28/03/11

Vivre avec l'étranger

IMG_3101Un petit texte intelligent et limpide sur la question de "l'étranger" par sa définition politique, anthropologique, philosophique et psychologique. Surtout, aucune crainte ! C'est clair comme de l'eau de source. La collection (Chouette penser !) se destine aux enfants et tend à vouloir expliquer des questions essentielles en des réponses simples (il existe une thématique assez large, comme par exemple Pourquoi on écrit des romans de Danièle Sallenave, que j'ai lu il y a quelques mois mais j'étais restée sur ma faim).
Sur le sujet "Vivre avec l'étranger", il m'est apparu nécessaire à lire et à faire partager. C'est une lecture que BEAUCOUP devrait consulter afin de se rappeler ô combien on s'enrichit de l'autre et de ses différences. C'est ce qui fait bouger le monde, en plus de nous faire grandir.
Le livre est donc composé en plusieurs parties, qui sont les suivantes : L'étranger ou l'autre que soi - De l'étranger aux étrangers - L'état et ses étrangers - Soi-même comme un autre - Le moi caché - Vivre, apprendre et partager avec l'étranger.
On trouve en marge des petites chouettes savantes qui expliquent les termes qui pourraient freiner la compréhension (pour les plus jeunes), en plus de citations d'auteurs (Baudelaire, Machiavel, Marcel Proust, Freud...), tout ceci dans un décor orange, illustré de façon abstraite par Alexis Beauclair.
Ce qu'il faut retenir, donc, c'est le propos de ce livre. On chuchote, on soupire, on lit haut et fort des passages qui nous parlent, on souligne et on aimerait tant que ce soit une vérité entendue, une leçon de choses pour les amnésiques. Je me suis sentie totalement concernée par ce texte, j'ai aimé son approche et ses explications simples, la question de "vivre avec l'étranger", au sens le plus large, est retournée dans tous les sens et la conclusion n'est pas non plus moraliste. Elle est déclarative, et tellement évidente. Vraiment, j'ai trouvé cette lecture enrichissante et utile pour tous !

Aller à la rencontre de l'étranger, et ne pas simplement coexister, relève toujours d'une sorte de pari, mais ce pari peut être récompensé : les langues se réinventent par emprunts ; la vision de l'humanité s'enrichit et s'élargit ; les choix de vie que l'on fait pour soi-même sont plus réfléchis ; la créativité y trouve de nouvelles ressources.

Texte de Marie Gaille - Illustrations d'Alexis Beauclair
Gallimard jeunesse Giboulées / Chouette Penser ! (2011) - 70 pages - 10 euros


27/08/10

Pêle-Mêle Clarabel #4

Quelques extraits pris au hasard de mes dernières lectures :

De la même façon que ma fille scrute les traits de mon visage pour tenter d'y trouver des indices de la femme qu'elle est en train de devenir, moi aussi je me mire en elle et ... quelquefois, pour une expression fugace, un geste à peine ébauché, un reflet de carnation, j'ai un frisson qui me zézaie dans le coeur : ma fille me ressemble ! Sans aller jusqu'au flaubertien mais combien tentant : Ma fille, c'est moi !, je m'effraie de me voir si ... imparfaite en ce miroir. Je me sens doublement confuse : primo, que m'arrive-t-il, d'où me remonte cette douleur diffuse ? Mais aussi, secundo, confusion des identités : est-ce moi que je reconnais en elle ? Est-ce elle qui est si semblable à moi ? C'est une choucroute variée !

Ma fille (Conseils aux mères d'ados), de Sonia Feertchak (Plon, 2010)

(...) dans le monde que tu imagines, et qui me fait peur, qui me glace les sangs, au moins, ça, ça restera humain. Les livres. Moi, je ne suis pas comme toi. Je ne pense pas du tout que les machines vont les rendre inutiles, au contraire, on en aura besoin plus que jamais, parce que je te le dis, moi, on va étouffer ! On courra après, on lira tout ce qui a été écrit avant, et on se dira : ah ! mince, ils en avaient de la chance, ils avaient un endroit où se cacher ! Où on ne pouvait pas venir les embêter, leur dire ce qu'il faut faire, ce qu'il faut penser ! Ta génération, comme tu dis, il ne faut pas qu'elle se trompe de cible. Remarque, les machines, je n'ai rien contre, je travaille depuis vingt ans sur un ordinateur, j'ai un portable, un lecteur de DVD, et je suis tout le temps sur Internet pour mon travail.
- Alors, où est le problème ?
- Le problème, c'est que ça prend trop de place, trop d'importance dans nos vies... ça finit par nous déshumaniser.

