21/12/07

Charlotte & Anne Brontë

Dans leur presbytère à Haworth, les enfants Brontë avaient pris goût à l'écriture de petites sagas d'un genre exaltant. Charlotte et Branwell, par exemple, avaient inventé un royaume imaginaire, Angria, d'où l'épisode L'Hôtel Stancliffe a été rédigé vers l'époque 1837-1839.

hotel_stancliffeIl est important de lire la préface pour comprendre le contexte. Angria est en fait un comté divisé en sept provinces, qui a connu un début de soulèvement depuis la tentative d'insurrection d'un ex-allié de Zamorna, actuel roi de Glass Town. Au moment de L'Hôtel Stancliffe, Zamorna a repris le pouvoir, tandis que Northangerland, son gendre et ancien Premier Ministre, vit en exil, il est vieux et malade, ne sort plus de sa propriété campagnarde. L'histoire est racontée par Charles Townshend, jeune dandy cynique et flegmatique.

L'Hôtel Stancliffe est en fait une suite de tableautins, un genre très courant dans les années 1830, et qui donne une impression de successions d'esquisses qu'on lit sur le pouce, sans réelle passion. Je ne témoignerai pas d'un vif intérêt pour ce petit texte inédit, qui aura toutefois le bon goût d'agrémenter ma collection sur les soeurs Brontë. Sans cela, amère déception.

Editions du Rocher - 160 pages. Traduit de l'anglais par Philippe Mikriammos.  16,90 €

A été lu par Lilly aussi !

J'ai aimé ce passage : 

« ... je remarquai les mouvements d'une belle femme qui semblait atendre quelqu'un à la porte du magnifique magasin d'un marchand de tissus, juste en face. Écartant le store vert, je tentai d'attirer son regard en sortant une tabatière en or sous prétexte de prendre une pincée et en exhibant du même geste deux ou trois bagues voyantes dont s'ornait mon aristocratique main. Son oeil fut attiré par le scintillement. Elle me regarda entre une profusion de boucles, brillantes et soyeuses, quoique de l'authentique teinte angrienne. Puis son regard, me quittant, revint à sa robe de soie verte et à ses jolis pieds chaussés de sandales. J'eus l'impression qu'elle avait souri. Qu'elle l'eût fait ou non, je ne manquai pas de lui retourner le compliment par un sourire des plus séduisants. Elle rougit. Encouragé par ce signe de connivence, je lui envoyai un baiser de la main. Avec un petit rire nerveux, elle battit en retraite dans le magasin. Pendant que je m'efforçais vainement de suivre sa silhouette, dont n'était plus visible que le vague contour à l'intérieur de la boutique assombrie par des rubans de soie qui voletaient et des échantillons d'indienne accrochés à la porte, on me toucha le bras. Je me retournai. »

Pour compenser cette frustration, je vous suggère de passer à autre chose. Dans la famille Brontë, je demande la petite soeur Anne et vous encourage la lecture de ce classique méconnu...

agnes_greyAgnes Grey est la cadette d'un couple de pasteur dont les revenus financiers ont été réduits drastiquement, suite à une sombre affaire de déshéritage (à cause d'un mariage entre classes différentes). Le presbytère où la famille demeure est situé au coeur des landes anglaises, dans une petite ville qu'Agnes devra bientôt quitter. En effet, elle décide de devenir gouvernante et part chez une famille, les Bloomfield, qui mettra à rude épreuve sa confiance, sa foi et sa croyance en des préceptes élémentaires (je vous laisse le bonheur de les découvrir !).
L'expérience qui suivra sera un tantinet différente, lui faisant côtoyer un univers plus raffiné, certes, mais hélas pourri en gâteries, effronteries et mesquineries de la part des enfants dont elle a la charge. Fort heureusement, notre Agnes fera vite l'apprentissage des rouages de la vie, auprès de la jeune Rosalie Murray, une jeune et ravissante intrigante, qui cherche à se parfaire dans le mariage (pas de commentaire, c'est l'époque !).
L'existence très ordinaire d'Agnes Grey se veut sans charme et sans attraits, jusqu'à l'apparition du suffragant du pasteur, Mr Weston. C'est sans compter sur la sainte espiéglerie d'Anne Brontë, qui décide savamment que la route pavée vers l'amour est diantrement cahotique !..

