25/09/09

L'âme détournée ~ R.N. Morris

10/18 Grands Détectives, 2009 - 410 pages - 8,90€
traduit de l'anglais par Bernard Cucchi

lame_detourneeJe sors de cette lecture complètement emballée et conquise par cette première rencontre avec Porphiri Pétrovitch, juge d'instruction à St-Petersbourg. Nous sommes en 1866, soit un an et demi après l'affaire Raskolnikov durant laquelle Pétrovitch a joué un rôle crucial pour mener l'enquête du double meurtre de Crime et Châtiment (de Dostoïevski).
Faut-il être fou ou audacieux pour mettre en scène un personnage tiré d'une oeuvre majeure et le faire évoluer dans une série dont l'ambition n'est nullement de s'inscrire chez les classiques, mais juste de divertir ?
Et si, tout simplement, il s'agissait là de talent, car le résultat est vraiment très, très bon.
Question ambiance, nous sommes servis. La Russie, donc, au milieu du 19° siècle. Nous sommes en plein hiver, il fait extrêmement froid, les rues sont couvertes de neige, les gens meurent de faim, ou dépensent leurs kopecks à boire de la vodka, les pauvres filles se prostituent, le crime crapuleux s'invite donc à la partie.
L'histoire s'ouvre sur la découverte de deux corps, la scène est particulièrement glauque et donne des frissons. Un nain a eu le crâne fracassé par un coup de hache et près de lui le corps d'un homme se balance au bout d'une corde. Ces deux-là se détestaient, il n'y a point d'indices qui impliquent le meurtre, bref la police conclue hâtivement au suicide succédant au remords.
Pétrovitch peste dans sa barbe, selon lui cette affaire est plus vicieuse et porte la signature d'un esprit retors et redoutable d'intelligence. Mais ses supérieurs lui mettent des bâtons dans les roues, le dossier est bouclé, jusqu'à ce qu'un nouvel élément relance l'enquête.
Nous allons encore en souper des bouges infâmes, des personnalités tordues et complexes, des ambitions étouffées, des mensonges et des trahisons, des secrets et de l'âme humaine souillée, bafouée et même déposée chez un prêteur sur gages !
C'est laid, grisâtre, oppressant et morose... mais c'est absolument captivant.
Je me suis surprise à tourner les pages de ce livre, prise au piège de ma propre fascination pour ce décor slave peuplé de personnages attachants, non dénués d'humour pour certains, même si cela reste très en retrait de la ligne principale. Quant à l'intrigue policière, elle m'est apparue parfaitement acceptable, entraînante d'un bout à l'autre pour un final plus ou moins imprévisible (j'avais flairé le coupable !).
Dernière info, l'auteur est anglais et a déjà écrit une nouvelle aventure de Porphiri Pétrovitch, A vengeful longing.

 

 

et un petit extrait pour se mettre dans le bain :

Le samovar gargouillait et sifflait en vibrant. Porphiri Pétrovitch et Anna Alexandrovna s'en détournèrent, comme dans un accès de pudeur. Elle lui désigna un sofa russe, or et marron. Quand il s'assit, une rafale de vent fit trembler les carreaux.
Le salon était tendu de brocatelle bleu pâle agrémentée de dorures sur les moulures rococo. L'air, humide, embaumait des vapeurs de thé. Les panneaux de rideaux de soi du même bleu que les brocatelles tombaient devant les trois grandes baies. La lumière qui filtrait du dehors déposait un reflet crémeux sur la robe sombre d'Anna Alexandrovna. Dans la cheminée de marbre, de courtes flammes, vives, affleuraient timidement sur une montagne de charbons rougeoyants.
- C'est un tel choc ! dit Anna Alexandrovna en regardant par la fenêtre, comme si elle commentait la violence soudaine des éléments. Comment est-ce arrivé ?
- Malheureusement, il semble bien qu'ils aient été assassinés, tous les deux.
- Non !
Elle le regarda, espérant trouver sur son visage une autre réponse.
- On a découvert leurs deux corps dans le parc Pétrovski.
- Le parc Pétrovski ?
Aucun doute : elle avait été troublée lorsqu'il avait mentionné le parc. Mais, déjà, elle surveillait ses réactions. Elle s'écarta un peu de Porphiri en se penchant en arrière. Il l'observait, guettant un signe, elle ne livra cependant plus rien.

