21/11/13

Le Lion, de Joseph Kessel

“ Un rire enfantin, haut et clair, ravi, merveilleux, sonna comme un tintement de clochettes dans le silence de la brousse. Et le rire qui lui répondit était plus merveilleux encore. Car c'était bien un rire. Du moins, je ne trouve pas dans mon esprit, ni dans mes sens, un autre mot, une autre impression pour ce grondement sonore et débonnaire, cette rauque, puissante et animale joie. 
Cela ne pouvait pas être vrai Cela tout simplement ne pouvait pas être.
A présent, les deux rires - clochettes et rugissements - résonnaient ensemble. Quand ils cessèrent, j'entendis Patricia m'appeler.
Glissant et trébuchant, je gravis la pente, me raccrochai aux arbustes, écartai la haie d'épineux avec des mains lardées de ronces et sur lesquelles le sang perlait.
Au-delà du mur végétal, il y avait un ample espace d'herbes rases. Sur le seuil de cette savane, un seul arbre s'élevait. Il n'était pas très haut. Mais de son tronc noueux et trapu partaient, comme les rayons d'une roue, de longues, fortes et denses branches qui formaient un parasol géant. Dans son ombre, la tête tournée de mon côté, un lion était couché sur le flanc. Un lion dans toute la force terrible de l'espèce et dans sa robe superbe. Le flot de la crinière se répandait sur le mufle allongé contre le sol.
Et entre les pattes de devant, énormes, qui jouaient à sortir et à rentrer leurs griffes, je vis Patricia. Son dos était serré contre le poitrail du grand fauve. Son cou se trouvait à portée de la gueule entrouverte. Une de ses mains fourrageait dans la monstrueuse toison. 
« King le bien nommé. King, le Roi. » Telle fut ma première pensée. ”

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J'étais en classe de 4ème quand j'ai lu la première fois Le Lion de Joseph Kessel. J'en avais gardé un souvenir ébloui, que j'aimais dorlotter au fil du temps qui passe. J'ai tenté la relecture, risquant ainsi de chatouiller ma fibre nostalgique. Et bingo, cette relecture a réveillé toutes les émotions enfouies, elle a su me rappeler l'émerveillement face à cette Afrique sauvage et magique, avec son décor de cinéma, ses personnages à fleur de peau, ses coutumes ancestrales... Le narrateur, lui aussi, est spectateur de ce monde nouveau et inconnu, il rencontre la famille Bullit et est immédiatement adopté. Chacun voit en lui le moyen de confier ses secrets, de se décharger du poids de la responsabilité ou de la culpabilité. L'homme est pris en otage, de son plein gré.
Il va s'émerveiller des miracles de la nature environnante, de la beauté de la savane, de ses mystères et ses dangers. Et puis, il va tomber des nues en découvrant l'amitié qui lie la jeune Patricia à un lion, cette folle complicité qui défie toutes les lois, leurs jeux au goût de ballet maudit... C'est beau, oui, mais tragique. Le duel final, sans trop entrer les détails, est un moment déchirant, qui noue l'estomac et laisse un goût amer en bouche. Là aussi c'est d'une grâce sans nom, avec un sens de la dramaturgie hors norme.
Et ainsi, de tourner la dernière page du livre avec engourdissement et désolation... Quelle tristesse de reprendre pied dans sa réalité !
J'ai accompagné ma lecture (très beau roman édité dans la nouvelle collection blanche pour la jeunesse) du livre-audio lu par Hippolyte Girardot. La réalisation musicale et sonore, absolument irréprochable, nous plonge au coeur de la brousse, nous envoûte et livre un récit tendu et bouleversant. 
 ♥

Le lion, de Joseph Kessel (Gallimard jeunesse, coll. Bibliothèque, mai 2013, avec une préface par Erik L'Homme / Écoutez lire, octobre 2010, texte intégral, durée d'écoute : env. 7 heures)

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02/05/13

"C’est exactement le goût du blues, dit-il. De ce blues-là même. C’est fort, votre invention, vous savez !"

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Colin est riche et vit dans un appartement cossu, son meilleur ami Chick vient de trouver l'élue de son cœur, Alise, qui est la nièce de son cuisinier. A son tour, Colin voudrait tomber amoureux. Vivre une grande et belle histoire d'amour. Il rencontrera Chloé, douce, belle, charmante et délicate. Ils se marient, mais la maladie frappe la jeune femme et c'est le début de la déchéance.

Colin va s'appauvrir, son chez-lui va devenir tout riquiqui et il doit se résoudre à vendre ses biens, comme le pianocktail (géniale invention !), pour pouvoir acheter des fleurs à son épouse. Or, Colin ne veut pas travailler, ça l'ennuie et aucun labeur n'est digne de lui. (Il faut voir les déboires de Chick, avec les machines infernales ! Celui-ci est dans l'obligation de bosser, notamment pour assouvir sa passion dévorante pour Jean-Sol Partre, dont il collectionne toutes les œuvres en dépensant des fortunes.)