Agnes Grey rassemble donc tous les ingrédients délicieusement désuets de ces romans romantiques anglais, qui ont fait la gloire de Jane Austen et des soeurs Brontë. Anne, la moins connue des trois, signe un très pertinent roman avec Agnes Grey empreint d'une ironie mutine, d'une fraîcheur sans égale et d'un ton décalé qui fait plaisir à lire à l'heure actuelle. Plus jamais on ne lit ces accès de pudibonderie, de réserve, de tourmentes intérieuses en proie aux feux de la passion ! Il fut un temps où les jeunes filles rosissaient de confusion, faisaient commerce avec des galants hommes, étaient "rongées par l'affliction, harcelées par l'inquiétude, ou durablement oppressées par des sentiments puissants" et se refugiaient dans la poésie. Un temps où la littérature portait une lettre majuscule, où l'on encensait les sentiments purs, la nature et les vicissitudes de la condition féminine - qu'on soit pauvre ou riche, belle ou laide. Un très, très bon roman, tout en raffinement !

Gallimard, coll. L'Imaginaire. 298 pages. 8,00 €

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22/05/07

L'étalon - D.H. Lawrence

EtalonC'est le premier livre que je lis de D.H. Lawrence et ce fut pour moi UNE REVELATION ! Quel esprit ! Quel style ! Quelle audace ! Et quelle absence de bienséance dans le fond de son discours ! C'est donc dans cette disposition bien établie que j'aborde la lecture de "L'étalon". On y croise un jeune couple marié, Lou et Rico Carrington, et la mère de cette Lady, Mrs Witt, Américaine pure souche, pleine de sarcasme pour l'Angleterre pudibonde et guindée.
Un jour, Lou croise un superbe étalon qu'elle désire acheter pour son mari. St Mawr a un caractère obtus, réputé dangereux, qui n'obéit qu'à son palefrenier, Lewis. Il rejoint l'écurie des Carrington, force l'admiration de la cour de leurs amis, avant que n'arrive l'accident.
Depuis qu'elle connaît cet étalon, Lou se sent complètement différente et porte un autre regard sur les hommes en général. St Mawr lui offre une émancipation, le mariage lui apparaît comme une forme de prostitution. Sa mère et elle décident alors de quitter le pays pour une contrée plus reculée et sauvage, deux hommes les accompagnent. Ces derniers  brouillent les pistes des rapports  entre les deux sexes, car leur vision non plus n'est pas guère glorieuse. Employés par des dames, ils se sentent dépréciés et développent un sentiment de "castration" de plus en plus ambivalent.

Ainsi se pose la dualité de ce roman court de D.H. Lawrence, publié en 1925 avant "L'amant de Lady Chatterley". "L'étalon" est classé parmi les chefs d'oeuvre de son auteur, outre son histoire ambigüe, le roman suggère une étude très inquiétante et nerveuse sur le déséquilibre entre les deux sexes, n'hésitant pas à piquer l'hypocrisie anglaise. Sur ce point, le personnage de Rachel Witt est brillant et exulte en "un étrange regard de triomphe dans ses yeux gris et de singulières rides démoniaques sur son visage", l'insatiable curiosité de cette mère qui cherche toujours "le serpent caché sous les fleurs"... "Encore et toujours cet intérêt morbide pour les autres et leurs actions, leur vie privée, leur linge sale. Et toujours cette soif secrète d'histoires personnelles et intimes. Et toujours cette critique subtile, et cette appréciation des autres, de leurs mobiles. Si l'anatomie nécessite un cadavre, la psychologie a besoin d'un monde de cadavres. L'étude du caractère, c'est-à-dire la critique et l'analyse personnelles, exige tout un vivier de psychés humaines attendant la vivisection. Un corps ouvert, bien sûr, cela sent. Mais rien ne sent davantage, au bout du compte, que l'âme humaine."
D.H. Lawrence avait le don de la formule qui marque, et son roman en offre des tas d'extraits. Faussement prude, ou s'amusant à ébranler cette certitude, truffé de sensualité décadente, jamais nommée, et plutôt habile, "L'étalon" appâte, renverse et donne quelques coups de sabot. Gare aux imprudents !

