Marie Curie prend un amant

Cette lecture a fait resurgir le souvenir fugace de vacances en Bretagne, dans une grande maison isolée, à l'orée d'une forêt, où l'on y traînait les sandales aux pieds, chassant les légendes arthuriennes, avant de s'affaler sur un transat en rotin, pour avaler des bolées de cidre, mais aussi pour quelques séances de lecture, dont le fameux livre de Jacques Neirynck, La mort de Pierre Curie.
Cette brève résurgence a ainsi auréolé le roman d'Irène Frain d'un doux parfum de nostalgie, bien malgré lui, puisque j'ai plongé avec bonheur dans son histoire et l'ai appréciée encore plus sincèrement ! L'auteur nous raconte le destin d'une femme brillante, qui vit dans l'ombre de son époux, également un scientifique renommé, avec lequel elle reçoit un prix Nobel pour ses recherches sur les radiations. Après la mort tragique et brutale de celui-ci, elle plonge dans une profonde mélancolie et un chagrin immense, dont elle s'extirpe péniblement en poursuivant ses travaux sur le polonium et le radium. Elle tombe également amoureuse du jeune assistant de son mari et bascule dans une liaison passionnelle qui provoque un scandale sans précédent.
Cette femme est bien évidemment Marie Curie, l'épouse de Pierre, puis la maîtresse de Paul Langevin, sujet autour duquel la presse de l'époque s'est acharnée en livrant une campagne de diffamation pour ruiner la réputation et la carrière de la physicienne. Ce portrait romancé, mais attaché à des sources avérées, se lit comme une grande fresque palpitante et pleine d'émotions. Car Marie Curie est une véritable héroïne, pionnière de son temps, farouche et indépendante, tour à tour femme amoureuse, mère dévouée et savante ambitieuse. Originaire de Pologne, venue étudier à Paris, Marie rencontre Pierre, qu'elle épouse et avec lequel elle partage une existence bohème au 108 boulevard Kellermann, auprès d'une joyeuse colonie de passionnés, où chacun étale son érudition en buvant du thé et en mangeant du saucisson. 
Ce que le roman dénonce, outre l'accumulation des procès, des duels, des articles assassins, des agressions corporelles, des lettres volées et des lapidations contre sa maison, c'est cette misogynie ambiante à l'égard d'une figure féminine supérieure et émancipée. Nous sommes à l'aube du XXe siècle et les jugements sont durs et impitoyables envers Madame Curie, alors que son amant se débat avec sa femme et sa belle-mère, sans autres préoccupations pour son image ou son plan de carrière. Terrible injustice. Marie Curie, en passe de décrocher un deuxième prix Nobel, dérange, d'où un lynchage en place publique sans autre forme de procès. 
L'enquête conduite par Irène Frain est à la fois minutieuse et se lit avec grand intérêt. On se passionne pour ce sociodrame à la française, en plus de pénétrer dans les arcanes du monde des sciences et de la recherche, mais on ressent aussi une grande compassion à la lecture de son parcours de femme-courage qui a souffert les pires bassesses de façon arbitraire. Le personnage de Marie Curie n'en apparaît que plus attachant et sincèrement humain. Très bon roman !

Texte lu par Hélène Lausseur pour les éditions Sixtrid  (durée : 9h 45) / Mai 2016

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Avec l'accord des éditions du Seuil - Repris en poche chez Points Grands Romans, novembre 2016