Je n'ai pas réussi à entrer tout de suite dans l'histoire, qui m'apparaissait plus qu'étrange et vraiment superficielle, mais j'avais juste besoin de m'habituer. L'écriture de Vian est poétique et musicale, il m'a donc presque semblé naturel d'écouter ce roman plutôt que de le lire ! C'est Arthur H qui habite les mots de Vian, le temps de 7 petites heures. Sa voix grave et aux accents de blues se fait une place au soleil dans cet univers onirique, aux images ensoleillées, spirituelles et surréalistes.

C'est aussi une histoire qui jongle sur plusieurs émotions, entre l'histoire d'amour juvénile, fraîche et pleine de vivacité, les inventions de mots, le langage fleuri, les personnages excentriques, des doux-dingues qui vont au bout de leurs idées, sans oublier le ton sarcastique, l'humour grinçant, la volonté de s'affranchir, l'anti-conformisme, les répliques pour se moquer, pour dénoncer (contre la médecine, contre le travail, contre Sartre...). L'histoire est un mélange de folie, de sophistication, d'ironie et de modernité. Je pense que cette mélodie m'accompagnera encore pendant un bon moment...

L'écume des jours, par Boris Vian
Audiolib, 2009 - Texte intégral lu par Arthur H, suivi d'un entretien exclusif

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28/02/11

Il était une fois un fringant jeune homme à marier...

IMG_2900Au départ, il faut rappeler la série Cranford, réalisée pour la BBC et adaptée de trois ouvrages de Mrs Gaskell, dont celui-ci. Les Confessions de Mr Harrison nous racontent, en seulement 140 pages, l'arrivée du jeune docteur à Duncombe, la ville jumelle de Cranford, où vivent majoritairement des veuves et des vieilles filles. Son statut de célibataire lui confère bien des égards, imaginez donc, c'est la course avec les coups de coude, les ronds de jambe empruntés, les bouches pincées et les mines contrites, un pur régal pour le lecteur qui savoure cet étalage de minauderie.
Mr Harrison, en plus d'être un médecin débutant qui doit faire ses preuves et combattre les clichés, use de tout son flegme et de toute la bienséance de son rang pour ne pas s'embourber dans des situations maladroites, en y parvenant difficilement - le contraire serait ennuyeux ! De plus, le jeune homme s'est entiché de la fille du clergyman, la seule qui ne se plie pas au jeu de la séduction, et cherche à tout prix à l'apercevoir, lui parler et passer du temps en sa compagnie, bataillant contre la horde des amazones qui veulent sa peau de célibataire !
C'est parfaitement cocasse. L'image faite des femmes de Duncombe n'est pas très flatteuse, mais il y a de l'affection derrière, qu'on se le dise. Les Miss Tomkinson ou Mrs Rose ne sont pas que désespérées, il ne faudrait pas les réduire à des hystériques en quête d'une situation, même si Mrs Gaskell dépeint là une triste et cruelle réalité. Ne nous leurrons pas.
C'est un court ouvrage, à la base publié sous forme de feuilleton (ceci pouvant expliquer les quelques impairs sans grande importance relevés ci ou là), qui a eu pour avantage de me replonger dans la délicieuse ambiance de Cranford. Tous mes souvenirs liés à cette série sont réapparus et le bonheur a été immédiat. Ce fut bien court, mais bien bon.

Les Confessions de Mr Harrison - Elizabeth Gaskell
L'Herne (2010) - 142 pages -15€
traduit de l'anglais par Béatrice Vierne

Lire le premier chapitre

babelio

 

 

Il n'est jamais trop tard pour découvrir CRANFORD !

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14/10/08

Bonjour tristesse - Françoise Sagan

Je n'avais pas seize ans la première fois que j'ai lu Bonjour tristesse, le célèbre premier roman de Françoise Sagan. C'était l'été, il faisait beau et chaud, j'étais sur un autre continent et instinctivement je me suis quasiment identifiée à l'héroïne.

41PdbUjvy5L__SS500_Cécile, 17 ans, et son père passent leurs vacances dans une villa louée dans le Sud de la France. Il y a Elsa, la petite amie de Raymond, qui leur tient compagnie. Elle est rousse, a la peau claire, qui ne supporte pas le soleil, et elle est très jeune. L'amie de la famille, Anne, vient se joindre au groupe. C'est une femme de 40 ans, intelligente, racée et intransigeante. Cécile ne le sait pas encore mais Anne a jeté son dévolu sur son père. Ce dernier va être séduit par la perspective d'une vie plus chic et bourgeoise qu'offre le raffinement d'Anne. Il annonce très vite à sa fille son projet de mariage.