 

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Quinze ans après ~ Alexandre Jardin

Grasset, 2009 - 354 pages - 19€

 

quinze_ans_apresCe roman est un drame qui donnerait presque envie de pleurer ! Fanfan a été le roman de mes seize ans, et voyez-vous, j'y croyais à la théorie des passions éternelles, du combat contre la routine et l'étincelle qui s'éteint, l'amour n'étant qu'un éternel recommencement, un feu qu'il fallait alimenter, pimenter de mille façons... bref j'étais fleur bleue et naïve d'une théorie qu'Alexandre Jardin aujourd'hui réfute !
Je tremble de rage. Je suis mécontente, déçue, mais déçue.
Quinze ans après, donc, signe le retour des amours entre Alexandre et Fanfan. Or, c'est un retour amer, aigri, fané, déboussolant... Le couple n'a pas tenu la route et s'est séparé. Chacun a mené sa petite barque de son côté, Fanfan a connu deux mariages, a eu deux enfants et aujourd'hui elle divorce avec force et fracas, on la découvre affreusement lessivée, vaccinée contre les engagements maritaux et romantiques.
De son côté, Alexandre réalise que seule la félicité conjugale compte dans la vie, au diable ses vieilles lubies, il désire maintenant prouver que l'amour se vit tous les jours, c'est là le vrai pouvoir, et il ambitionne de "donner un regain de crédit aux pantoufles" !
Deux trublions - un producteur et un éditeur - vont se frotter les mains en souhaitant provoquer les retrouvailles entre Alexandre et Fanfan. L'illusion passée peut-elle resservir ? Peut-on rallumer les braises éteintes ?
Guérit-on jamais d'un premier amour ?

C'est ce que tente de raconter ce roman, beaucoup plus ancré dans le bilan, dans le constat de l'échec et dans l'autocritique. Il est tout entier empreint d'Alexandre Jardin, on reconnaît sa signature d'une folie contagieuse, qui implique son excès du romanesque, son délire sentimental, "toujours gonflé à l'hélium de ses rêveries". C'est enchanteur et fatiguant à la fois.
A seize ans, j'étais éblouie et amoureuse de son extravagance... j'ai aimé Le zèbre, Le petit sauvage ou Bille en tête. Et puis au fil du temps, je me suis lassée et je n'aimais plus. J'étais fatiguée de son impétuosité, je trouvais que c'était beaucoup moins spontané et plus travaillé (ou calculé), bref je n'en pouvais plus.
En apprenant qu'il existait un acte 2 à Fanfan, j'ai bondi. Curieuse, gourmande, besoin d'un roman gai... j'ai foncé, je regrette à moitié. On ne doit jamais revivre ses anciennes amours, on doit les laisser dans le placard des souvenirs dorés, on ne doit pas prendre le risque de les froisser et de les rendre moins idylliques.
C'est le sentiment que j'ai ressenti avec Quinze ans après.
Ce n'est pas du réchauffé, c'est juste déprimant. La première centaine de pages demande un certain effort, c'est un condensé de tout ce que je ne supporte plus, et puis j'étais mécontente de découvrir que l'auteur reprenait ce qu'il avait donné, qu'il n'assumait plus Fanfan, non je ne suis pas d'accord, donner c'est donner, reprendre c'est voler. C'est sans doute une oeuvre de jeunesse, avec son lot de farces et d'inepties, mais c'est pour moi insupportable de voir son auteur la renier.

Du coup la magie n'est plus, on sent la rengaine, on suit un personnage qui n'a pas grandi et qui reste un enfant, qui continue de rêver sa vie au lieu de la vivre. Sur ce plan, j'ai trouvé Fanfan beaucoup plus crédible et touchante, "lourde d'échecs, de poncifs et vieille de trouilles" (comme lui rétorque Alexandre).
Je n'adhère plus au concept, même si le livre est saupoudré d'inventions et de propositions sympathiques, je trouve que c'est tout de même poussif, trop naïf (oui, hélas !) et épuisant. Le fait aussi que l'auteur choisisse de retourner sa veste participe à mon agacement. Je n'aime pas la frustration, et c'est ce qui ressort de ce volte-face. On peut changer, avoir des goûts différents et penser autrement, mais on ne doit pas tirer un trait sur sa fantaisie.
Quinze ans après est un roman sur le temps, sur la sagesse et sur les nouvelles envies. Les personnages fétiches que sont Alexandre et Fanfan ont quarante ans, que sont-ils devenus, vont-ils montrer que l'amour rime avec tous les jours. A considérer, toutefois, que les lecteurs aussi ont mûri et qu'ils ne sont probablement plus réceptifs à ce tourbillon excentrique et capricieux... C'est ce que je pense, ensuite je ne doute pas que ce roman - ôde à la charentaise, ainsi soit-il - trouvera son public, dont les nombreux fans de Fanfan ! C'est un roman qui apporte aussi beaucoup de joie, et ça ne peut pas faire trop de mal non plus.