Pourquoi on écrit des romans..., de Danièle Sallenave (Gallimard jeunesse, 2010)

 

17/11/09

Le Goût des Mots

Les mots nous intimident. Ils sont là, mais semblent dépasser nos pensées, nos émotions, nos sensations. Souvent, nous disons : "Je ne trouve pas les mots." Pourtant, les mots ne seraient rien sans nous. Ils sont déçus de rencontrer notre respect, quand ils voudraient notre amitié. Pour les apprivoiser, il faut les soupeser, les regarder, apprendre leurs histoires, et puis jouer avec eux, sourire avec eux. Les approcher pour mieux les savourer, les saluer, et toujours un peu en retrait se dire je l'ai sur le bout de la langue - le goût du mot qui ne me manque déjà plus.
Philippe Delerm

Le Goût des Mots est une collection chez Points dirigée par Philippe Delerm. Cette présentation indique déjà son orientation. Je ne connaissais pas, peut-être parce que je ne suis pas lectrice de ce genre d'ouvrages. Et puis l'occasion m'a été offerte de feuilleter deux exemplaires, celui de Jean-Loup Chiflet : 99 mots et expressions à foutre à la poubelle, dans lequel oui, nous sommes tous épinglés car nous avons tous des tics de langage et nous employons tous ces vilains mots (et expressions), flous, vagues, creux et inutiles, qui polluent, qui irritent. L'auteur se place entre le donneur de leçons et le pédagogue avisé, j'ai applaudi son exaspération contre l'expression : que du bonheur ! par exemple, j'ai gigoté du popotin, mal à l'aise, de trouver ci ou là des entorses dont je m'avoue coupable, voui... mea culpa, toutefois j'ai aussi trouvé l'ensemble persifleur et un brin cynique, sans compter cet extrait qui m'a fait dresser les poils sur les bras :

[ disjoncter / péter une durite ] Une durite ? C'est tout simplement (j'explique pour les filles) un de ces nombreux tuyaux en caoutchouc qu'on trouve dans un moteur et destiné entre autres à acheminer un liquide de refroidissement.
Quant aux intellectuels, je leur conseille de lancer la mode du péter une dentrite, la dentrite étant au cerveau, comme chacun sait, même les filles, ce que la durite est au moteur.

Vous jugerez comme bon vous semble.

Par contre, je ne lpeux que vous conseiller l'excellent livre de Marianne Tillier : Les expressions de nos grands-mères, dans son édition collector agrémentée de 20 nouvelles expressions. J'ai adoré ! C'est un vrai plaisir de fouiller dans ces pages et d'y retrouver un florilège d'expressions souvent entendues lorsque j'étais petite fille (et encore maintenant !). Mais apprendre leurs origines, parfois comprendre ce que certaines signifient, a donc été un pur régal.

On trouve vraiment des expressions poétiques et pleines d'humour, quelques exemples : Ciel pommelé et femme fardée sont de courte durée  -  La beauté ne se mange pas en salade.  -  On dirait le bon Dieu qui vous descent en culotte de velours dans l'estomac.  -  Quand les andouilles voleront, tu seras chef d'escadrille.  -  Je te demande pas si ta grand-mère fait du vélo.  -   Crotte de bique à roulettes !  -  Ta bouche, bébé, t'auras une frite !  -  Un petit rien bordé de jaune  -  Tu la craches, ta Valda ?  -  Tu deviendras quelqu'un si les petits cochons ne te mangent pas.  -  Baisse la tête, t'auras l'air d'un coureur !

A également été picoré par Cathulu    

               expressions_de_grands_meres     mots_et_expressions_poubelle

Ma devise, coûte que coûte :

Les mots sont, les mots font, les mots disent
Les mots coulent, les mots roulent sur un fil
Moi, je laisse ces microbes, ces missiles
Aux bavards, aux poètes si possible
...

