15/11/06

Villes éternelles - Claudine Le Tourneur d'Ison & Jean Alexis Pougatch

villes_eternellesVingt villes dont le nom évoque des doux rêves à votre oreille... Envie de partir, de rêvasser, de découvrir ou voyager dans son fauteuil... C'est possible. Possible aussi de suivre les traces de Claudine Le Tourneur d'Ison, grâce à l'initiative de Jean-Alexis Pougatch, ancien grand voyageur et qui aujourd'hui préside Compagnies du monde, l'agence de voyages qu'il a créée voilà une dizaine d'années. Tous deux ont lancé le projet de présenter les villes mythiques et en faire un livre, l'un orchestre la mise en scène, l'autre a la langue pour raconter ses escapades. Depuis Lahore à Jérusalem, en passant par Santa Fe, Hiroshima, Calcutta et Macao, pour atterrir en destination finale à Boukhara, ce livre fait le tour du monde.

Les visites aux traces de Claudine Le Tourneur d'Ison n'ont pas une logique systématique, certes historique à la base, mais elles sont avant tout guidées par l'instinct d'une voyageuse et d'une femme qui garde ses yeux ouverts sur ce qui l'entoure. Jamais les ouvrages de tourisme ne vous ouvriront de telles portes ! Car parfois (et très souvent) nos pas empruntent ceux d'autres écrivains, ou en rapport à d'autres lectures. Deux exemples : à Chicago, on plonge dans "Les Mandarins" de Simone de Beauvoir, où l'écrivain est parti rejoindre son amant Nelson Algren dans les années 50. A Savannah, l'histoire de "Minuit dans le jardin du Bien et du Mal" de John Berendt (adaptation au cinéma par Clint Eastwood), imprègne la ville, la voyageuse et le lecteur...

J'avoue avoir été sous la coupe des mêmes pouvoirs de séduction ressentie par la romancière et auteur de ce livre de voyages et de merveilles. Car sans bouger de son fauteuil, les parfums vous attrapent, vous enrobent et vous enivrent (l'Inde est très forte pour cet attrait). Vient aussi la fascination pour l'horreur (Macao, l'enfer du jeu), pour le tragique (Hiroshima), pour les rencontres improbables (la belle Rita, professeur de français, à Irkoutsk), pour la gloire passée (Pondichéry), pour les légendes et les mythes (Carthage et la Villa Didon), pour la fin du monde (Usushaia, la ville australe), pour le rêve (Valparaiso, tout simplement), et enfin redécouvrir Alexandrie et finir à Boukhara la lointaine, la secrète, la pieuse... Le livre s'accompagne d'un carnet d'orientation, pour guider vos choix et vous décider à partir pour de bon. De belles propositions en perspective, une belle découverte (pour le livre) et à mettre au pluriel pour ces "Villes Eternelles" : en rêver, les découvrir. Pour tous les goûts, très honnêtement.

Robert Laffont

  • Claudine Le Tourneur d'Ison avait précédemment publié un roman sur le Pakistan et un quartier des femmes mis en lumière par un peintre, Chanwaz : Hira Mandi (Albin Michel).

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04/11/06

Ma place sur la photo - Amanda Sthers

ma_palce_sur_la_photo"Ma place sur la photo" est le récit d'Amanda Sthers, 24 ans, jeune talent de l'édition, qui raconte ses souvenirs épars sur son enfance, sa vie actuelle et son apprentissage doucereux de la vie... Elle évoque ainsi le divorce de ses parents, ses liens avec son frère et sa soeur, le pedigree de ses géniteurs (un père juif, psychiatre, une mère catholique bretonne), la vie qui reprend ses droits avec d'autres histoires d'amours, les premiers émois, la grossesse non voulue et l'avortement, et pour finir l'homme de ses vieux jours, "celui que j'ai décidé d'aimer pour la vie"... Le résultat est plutôt moyen, assez commun pour résumer. Il y a beaucoup d'étalage de soi, et pour ceux ou celles qui fuient le nombrilisme, c'est un livre à éviter. Pourtant, il y a une certaine tendresse et beaucoup d'honnêteté dans cet auto-portrait, rempli d'états d'âme et avide de trouver les bonnes solutions. Car, on l'aura compris, il lui faut trouver "sa place sur la photo". Personnellement, je n'ai pas su au démarrage qui était son amoureux dont elle fait l'éloge en long, en large et en travers dans son livre, mais je ne pense pas que ce soit le plus important pour s'intéresser à cette romancière en herbe. La plume est jolie et ne demande qu'à s'étoffer...

