24/11/06

Le journal de Hyde Park Gate - Virginia Woolf, Vanessa Bell & Thoby Stephen

Journal_Hyde_Park_GateLes magazines de jeunesse étaient un passe-temps favori dans les familles littéraires du 19ème, il n'est donc pas surprenant que celle qui allait devenir la grande Virginia Woolf se soit également adonnée à cet exercice avec ses soeur et frère, Vanessa et Thoby. La famille Stephen logeait au 22, Hyde Park Gate dans une haute et sombre demeure. Virginia avait tout juste dix ans quand les premières chroniques de leur journal ont été rédigées, vers 1891. C'est d'ailleurs un constat flagrant de lire l'évolution des articles de ces enfants qui avaient alors dix à treize ans au commencement, le journal s'étend jusque 1895 puis s'interrompt brutalement. L'humeur de départ est assez primesautière, les enfants font le constat de leur quotidien, racontent des blagues et des devinettes, composent des poèmes. Plus ils vont grandir et plus leur regard deviendra pointu et finement acerbe sur leur environnement. Ils adoptent un style très proche de la pédanterie et du snobisme, un arrière-goût de cynisme sur les indispositions des uns ou les bavardages très creux des autres.

Il faut préciser que Le Journal de Hyde Park Gate était sous la coupe d'enfants érudits et doués pour leurs jeunes âges. On n'y trouve donc pas n'importe quoi ! Il y a une forte impression d'insouciance et de légèreté, à aucun moment les Stephen n'évoquent la mort, en dépit de certains graves événements les frappant. On a donc prétendu que la gaieté du Journal dissimulait des traumatismes d'enfance (dixit Hermione Lee, en préface). Autre chose, ce Journal se lit également comme une matière première à l'oeuvre future de Virginia Woolf, les thèmes les plus forts de ses oeuvres ont été puisés dans son enfance. Son implication acharnée dans la rédaction du Journal démontrait déjà une grande soif de reconnaissance, surtout auprès du regard de ses parents. "Plutôt astucieux, je trouve", a observé la mère, reposant le journal sans émotion apparente. Virginia souffrira toute sa vie d'écrivain de ce besoin désespéré de reconnaissance, toujours en proie aux affres de l'incertitude, malade de songer à la manière dont son travail serait accueilli par le public.. Le Journal de Hyde Park Gate a déjà pour lui : la confirmation du talent, la découverte d'une personnalité plus facétieuse, un penchant fâcheux pour épater ses parents, une espiéglerie qui dissimule toute trace de tragédie, une mise en scène perpétuelle d'un quotidien dans le style fin 19ème, les prémices d'une oeuvre à naître et l'annonce pernicieuse des démons de la mélancolie et de la dépression. Indispensable pour tous les étudiants anglicistes et les passionnés de Virginia Woolf.

Mercure de France

  • Enfoui pendant des années à la British Library à Londres, le journal de Vanessa, Thoby et Virginia Stephen a été miraculeusement retrouvé pour ce qui touche aux années 1891, 1892 et 1895. Joyeux mélange de comptes-rendus d'événements familiaux, de lettres, de rubriques de conseils, d'embryons de romans, de devinettes ou de poèmes, c'est l'œuvre de trois enfants exceptionnellement doués et cultivés, âgés de dix à treize ans, qui voulaient étonner et amuser leurs parents. On sait à quel point Virginia Woolf a été un grand écrivain de l'enfance. C'est avec beaucoup d'émotion que l'on retrouvera ici des échos de ce qui allait un jour éclore dans La promenade au phare, Les années ou Les vagues.
  • Hermione Lee, qui a préfacé Le joumal de Hyde Park Gate, est l'auteur d'une exceptionnelle biographie de Virginia Woolf. Gill Lowe a retrouvé, mis au point et annoté le manuscrit alors qu'elle faisait des recherches pour sa thèse sur Julia Stephen, la mère de Virginia Woolf, à l'université d'East Anglia.

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20/11/06

Gestations - Tove Nilsen

gestationsEn découvrant qu'elle est enceinte, la narratrice se réfugie chez les soeurs pour réfléchir et apprécier cette nouvelle. Auparavant, elle a déjà fait deux fausses couches qui l'ont cruellement meurtrie. Parallélement, cette femme se lance dans l'écriture d'un nouveau roman, guidée par les esquisses de Leonard de Vinci qui représentaient des foetus et une femme enceinte décédée. Inspirée par ses recherches sur la création artistique féminine, elle va s'intéresser à Henrickje Stoffels, qui fut le modèle et la maîtresse de Rembrandt. Son interprétation de Bethsabée recevant l'ordre du roi David a immortalisé sa grâce, son ventre de femme enceinte et son mystère...