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30/06/09

Journal 1918 - 1919 ~ Mireille Havet

" Le monde entier vous tire par le milieu du ventre "
Editions Claire Paulhan, 2003 - 256 pages - 20€

mireille_havetJournal d'une jeune femme de vingt ans, Mireille Havet, personnalité hantée par la tendresse, l'amour, le désir etc.. Sans l'amour, elle n'est rien ! Et d'ailleurs, c'est vrai : elle s'ennuie, elle est mélancolique, triste, seule, ironique. Elle soupire sur ses amours malheureuses, en ce Paris des années 1918, presque à l'heure de l'Armistice, sur son lot de chagrins (la mort d'Apollinaire, par exemplaire), et la perte d'amis chers.

Mais ce qui prédomine dans ce Journal, c'est fatalement ce besoin bestial d'amour, ce cri vers l'Autre, absolu, total, rageur. "Je désirais l'amour", écrit-elle, "l'amour est une espérance", mais Mireille aime souvent sans espoir. Ses amours sont vaines, de là à se poser la question : n'est-elle pas amoureuse de l'idée de l'amour ? - "J'arrive à croire que le meilleur de l'amour est l'imagination d'un amour parfait ou d'un amour ajourné par l'absence." - "Est-ce l'amour ? Un envoûtement, ou simplement la terrible crainte de l'ennui, d'une vie sans désir, sans caprices, d'une vie sans émotions sentimentales ? N'est-ce qu'un cramponnement désespéré à l'aventure tant cherchée ! ".

Mireille Havet souffre d'oisiveté, en somme, elle s'ennuie donc soupire, scrute son nombril et re - soupire face au vaste désert de son champ sentimental ! C'est clair qu'on tourne en rond, que le cheval de bataille demeure le même du début à la fin et que ces incessantes lamentations peuvent tirer de gros gémissements d'ennui chez le lecteur. Que nenni. Et ce, grâce à la très belle prose de l'auteur. Quel style ! Quelle élégance ! Quelle sensualité et quelle suavité parent cette écriture coulante ! - "Une terrible, une animale, une dévorante sensualité est en moi, pesante et gluante jusqu'à mes doigts avides de se faire plus insinuants de caresses.." .

Oui, Mireille Havet était une personnalité passionnée. Assoiffée de rencontres vraies, pas de "ces grues", mais "des vraies femmes, des femmes intelligentes". Souvent elle s'emballe, à tort, elle est déçue, trompée, donc morose et broyant des rêves noirs. Sûr, elle nourrit une haine des hommes, assez comique : "Les hommes, quelle cochonnerie." ! Alors, en écrivant son journal, elle fait tomber les masques, elle dépose et retrouve son moi profond, dépouillé des apparences trompeuses (les cheveux courts, les tenues de jeune homme etc.).

On lui reproche cette vie de mondaine, dans laquelle elle tente de tromper son ennui et sa solitude - " S'amuser, hélas, en quoi cela consiste-t-il, boire du champagne, crier fort, rire en montrant ses dents afin que quelqu'un se trouble et vous désire". Certes, les complaintes de Mireille peuvent parfois lasser, mais après tout, l'écriture est aussi le garant d'une lecture éblouissante. Et comme le dit Mireille Havet, pour conclure : " Je suis là pour écrire ! Ne l'oublions pas ! ".

   mireille_havet_journal

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d'autres ouvrages ont paru : Journal 1919-1924 : Aller droit à l'enfer, par le chemin même qui le fait oublier (2005) et Journal 1924-1927 : C'était l'enfer et ses flammes et ses entailles (2008) - des livres rares, donc précieux !

à noter chez grasset une biographie par Emmanuelle Retaillaud-Bajac : Mireille Havet, l'enfant terrible (2008).

(lu en juin 2005)

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18/06/09

Ici Londres

sur une idée originale de Vincent Cuvellier
illustrée par Anne Herbauts
texte historique : Aurélie Luneau
musique : Olivier Mellano

ici_londres

Caché dans la remise à bois, un jeune garçon écoute clandestinement le poste à galène de son père d'où s'égrènent des messages, drôles ou oniriques. C'est une époque de guerre et d'interdits. Il faut se cacher pour écouter les programmes diffusés depuis Londres et tendre l'oreille pour deviner les voix, assourdies par le brouillage. Mais, à cette époque-là, la radio diffuse de la poésie et les mots sont des armes.