> extrait :

C'était plus fort que lui : un besoin organique, vital, de faire évoluer son avatar, de ne pas le laisser en rade sur cette pellicule qui le figeait dans des idées qu'il exécrait désormais. Fanfan Acte II démentirait l'acte I. Alexandre souhaitait s'actualiser sans délai. Il voulait se montrer éloquent contre son éloquence de jadis. Et que ses deux livres se fassent la guerre entre eux, en étrillant ses croyances obsolètes. Rageur, il allait tenter d'écrire une oeuvre à rebours qui montrerait que seule la vie domestique bien intriguée permet d'atteindre la haute passion. Et que les charmes des commencements ne sont que broutilles au regard des vertiges neufs qui peuvent survenir jour après jour. Ce bouquin bilieux parfois porterait la discorde dans la littérature romantique ; sans qu'aucun scrupule le retienne. Sa nature trop riche avait soif de castagne, ou plutôt de riposte. Quel déviant lyrique, autre que ce fêlé, pouvait soutenir que la flamme la plus brûlante ne surgit qu'avec le temps ? En prenant ses habitudes comme point d'appui au lieu de s'en défier. Tout à sa furie iconoclaste, Alexandre désirait clouer au pilori, une bonne fois pour toutes, l'idée même de l'étiolement des passions.
Par ce livre tonnant et joueur, bélier de nouveaux songes - qui guidaient sa propre vie -, il espérait refaire l'amour ; de fond en comble.  Oui, rien que ça : refaire l'amour, en réformer les attendus, se conduire en schismatique. Sans mettre de mors à ses idées. En osant la rupture totale avec les mythes occidentaux mal foutus qui, tous, promettent aux amants fous d'amour, un jour ou l'autre, une gueule de bois. Il y puiserait un goût de revanche allègre et de bravade.

en voici un qui ne change pas, alain souchon, avec cette très très belle chanson, le zèbre...

 

(mais l'album ^c'est déjà ça^ était une pure merveille de la première à la dernière note)

sans rapport, j'ai ENFIN reçu l'album de Séverin que j'attendais depuis bientôt deux mois !!! et c'est très bon ! écoute plaisante et agréable, sensation douce et sucrée, je confirme ! ^-^

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Kaspar Le chat du Grand Hôtel ~ Michael Morpurgo

Gallimard jeunesse, 2009 - 208 pages - 12,50€
traduit de l'anglais par Diane Ménard
illustré par Michael Foreman

kasparInvité en tant qu'écrivain en résidence à l'hôtel Savoy de Londres, Michael Morpurgo s'est inspiré de l'histoire d'une statuette de chat noir pour imaginer la vie d'un chat - Kaspar - symbole de chance et d'amour pour ceux qui l'approchaient. Bien évidemment, ce n'est pas n'importe quel chat, il s'agit du prince des chats, le compagnon d'une comtesse russe, également une diva très célèbre, et le jeune groom de l'hôtel Savoy, Johnny Trott, est alors fasciné par cette femme et son chat à l'air hautain et dédaigneux. Sa bonne fortune aidant, il va être très proche de la comtesse et s'attacher au chat qui va en retour l'adopter. Un drame va pourtant bouleverser cette belle idylle. Johnny, qui est également orphelin, s'était habitué  à cette promesse d'une vie qui le faisait rêver. Bref, son chemin va lui faire rencontrer une autre famille très riche, les Stanton, des américains venus en Angleterre à bord d'un immense paquebot, avec leur fille âgée de huit ans, Lizbeth (plutôt frondeuse et risque-tout, elle prend plaisir à gambader partout et à se cacher dans les moindres recoins de l'endroit où elle se trouve). C'est ainsi qu'elle va rencontrer Kaspar, puis Johnny. Et l'aventure ne s'arrête pas là, puisque les Stanton doivent rentrer à New York et s'embarquent à bord du Titanic.

Du Morpurgo, encore et toujours ! Forcément, l'histoire est belle, bien écrite, touchante, pleine d'émotion et de sensibilité, avec cette fois les illustrations de Michael Foreman pour nous plonger dans une incroyable ambiance du début du 20° siècle. Plaisir des yeux, plaisir de la lecture aussi...
J'ai cependant moins adhéré à la partie se passant à bord du Titanic, tout simplement parce que j'avais trop les images du film dans la tête, c'est idiot, je sais, par contre ma fille (encore une page blanche sur le sujet) s'est totalement laissée absorber par l'histoire, elle a été transportée par le vent de panique, le suspense et la tragédie du naufrage. Elle a tremblé, retenu son souffle, s'est souciée du sort de tous les personnages, le chat compris, elle a vraiment beaucoup apprécié.
D'où ma conclusion que ce livre doit être lu par les jeunes lecteurs, dès 9 ans par exemple, car c'est un roman en même temps qu'un livre illustré, les 200 pages ne seront jamais trop pesantes.

> lu et apprécié par Emmyne, également

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