Les mois passant, la narratrice est à l'écoute de son corps et du bébé niché en son sein. Elle voyage d'Oslo à Amsterdam et jusqu'à Paris, l'enfant chipote et semble contester à sa mère le droit de mener sa vie trépidante. Elle s'incline. "Etre enceinte, c'est aussi rompre avec la chronologie. Pourquoi ? Parce que celui qui a été nouvellement conçu a de tout temps été "mort" avant que la vie ne se manifeste. Etre attiré par un tableau vieux de trois cents ans, c'est voir comment le talent se hausse au-dessus du temps et, par là même, de la chronologie". La narratrice ne cesse de s'interroger, pourquoi cette fascination pour Henrickje, pourquoi cette nécessité d'écrire. Elle mêle avec humour et intelligence ses pourquoi et ses pirouettes, introduisant l'homme qui partage son quotidien et avec lequel la complicité est flagrante.

"Gestations" est un roman (?) qui parle de la création et de la mise au monde, (enfant plus roman, bien forcément !). Cette idée de mettre en miroir cette double conception est judicieuse et évidente. Le fait de considérer ce livre comme un roman m'étonne un peu, car je l'envisageais comme un récit d'une expérience personnelle. Tove Nilsen est née en 1952 à Oslo, elle est considérée comme l'auteur d'une écriture engagée. "Gestations" apporte sa petite pierre à l'édifice qu'est l'enfantement dans la littérature. Un texte très honnête, spirituel et vraiment drôle, avec des rencontres et des personnages époustouflants.

Gaia

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Dormir ensemble - Hervé Brunetière

dormir_ensemble"Bon, puisque tu veux le savoir, on a dormi une nuit ensemble, Ronan et moi, mais il n'est rien passé entre nous. Il était triste et m'a demandé de dormir avec moi. Au début, j'ai dit non. Ensuite, j'ai dit : Oui, à condition que tu ne me touches pas. Il m'a promis et on a dormi comme ça, l'un à côté de l'autre." - Il ne s'est rien passé, vraiment ? Le narrateur refuse de s'en contenter. Il se nourrit de cette nuit et des folles pensées qu'il entretient à ce sujet. Dormir ensemble, soit, mais ce n'est pas un acte anodin et totalement libre, selon lui. Cela fait deux ans qu'il y pense, qu'il se passe le film en pensées. Sa femme et cet autre, prêts à se coucher côte à côte, se livrant au rituel de dormir ensemble, d'une nuit interminable, peau contre peau, le souffle à l'unisson.. Non, pas possible. Il y a forcément eu un geste, une approche, une pensée... Rien que d'y penser le rend malade. Son texte est un bouleversant témoignage, un gage de folie et de passion amoureuse. "Je pars du principe qu'ils n'ont pas fait l'amour et je cherche tout ce en quoi ils ont fait l'amour sans faire l'amour." - Car finalement, l'acte d'amour est bien plus manifeste dans son expression sensuel, pas nécessairement "passage à l'acte". En 58 pages, Hervé Brunetière livre plusieurs clefs du sentiment amoureux et celui naissant de la jalousie. Le désespoir de cet homme est en quelque sorte bizarre, mais pas facile d'y être insensible...

L'escarbille

Merci Laure !

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No sex last year, La vie sans sexe - David Fontaine

no_sex_last_yearPrès de quarante ans après la révolution de 1968, où la liberté sexuelle a figuré parmi les éléments clefs de cette "révolution", on constate de plus en plus un étalage sans pudeur du sexe dans la société du 21ème siècle, dans sa consommation, dans la publicité, dans les discours etc.. C'est très tendance, dans la normalité, etc. Or, en contrepartie, les études sur les comportements sexuels des français s'aperçoivent aussi qu'il y a de plus en plus d'abstinents, des "no sex" qui taisent le fait de ne pas pratiquer, plutôt par honte et crainte de paraître "anormal".