Phebus Libretto, 195 pages

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03/05/07

Mes Apprentissages - Colette

ApprentissagesPrésentation de l'éditeur
" On ne meurt que du premier homme", écrivait Colette en 1909, au moment de son divorce. Vingt-cinq ans plus tard, la blessure n'est pas encore refermée. Mes apprentissages (1936) en témoigne. Si elle se penche sur ses premières années de femme, raconte ses souvenirs de jeune épousée et évoque des personnalités du milieu journalistique et du monde littéraire auxquels elle fut très tôt liée, Colette dresse surtout un saisissant réquisitoire contre son premier mari, Henry Gauthier-Villars (1859-1931), dit Willy. Le portrait charge qu'elle a tracé dans ces pages fut ciselé avec un art si parfaitement maîtrisé que l'image qu'elle y donne de Willy marqua les lecteurs pendant plus de cinquante ans. II fallut attendre les années 1980 pour qu'on revînt à un jugement plus nuancé. Rarement cruauté fut plus séductrice...

Ou tout ce que Claudine n'a pas dit. Dans Mes Apprentissages, Colette revient donc sur son mariage avec Willy en révélant sa véritable face, son influence sur son travail et sa manipulation sur son caractère de jeune fille innocente. Le texte a été publié en 1936 et marqua immédiatement le public. Colette a excellé en se gardant d'être vile et mauvaise, gratuitement, elle a su être plus finaude, en déployant la nature trop paternaliste de son époux, ses combines derrière le succès de Claudine qu'il signait de son nom, ses liaisons extra-conjugales qu'une Colette jouvencelle découvre le coeur meurtri, et le modelage de la comédienne Polaire, façonnée pour être la jumelle de Colette, et qui interprète Claudine au théâtre.
colette_willyPar mots couvés, mais toujours rondement bien alignés, Colette avoue donc des années de frustration, d'humiliation, d'impuissance et d'incertitude. La vie à Paris l'ennuie, la rencontre des intellectuels l'enchante, un temps, puis la valse hésitante reprend. Colette se gardait d'être honnête avec sa mère Sido, qui se piquera pourtant d'apprendre que sa fille a coupé sa longue chevelure, "Tes cheveux ne t'appartenaient pas, ils étaient mon oeuvre, l'oeuvre de vingt ans de soins. Tu as disposé d'un dépôt précieux, que je t'avais confié..."
Et longtemps Colette va être prise en étau, entre son envie de fuir et l'évidence manifeste de ne pouvoir agir, avouer tout à sa mère et refuser de retourner auprès d'elle ... "Il faut comprendre aussi qu'un captif, animal ou homme, ne pense pas tout le temps à s'évader, en dépit des apparences, en dépit du va-et-vient derrière les barreaux, d'une certaine manière de lancer le regard très loin, à travers les murailles... Ce sont là des réflexes, imposés par l'habitude, par les dimensions de la geôle. Ouvrez la porte : presque toujours, au lieu du bond, de l'essor que vous attendez, la bête déconcertée s'immobilise, recule vers le fond de la cage."
Jamais de tableau noir, ni de trucage, juste une vérité épurée, cinglante et teintée de fraîcheur, de sorte qu'elle puisse conclure sur cette note "il me semble que par contraste le "han" d'effort, le cri de douleur y rendraient un son de fête, et je ne saurais m'y plaindre qu'avec un visage heureux".

" Aimais-je encore, pour demeurer malgré les signes, attendre, et encore attendre ? Le oui, le non que j'aventurerais ici me seraient suspects. Lorsqu'un amour est véritablement le premier, il est malaisé d'affirmer : à telle date, de tel forfait, il mourut. Le songe qui nous restitue, pendant le sommeil, un premier amour révolu, est le seul à rivaliser en ténacité avec le cauchemar qui poursuit adolescents et octogénaires, le songe de la rentrée au collège et de l'examen oral.

Un point est certain : l'homme extraordinaire que j'avais épousé détenait le don, exerçait la tactique d'occuper sans repos une pensée de femme, la pensée de plusieurs femmes, d'empreindre, de laisser, d'entretenir une trace qui ne se pût confondre avec d'autres traces. Celles du bonheur ne sont pas indélébiles... "

" En somme, j'apprenais à vivre. On apprend donc à vivre ? Oui, si c'est sans bonheur. La béatitude n'enseigne rien. Vivre sans bonheur, et n'en point dépérir, voilà une occupation, presque une profession. "