Elsa (et ses brûlures) a été remerciée, de façon peu cavalière. Cette situation ne chagrine pas Cécile outre-mesure, même si elle est étonnée. Elle a toujours apprécié Anne, cette femme de goût, qu'elle craint un peu. Mais Cécile est une jeune fille placide, assez insouciante et qui n'aime pas les contraintes. Elle veut se sentir libre, elle a rencontré un garçon qui lui enseigne la voile et la douceur des baisers. Et puis, tout déraille. Cécile s'offusque d'une décision prise par Anne et décide de se venger, emportée par l'ivresse de sa colère et de son inconséquence. Or, l'issue va se révéler fatale.

C'est par livre-cd que j'ai donc relu cette histoire. La voix de Sara Giraudeau* apporte une vraie touche de fraîcheur pour une interprétation nouvelle et vivifiante. C'est aussi redécouvrir un style hors pair, faussement naïf, qui n'a pris aucune ride, et reconnaître en Cécile une héroïne redoutable mais fascinante. J'ai beaucoup aimé !

Audiolib / Septembre 2008
Enregistrement découpé en 18 plages correspondant aux chapitres du livre.
Durée totale : 3 h 20

Ecouter un extrait

*Sara Giraudeau est la lauréate du Molière de la Révélation Féminine Théâtrale 2007 et du Prix Raimu de la Révélation Féminine 2007 pour La Valse des Pingouins.

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« C'est un livre à la fois instinctif et roué, usant de la sensualité et de l'innocence à parts égales, mélange encore détonant aujourd'hui, comme il le fut hier... Et avant-hier, d'ailleurs, à en croire de très vieilles dames cruellement fessées dans leur enfance par ma faute. Quoi qu'il en soit, ce livre respire l'aisance et le naturel, toute l'habileté inconsciente que donnent la fin de l'enfance et les premières brûlures de l'adolescence: il est rapide, heureux et bien écrit.

(...) Bonjour tristesse est un livre qu'on peut lire sans ennui et sans déchéance. Encore une fois, si son habileté m'épate vaguement, l'affection que lui portent les jeunes gens actuels, les très jeunes ou les moins jeunes, ceux du moins qui m'en parlent, me paraît plus flatteuse que justifiée. Il me semble que tous les gens qui m'ont lue aient lu d'abord Bonjour tristesse. »

Françoise Sagan, in. Derrière l'épaule

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03/04/08

Nord et Sud - Elizabeth Gaskell

Après la série de la BBC, le livre...

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Bien que j'avais déjà vu la série, très bien adaptée de la BBC, j'ai plongé de tout coeur dans le roman d'Elizabeth Gaskell, reprenant plaisir à découvrir les scènes cruciales, y relevant les nuances, les charmes et savourant les détails qui approfondissent les images. De plus, jamais je n'ai pu me décoller de l'esprit la figure de Richard Armitage, l'interprète de John Thornton. C'est l'acteur idéal pour incarner cet être intransigeant, redoutable en affaires, et qui pourtant devient le héros romantique par excellence depuis sa rencontre avec la jeune Margaret Hale.

Dans le livre, la demoiselle a vécu neuf années à Londres auprès de sa tante et de sa cousine Edith, qui vient de se marier au Capitaine Lennox. Margaret a repoussé les avances du beau-frère, Henry, malgré l'entente cordiale qui les unissait. La jeune fille est rentrée à Helstone, chez ses parents, où elle n'y passera que quelques mois lorsque son père fait l'annonce mortifiante de tout abandonner pour débuter une nouvelle vie dans le nord de l'Angleterre, à Milton, une cité industrielle. La famille subit un revers pénible, les contraignant à revoir leur train de vie, emménageant dans un quartier reculé et dans une maison humble. Et pourtant, Margaret affiche une superbe hautaine et dédaigneuse, un port de reine qui laisse supposer d'elle un dégoût profond pour la localité où elle réside désormais. De même, ses discours sur le commerce, les manufacturiers et l'économie font désordre et piquent John Thornton, lui-même parvenu à son niveau par la sueur de son front. L'homme est partagé entre son agacement et son attirance pour la jeune femme. Il est persuadé de ne pas être à sa hauteur, et Margaret semble disposée à lui faire ressentir son infériorité.

