Amanda et les amis imaginaires

Amanda est une fillette solitaire, qui découvre un jour dans son placard un garçon qui prétend s'appeler Rudger. Elle est bien sûr la seule à le voir, mais décrète qu'il est son meilleur ami pour la vie. C'est si bon de s'amuser ensemble, de jouer dans le jardin, de créer des mondes magiques dans lesquels s'évader. Sa maman tolère cette douce excentricité, mais veille au grain. Après tout, c'est durant l'enfance que l'imagination la plus folle trouve son terreau ! 

Et puis, le drame. Amanda est victime d'un accident, elle tombe dans le coma. Son ami Rudger se retrouve seul, menacé. Sans enfant réel, comment un être imaginaire peut-il survivre ? Alors, Rudger part en quête de nouvelles sources énergisantes... avant de réaliser que seule Amanda compte pour lui et qu'il se doit de tout faire par la sauver de sa lente dérive vers l'inconnu... 

Ce conte pour enfants est tout simplement remarquable et impressionnant ! En plus des illustrations savoureuses d'Emily Gravett, on découvre un texte d'une poésie raffinée qui nous transporte dans un univers onirique, comme il est rarement permis d'en rencontrer dans la littérature jeunesse. Imaginez un livre qui traite de la mort d'un enfant, et vous voyez votre public fuir à toutes jambes. Que nenni.

L'histoire ici est capable de surpasser vos craintes superflues. Car ce récit vous réserve une plongée extraordinaire dans un imaginaire farfelu et foisonnant... On y croise des créatures démoniaques, un M. Butor fort, fort flippant, des scènes d'une intensité folle, de l'amitié, de l'abnégation, de l'amour... et des rires, et des larmes. Bref, cette lecture n'est pas prête de vous laisser dans l'indifférence !  

De l'insolite, du rêve et de l'espoir. Où croire en l'impossible est forcément permis. ^-^

Traduit par Isabelle Perrin pour les éditions Seuil Jeunesse (The Imaginery), Octobre 2015

« M. Butor s'était agenouillé comme pour refaire son lacet et sa moustache frémissait. C'est bizarre, les trucs qu'on remarque quand on est dans une situation critique face à un destin mystérieux : la moustache de M. Butor frémissait alors même qu'il ne parlait pas. En fait, il était en train d'ouvrir la bouche, de l'ouvrir plus grand qu'il n'était humainement possible, de se décrocher la mâchoire ou presque, comme un serpent, et une haleine chaude balaya le visage de Rudger. Une odeur de désert sec, rouge, saturé d'épices, qui imprégnait l'air humide, le ciel gris et lourd, le macadam couvert de flaques. Et emplissait le monde de Rudger. Dans cette bouche anormalement béante, Rudger vit des dents qui n'avaient rien de normal non plus. Carrées, émoussées, toutes identiques, elles s'alignaient en une spirale infinie jusqu'au fond de sa gorge. On aurait dit un tunnel carrelé de blanc s'enfonçant à perte de vue, avec un minuscule point de ténèbres absolues tout au bout, si loin qu'il aurait dû ressortir derrière la tête de M. Butor, mais évidemment que non, sinon c'était de la folie pure. En réalité, et c'était tout aussi fou, le tunnel aboutissait ailleurs. »