03/02/09

Le proscrit - Sadie Jones

51_VDhcpUSL__SS500_Elizabeth Aldridge est une jeune femme moderne. Nous sommes à la fin des années 40. Elle aime les blagues d'un goût douteux, elle boit beaucoup, elle déteste se rendre à l'église et fréquenter les autres épouses de cette bonne société du Surrey. A la place, Elizabeth passe son temps libre avec son fils de 7 ans, Lewis, elle préfère flâner, lire ou discuter avec sa cuisinière, Jane. Avec la fin de la guerre, son mari Gilbert rentre au bercail. L'ambiance change. L'homme entend rétablir la hiérarchie dans son foyer, montrer qu'il est le centre d'intérêt et que son fils doit quitter les jupes de sa mère pour le pensionnat. Trois ans passent, Lewis a dix ans. Sa mère et lui sont toujours inséparables, mais un drame va déchirer cet amour. Lors d'un pique-nique au bord de l'eau, Elizabeth se noie sous les yeux de son fils.

C'est un monde qui s'écroule. Gilbert, qui déjà ne s'accordait pas avec Lewis, le tient pour responsable. Un climat lourd de ressentiment règne à la maison. Et puis Alice fait son entrée, lorsqu'elle se marie avec Gilbert Aldridge, moins d'un an après la mort d'Elizabeth. Lewis, proscrit, s'est déjà isolé dans son chagrin. Il ne laisse pas la moindre chance à la jeune femme de le comprendre, et elle-même se sent incapable de faire le moindre effort. Elle est jeune, totalement naïve aussi. Elle renonce donc très vite à être du moindre secours. « Lewis était pour elle pareil à un oiseau blessé. Et les oiseaux blessés finissaient toujours par mourir. »

Lewis va également s'exclure du groupe des enfants avec lequel il avait coutume de passer toutes ses vacances, il est banni pour un acte de violence que tous condamnent, seule la petite Kit Carmichael cherche à le défendre. Elle sait pourquoi il a agi aussi spontanément, pourquoi il a cassé le nez de cet autre garçon, mais ses cris de protestation sonnent dans le vide. Lewis lui-même préfère le silence, il a trouvé « enfin quelque chose qui le soulagerait » en se mettant à boire. Le garçon a quinze ans, la spirale infernale est lancée. Le début du roman a montré Lewis, âgé de dix-neuf ans, en train de sortir de prison après avoir purgé une peine de deux ans pour l'incendie de l'église de Waterford. Son père lui a mandaté une forte somme d'argent, appelant ainsi à ne pas rentrer à la maison, mais Lewis choisit de revenir.

Ce retour met le feu aux poudres. Dans cette petite communauté régie par les apparences et le conformisme, Lewis, par sa simple présence, met le doigt où ça dérange, débusque les secrets honteux, dénonce les drames où la violence familiale a fait son nid. C'est un personnage remarquable, attachant malgré son caractère taciturne, violent et effrayant. Car il reste le petit garçon blessé, témoin du drame qui a coûté la vie de sa maman. Ok, il s'est renfermé, il ne laisse personne l'approcher ni l'aider, il commet d'énormes erreurs. La vie aussi ne lui a fait aucun cadeau. Heureusement, il y a l'émouvante Kit Carmichael, une jeune fille également au coeur de la tourmente. Depuis son enfance, elle s'est accrochée à Lewis, parce qu'il représentait, à ses yeux, l'héroïsme, la résistance, la bravoure, la plaie à vif. Ce n'est pas un secret pour le lecteur que le père de Kit est un homme violent qui bat sa femme, et plus tard sa fille cadette. Mais à Waterford, on se tait. C'est l'après-guerre, il faut reconstruire et recoller les morceaux fragmentés. C'est difficile, car dans les années 50 la bonne société du Surrey s'accroche à l'illusion de valeurs sûres et irréprochables. Et Lewis est contre l'hypocrisie, on le comprend, il en a été la victime malheureuse.

C'est un premier roman étonnant, émotionnellement fort, mais qui ne cherche pas à vous mettre à plat. On sent le climat lourd, le drame, le manque de la maman, la douleur jamais cicatrisée, l'injustice. Il y a une pointe de nostalgie, derrière le récit, qui est poignante. L'histoire est d'ailleurs racontée en flashback, elle se déploie lentement, elle fait grimper la tension, elle répand la tragédie... or, jamais je n'ai ressenti d'oppression ni d'abattement. Le spleen est efficace, les personnages sont complexes, ce n'est pas une histoire gaie, c'est bel et bien un drame humain, mais bon sang c'est limpide, sensible et juste. J'ai beaucoup aimé. 