Grasset

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26/10/06

Autoportrait en vert - Marie NDiaye

autoportrait_en_vertDécembre 2003. La Garonne menace de déborder de son nid, les habitants sont dans l'attente. Il faut attendre et surveiller. Alors, la narratrice se penche sur ses souvenirs de "femmes en vert" : une jeune femme en short, une femme nichée sous un bananier dans la cour de sa ferme, une ancienne meilleure amie désormais mariée à son père, sa propre mère et une petite fille prénommée Bella, une pendue qui hante la mémoire de son mari et sa nouvelle épouse... Pourquoi sont-elles toutes à la croisée de son chemin ? Pourquoi tout ce vert ?.. Et quelle est cette chose noire et rapide que son entourage aperçoit, mais qu'elle ne voit pas, si ce n'est qu'elle ressent les frissons l'envahir ?

"Autoportrait en vert" de Marie NDiaye n'est pas un devoir d'introspection, ce n'est pas une sincère autobiographie. La narratrice exerce plutôt un travail de conscience entre elle et la couleur verte qu'elle trouve chez les femmes. Elles sont là, quelque part, la preuve de sa propre originalité, elles ornent ses pensées, sa vie souterraine, la boostant pour traverser calmement ces moments d'hébétude, d'ennui profond, de langueur désemparante. Elles sont là, "à la fois êtres réels et figures littéraires sans lesquelles l'âpreté de l'existence me semble racler peau et chair jusqu'à l'os". Mais c'est une histoire complexe et paradoxale, avec des ombres fantomatiques qui traînent leurs chaines dans son récit. Cela n'empêche de se sentir désemparé et perplexe, mais Marie NDiaye est capable d'écrire la plus inepte histoire avec une grâce incomparable (attention, "autoportrait en vert" n'est pas inepte!) - c'est tout bonnement impossible de s'en passer !

Folio

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23/10/06

La folle du logis - Rosa Montero

la_folle_du_logisCe livre de Rosa Montero est en vrac un essai sur la littérature, sur l'écriture, sur l'imagination, sur la folie et sur la passion amoureuse. Tout va de paire, aucun des éléments cités n'est dissociable, et Rosa Montero l'explique, le démontre et cite avec passion de beaux exemples piochés dans Italo Calvin, Goethe, Kipling, Rimbaud, Philip K. Dick, Truman Capote, Martin Amis, Stevenson, Marguerite Yourcenar ou les Mille et Une Nuits. Honnêtement, ce livre est, à mes yeux, un enchantement du début à la fin et séduira tous les lecteurs et les inconditionnels du monde de la littérature et des coulisses des écrivains, des mystères de leur mécanique, du leitmotiv des uns et des autres qui les pousse à aligner d'aussi beaux mots pour créer l'étincelle. Moi, je raffole ! J'en ai souligné des passages que je trouvais pertinents, ou des points qui interpellaient la sensibilité de la lectrice que je suis.

En somme, dans "La folle du logis" (qui est, comme chacun le sait, l'appelation de Sainte Thérèse d'Avila pour évoquer l'imagination), Rosa Montero n'hésite pas à montrer l'écrivain comme un personnage vaniteux ou maudit, éperdu de reconnaissance, buté dans son jugement de valeurs, persuadé d'être l'éternel incompris, essouflé de courir après toujours plus de flatterie, jamais repu des critiques élogieuses, ou même suspicieux envers les compliments, avare de confidences, ou trop bavard sur son intimité, etc. etc. Le portrait de l'Ecrivain n'est jamais défini tant les exemples sont nombreux à fausser quelques vilaines idées reçues, notamment concernant le chapitre des écrivains femmes / écrivains féministes ? La sempiternelle question, qui exaspère Rosa Montero. Et celle-ci n'en mène pas large, quand elle se dévoile, elle déjoue les pronostics et livre quelques billes. Pourtant ce croustillant épisode avec M., l'acteur européen qui a remporté un succès à Hollywood dans les années 70, n'a pas cessé de revenir à la charge, indiquant ainsi que l'imagination, cette araignée qui sommeille sous le plafond, est une idée folle et capricieuse, qui s'amuse avec les mots, l'intime et la crédulité du lecteur ! C'est une fine escroquerie, chapeau Madame !