C'est de la pure inconscience, parce qu'il ne faudrait pas méjuger miss Hale en la traitant de bêcheuse. Certes, les premiers chapitres du roman ne lui donnent pas le beau rôle. Son maintien altier s'associe à une maladresse et une naïveté consternantes. Cela s'explique tout bonnement car elle est fille de pasteur, originaire d'une région totalement ancrée sur le savoir-vivre et l'éducation, et elle découvre à Milton des ambitions différentes. Elle est choquée, assez nigaude dans ses rapports avec la famille Higgins, ou se lance au cou de Thornton quand éclate l'émeute des grévistes, bref c'est une oie blanche qui a pour excuse d'agir selon une certaine dignité, assumant trop brutalement une charge héritée par l'inertie de ses deux parents. Depuis leur arrivée dans le Darkshire, Mrs Hale se plaint, elle est souffreteuse. Mr Hale a vite abdiqué devant l'amoncellement des tâches ordinaires, et se réfugie dans l'étude, les livres et ses leçons privées. A ceci, vient s'ajouter leur secret de famille, bien tu, bien protégé : Frederick, fils aîné et chéri, est en exil forcé en Espagne, menacé de Cour Martiale pour une sombre affaire de mutinerie, à laquelle la jeune Margaret n'a jamais eu voix au chapitre.

La trame se tisse par monts et par vaux, car Mrs Gaskell a résolu de moudre le romanesque à la conscience sociale. J'ai déjà répèté combien ce roman était l'histoire d'une confrontation entre le Sud, paisible, rural et conservateur, et le Nord, industriel, énergique et âpre, en plus d'être cette histoire sentimentale entre Margaret Hale et John Thornton, tout deux engoncés dans leurs préjugés et leur orgueil, représentant implicitant les deux partis. Ce grand Classique de la littérature anglaise, qui redonne toutes ses lettres de noblesse à l'injustement oubliée Mrs Gaskell, est un chef d'oeuvre de maîtrise et de perception. On y trouve, aussi, une analyse psychologique subtile et beaucoup d'humour (notamment dans la scène finale). La description de la condition ouvrière, avec ses misères et ses passions, est aussi compatissante que bien documentée. L'auteur évoque notamment le rôle que les syndicats commencent à jouer et surprend par l'acuité avec laquelle sont perçus les rapports de pouvoir (ce qui stupéfie encore le lecteur moderne, tant la critique semble toujours d'actualité !).

Bien entendu, la relation orageuse entre les deux protagonistes rappelle merveilleusement le roman de Jane Austen, Pride & Prejudice, allant jusqu'à retrouver la même scène où Thornton se déclare tandis que Margaret l'éconduit ! Mais les deux écrivains ont résolument un ton et une touche à part, des objectifs propres - Jane Austen cultivait l'esprit, essentiel chez ses personnages qui évoluaient dans des sociétés qui paraissaient protégées, ou très éloignées de la misère alors que Mrs Gaskell la décryptait et l'introduisait dans ses trames romanesques. En bref, ce sont bien là deux auteurs incontournables, qui caractérisent à leur façon la puissance et la richesse de la littérature du 18ème anglais !

traduit de l'anglais, préfacé et annoté par Françoise du Sorbier.

500 pages. Fayard, 2005 pour la traduction française / 25€

A été également lu par Lilly , Emjy

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21/12/07

Charlotte & Anne Brontë

Dans leur presbytère à Haworth, les enfants Brontë avaient pris goût à l'écriture de petites sagas d'un genre exaltant. Charlotte et Branwell, par exemple, avaient inventé un royaume imaginaire, Angria, d'où l'épisode L'Hôtel Stancliffe a été rédigé vers l'époque 1837-1839.

hotel_stancliffeIl est important de lire la préface pour comprendre le contexte. Angria est en fait un comté divisé en sept provinces, qui a connu un début de soulèvement depuis la tentative d'insurrection d'un ex-allié de Zamorna, actuel roi de Glass Town. Au moment de L'Hôtel Stancliffe, Zamorna a repris le pouvoir, tandis que Northangerland, son gendre et ancien Premier Ministre, vit en exil, il est vieux et malade, ne sort plus de sa propriété campagnarde. L'histoire est racontée par Charles Townshend, jeune dandy cynique et flegmatique.

L'Hôtel Stancliffe est en fait une suite de tableautins, un genre très courant dans les années 1830, et qui donne une impression de successions d'esquisses qu'on lit sur le pouce, sans réelle passion. Je ne témoignerai pas d'un vif intérêt pour ce petit texte inédit, qui aura toutefois le bon goût d'agrémenter ma collection sur les soeurs Brontë. Sans cela, amère déception.

Editions du Rocher - 160 pages. Traduit de l'anglais par Philippe Mikriammos.  16,90 €

A été lu par Lilly aussi !