On appelle ça des « messages personnels ». Écouter la radio n'est pas un acte anodin. Derrière ces phrases codées qui dessinent un voyage imaginaire jusqu'à l'annonce du débarquement en Normandie et le rêve plus concret d'une paix prochaine, se trament des largages d'armes, des transports clandestins, des appels à la résistance. Par-delà les années, les voix de Londres font une musique étrangement actuelle à nos oreilles.
(quatrième de couverture)

Le père La Cerise est verni. Poussière tu te soulèves. Raymonde cueille des olives. La chicorée est améliorée. La laitue est romaine. Le cheval bleu se promène sur l'horizon. Marie est sage. La vie est rose. Le traversin est en duvet. Les sillons sont en courbe. Grand-mère mange nos bonbons.

Qu'entendez-vous ? Des phrases inattendues ? Des messages sans queue ni tête ? Au début c'est vrai, ça fait rigoler. Et puis il faut se rendre compte qu'écouter la radio, en ce temps-là, n'était pas anodin. Il fallait se cacher. Se méfier. Et c'était pas pour rire non plus. Le moulin à paroles pouvait causer, ça signifiait bien quelque chose. Pour qui ? pourquoi ? A qui ? A-t-on imaginé ce qui se passait dans la tête d'un môme qui entendait à la radio une voix inconnue répéter trois fois la même phrase ? Et même maintenant... on sait toute l'histoire, on connaît la fin du film mais on ignore l'émotion de l'instant présent, pris entre la peur, l'excitation, la surprise et l'interrogation. Le 18 juin 1940 De Gaulle lance son appel, depuis la radio de Londres, à la France libre et aux français qui refusent l'occupation par l'ennemi. Ce message a été peu entendu sur le moment, mais la presse a publié cet appel dès le lendemain. Dès lors, la résistance s'organise et la BBC va servir de boîte aux lettres.

Sur son blog, Vincent Cuvellier explique la genèse de ce beau projet. Tout est parti de la poésie et de la bizarrerie, dans la tête d'un môme. Ensuite, avec des rencontres, des idées, des pinceaux et des crayons, de la musique et du talent, quatre auteurs et quatre voix se mettent au service d'Ici Londres.   

Le prologue est signé Vincent Cuvellier, puis se succèdent 17 étranges phrases illustrées par Anne Herbauts comme autant de scènes sorties de son imagination. Se glisse au milieu un livret historique, comme un journal, signé par Aurélie Luneau, historienne, qui explique plus en détails le contexte et l'importance des messages radio, l'émission les Français parlent aux Français, la guerre des ondes, l'appel du 18 juin, etc. Et vient enfin la musique d'Olivier Mellano (sur un cd d'une durée de 20 minutes) qui permet au lecteur de porter l'oreille à ces messages radio et à se glisser dans ce moment d'Histoire si particulier.

Ce n'est pas un album facile, pas donné à tout le monde, du genre qui ne délivre pas ses secrets tout de suite... Il faut le découvrir petit à petit, l'effeuiller, le cajoler, l'enjôler, ou bien c'est l'inverse. C'est à lui d'embobiner le lecteur, de lui raconter son histoire, de l'émouvoir. Chacun y trouvera son compte. Ce livre existe pour interroger, pour se questionner. Pour ne pas oublier. Pour comprendre ou non. Pour admirer aussi. Car c'est un album d'utilité publique. Pas moins ! C'est à sa façon une trace, une continuation, un oeil par-dessus l'épaule. Un objet curieux, de prime abord. Un album intelligent et subtil, pour le fond.
Par contre j'ignore pour quelle tranche d'âge il se destine. Pour tous, j'ai envie de penser...

Rouergue, coll. Varia, 2009 - 32 pages - 22€

Le drôle de monde d'Anne Herbauts

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01/04/09

Le remplaçant ~ Agnès Desarthe

remplacant

Ce livre était censé être un portrait d'un pédagogue polonais, mais dès les premières pages « le lapsus a oeuvré ». Et au lieu de lire un livre sur Janusz Korzack, directeur d'un orphelinat du ghetto de Varsovie, on découvre une autre figure humaine, celle de Triple B, pas un type exemplaire, mais « un exemplaire d'homme » !