Métailié

  • La fiction est à la fois une mascarade et un chemin de libération. D'une part, elle masque notre moi le plus intime sous prétexte d'histoires imaginaires, c'est-à-dire qu'elle déguise notre vérité la plus profonde sous les oripeaux multicolores du mensonge romanesque. Mais, d'autre part, permettre à la folle du logis de s'exprimer en toute liberté n'est pas chose facile... (...)  Le bruit de notre propre vie est toujours gênant, c'est pourquoi il nous faut prendre de la distance.
  • Le métier d'écrivain est très paradoxal : on écrit d'abord pour soi-même, pour le lecteur qu'on porte en soi ou encore parce qu'on ne peut pas faire autrement, parce que la vie nous est insupportable sans l'aide de l'imagination ; mais en même temps on a absolument besoin d'être lu et pas seulement par un seul lecteur si fin et si intelligent soit-il, quelle que soit la confiance qu'on puisse avoir en son jugement. Il nous en faut plus, beaucoup plus, infiniment plus à vrai dire, une foule considérable, car notre fringale de lecteurs naît d'une avidité profonde et insatiable, d'une exigence sans limites qui frise la folie et m'a toujours semblé extrêmement bizarre.
  • Je ne connais pas un romancier qui ne soit affligé du vice insatiable de la lecture. Nous sommes, par définition, des bêtes de lecture. Nous rongeons inlassablement les mots contenus dans les livres comme les vrillettes passent leur vie à dévorer du bois.  (...) Car enfin, comment peut-on vivre sans lecture ? Cesser d'écrire, c'est peut-être la folie, le chaos, la souffrance mais cesser de lire, c'est la mort instantanée. Un monde privé de livres est un monde sans atmosphère, comme la planète Mars. Un univers impossible, inhabitable.
  • Lire, c'est vivre une autre vie.

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La Tsarine - Constance Delaunay

la_tsarine" Ecrire, cela m'est venu tout d'un coup, à cause de ce que Clio, ma fille, m'a dit récemment : "Je me souviens que dans mon enfance, tu étais malade, physiquement malade, avec des migraines, des vomissements, chaque fois que tu devais aller voir ta mère. Pourtant tu ne la voyais pas souvent." A-t-elle raison cette enfant d'accuser sa propre mère et également la mère de celle-ci d'être dans le même panier de crabes ? La mère, dite La Tsarine, était un monstre, qui disait des horreurs à tout le monde, qui était égoïste, coquette, hypocrite et se moquait des autres, de leur opinion et du qu'en-dira-t-on. "Olga", la narratrice, s'étonne, s'insurge, s'époumone contre sa fille de penser des choses pareilles, pourtant n'a-t-elle pas raison, dans le fond ? Si l'on se penche sur la question, on s'aperçoit que la Tsarine méritait ce qualificatif. Cette diva, native du siècle dernier, était une figure maternelle de la pire espèce, mais il est cependant impossible de la détester complètement.

Dans ce portrait, donc, la narratrice tente d'expliquer son rapport avec sa mère, c'est difficile, certes, mais constructif. Souvent, elle en veut à Clio qui la pousse dans le dos pour écrire toutes ces vilaines choses, pour fouiller ses souvenirs, se forcer à réfléchir et décortiquer. Une très bonne thérapie, ce livre. La narratrice a beau se débattre, elle parvient à quelques bonnes conclusions qui l'éclaire également sur ses relations avec sa propre fille. Et de toute façon, on n'échappe pas à son destin, ni à son héritage, encore moins à la filiation. Et "Olga" s'aperçoit que la Tsarine est présente en elle, dans les traits et dans la personnalité, c'est inhérent. "Il faut accepter que les choses se répètent. Les conflits, les malentendus confirment le passage du témoin, d'une génération à l'autre : rien ne naît jamais de rien." Et la boucle sera bouclée, à grand-peine, en admettant qu'il y a à la fois de l'humour, du sourire, de l'acrimonie et un peu de froideur. Le constat est plat, mais assez désarmant. Il renvoie une autre image, celle qu'on entretient aussi avec sa mère et son enfant. Portrait séduisant, accablant et qui implique un certain désarroi de la part de celle qui l'écrit mais, malgré tout, c'est positif et efficace.