Fayard, 155 pages

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Colette

duoVoici d'abord "Duo" qui nous introduit au couple d'Alice et Michel (à redécouvrir, donc, avec "Le toutounier"). Jusqu'alors très complice et uni, le couple se trouve face à un terrible dilemme : Alice révèle une infidélité passagère. Ce sujet rend Michel très sensible, beaucoup plus qu'il ne le voulait d'ailleurs... On découvrira au fil des pages que cet accroc au contrat ne peut être reprisé, ni effacé. Même pour Alice, cet aveu semble lui ouvrir les yeux d'un autre aspect. Et on observe ainsi ce couple face à face, partageant les pensées de l'un puis de l'autre, tentant toujours de faire bonne figure, avec malgré cela la blessure pelotonnée en eux-mêmes.
La confidence est finalement devenue la pulvérisation de leur union. L'orgueil mâle est touché, la carapace est écaillée. Il devient aussi délicat chez l'homme comme chez la femme de passer à un cap supérieur. Alice se découvrira déçue et déconcertée par les nouvelles facettes de son compagnon, trouvant déplacées ses nouvelles attitudes, qui sont un peu les conséquences de sa confidence. "Duo" traite de la jalousie qui ronge l'âme humaine, avec toute la sensibilité et la subtilité qu'on connaît de Colette. On retrouve Alice et les soeurs Eudes dans leur "Toutounier" familial et reconfortant !...  Fayard, 180 pages.

Dans l'ombre, il écoutait mal. Un caprice de sa fatigue, la nouveauté d'une douleur errante qui ne savait encore où se poser, emmenait Michel, tandis qu'elle parlait, vers la jeunesse d'Alice et la sienne, vers un temps où Alice appartenait au hasard et à une famille accablée de filles qui se savaient lourdes, qui se battaient rageusement pour vivre. Une des trois soeurs d'Alice jouait du violon, le soir, dans un cinéma, une autre, mannequin chez Lelong, se nourrissait de café noir. Alice dessinait, découpait des robes, vendait quelques idées de décoration et d'ameublement. " Les Quat'z'Arts ", comme on les appelait, formèrent un quatuor médiocre, piano et cordes, et jouèrent dans une grande brasserie qui fit faillite. Le guichet d'un bureau de location encadrait jusqu'à mi-corps la beauté de l'aînée, Hermine, lorsque Michel devint directeur d'été au théâtre de l'Etoile. Mais il n'aima que la moins jolie de ces quatre filles alertes, ingénieuses, pauvres avec élégance, dénuées d'humilité.

toutounier

Alice rentre dans le giron familial, jeune veuve en colère, n'a-t-on pas idée de mourir aussi bêtement, se dit-elle en pensant à son mari Michel. Pourtant, elle a le coeur lourd, elle revient auprès de ses soeurs pour y flairer l'odeur du réconfort, de la sécurité.

Le toutounier est "un vaste canapé d'origine anglaise, indestructible, défoncé autant qu'une route forestière dans la saison des pluies". C'est le refuge des soeurs Eudes, leur cocon où elles se mettent en boule pour fumer, dormir, discuter des heures... Alice est comblée de retrouver Colombe et Hermine, mais il lui faut constater que ces dernières sont pâles, mystérieuses, entichées d'hommes mariés et prêtes à commettre l'irréparable !

"Le toutounier" a le charme de Colette, embaumé de cette odeur délicieuse et délicate, où l'écriture roule, frise et fait des merveilles. Il n'y a pas meilleur remède contre la mélancolie qu'un bon petit livre de Colette ! "Le toutounier" n'est pas parmi les plus connus, justement c'est l'occasion d'y goûter ! La relation des trois soeurs est un lien sacré, mis en scène avec un semblant de gaité et de légèreté, pourtant on devine entre les lignes la difficile condition d'être une femme "libérée" dans ces années 30. C'est tour à tour insouciant, joyeux, précieux, compassé et émouvant... C'est du Colette à l'état pur !  Fayard - 116 pages

secondeLu en présentation d'une édition de poche : Farou, auteur dramatique à succès, est occupé par les répétitions de sa nouvelle pièce, Le Logis sans femmes. Fanny sait que pendant cette phase de la création son mari n'offre aucune résistance aux tentations extra-conjugales ; elle en a pris son parti. Mais sa jalousie est tout autre quand elle s'aperçoit que Jane, la secrétaire modèle qui vit aussi chez eux, ne peut cacher la sienne à ce moment-là. Fanny se rend compte que son amitié pour la jeune femme l'avait rendue aveugle sur les relations qui avaient éclos sous son toit...

