman (illustrations) - Gallimard jeunesse  /  Septembre 2007.

A partir de 3 - 4 ans.