Triple B, parce qu'il avait trois prénoms, Bouz, Boris et Baruch, était donc le grand-père d'Agnès Desarthe, du moins c'était le deuxième mari de sa grand-mère. Après la guerre, elle s'est retrouvée veuve, lui aussi. Ils se connaissaient, ils ont uni leur destin. Mais Triple B reste une énigme, un homme sans histoires qui pourtant en raconte des tonnes. Alors que dans la famille, on cultive de façon très aristocratique l'art de raconter des histoires drôles, il devient un figurant de second plan. Oh, bien sûr Triple B était cocasse à sa façon, il aimait arrondir les angles, il n'était pas un bon artisan, il avait souvent les poches vides, ou alors il flambait et s'enflammait, prétendait être un héritier des grands tsars de Russie. Il était d'ici et d'ailleurs, la tête dans les étoiles, et pourtant il vit toujours dans un appartement à Paris, il est seul, il a vieilli mais il conserve toute sa lucidité quand il trouve que le bébé de cinq mois n'est pas très bavard, et j'en passe.

Figures libres, collection indépendante et rêveuse, permet à un auteur de laisser sa plume vagabonder. Agnès Desarthe s'y emploie à merveille, elle nous balade d'un bout à l'autre de ses envies, de ses souvenirs, de ses questions, de ses joies et de ses peines, jusqu'à friser l'extase avec le miracle (ou le mirage ?) de l'apfel strudel. « A cause des choses perdues et jamais retrouvées, à cause de l'enfance si lointaine. » Je ne dirai pas de ce texte qu'il est émouvant, juste ou sincère, pudique ou intelligent, il est simplement vrai. C'est un livre très court, de 87 pages, où comme l'auteur le suggère, on a plus d'une fois le sentiment de lire l'histoire d'à côté avec le héros d'à côté, celui qui est devenu le remplaçant. Bref, pour moi ce livre était incontournable parce qu'il est signé d'Agnès Desarthe, un auteur que j'affectionne particulièrement, et j'espère que vous aussi vous l'apprécierez à sa juste valeur.

Bonne lecture !

Editions de l'Olivier, coll. Figures Libres, 2009 - 87 pages - 12,50€

17/01/09

L'Alfa Romeo - Annie Cohen

51CIR28OYqL__SS500_Et une petite perle de douceur, pour ceux qui passent par ici...
Ce livre tient dans la paume d'une main, sa couverture est déjà tout un poème, comme souvent chez Zulma.
L'histoire, ensuite, est toute simple, pas très convaincante à la lecture d'un résumé, mais elle a ce truc, indescriptible mais sensationnel, qui se niche dans l'écriture de l'auteur, Annie Cohen.

« Tout a commencé par la liquidation de la vieille Alfa dans un garage de Gentilly, un sombre soir de novembre, le 18 pour être précis. Il faut dire que ce jour-là je remettais un manuscrit à mon éditeur, encore un truc à vous dégoûter de l'écriture et du tintouin environnant. Mais c'est plus fort que moi, il faut toujours que je bosse, que j'aboutisse, à quoi, je me le demande, que je gribouille, même si mes voisins n'ont jamais rien lu de ce que j'écris, sans parler de mon boucher, du bio de la rue Pascal, et de la terre entière. Comme quoi on peut écrire et écrire, passer sa vie à remplir des pages, élaborer un petit monde bien à soi, joli, joli, sans que ça trouble le sommeil de ceux qui dorment juste au-dessus (ou en-dessous). » 

Se séparer de la vieille Alfa n'est pas une mince affaire, pour la narratrice et son compagnon César cela représente douze années de vie simple comme une balade à Versailles. « Entre l'origine et le cosmique, le rêve et la réalité. » L'Alfa Romeo, c'est aussi la camaraderie et l'amour, les souvenirs à la pelle de moments passés ensemble, avec Julietta, Gigi son amoureux et le chien Méthode. Et c'est lorsque la narratrice pensait avoir tourné la page du chapitre qu'un inconnu téléphone et propose d'acheter l'Alfa, même si elle est cabossée, usée, bonne à jeter (« un sucre d'orge, cet homme, à craquer, qui s'est pris immédiatement d'affection pour cette voiture »), il va même proposer de se revoir, de prêter l'Alfa quand elle veut !