Encore un roman totalement méconnu de la grande Colette ! Il faut absolument plonger son nez dans cet ouvrage, tout y est : l'écriture, la perplexité d'être femme, amoureuse, trompée, menacée de finir seule, sans ressources... Colette s'inspire également pour ce roman de son expérience dans le milieu du théâtre. Elle donne au personnage de Fanny une vision spectatrice de l'ensemble, qui vit et vibre des succès et du stress du "génie masculin". Ce caractère est sombre et merveilleux. Cette femme est consciente d'être trompée, jusque là elle fermait les yeux, avec "une indulgence orgueilleuse", et puis l'effroi la gagne quand elle découvre que le danger existe sous les traits de la blonde, discrète et infaillible Jane, l'amie de fraîche date, embauchée pour être la secrétaire du grand Farou...
Il faut savourer ces lignes pleines de doutes et d'angoisses, lire ce portrait d'une femme forte et fragile, qui hésite et tremble, se pare de dentelles et de fougue, bref "La seconde" doit figurer parmi les incontournables de l'écrivain. C'est goûteux, un peu sulfureux... les thèmes sous-jacents avaient tout lieu de susciter émoi et scandale pour l'époque ! Aujourd'hui, ce côté décalé et en nuances contribue au charme des livres de Colette.   Fayard - 188 pages

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06/04/07

L'éveil - Kate Chopin

eveilAu large de La Nouvelle-Orléans, sur une île au nom de Grand-Isle, Edna Pontellier séjourne avec ses deux enfants dans une pension de famille tenue par Mme Lebrun, en compagnie d'autres estivants qui s'adonnent aux douces joies de la baignade, des soirées musicales et du badinage. Edna y rencontre Robert Lebrun, un jeune homme qui fait le joli-coeur et parvient à séduire la jeune femme.
Mariée depuis 6 ans à Léonce, Edna s'estimait heureuse et bien établie. Pourtant, son être intérieur commence à la tirailler, à forcer ses pensées à s'éveiller, " un sentiment indescriptible d'oppression, venu sans doute d'un coin obscur de sa conscience, emplissait tout son être d'une vague angoisse. C'était une ombre, une brume traversant la claire journée d'été de son âme. C'était étrange et nouveau; c'était une humeur ".
Cet été signifiera à Edna un grand tournant. Attirée par Robert, freinée par sa réserve, mais décidée d'en découdre malgré le départ de celui-ci, Edna va décider de s'affranchir. Elle décide de se consacrer à la peinture, de tenir tête à son époux, de se libérer des convenances. Edna Pontellier va connaître "L'éveil" de son corps et de son coeur. Pour l'époque, c'est un désir d'émancipation qui soulève l'indignation et jusqu'au bout la conduite d'Edna sera jugée immorale... Du moins, par l'ensemble des critiques et des lecteurs de cette année 1899 qui salue la parution du roman de Kate Chopin.
Aujourd'hui, il n'est plus question de s'émouvoir et s'offusquer. Au contraire, ce roman reflétait les prémices d'une volonté de la femme à conquérir son indépendance et écouter son attirance pour suivre ses instincts en se coupant de l'autorité masculine. Edna Pontellier est une femme à la fois entière, prise en étau, soucieuse de son bien-être, écartelée, victime de sa mélancolie gagnée par sa prise de conscience. C'est aussi l'ombre de la torpeur caractérisée par l'été languissant qui se poursuit par un été indien durant lequel Edna ne fait que confirmer la naissance de sa sensualité éclatante.
"L'éveil" de Kate Chopin est un roman très sensible, sans odeur sulfureuse, mais où émerge l'accord tacite d'une volupté prête à éclore. Magnifique !

Piccolo chez Liana Levi

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20/03/07

L'insupportable Bassington - Saki

bassingtonFrancesca Bassington se désespère de sa situation : à tout moment, la maison léguée par une vieille amie, et qu'elle occupe avec ses beaux objets de valeur, peut être rendue à la nièce de celle-ci, sitôt que la demoiselle trouve chaussure à son pied ! Francesca est bouleversée. Elle décide de remettre son triste sort entre les mains de son fils Comus, espérant de lui qu'il conclue un riche mariage avec la jeune Elaine de Frey...
Hélas, Comus est de la race de "ces indomptables champions du désordre qui s'ébattent en s'excitant eux-mêmes (...) mais, le plus souvent, leur tragédie commence lorsqu'ils quittent l'école, pour se déchaîner dans un univers devenu trop civilisé, trop encombré et trop vide pour qu'ils puissent y trouver place".
Comus Bassington appartient à cette engeance, autant dire que sa cause est désespérement fâcheuse et vouée à la pire ânerie. De plus, il n'est pas seul à faire la cour à cette riche demoiselle, un autre prétendant du nom de Courtenay Youghal, grand camarade de Comus, marivaude sur ses plates-bandes.

