theorie_du_pandaDans une petite ville de Bretagne, débarque Gabriel qui, comme l'Ange, en plus du prénom, partage cette même vocation d'aider les autres. En effet, l'homme, porté par son altruisme, rencontre des âmes esseulées, désoeuvrées, qu'un simple repas préparé avec amour vient soulager le temps d'une soirée.

Cela commence par José, le patron du bistro qui ne fait plus restaurant depuis l'hospitalisation de son épouse. Une intervention bénigne se mue en coma profond, laissant notre homme éploré. Puis il y a le couple de Marco et Rita, amoureux lessivés, attendant un héritage qui ne vient pas, un peu junkies sur les bords, ils vendent à Gabriel un superbe saxophone qui fera le bonheur des enfants de José. Et pas très loin de tout ça, on retrouve Madeleine, la réceptionniste de l'hôtel où se pose tout ce petit monde bancal. Elle n'est ni laide ni jolie, mais son charme est avenant, avec un petit quelque-chose qui pousse notre homme à lui venir en aide.
« Vous entrez dans leur vie comme ça, l'air de rien. On dirait que vous êtes partout chez vous. (...) Vous me donnez le vertige, c'est tout. Vous n'êtes nulle part et partout en même temps. »

Au début, on ne comprend pas, on se demande d'où vient Gabriel, quel fantôme traîne-t-il dans son fourbis, pourquoi n'est-il que de passage, prêt à repartir vers d'autres destinations imprécises ? C'est seulement au fil des chapitres qu'on aperçoit ses lignes de faille, qu'on saisit l'incroyable. A quelques pages de la fin, on se surprend à en apprendre encore, davantage, toujours. C'est stupéfiant, particulièrement bien dressé. Le portrait de cet homme devient plus nuancé, plus fascinant et troublant. Et l'histoire que nous raconte Pascal Garnier a des allures soudain plus sombres et inquiétantes, faussement simples, plongées dans un décor qui décrit un monde creux, peuplé d'êtres déglingués et qui marchent sur une corde raide. Tout est de guingois, pense-t-on. Et pourtant, la colonne est solide, bien ancrée, et c'est ce qui expliquerait pourquoi ça fait froid dans le dos, le tout ronronnant dans une atmosphère assez asphyxiante. Curieux mélange, improbable rencontre, espoir déraisonnable d'aller à l'encontre de Gabriel et les autres ?... Ne vous y trompez pas, ce fut un instant de lecture inouï !  Un piège, oui.

Zulma - 174 pages -  (Janvier 2008)  16.50

« C'est que ces deux-là s'aiment, enfin, disons que la complicité qui les unit a pris avec le temps les nobles rides des vieux amants. Ils pourraient s'entretuer qu'ils ne s'en voudraient pas. C'est la vie, n'est-ce pas ? À force de voyager dans ce wagon qui pue des pieds, on finit par y faire son petit trou d'intimité, on se comprend. D'odeur à odeur, de coups tordus en coups tordus, on se cannibalise l'un l'autre. C'est dans l'habitude que tout réside, plus besoin de réfléchir, de choisir, on s'y retrouve les yeux fermés, chez l'autre comme chez soi. Les pantoufles avachies, la tignasse du matin, les cheveux sur le peigne, les coulisses de cet exploit de vivre qui nous étonne chaque matin. D'accord, pas toujours exaltant ce reflet dans le miroir, c'est vrai qu'il y a des jours où l'on voudrait le briser mais on ne le fait pas, parce que alors on se retrouverait le nez au mur et que le mur a encore une plus sale gueule que soi. »

Du même auteur, j'ai lu La Solution Esquimau .

D'autres avis sur La Théorie du Panda : Renaud Junillon, de la librairie Lucioles & Florence Xueref du blog Leo Scheer.