Ce qui est étonnant dans ce récit c'est que chaque anecdote en amène systématiquement une autre, emprunte des chemins de traverse, tisse l'art de la digression avec une habileté décoiffante, on trouve ainsi le Jordanien qui rachète l'alfa romeo, l'anorexie sociale de la narratrice, les petites annonces matrimoniales, l'enfance à Sidi-bel-Abbès, etc. « Une phrase à tiroirs, à multiples registres, à se répéter dans l'obscurité de sa chaleur animale : "Jamais tu ne pourras te rendre maître de ce qui arrive", autrement dit, tu peux monter et descendre, pisser dans un violon, grimper aux rideaux, marcher sur les mains, tenter l'impossible, jamais, "jamais tu ne te rendras maître de ce qui arrive. » Cela veut tout dire ! Et c'est drôlement bien troussé. Chaleureux, court, drôle, bavard, pour résumer.

Pour en revenir au point de départ, sous forme de conclusion à ce récit troublant, riche et profus, la narratrice n'a toujours aucune nouvelle de son éditeur et du manuscrit déposé. « Il paraît qu'il met deux ans pour lire un manuscrit. C'est ce qu'on dit. C'est ce que j'ai entendu. Si j'avais su, j'aurais attendu un peu pour liquider l'Alfa ! »

Zulma, 2009 - 100 pages - 9,50€   

 

 

 

L'éditeur emploie ces jolis termes pour parler de ce livre ovni :  À partir d’un départ de comédie douce-amère, le cher tacot qu’il faut abandonner à son sort, Annie Cohen évoque les ébats contrariés de la vie quotidienne et de l’imaginaire. Avec une liberté de ton pour le moins métissée au quatre vents de l’exil, elle nous offre un peu, beaucoup, passionnément, de son monde intérieur fait d’ironie tendre et de drôlerie grave, sorte de chronique des années sauves où viennent à notre rencontre maintes silhouettes et figures intimes qu’on voudrait à notre tour tutoyer. C’est l’heureux temps perdu, renfloué avec maestria : « On le sait maintenant, elle a été sauvée des eaux, l’Alfa Romeo. »

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02/01/09

Où en étais-je ? - Philippe Beaussant

41tNV2PdDfL__SS500_Un écrivain, assis à sa table devant la fenêtre, scrute la rue qui s'offre à lui et s'invite dans son activité de noircisseur de pages. En un coup de crayon, sans ternir ni réfléchir, l'homme plonge dans la digression avec une élégance rare et appréciable. Il nous croque des histoires empruntées au précieux 17ème siècle, mouille sa plume dans les pièces de Molière ou redessine les contours flous des créatures croisées ci et là dans la rue. Tout commence par une voiture rouge, non pas une berline classique, d'abord le véhicule est d'un beau rouge coquelicot, mais un rien plus acide, tirant sur le corail, et il s'agit ensuite d'une belle américaine... d'un rêve galbé. Je n'invente rien, je suis, je souris car notre homme est un idolâtre du mot juste. A travers son récit, il nous explique en long, en large et en travers les dessous de son métier, celui d'écrivain. C'est une activité intense, épuisante, excitante aussi. Il soupire d'être incompris, il brûle d'évoquer le roman tel un civet de lapin qui se hume et s'apprécie avant et après... Tout un programme.
Cette lecture est une invitation au voyage littéraire, de façon poétique et juste elle déploie les ailes de la digression. Il est conseillé au lecteur de se prêter au jeu, sous peine d'être recalé, sinon perdu en chemin.
De l'intelligence, de la poésie, de l'imagination, de l'effronterie, de la folie, de l'étrangeté aussi... l'académicien Philippe Beaussant nous en offre comme sur un plateau.

Fayard, 2008 - 202 pages - 17€

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19/10/08

L'anorexie, ma soeur et moi - Salomé et Olivia

« Je me rappelle : quand je prenais mon bain le soir, je m'allongeais. Mon but était de voir chaque jour un peu plus mes hanches. Les os de mes hanches. Je voulais qu'ils ressortent, que mon ventre se creuse. Et quand mon ventre se creusait, je trouvais ça magnifique. Vraiment magnifique... »

Tout commence à onze ans, par un banal régime... mais onze ans, pardi, c'est jeune ! La petite Salomé est piquée au vif par une réflexion d'une copine et entreprend de surveiller son poids. Et cela dégénère en une spirale infernale : le no-limit, le contrôle de soi, la fierté de ça (être maître de son corps) et l'envie de moins en moins d'avaler quelque chose, les ruses pour échapper aux repas du soir, les jus de fruits avalés en quantité pantagruélique pour remplir ce ventre et lui bloquer le passage pour un autre petit quelque chose... Des repas qui s'amenuisent, mais pas seulement : le corps se transforme, un duvet apparaît, et ce froid, toujours, tout le temps...