Et l'histoire se poursuit dans ce joyeux badinage de manières où l'acrimonie côtoie sans vergogne la mesquinerie. Il faut les voir, toutes ces belles personnes de la société post-victorienne, dans leur salon de bridge ou dans une salle de théâtre. C'est un concours de perfidies, de bas calculs et de potins étalés dans la mare aux canards. Ah, il ne faut pas être fier de ces entourloupes précieuses, dont Saki pioche avec allégresse et facétie. Son style est mordant, plutôt drôle, mais sous couvert d'épingler les travers de ses pairs. "L'insupportable Bassington" est un roman où on y découvre la verve de ce génie excentrique, c'est à savourer sans retenue !
A noter : 4 nouvelles "inédites" (L'étang, Des propos inconsidérés, Un coup pour rien, L'almanach) suivent ce roman.

Pavillons poche, Robert Laffont - 260 pages.

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22/02/07

Monsieur Ladmiral va bientôt mourir ~ Pierre Post

Paru en 1945, "Monsieur Ladmiral va bientôt mourir" est un roman avant-gardiste célébré par son auteur, Pierre Bost, décrit comme un "peintre de l'âme", à l'instar de Proust. Peintre, son personnage central, Monsieur Ladmiral, l'est également, mais retiré en pleine campagne, désormais veuf, âgé de soixante-seize ans, clamant à tue-tête qu'il va bientôt mourir. Et donc, chaque dimanche, il reçoit la sacro-sainte visite de son fils Gonzague, rebaptisé Edouard depuis son mariage avec la très plate Marie-Thérèse, parents de trois enfants. Ce rituel gonfle un peu Monsieur Ladmiral, car rien ne transige aux règles strictes de Gonzague, s'appliquant à ne jamais laisser seul son vieux père. Or, celui-ci ne peut s'empêcher de railler en pensée ce loyalisme un peu surfait. Lui, en fait, souhaiterait recevoir davantage la visite de sa fille chérie, Irène, l'opposée de son frère ! Autoritaire, fantasque et décidée, la jeune femme est un coup de vent. Elle tient boutique à Paris, vit seule, entretient quelques liaisons secrètes... et pourtant Monsieur Ladmiral l'adore !

Très insidieusement dans le récit, on s'aperçoit avec délectation de l'ironie distillée avec ingéniosité ! Tour à tour confesseur des pensées de chacun, on partage l'acrimonie, la jalousie, les non-dits, les envies, on lit la lassitude, la reconnaissance inespérée, l'égoïsme de l'un et l'autre, le tout résumé de manière claire et définitive par la pensée des garçons (cf. page 27) ! Et puis le texte se ponctue sournoisement, les derniers mots de Monsieur Ladmiral sont féroces. Et de refermer ce petit livre, le sourire aux lèvres.(Bertrand Tavernier en a fait un film, sous le titre d' "Un dimanche à la campagne", en 1984.)

lu en février 2006

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05/01/07

Des familles, des secrets - Germaine Beaumont

des_familles__des_secretsCette figure oubliée, et remise au goût du jour en 2006 grâce aux efforts d'Hélène Fau, ne doit pas subir davantage le gouffre de l'anonymat, il faut absolument lire Germaine Beaumont ! Ses romans publiés dans les années 40 et 50 démontrent à ce jour une incroyable perspicacité, une lumière étonnante sur la psychologie féminine, et la grande influence du roman anglais sur l'écriture de Mme Beaumont. Effectivement, plusieurs de ses livres portent l'empreinte du roman à clés, du roman noir, du roman psychologique et du roman policier sans cadavre ! Les héroïnes ont également beaucoup de grandeur, d'élégance et de mystères, comme l'atteste ce deuxième volume "Des familles, des secrets" qui permet ainsi une nouvelle exploration de la palette de l'écrivain. Moi je l'écris franchement : c'était une fichue bonne femme au talent remarquable ! Ainsi, dans ces trois livres réunis en un seul pavé de 950 pages, on croise des histoires de secrets de famille, de rêves obsessionnels, de perversion et de charité, d'amour impossible et d'agonie romanesque ("Du côté d'où viendra le jour" & "La roue d'infortune"), dans "L'enfant du lendemain" il s'agit d'un recueil de 4 nouvelles qui parlent avec émotion de l'abandon, de la culpabilité et de l'amour interdit...
Si vous connaissiez déjà "Des maisons, des mystères", empressez-vous de découvrir ce nouveau volume de romans et nouvelles, il vous apportera la même satisfaction. Pour les plus débutants, sachez que chez Germaine Beaumont se dégage une délicieuse odeur d'un autre temps où le mystère rode, le doute plane et le secret enrobe...