J'ai aimé ce passage : 

« ... je remarquai les mouvements d'une belle femme qui semblait atendre quelqu'un à la porte du magnifique magasin d'un marchand de tissus, juste en face. Écartant le store vert, je tentai d'attirer son regard en sortant une tabatière en or sous prétexte de prendre une pincée et en exhibant du même geste deux ou trois bagues voyantes dont s'ornait mon aristocratique main. Son oeil fut attiré par le scintillement. Elle me regarda entre une profusion de boucles, brillantes et soyeuses, quoique de l'authentique teinte angrienne. Puis son regard, me quittant, revint à sa robe de soie verte et à ses jolis pieds chaussés de sandales. J'eus l'impression qu'elle avait souri. Qu'elle l'eût fait ou non, je ne manquai pas de lui retourner le compliment par un sourire des plus séduisants. Elle rougit. Encouragé par ce signe de connivence, je lui envoyai un baiser de la main. Avec un petit rire nerveux, elle battit en retraite dans le magasin. Pendant que je m'efforçais vainement de suivre sa silhouette, dont n'était plus visible que le vague contour à l'intérieur de la boutique assombrie par des rubans de soie qui voletaient et des échantillons d'indienne accrochés à la porte, on me toucha le bras. Je me retournai. »

Pour compenser cette frustration, je vous suggère de passer à autre chose. Dans la famille Brontë, je demande la petite soeur Anne et vous encourage la lecture de ce classique méconnu...

agnes_greyAgnes Grey est la cadette d'un couple de pasteur dont les revenus financiers ont été réduits drastiquement, suite à une sombre affaire de déshéritage (à cause d'un mariage entre classes différentes). Le presbytère où la famille demeure est situé au coeur des landes anglaises, dans une petite ville qu'Agnes devra bientôt quitter. En effet, elle décide de devenir gouvernante et part chez une famille, les Bloomfield, qui mettra à rude épreuve sa confiance, sa foi et sa croyance en des préceptes élémentaires (je vous laisse le bonheur de les découvrir !).
L'expérience qui suivra sera un tantinet différente, lui faisant côtoyer un univers plus raffiné, certes, mais hélas pourri en gâteries, effronteries et mesquineries de la part des enfants dont elle a la charge. Fort heureusement, notre Agnes fera vite l'apprentissage des rouages de la vie, auprès de la jeune Rosalie Murray, une jeune et ravissante intrigante, qui cherche à se parfaire dans le mariage (pas de commentaire, c'est l'époque !).
L'existence très ordinaire d'Agnes Grey se veut sans charme et sans attraits, jusqu'à l'apparition du suffragant du pasteur, Mr Weston. C'est sans compter sur la sainte espiéglerie d'Anne Brontë, qui décide savamment que la route pavée vers l'amour est diantrement cahotique !..

Agnes Grey rassemble donc tous les ingrédients délicieusement désuets de ces romans romantiques anglais, qui ont fait la gloire de Jane Austen et des soeurs Brontë. Anne, la moins connue des trois, signe un très pertinent roman avec Agnes Grey empreint d'une ironie mutine, d'une fraîcheur sans égale et d'un ton décalé qui fait plaisir à lire à l'heure actuelle. Plus jamais on ne lit ces accès de pudibonderie, de réserve, de tourmentes intérieuses en proie aux feux de la passion ! Il fut un temps où les jeunes filles rosissaient de confusion, faisaient commerce avec des galants hommes, étaient "rongées par l'affliction, harcelées par l'inquiétude, ou durablement oppressées par des sentiments puissants" et se refugiaient dans la poésie. Un temps où la littérature portait une lettre majuscule, où l'on encensait les sentiments purs, la nature et les vicissitudes de la condition féminine - qu'on soit pauvre ou riche, belle ou laide. Un très, très bon roman, tout en raffinement !

Gallimard, coll. L'Imaginaire. 298 pages. 8,00 €

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22/05/07

L'étalon - D.H. Lawrence

EtalonC'est le premier livre que je lis de D.H. Lawrence et ce fut pour moi UNE REVELATION ! Quel esprit ! Quel style ! Quelle audace ! Et quelle absence de bienséance dans le fond de son discours ! C'est donc dans cette disposition bien établie que j'aborde la lecture de "L'étalon". On y croise un jeune couple marié, Lou et Rico Carrington, et la mère de cette Lady, Mrs Witt, Américaine pure souche, pleine de sarcasme pour l'Angleterre pudibonde et guindée.
Un jour, Lou croise un superbe étalon qu'elle désire acheter pour son mari. St Mawr a un caractère obtus, réputé dangereux, qui n'obéit qu'à son palefrenier, Lewis. Il rejoint l'écurie des Carrington, force l'admiration de la cour de leurs amis, avant que n'arrive l'accident.
Depuis qu'elle connaît cet étalon, Lou se sent complètement différente et porte un autre regard sur les hommes en général. St Mawr lui offre une émancipation, le mariage lui apparaît comme une forme de prostitution. Sa mère et elle décident alors de quitter le pays pour une contrée plus reculée et sauvage, deux hommes les accompagnent. Ces derniers  brouillent les pistes des rapports  entre les deux sexes, car leur vision non plus n'est pas guère glorieuse. Employés par des dames, ils se sentent dépréciés et développent un sentiment de "castration" de plus en plus ambivalent.