41dCjSZA5BL__SS500_

Cette maladie, c'est l'anorexie. Et Salomé va fondre au fil des mois, sous le regard effaré de sa soeur Olivia de sept ans son aînée. Les parents se masquent la vérité puis réagissent à temps en hospitalisant leur enfant. Mais il y a un long chemin avant tout cela, et encore un autre périple après. Car c'est une maladie vilaine, horrible, douloureuse. Pas uniquement pour la principale concernée, mais aussi pour ses proches. On découvre par exemple que Olivia, éloignée à Paris pour ses études, va plonger dans la boulimie et consulter un diététicien sous les réflexions désagréables de la jeune Salomé (hélas, inconsciente).

Ce qui ressemble à un énième témoignage sur cette maladie éprouvante se résume finalement à un dialogue entre deux soeurs. C'est original, cela rend l'expérience plus vivante et dans laquelle on s'apesantit moins. Olivia et Salomé racontent la même épreuve, mais sous deux regards différents : c'est l'anorexie subie par celle qui la porte et l'inflige aux autres, sans le faire exprès, et donc également l'anorexie appréhendée par ses parents et sa soeur avec impuissance, incompréhension et parfois colère.

Pour résumer, c'est un ouvrage intelligent, sans tabou et intimiste aux allures de thérapie. Cela a certainement beaucoup aidé les protagonistes et cela pourra soulager d'autres familles touchées par cette maladie.

Une mise à nu bouleversante !

La discussion des deux soeurs est complétée par l'éclairage du Docteur Xavier Pommereau, médecin psychiatrique.

Danger Public, coll. Témoignage
Avec la collaboration d'Emilie Lançon (journaliste)
218 pages - 16,90€

Une chanson : La maigrelette, par Amélie les Crayons

Elle tient pas droit, la maigrelette,
On la touche du doigt
Elle pète
Elle s'envolera un jour de tempête
Un jour de tempête

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20/07/08

L'été solitaire - Elizabeth von Arnim

 

Début mai, Elizabeth annonce à son mari, l'Homme de Colère, son intention de rester seule durant l'été "afin de retrouver les racines mêmes de la vie". Bougon, l'homme discrédite ce projet mais l'accepte par respect pour sa douce. Il parie intérieurement que son épouse ne pourra se plier à pareille restriction et finira par craquer lorsque la pluie et l'ennui la gagneront.

Les mois passent et Elizabeth se prélasse dans le calme et la pureté de son jardin, respirant les bonnes odeurs, se délectant de la lecture de ses auteurs fétiches. La jeune comtesse savoure le bonheur de son jardin allemand, car en fait, ce journal est la suite d'un titre précédemment paru (Elizabeth et son jardin allemand).

Dans la vraie vie, Elizabeth est mariée à un aristocrate prussien rencontré en Italie et s'installe avec lui à Berlin. Cinq ans plus tard, le couple emménage à la campagne où la comtesse se découvre une vraie passion pour la vie rurale et le jardin. Elle commencera à écrire et publiera anonymement son premier ouvrage où elle confie ses réflexions sur "la rudesse de cette Allemagne du nord et ses tentatives de création d'un jardin à l'anglaise".

Enhardie par ce succès, Elizabeth von Arnim offrira une suite à cette chronique... gentille, contemplative et assez sentencieuse, toute imprégnée d'un luthérianisme rigide qui pèse sur toute la vie sociale (un missionnaire lui rappelle sinistrement qu'elle habite dans la Vallée des Larmes et qu'elle aura, tôt ou tard, son lot de malheurs pour fouetter sa béatitude présente...). Brrr.

J'ai été un peu déçue par ce livre, je n'ai pas retrouvé le peps savouré dans Avril Enchanté par exemple (et que je conseille plus fortement!). Cela reste toutefois l'appréciation d'un style élégant et guindé, joliment poétique, que j'aimerais comparer à la touche anglaise, mais non. Elizabeth von Arnim demeure un auteur à découvrir coûte que coûte !

 

L'été solitaire

Salvy éditeur, 1991 pour la traduction française / 10-18, 1997

traduit de l'anglais par François DUPUIGRENET-DESROUSSILLES

A été lu par Nanne, plus sensible à cette contemplation

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