Présentation de l'éditeur
Voici des histoires de femmes écrasées par leurs familles et les silences qui les entourent, prisonnières de leur milieu c'est Armande dans Du côté d'où viendra le jour, âme solitaire d'un autre siècle, engluée dans une vie inutile et en quête d'un destin ; c'est Nellie, l'héroïne de La Roue d'infortune, mal mariée et embarquée dans une existence qui n'est pas la sienne ; ce sont les figures des quatre fulgurantes nouvelles de L'Enfant du lendemain, cherchant l'amour et sa pureté - source de leur grandeur et parfois de leur perte.

Omnibus

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16/12/06

Clair de femme - Romain Gary

clair_de_femmeDeux êtres en déroute s'épaulent dans leur solitude... Et la vie attend que ça passe... Une tendresse désespérée, qui n'est qu'un besoin de tendresse... "Clair de femme" est une bouleversante histoire d'amour au sens très large. Car c'est la rencontre entre Michel et Lydia, tous deux blessés et saouls de malheur. Lui car sa femme se meurt et l'a prié de s'en aller rencontrer une autre femme pour la faire revivre en elle, et Lydia, la quarantaine et les cheveux blancs, coupable de ne plus aimer l'homme qui a tué leur petite fille dans un accident de voiture. Ces deux êtres en perdition, écorchés et malheureux, vont se heurter sur un trottoir, faire l'amour cette première nuit, se parler et errer dans les rues de Paris pour se consoler. Histoire d'alléger leurs chagrins, pensent-ils, ils croisent le Senor Galba qui exécute un numéro de dressage d'animaux sur un air de paso-doble et qui se meurt en douceur, puis la pétulante Sonia, russe juive, qui se complaît dans le malheur ...

Le roman se passe en une nuit : le temps pour la femme aimée de mourir, le temps du couple Michel-Lydia de parler amour et couple. "Nous avions besoin d'oubli, tous les deux, de gîte d'étape, avant d'aller porter plus loin nos bagages de néant.". Mais Michel est un batisseur de cathédrales et son attente du couple est trop faramineuse pour l'ultra-sensible Lydia qui prend peur de cette promesse d'édifice. Michel doit partir vers d'autres terres pour oublier sa femme trop adorée et cette dernière nuit va s'écouler tristement, en vain.

Ode à l'amour, à la vie de couple, à la pérennité de cet amour ?... "Clair de femme" est un bouleversant hommage d'un homme pour la femme de sa vie, la célébration passionnée de la patrie du couple, "d'une bienheureuse absence d'originalité, parce que le bonheur n'a rien à inventer". Etourdissant d'actualité pour un texte publié en 1977, ce roman se trace dans la coulée d'une écriture claire, aérée et révèle l'angoisse du déclin que pressentait l'auteur, qui s'est finalement donné la mort en 1980. " Il y a dans ce roman la dérision et le nihilisme qui guettent notre foi humaine et nos certitudes sous le regard amusé de la mort, écrivait Gary. Les dieux païens nous guettent installés sur l'Olympe de nos tripes. Notre vie n'est peut-être que le divertissement de quelqu'un ". " Tout se passe comme si la vie était un music-hall, un cirque où un suprême senôr Galba [pitoyable pitre alcoolique, dresseur et montreur de chiens]...s'amuserait à nos dépens ".  Je signale que "Clair de femme" n'est ni lugubre ni sinistre, c'est une lumière et il signe là ma rencontre avec Romain Gary...

Folio

  • Porté au cinéma par Costa-Gavras par le couple Romy Schneider et Yves Montand...