  • " Ma mère, un monstre ? Peut-être, mais tant d'autres choses aussi : une actrice consommée, une femme de devoir, une veuve séduisante, une bourgeoise conventionnelle, une juive antisémite, une femme-enfant, une marâtre qui s'ignore, une éducatrice atypique, une jeune femme capricieuse, imprévisible, avec la folie en tête. J'en ai de la chance d'avoir une mère comme elle, cela n'est pas donné à tout le monde. "

Gallimard

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16/10/06

Marilyn : Portrait d'une apparition ~ Marie Magdeleine Lessana

Marie-Magdeleine Lessana est psychanaliste et aime Marilyn Monroe. Avec ce livre, elle a décidé que ce ne sera "ni une biographie, ni une analyse de cas, ni une enquête, mais la fusion du portrait de l'artiste et de son oeuvre : une légende". Passés les premiers chapitres qui concernent les jeunes années de Marilyn (d'un intérêt mitigé), les suivants nous plongent dans les années Fox, DiMaggio, Miller, Kennedy jusqu'à cette nuit fatale d'août 62. Ce qui m'a semblé très intéresssant dans cet énième ouvrage sur Marilyn Monroe, c'est la non-volonté de vouloir chercher qui, comment, pourquoi, plus les suppositions (et si...) à n'en plus finir. Non, les faits sont là. Marilyn était fragile, mal entourée, mal influencée et entraînée dans des milieux glauques (comme la drogue, la mafia, la politique) un peu malgré elle ! Certes, MM. Lessana suggère quelques interprétations de son cru, en bonne psychanaliste qu'elle est, pourtant elle n'épargne pas ses confrères américains qui ont vivement et trop farouchement pullulé autour de l'actrice. Par contre, je n'ai pas aimé le dernier chapitre sur l'Actor's studio, les psychanalistes et les photographes où j'ai eu le sentiment de tourner en rond et de revenir sur du déjà-vu. Car l'essentiel était dit ! Pour moi, le plus grisant était de lire tous les chapitres autour du parcours cinématographique de Marilyn, avec l'évocation du trop méconnu "Don't bother to knock" ("troublez-moi ce soir"), les secrets des coulisses, les anecdotes (un peu morbides concernant "the misfits") et d'autres détails plus intimes sur sa vie. J'ai aimé la façon dont l'auteur avait su appréhender cet ensemble, avec de l'amour, de l'admiration et une volonté de rendre grâce à cette femme éclatante mais malchanceuse. Aucun regard clinique, ni journalistique, vraiment un travail de romancier (entouré de véracité). Et j'ai aimé la couverture, une photographie de Bert Stern prise durant cet été 62, d'une Marilyn souriante, confiante en un avenir différent... Par contre, le récit ne s'agrémente d'aucun cliché, du début à la fin ! Dommage.

lu en février 2006

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03/10/06

Le corps incertain - Vanessa Gault

le_corps_incertainVanessa Gault n'a pas trente ans quand son médecin lui annonce qu'elle souffre de la sclérose en plaques. Cette brillante enseignante a cette pensée fulgurante : une vision d'elle assise dans un fauteuil roulant, un plaid sur les genoux, avec trois ans à vivre. Mais qu'est-ce que la SEP ? Comment son corps peut-il la trahir ? Comment la maladie se déclare, comment ruine-t-elle le quotidien et la croyance d'avoir la vie devant soi ? Il faut tout revoir, tout réapprendre. Apprivoiser son corps, le mal qui ronge, les sursauts et les plongées vers la douleur, la paralysie des membres. La SEP est avant tout "un mal secret" qui, un jour, devient "un corps exposé". Dans cette seconde partie, Vanessa Gault expose la honte infligée par le regard extérieur qui se pose sur ses cannes, devenues indispensables pour marcher. La maladie ayant progressé, la jeune femme s'affaiblit et perd la force de marcher, de tenir debout. Devenir handicapée, aux yeux de tous, devient une humiliation ordinaire, affreusement banale mais douloureuse. "C'est rarement de la cruauté volontaire; c'est plus souvent de la maladresse, de l'indifférence, de la bêtise".

"Le corps incertain" est le récit touchant, très peu émouvant, d'une femme douée et intelligente, qui regarde sa maladie avec lucidité. Elle ne se lamente jamais, elle s'emporte quelquefois et épingle les mauvais points dans le système (médical, de la sécurité social, dans la rue, les transports communs, en amitié, etc.). Mais à aucun moment elle ne donne le sentiment de s'apitoyer, il y a une telle force chez elle. Son récit est une leçon de vie stupéfiante. Quand je parle d'un récit peu émouvant, c'est surtout dans le sens qu'elle ne nous tend pas un kleenex pour étancher les larmes. Jamais. Pourtant, il est clair que son combat n'est pas de tout repos, tant la maladie est lâche et perfide. "Je ne suis pas une personne en bonne santé; mais je suis capable à certains moments de faire certaines choses, et peu de temps après je ne peux plus. Et je vous assure que je ne fais pas semblant." Concernant son témoignage, il a beaucoup à nous apporter, à nous apprendre !

Arléa

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