L'essai de David Fontaine s'est appuyé sur le témoignage de douze personnes, six femmes et six hommes, qui connaissent ou ont connu l'abstinence sexuelle. Leurs expériences montrent que ce n'est pas obligatoirement un choix personnel, plutôt un concours de circonstances (après un divorce, un échec professionnel, une enfance traumatisée, un viol, etc.), et également une paralysie d'aborder l'autre (les moyens sont généralement limités, confinant à la solitude, l'utilisation d'internet n'est pas un résultat concluant pour des relations sérieuses).

Bon, il n'y a rien de pervers dans ce livre, désolée pour ceux dont les recherches ont conduit à cette page et espéraient un contenu plus croustillant. C'est sérieux, c'est un constat intelligent et qui pousse à revoir les idées préconçues. Etre abstinent n'est pas un signe de névrose (n'en déplaise à monsieur Freud qui affirmait que "Etre normal, c'est aimer et travailler"). L'étude de la vie sans sexe s'intéresse autant aux célibataires et aux couples mariés, c'est un grand malentendu qui est reconsidéré, un point de vue à dépoussiérer, car même si on se prétend "moderne" le constat des étiquettes est plutôt navrant. Conclusion ultime : "Il n'y a pas d'amour heureux", disait Aragon, mais il pourrait y avoir du non-sexe heureux... "Ce sont peut-être ceux qui ne le pratiquent pas qui en font rejaillir l'essence avec le plus d'éclat". .. Intéressant de bout en bout, je conseille cette lecture, agrémentée d'un cd audio sur des reportages et créations sonores pour compléter cette réflexion.

Les petits matins

  • Ce livre peut faire écho à celui d'Elizabeth Abbott "Histoire universelle de la chasteté et du célibat" (Fides).

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15/11/06

Villes éternelles - Claudine Le Tourneur d'Ison & Jean Alexis Pougatch

villes_eternellesVingt villes dont le nom évoque des doux rêves à votre oreille... Envie de partir, de rêvasser, de découvrir ou voyager dans son fauteuil... C'est possible. Possible aussi de suivre les traces de Claudine Le Tourneur d'Ison, grâce à l'initiative de Jean-Alexis Pougatch, ancien grand voyageur et qui aujourd'hui préside Compagnies du monde, l'agence de voyages qu'il a créée voilà une dizaine d'années. Tous deux ont lancé le projet de présenter les villes mythiques et en faire un livre, l'un orchestre la mise en scène, l'autre a la langue pour raconter ses escapades. Depuis Lahore à Jérusalem, en passant par Santa Fe, Hiroshima, Calcutta et Macao, pour atterrir en destination finale à Boukhara, ce livre fait le tour du monde.

Les visites aux traces de Claudine Le Tourneur d'Ison n'ont pas une logique systématique, certes historique à la base, mais elles sont avant tout guidées par l'instinct d'une voyageuse et d'une femme qui garde ses yeux ouverts sur ce qui l'entoure. Jamais les ouvrages de tourisme ne vous ouvriront de telles portes ! Car parfois (et très souvent) nos pas empruntent ceux d'autres écrivains, ou en rapport à d'autres lectures. Deux exemples : à Chicago, on plonge dans "Les Mandarins" de Simone de Beauvoir, où l'écrivain est parti rejoindre son amant Nelson Algren dans les années 50. A Savannah, l'histoire de "Minuit dans le jardin du Bien et du Mal" de John Berendt (adaptation au cinéma par Clint Eastwood), imprègne la ville, la voyageuse et le lecteur...

J'avoue avoir été sous la coupe des mêmes pouvoirs de séduction ressentie par la romancière et auteur de ce livre de voyages et de merveilles. Car sans bouger de son fauteuil, les parfums vous attrapent, vous enrobent et vous enivrent (l'Inde est très forte pour cet attrait). Vient aussi la fascination pour l'horreur (Macao, l'enfer du jeu), pour le tragique (Hiroshima), pour les rencontres improbables (la belle Rita, professeur de français, à Irkoutsk), pour la gloire passée (Pondichéry), pour les légendes et les mythes (Carthage et la Villa Didon), pour la fin du monde (Usushaia, la ville australe), pour le rêve (Valparaiso, tout simplement), et enfin redécouvrir Alexandrie et finir à Boukhara la lointaine, la secrète, la pieuse... Le livre s'accompagne d'un carnet d'orientation, pour guider vos choix et vous décider à partir pour de bon. De belles propositions en perspective, une belle découverte (pour le livre) et à mettre au pluriel pour ces "Villes Eternelles" : en rêver, les découvrir. Pour tous les goûts, très honnêtement.