Buchet Chastel, 2009 - 377 pages - 23€
traduit de l'anglais par Vincent Hugon
 

« Pourquoi ne peux-tu pas t'entendre avec les autres ? Tu te rends compte à quel point tu es impossible ? »   

Une bande-annonce a été créée spécialement pour la promo du livre.
C'est intéressant, mais attention aux *spoilers* !

http://www.libella.fr/buchet-chastel/auteurs/jones/video/


Booktrailer - "Le Proscrit", premier roman de Sadie Jones
envoyé par editionslibella

Les droits cinématographiques viennent d'être vendus dans la perspective d'un film par John Madden, le réalisateur de Shakespeare in love.

l'avis de Laurence



Commentaires sur Le proscrit - Sadie Jones

Oui, moi aussi j'ai trouvé cette chronique sociale terriblement juste. Mais contrairement à toi, j'ai trouvé l'ambiance assez oppressante, ce qui pour moi n'est absolument pas un défaut, au contraire. Je trouve que l'auteur a parfaitement su retranscrire l'ambiance de ces petites villes bourgeoises des années 50.

Posté par Laurence, 03/02/09 à 08:12:15

Ce que tu en dis me suffit amplement pour en prendre note, je ne vais donc pas regarder la bande-annonce pour ne pas gâcher le plaisir de cette future lecture ! ;-)

Posté par Florinette, 03/02/09 à 10:02:08

Ce livre m'a l'air fascinant. Une bande-annonce pour un livre, on n'est pas habitué en France.

Posté par Solène, 03/02/09 à 10:08:32

> Laurence, je comprends, j'ai aussi trouvé que le spleen dégagé dans l'histoire était bénéfique, pas du tout plombant. Et l'ambiance décrite est admirable, très juste. Ce fut une très belle découverte.
Je recherche ton lien.

Posté par Clarabel, 03/02/09 à 10:17:45

> Florinette, tu peux y jeter un oeil... tu as déjà une très belle idée de l'ambiance.

Posté par Clarabel, 03/02/09 à 10:23:36

> Solène, c'est un livre fascinant. Je confirme.
Buchet Chastel avait déjà lancé l'idée d'une bande-annonce pour promouvoir le roman "Le tigre blanc" d'Aravind Adiga.

Posté par Clarabel, 03/02/09 à 10:25:43

Très beau billet :)
Ce roman a fait beaucoup parler de lui outre-manche et l'adaptation ciné en projet m'intrigue déjà ... Je pense me procurer le roman en VO (j'espère que je le comprendrai^^) car il est bien trop cher en VF... Sniff :(

Posté par Emjy, 03/02/09 à 11:00:11

Ce livre a l'air fascinant, je note immédiatement !

Posté par Cécile, 03/02/09 à 20:06:06

> Ah, oui... le prix.
Ce roman a été sur la liste du Orange Prize, un prix qui semble récompenser des auteurs et des romans de talent. Cf http://www.orangeprize.co.uk/show/feature/Orange-past-winners

Posté par Clarabel, 03/02/09 à 20:07:35

> Cécile, très bon choix ! et bonne lecture !

Posté par Clarabel, 03/02/09 à 20:08:15

Là tu m'as donné envie, je crois que je vais me laisser tenter. Merci.

Posté par TardisGirl, 03/02/09 à 20:44:48

> En voilà une bonne chose ! ;)

Posté par Clarabel, 04/02/09 à 10:05:27

Tous les ingrédients pour me plaire...je m'arrête sur ce titre ce soir et le note avec enthousiasme !!

Posté par antigone, 04/02/09 à 20:46:30

Je pense aussi que ce livre a beaucoup de choses pour me plaire. Et hop, sur la liste!

Posté par Karine :), 05/02/09 à 03:47:40

> Belle découverte à tous !!!

Posté par Clarabel, 05/02/09 à 10:11:20
Wahou

Ecoute, merci !
Tu me donnes vraiment envie de le lire, ta critique est vraiment époustouflante, j'ai envie !

Posté par May, 06/02/09 à 14:15:42

> J'espère que cela va te plaire ! ;))

Posté par Clarabel, 06/02/09 à 17:05:11
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