Ainsi se pose la dualité de ce roman court de D.H. Lawrence, publié en 1925 avant "L'amant de Lady Chatterley". "L'étalon" est classé parmi les chefs d'oeuvre de son auteur, outre son histoire ambigüe, le roman suggère une étude très inquiétante et nerveuse sur le déséquilibre entre les deux sexes, n'hésitant pas à piquer l'hypocrisie anglaise. Sur ce point, le personnage de Rachel Witt est brillant et exulte en "un étrange regard de triomphe dans ses yeux gris et de singulières rides démoniaques sur son visage", l'insatiable curiosité de cette mère qui cherche toujours "le serpent caché sous les fleurs"... "Encore et toujours cet intérêt morbide pour les autres et leurs actions, leur vie privée, leur linge sale. Et toujours cette soif secrète d'histoires personnelles et intimes. Et toujours cette critique subtile, et cette appréciation des autres, de leurs mobiles. Si l'anatomie nécessite un cadavre, la psychologie a besoin d'un monde de cadavres. L'étude du caractère, c'est-à-dire la critique et l'analyse personnelles, exige tout un vivier de psychés humaines attendant la vivisection. Un corps ouvert, bien sûr, cela sent. Mais rien ne sent davantage, au bout du compte, que l'âme humaine."
D.H. Lawrence avait le don de la formule qui marque, et son roman en offre des tas d'extraits. Faussement prude, ou s'amusant à ébranler cette certitude, truffé de sensualité décadente, jamais nommée, et plutôt habile, "L'étalon" appâte, renverse et donne quelques coups de sabot. Gare aux imprudents !

Phebus Libretto, 195 pages

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03/05/07

Mes Apprentissages - Colette

ApprentissagesPrésentation de l'éditeur
" On ne meurt que du premier homme", écrivait Colette en 1909, au moment de son divorce. Vingt-cinq ans plus tard, la blessure n'est pas encore refermée. Mes apprentissages (1936) en témoigne. Si elle se penche sur ses premières années de femme, raconte ses souvenirs de jeune épousée et évoque des personnalités du milieu journalistique et du monde littéraire auxquels elle fut très tôt liée, Colette dresse surtout un saisissant réquisitoire contre son premier mari, Henry Gauthier-Villars (1859-1931), dit Willy. Le portrait charge qu'elle a tracé dans ces pages fut ciselé avec un art si parfaitement maîtrisé que l'image qu'elle y donne de Willy marqua les lecteurs pendant plus de cinquante ans. II fallut attendre les années 1980 pour qu'on revînt à un jugement plus nuancé. Rarement cruauté fut plus séductrice...

Ou tout ce que Claudine n'a pas dit. Dans Mes Apprentissages, Colette revient donc sur son mariage avec Willy en révélant sa véritable face, son influence sur son travail et sa manipulation sur son caractère de jeune fille innocente. Le texte a été publié en 1936 et marqua immédiatement le public. Colette a excellé en se gardant d'être vile et mauvaise, gratuitement, elle a su être plus finaude, en déployant la nature trop paternaliste de son époux, ses combines derrière le succès de Claudine qu'il signait de son nom, ses liaisons extra-conjugales qu'une Colette jouvencelle découvre le coeur meurtri, et le modelage de la comédienne Polaire, façonnée pour être la jumelle de Colette, et qui interprète Claudine au théâtre.
colette_willyPar mots couvés, mais toujours rondement bien alignés, Colette avoue donc des années de frustration, d'humiliation, d'impuissance et d'incertitude. La vie à Paris l'ennuie, la rencontre des intellectuels l'enchante, un temps, puis la valse hésitante reprend. Colette se gardait d'être honnête avec sa mère Sido, qui se piquera pourtant d'apprendre que sa fille a coupé sa longue chevelure, "Tes cheveux ne t'appartenaient pas, ils étaient mon oeuvre, l'oeuvre de vingt ans de soins. Tu as disposé d'un dépôt précieux, que je t'avais confié..."
Et longtemps Colette va être prise en étau, entre son envie de fuir et l'évidence manifeste de ne pouvoir agir, avouer tout à sa mère et refuser de retourner auprès d'elle ... "Il faut comprendre aussi qu'un captif, animal ou homme, ne pense pas tout le temps à s'évader, en dépit des apparences, en dépit du va-et-vient derrière les barreaux, d'une certaine manière de lancer le regard très loin, à travers les murailles... Ce sont là des réflexes, imposés par l'habitude, par les dimensions de la geôle. Ouvrez la porte : presque toujours, au lieu du bond, de l'essor que vous attendez, la bête déconcertée s'immobilise, recule vers le fond de la cage."
Jamais de tableau noir, ni de trucage, juste une vérité épurée, cinglante et teintée de fraîcheur, de sorte qu'elle puisse conclure sur cette note "il me semble que par contraste le "han" d'effort, le cri de douleur y rendraient un son de fête, et je ne saurais m'y plaindre qu'avec un visage heureux".