Robert Laffont

  • Claudine Le Tourneur d'Ison avait précédemment publié un roman sur le Pakistan et un quartier des femmes mis en lumière par un peintre, Chanwaz : Hira Mandi (Albin Michel).

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04/11/06

Ma place sur la photo - Amanda Sthers

ma_palce_sur_la_photo"Ma place sur la photo" est le récit d'Amanda Sthers, 24 ans, jeune talent de l'édition, qui raconte ses souvenirs épars sur son enfance, sa vie actuelle et son apprentissage doucereux de la vie... Elle évoque ainsi le divorce de ses parents, ses liens avec son frère et sa soeur, le pedigree de ses géniteurs (un père juif, psychiatre, une mère catholique bretonne), la vie qui reprend ses droits avec d'autres histoires d'amours, les premiers émois, la grossesse non voulue et l'avortement, et pour finir l'homme de ses vieux jours, "celui que j'ai décidé d'aimer pour la vie"... Le résultat est plutôt moyen, assez commun pour résumer. Il y a beaucoup d'étalage de soi, et pour ceux ou celles qui fuient le nombrilisme, c'est un livre à éviter. Pourtant, il y a une certaine tendresse et beaucoup d'honnêteté dans cet auto-portrait, rempli d'états d'âme et avide de trouver les bonnes solutions. Car, on l'aura compris, il lui faut trouver "sa place sur la photo". Personnellement, je n'ai pas su au démarrage qui était son amoureux dont elle fait l'éloge en long, en large et en travers dans son livre, mais je ne pense pas que ce soit le plus important pour s'intéresser à cette romancière en herbe. La plume est jolie et ne demande qu'à s'étoffer...

Grasset

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26/10/06

Autoportrait en vert - Marie NDiaye

autoportrait_en_vertDécembre 2003. La Garonne menace de déborder de son nid, les habitants sont dans l'attente. Il faut attendre et surveiller. Alors, la narratrice se penche sur ses souvenirs de "femmes en vert" : une jeune femme en short, une femme nichée sous un bananier dans la cour de sa ferme, une ancienne meilleure amie désormais mariée à son père, sa propre mère et une petite fille prénommée Bella, une pendue qui hante la mémoire de son mari et sa nouvelle épouse... Pourquoi sont-elles toutes à la croisée de son chemin ? Pourquoi tout ce vert ?.. Et quelle est cette chose noire et rapide que son entourage aperçoit, mais qu'elle ne voit pas, si ce n'est qu'elle ressent les frissons l'envahir ?

"Autoportrait en vert" de Marie NDiaye n'est pas un devoir d'introspection, ce n'est pas une sincère autobiographie. La narratrice exerce plutôt un travail de conscience entre elle et la couleur verte qu'elle trouve chez les femmes. Elles sont là, quelque part, la preuve de sa propre originalité, elles ornent ses pensées, sa vie souterraine, la boostant pour traverser calmement ces moments d'hébétude, d'ennui profond, de langueur désemparante. Elles sont là, "à la fois êtres réels et figures littéraires sans lesquelles l'âpreté de l'existence me semble racler peau et chair jusqu'à l'os". Mais c'est une histoire complexe et paradoxale, avec des ombres fantomatiques qui traînent leurs chaines dans son récit. Cela n'empêche de se sentir désemparé et perplexe, mais Marie NDiaye est capable d'écrire la plus inepte histoire avec une grâce incomparable (attention, "autoportrait en vert" n'est pas inepte!) - c'est tout bonnement impossible de s'en passer !

Folio

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23/10/06

La folle du logis - Rosa Montero

la_folle_du_logisCe livre de Rosa Montero est en vrac un essai sur la littérature, sur l'écriture, sur l'imagination, sur la folie et sur la passion amoureuse. Tout va de paire, aucun des éléments cités n'est dissociable, et Rosa Montero l'explique, le démontre et cite avec passion de beaux exemples piochés dans Italo Calvin, Goethe, Kipling, Rimbaud, Philip K. Dick, Truman Capote, Martin Amis, Stevenson, Marguerite Yourcenar ou les Mille et Une Nuits. Honnêtement, ce livre est, à mes yeux, un enchantement du début à la fin et séduira tous les lecteurs et les inconditionnels du monde de la littérature et des coulisses des écrivains, des mystères de leur mécanique, du leitmotiv des uns et des autres qui les pousse à aligner d'aussi beaux mots pour créer l'étincelle. Moi, je raffole ! J'en ai souligné des passages que je trouvais pertinents, ou des points qui interpellaient la sensibilité de la lectrice que je suis.

