« Les premiers jours en Irlande, je n'ai fait que me nourrir des prairies aspirées par la mer. Je n'ai fait qu'enjamber les murets des champs liliputiens où fleurissent des pierres. Je n'ai fait qu'écouter la plainte des violons et des accordéons constellés d'éclats de bière brune. Je n'ai fait qu'observer les visages, les trognes tordues et ouvertes sur des dents décalées et jaunies. L'Irlande avait en elle une tristesse qui me bouleversait, une chaleur qui me consumait, une nature qui m'anéantissait. Je l'ai trouvée fière et humble. Triste et bravache. Claironnante de ses herbes grasses, déversant ses seaux d'eau sur la tête de ceux qui la vénéraient autant que sur les épaules de ceux qui manquaient d'amour pour elle. Je l'ai trouvée honnête. L'Irlande respirait fort de ses poumons gavés de gens aux vies pleines de trous. Et tous ces hommes, toutes ces femmes, tous ces vieux et tous ces jeunes qui comblaient leurs trous de chansons, de pleurs, de rires et d'alcools, qui riaient en chantant, qui chantaient en pleurant, qui buvaient en riant et vomissaient en pleurant. »

Echappée belle de Ker Violette, roman de Karine Fougeray (éd. delphine montalant)