" Aimais-je encore, pour demeurer malgré les signes, attendre, et encore attendre ? Le oui, le non que j'aventurerais ici me seraient suspects. Lorsqu'un amour est véritablement le premier, il est malaisé d'affirmer : à telle date, de tel forfait, il mourut. Le songe qui nous restitue, pendant le sommeil, un premier amour révolu, est le seul à rivaliser en ténacité avec le cauchemar qui poursuit adolescents et octogénaires, le songe de la rentrée au collège et de l'examen oral.

Un point est certain : l'homme extraordinaire que j'avais épousé détenait le don, exerçait la tactique d'occuper sans repos une pensée de femme, la pensée de plusieurs femmes, d'empreindre, de laisser, d'entretenir une trace qui ne se pût confondre avec d'autres traces. Celles du bonheur ne sont pas indélébiles... "

" En somme, j'apprenais à vivre. On apprend donc à vivre ? Oui, si c'est sans bonheur. La béatitude n'enseigne rien. Vivre sans bonheur, et n'en point dépérir, voilà une occupation, presque une profession. "

Fayard, 155 pages

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Colette

duoVoici d'abord "Duo" qui nous introduit au couple d'Alice et Michel (à redécouvrir, donc, avec "Le toutounier"). Jusqu'alors très complice et uni, le couple se trouve face à un terrible dilemme : Alice révèle une infidélité passagère. Ce sujet rend Michel très sensible, beaucoup plus qu'il ne le voulait d'ailleurs... On découvrira au fil des pages que cet accroc au contrat ne peut être reprisé, ni effacé. Même pour Alice, cet aveu semble lui ouvrir les yeux d'un autre aspect. Et on observe ainsi ce couple face à face, partageant les pensées de l'un puis de l'autre, tentant toujours de faire bonne figure, avec malgré cela la blessure pelotonnée en eux-mêmes.
La confidence est finalement devenue la pulvérisation de leur union. L'orgueil mâle est touché, la carapace est écaillée. Il devient aussi délicat chez l'homme comme chez la femme de passer à un cap supérieur. Alice se découvrira déçue et déconcertée par les nouvelles facettes de son compagnon, trouvant déplacées ses nouvelles attitudes, qui sont un peu les conséquences de sa confidence. "Duo" traite de la jalousie qui ronge l'âme humaine, avec toute la sensibilité et la subtilité qu'on connaît de Colette. On retrouve Alice et les soeurs Eudes dans leur "Toutounier" familial et reconfortant !...  Fayard, 180 pages.

Dans l'ombre, il écoutait mal. Un caprice de sa fatigue, la nouveauté d'une douleur errante qui ne savait encore où se poser, emmenait Michel, tandis qu'elle parlait, vers la jeunesse d'Alice et la sienne, vers un temps où Alice appartenait au hasard et à une famille accablée de filles qui se savaient lourdes, qui se battaient rageusement pour vivre. Une des trois soeurs d'Alice jouait du violon, le soir, dans un cinéma, une autre, mannequin chez Lelong, se nourrissait de café noir. Alice dessinait, découpait des robes, vendait quelques idées de décoration et d'ameublement. " Les Quat'z'Arts ", comme on les appelait, formèrent un quatuor médiocre, piano et cordes, et jouèrent dans une grande brasserie qui fit faillite. Le guichet d'un bureau de location encadrait jusqu'à mi-corps la beauté de l'aînée, Hermine, lorsque Michel devint directeur d'été au théâtre de l'Etoile. Mais il n'aima que la moins jolie de ces quatre filles alertes, ingénieuses, pauvres avec élégance, dénuées d'humilité.

toutounier

Alice rentre dans le giron familial, jeune veuve en colère, n'a-t-on pas idée de mourir aussi bêtement, se dit-elle en pensant à son mari Michel. Pourtant, elle a le coeur lourd, elle revient auprès de ses soeurs pour y flairer l'odeur du réconfort, de la sécurité.

Le toutounier est "un vaste canapé d'origine anglaise, indestructible, défoncé autant qu'une route forestière dans la saison des pluies". C'est le refuge des soeurs Eudes, leur cocon où elles se mettent en boule pour fumer, dormir, discuter des heures... Alice est comblée de retrouver Colombe et Hermine, mais il lui faut constater que ces dernières sont pâles, mystérieuses, entichées d'hommes mariés et prêtes à commettre l'irréparable !