En somme, dans "La folle du logis" (qui est, comme chacun le sait, l'appelation de Sainte Thérèse d'Avila pour évoquer l'imagination), Rosa Montero n'hésite pas à montrer l'écrivain comme un personnage vaniteux ou maudit, éperdu de reconnaissance, buté dans son jugement de valeurs, persuadé d'être l'éternel incompris, essouflé de courir après toujours plus de flatterie, jamais repu des critiques élogieuses, ou même suspicieux envers les compliments, avare de confidences, ou trop bavard sur son intimité, etc. etc. Le portrait de l'Ecrivain n'est jamais défini tant les exemples sont nombreux à fausser quelques vilaines idées reçues, notamment concernant le chapitre des écrivains femmes / écrivains féministes ? La sempiternelle question, qui exaspère Rosa Montero. Et celle-ci n'en mène pas large, quand elle se dévoile, elle déjoue les pronostics et livre quelques billes. Pourtant ce croustillant épisode avec M., l'acteur européen qui a remporté un succès à Hollywood dans les années 70, n'a pas cessé de revenir à la charge, indiquant ainsi que l'imagination, cette araignée qui sommeille sous le plafond, est une idée folle et capricieuse, qui s'amuse avec les mots, l'intime et la crédulité du lecteur ! C'est une fine escroquerie, chapeau Madame !

Métailié

  • La fiction est à la fois une mascarade et un chemin de libération. D'une part, elle masque notre moi le plus intime sous prétexte d'histoires imaginaires, c'est-à-dire qu'elle déguise notre vérité la plus profonde sous les oripeaux multicolores du mensonge romanesque. Mais, d'autre part, permettre à la folle du logis de s'exprimer en toute liberté n'est pas chose facile... (...)  Le bruit de notre propre vie est toujours gênant, c'est pourquoi il nous faut prendre de la distance.
  • Le métier d'écrivain est très paradoxal : on écrit d'abord pour soi-même, pour le lecteur qu'on porte en soi ou encore parce qu'on ne peut pas faire autrement, parce que la vie nous est insupportable sans l'aide de l'imagination ; mais en même temps on a absolument besoin d'être lu et pas seulement par un seul lecteur si fin et si intelligent soit-il, quelle que soit la confiance qu'on puisse avoir en son jugement. Il nous en faut plus, beaucoup plus, infiniment plus à vrai dire, une foule considérable, car notre fringale de lecteurs naît d'une avidité profonde et insatiable, d'une exigence sans limites qui frise la folie et m'a toujours semblé extrêmement bizarre.
  • Je ne connais pas un romancier qui ne soit affligé du vice insatiable de la lecture. Nous sommes, par définition, des bêtes de lecture. Nous rongeons inlassablement les mots contenus dans les livres comme les vrillettes passent leur vie à dévorer du bois.  (...) Car enfin, comment peut-on vivre sans lecture ? Cesser d'écrire, c'est peut-être la folie, le chaos, la souffrance mais cesser de lire, c'est la mort instantanée. Un monde privé de livres est un monde sans atmosphère, comme la planète Mars. Un univers impossible, inhabitable.
  • Lire, c'est vivre une autre vie.

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La Tsarine - Constance Delaunay

la_tsarine" Ecrire, cela m'est venu tout d'un coup, à cause de ce que Clio, ma fille, m'a dit récemment : "Je me souviens que dans mon enfance, tu étais malade, physiquement malade, avec des migraines, des vomissements, chaque fois que tu devais aller voir ta mère. Pourtant tu ne la voyais pas souvent." A-t-elle raison cette enfant d'accuser sa propre mère et également la mère de celle-ci d'être dans le même panier de crabes ? La mère, dite La Tsarine, était un monstre, qui disait des horreurs à tout le monde, qui était égoïste, coquette, hypocrite et se moquait des autres, de leur opinion et du qu'en-dira-t-on. "Olga", la narratrice, s'étonne, s'insurge, s'époumone contre sa fille de penser des choses pareilles, pourtant n'a-t-elle pas raison, dans le fond ? Si l'on se penche sur la question, on s'aperçoit que la Tsarine méritait ce qualificatif. Cette diva, native du siècle dernier, était une figure maternelle de la pire espèce, mais il est cependant impossible de la détester complètement.