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30/10/06

Voyageuses - Paul Bourget

voyageusesPaul Bourget était un grand voyageur et un écrivain touche-à-tout (romans, nouvelles, théâtre, poésie, essais, etc). En rééditant les "Voyageuses" (textes écrits en 1896)  dans la nouvelle collection de Buchet Chastel, "Domaine Public", il y a une volonté de remettre au goût du jour un auteur oublié et pourtant éternel contemporain ! .. La littérature de Paul Bourget, par le biais des souvenirs d'un globe-trotter, offre dans ce recueil une image de la femme dans la société bourgeoise de la Belle Epoque.. d'une manière pas toujours flatteuse, et aux prises d'intrigues soit religieuses ou politiques, ambitieuses et intéressées, voir mystiques et hallucinatoires.

Six histoires courtes où le narrateur met en scène des femmes croisées en chemin... De ces rencontres fugitives sont nés des récits poétiques, le détail des souvenirs rattachés à des séjours (en Italie, à Corfou, en Amérique ou en Irlande), où le temps passe (parfois dix années se sont écoulées !) et les réminiscences frappent l'auteur qui consignent ses petites histoires marquées très souvent par le sceau du drame, des accidents et des cas de conscience. Dans l'ensemble, je conseille "La Pia" (autour d'une chapelle choyée comme un joyau par l'homme d'église et une jeune fille dévote, révoltée qu'on puisse arracher une perle cachée en son sein...), "Odile" (suicide ou meurtre dans la bonne société bourgeoise.. un homme se remarie trop vite, la maîtresse se pavane mais peine à dissimuler sa haine pour la fille de la défunte, influence très Whartonienne, j'ai trouvé) & "Neptunevale" (une demeure en Irlande que les héritiers ont décidé de vendre à un homme très parvenu, l'ensemble des employés est indigné et a choisi d'émigrer en Amérique... mais des rêves étranges commencent à saisir les principaux intéressés).

C'est finalement un voyage bien étrange (mais agréable) ressenti à la lecture de ce livre. Jetez-moi des tomates, car je ne connaissais pas Paul Bourget. J'ai réparé cette aberrance et je suis séduite par cet explorateur qui visait plus loin que la transcription de ses escapades. C'est une littérature différente mais guère démodée, une littérature dépaysante, que votre bibliothèque peut s'enrichir d'accueillir !

... morceaux choisis :

  • Pourquoi ai-je cédé en commençant ce récit au vulgaire préjugé qui réduit toute la poésie de la vie aux choses de l'amour, et regretté de ne pouvoir associer aux radieux et intimes horizons de Corfou que ces images d'un admirable vieillard à la veille de mourir inconnu, d'une fille de trente-cinq ans, victime de la plus mensongère des idolâtries, et d'un forban qui se jouait de l'optimisme magnanime de l'un comme de la foi profonde de l'autre ? A mesure que les épisodes s'évoquent dans ma mémoire, je comprends que la secrète antithèse entre ces pacifiques paysages levantins et la tragédie psychologique jouée devant moi aura donné à mes impressions de nature une acuité et comme un pittoresque de plus...

  • La paire de chevaux, le demi-rang de perles, - c'était leur vie à tous deux, leur gaie et frivole vie d'heureux ménage parisien qui revenait les hanter, les attirer, les reprendre; et, en les écoutant l'un après l'autre, je les avais distinctement aperçus là-bas, bien loin de ce mélancolique et solitaire Neptunevale : Maxime, remontant du Bois vers le Cercle de la rue Royale, par une jolie fin d'après-midi du mois de mai, assis sur son haut phaéton, menant deux superbes bêtes, et j'avais vu la jeune femme, par un soir du même mois, s'asseoir à la table fleurie d'un dîner élégant, ses fines épaules nues et autour de son cou délicat l'orient de ses perles brillant d'un si tendre éclat ! Oui c'était leur vie, cela : pour elle, se parer davantage et davantage, comme un oiseau de paradis qui lisse ses plumes au gai soleil; pour lui, conduire des chevaux et tailler des banques, au club, ainsi qu'il convient à un jeune homme d'une grande fortune et d'un grand nom, dans le triste monde contemporain ! Qu'ils eussent l'un et l'autre senti, même légèrement, la poésie et le romanesque de ce coin d'Irlande, c'était déjà un tel prodige, -le miracle, chez elle, de l'amour, qui donne aux femmes les plus insignifiantes un rien de génie, - et le miracle, chez lui, de la race, qui fait qu'avec une certaine qualité de sang on n'est jamais entièrement vulgaire d'âme...

Buchet Chastel

Posté par clarabel76 à 12:57:00 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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