"Le toutounier" a le charme de Colette, embaumé de cette odeur délicieuse et délicate, où l'écriture roule, frise et fait des merveilles. Il n'y a pas meilleur remède contre la mélancolie qu'un bon petit livre de Colette ! "Le toutounier" n'est pas parmi les plus connus, justement c'est l'occasion d'y goûter ! La relation des trois soeurs est un lien sacré, mis en scène avec un semblant de gaité et de légèreté, pourtant on devine entre les lignes la difficile condition d'être une femme "libérée" dans ces années 30. C'est tour à tour insouciant, joyeux, précieux, compassé et émouvant... C'est du Colette à l'état pur !  Fayard - 116 pages

secondeLu en présentation d'une édition de poche : Farou, auteur dramatique à succès, est occupé par les répétitions de sa nouvelle pièce, Le Logis sans femmes. Fanny sait que pendant cette phase de la création son mari n'offre aucune résistance aux tentations extra-conjugales ; elle en a pris son parti. Mais sa jalousie est tout autre quand elle s'aperçoit que Jane, la secrétaire modèle qui vit aussi chez eux, ne peut cacher la sienne à ce moment-là. Fanny se rend compte que son amitié pour la jeune femme l'avait rendue aveugle sur les relations qui avaient éclos sous son toit...

Encore un roman totalement méconnu de la grande Colette ! Il faut absolument plonger son nez dans cet ouvrage, tout y est : l'écriture, la perplexité d'être femme, amoureuse, trompée, menacée de finir seule, sans ressources... Colette s'inspire également pour ce roman de son expérience dans le milieu du théâtre. Elle donne au personnage de Fanny une vision spectatrice de l'ensemble, qui vit et vibre des succès et du stress du "génie masculin". Ce caractère est sombre et merveilleux. Cette femme est consciente d'être trompée, jusque là elle fermait les yeux, avec "une indulgence orgueilleuse", et puis l'effroi la gagne quand elle découvre que le danger existe sous les traits de la blonde, discrète et infaillible Jane, l'amie de fraîche date, embauchée pour être la secrétaire du grand Farou...
Il faut savourer ces lignes pleines de doutes et d'angoisses, lire ce portrait d'une femme forte et fragile, qui hésite et tremble, se pare de dentelles et de fougue, bref "La seconde" doit figurer parmi les incontournables de l'écrivain. C'est goûteux, un peu sulfureux... les thèmes sous-jacents avaient tout lieu de susciter émoi et scandale pour l'époque ! Aujourd'hui, ce côté décalé et en nuances contribue au charme des livres de Colette.   Fayard - 188 pages

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06/04/07

L'éveil - Kate Chopin

eveilAu large de La Nouvelle-Orléans, sur une île au nom de Grand-Isle, Edna Pontellier séjourne avec ses deux enfants dans une pension de famille tenue par Mme Lebrun, en compagnie d'autres estivants qui s'adonnent aux douces joies de la baignade, des soirées musicales et du badinage. Edna y rencontre Robert Lebrun, un jeune homme qui fait le joli-coeur et parvient à séduire la jeune femme.
Mariée depuis 6 ans à Léonce, Edna s'estimait heureuse et bien établie. Pourtant, son être intérieur commence à la tirailler, à forcer ses pensées à s'éveiller, " un sentiment indescriptible d'oppression, venu sans doute d'un coin obscur de sa conscience, emplissait tout son être d'une vague angoisse. C'était une ombre, une brume traversant la claire journée d'été de son âme. C'était étrange et nouveau; c'était une humeur ".
Cet été signifiera à Edna un grand tournant. Attirée par Robert, freinée par sa réserve, mais décidée d'en découdre malgré le départ de celui-ci, Edna va décider de s'affranchir. Elle décide de se consacrer à la peinture, de tenir tête à son époux, de se libérer des convenances. Edna Pontellier va connaître "L'éveil" de son corps et de son coeur. Pour l'époque, c'est un désir d'émancipation qui soulève l'indignation et jusqu'au bout la conduite d'Edna sera jugée immorale... Du moins, par l'ensemble des critiques et des lecteurs de cette année 1899 qui salue la parution du roman de Kate Chopin.
Aujourd'hui, il n'est plus question de s'émouvoir et s'offusquer. Au contraire, ce roman reflétait les prémices d'une volonté de la femme à conquérir son indépendance et écouter son attirance pour suivre ses instincts en se coupant de l'autorité masculine. Edna Pontellier est une femme à la fois entière, prise en étau, soucieuse de son bien-être, écartelée, victime de sa mélancolie gagnée par sa prise de conscience. C'est aussi l'ombre de la torpeur caractérisée par l'été languissant qui se poursuit par un été indien durant lequel Edna ne fait que confirmer la naissance de sa sensualité éclatante.
"L'éveil" de Kate Chopin est un roman très sensible, sans odeur sulfureuse, mais où émerge l'accord tacite d'une volupté prête à éclore. Magnifique !

Piccolo chez Liana Levi

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