Dans ce portrait, donc, la narratrice tente d'expliquer son rapport avec sa mère, c'est difficile, certes, mais constructif. Souvent, elle en veut à Clio qui la pousse dans le dos pour écrire toutes ces vilaines choses, pour fouiller ses souvenirs, se forcer à réfléchir et décortiquer. Une très bonne thérapie, ce livre. La narratrice a beau se débattre, elle parvient à quelques bonnes conclusions qui l'éclaire également sur ses relations avec sa propre fille. Et de toute façon, on n'échappe pas à son destin, ni à son héritage, encore moins à la filiation. Et "Olga" s'aperçoit que la Tsarine est présente en elle, dans les traits et dans la personnalité, c'est inhérent. "Il faut accepter que les choses se répètent. Les conflits, les malentendus confirment le passage du témoin, d'une génération à l'autre : rien ne naît jamais de rien." Et la boucle sera bouclée, à grand-peine, en admettant qu'il y a à la fois de l'humour, du sourire, de l'acrimonie et un peu de froideur. Le constat est plat, mais assez désarmant. Il renvoie une autre image, celle qu'on entretient aussi avec sa mère et son enfant. Portrait séduisant, accablant et qui implique un certain désarroi de la part de celle qui l'écrit mais, malgré tout, c'est positif et efficace.

  • " Ma mère, un monstre ? Peut-être, mais tant d'autres choses aussi : une actrice consommée, une femme de devoir, une veuve séduisante, une bourgeoise conventionnelle, une juive antisémite, une femme-enfant, une marâtre qui s'ignore, une éducatrice atypique, une jeune femme capricieuse, imprévisible, avec la folie en tête. J'en ai de la chance d'avoir une mère comme elle, cela n'est pas donné à tout le monde. "

Gallimard

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16/10/06

Marilyn : Portrait d'une apparition ~ Marie Magdeleine Lessana

Marie-Magdeleine Lessana est psychanaliste et aime Marilyn Monroe. Avec ce livre, elle a décidé que ce ne sera "ni une biographie, ni une analyse de cas, ni une enquête, mais la fusion du portrait de l'artiste et de son oeuvre : une légende". Passés les premiers chapitres qui concernent les jeunes années de Marilyn (d'un intérêt mitigé), les suivants nous plongent dans les années Fox, DiMaggio, Miller, Kennedy jusqu'à cette nuit fatale d'août 62. Ce qui m'a semblé très intéresssant dans cet énième ouvrage sur Marilyn Monroe, c'est la non-volonté de vouloir chercher qui, comment, pourquoi, plus les suppositions (et si...) à n'en plus finir. Non, les faits sont là. Marilyn était fragile, mal entourée, mal influencée et entraînée dans des milieux glauques (comme la drogue, la mafia, la politique) un peu malgré elle ! Certes, MM. Lessana suggère quelques interprétations de son cru, en bonne psychanaliste qu'elle est, pourtant elle n'épargne pas ses confrères américains qui ont vivement et trop farouchement pullulé autour de l'actrice. Par contre, je n'ai pas aimé le dernier chapitre sur l'Actor's studio, les psychanalistes et les photographes où j'ai eu le sentiment de tourner en rond et de revenir sur du déjà-vu. Car l'essentiel était dit ! Pour moi, le plus grisant était de lire tous les chapitres autour du parcours cinématographique de Marilyn, avec l'évocation du trop méconnu "Don't bother to knock" ("troublez-moi ce soir"), les secrets des coulisses, les anecdotes (un peu morbides concernant "the misfits") et d'autres détails plus intimes sur sa vie. J'ai aimé la façon dont l'auteur avait su appréhender cet ensemble, avec de l'amour, de l'admiration et une volonté de rendre grâce à cette femme éclatante mais malchanceuse. Aucun regard clinique, ni journalistique, vraiment un travail de romancier (entouré de véracité). Et j'ai aimé la couverture, une photographie de Bert Stern prise durant cet été 62, d'une Marilyn souriante, confiante en un avenir différent... Par contre, le récit ne s'agrémente d'aucun cliché, du début à la fin ! Dommage.

lu en février 2006

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