24 février 2008
Les croissants du dimanche - Annie Saumont
Impossible de décrire ce qu'est le style d'Annie Saumont, ce qu'une lecture de ses nouvelles procure, et c'est à chaque fois la même rengaine. Ici, se passent 19 textes qui ont été écrits à Wellington en Nouvelle-Zélande, mais qui ne laissent pas nécessairement transpirer cette influence.
On y retrouve ce ton saccadé, cette énergie du désespoir, ces histoires courtes où en trois pages tout est déjà dit, pas un mot de plus. D'emblée le baton du théâtre peut retentir, la cloche peut sonner trois fois, le souffle est retenu. C'est ce qu'on attend d'Annie Saumont, la petite phrase qui ripe, et le grand fracas qui suit.
Plusieurs textes vous laisseront pantois, tant par la tenue que la mise en scène. La sentence est claire et sans appel : adjugé, vendu !
Ce qu'en dit l'éditeur ...
Trois pages suffisent à raconter une histoire. Annie Saumont, virtuose de La nouvelle. Le prouve à chaque nouveau recueil. Les dix-neuf brefs récits qui composent Les Croissants du dimanche décrivent avec une justesse implacable ces infimes moments où toute une vie peut chavirer. D'une concision percutante, maîtrisant parfaitement l'art de L'ellipse et de La chute, Annie Saumont sait mieux que personne rendre hommage à ces personnages anonymes, coeurs solitaires, assassins ou enfants battus, victimes d'une société en phase de déshumanisation avancée, et qui puisent encore au tréfonds d'eux-mêmes une irréductible rage de vivre.
Julliard - 184 pages - 16 €
Autre actualité : Gammes (Ed. Joelle Losfeld)
15 février 2008
Gammes - Annie Saumont
Vous prendrez bien un petit en-cas, servi par la grande spécialiste de la nouvelle, la bien nommée Annie Saumont ? Dans ce fin bouquin, à la couverture vert prairie, se cachent trois petites histoires mettant en scène les enfants et l'enfance. Vaste territoire !
Mais le plat est fameux. Goûtez donc !
La première nouvelle raconte les souvenirs de vacances d'été d'un garçon, chez sa grand-mère, dans une ferme à la campagne. Entre deux bouchées pour vider l'assiette, celle-ci a décidé de lui raconter l'histoire de la Genêse.
La deuxième est la correspondance désespérée d'un gamin, coincé dans une colonie, où il est le souffre-douleur. Il se plaint auprès de sa mère, qui fait la sourde oreille, alors il invente des guerres incroyables pour sa petite copine.
Et enfin, 'Gammes' est une histoire à trois, Charles, Julien et Claire. Ce sont trois meilleurs amis, penchés sur leurs souvenirs et une photo, ils s'aiment et ne se quittent pas.
Rien n'est jamais anodin chez Annie Saumont. Sa façon de raconter une histoire est unique. Vous en sortez toujours avec un certain ravissement. Et comme il est écrit, dans le livre : Le firmament est fait.
Un poil trop court, cependant. Dommage.
Editions Joelle Losfeld - Coll. Arcanes - 73 courtes pages. 6.90 €
02 décembre 2007
Faut-il croire les mimes sur parole ? - Céline Robinet
Je crois avoir beaucoup trop attendu du deuxième livre de Céline Robinet ! J'avais été particulièrement scotchée par son recueil « Vous avez le droit d'être de mauvaise humeur... », abasourdie par son humour macabre et salace, ses descriptions à faire frémir les ligues de bienséance. Sincèrement je m'attendais à retrouver cette effronterie. Mais non.
C'est honnêtement bien chamboulé dans la cervelle de cette demoiselle, ça pédale à vive allure, ça donne un (faux) aperçu de nouvelles bien lisses et proprettes, et puis zou ! la fin vous en bouche un coin. Pas vu, pas pris... hop, prends-toi ça dans les loupes.
Même pas mal.
Le problème, si l'on vient à « Faut-il croire les mimes sur parole ? » sur la bonne foi d'avoir accroché au précédent recueil, c'est qu'on s'attend à lire la même chose, ou à peu près. Ici, c'est très justement de l'à peu près, très approximativement. Résultat : je suis déçue !
Mais j'aime bien Céline Robinet et son esprit vif, inventif, qui ne brode pas de la dentelle. C'est foncièrement dérangeant, donc attirant. Elle est capable de vous raconter des histoires, puis elle appuie vicieusement sur le détail qui fait mal, qui gratte, et qui perturbe.
Il y a plusieurs histoires qui attirent l'attention, celle d'une fillette coincée entre un père dentiste et une mère psychiatre. Pour attirer l'attention du père rendu muet comme une tombe, à force d'être abruti pour son boulot, l'enfant a choisi de se gaver de sucreries pour avoir des caries ... et finir chez le dentiste. Ce qui est ballot, c'est la chute !
C'est la même impression laissée par l'aventure d'une jeune femme qui fait les vendanges, elle ne boit pas une goutte d'alcool, elle est dans son coin, n'ingurgite que du bio, et puis elle cède aux appels des sirènes, et là ... rire gras, rauque et jaune qui se coince dans la gorge ! Je ne vous en dis pas plus.
En fait, on ne peut pas dire qu'on se bidonne à fond en lisant ces nouvelles. C'est même parfois tout le contraire. Quand on commence l'aventure burlesque d'un couple qui s'est vu offrir un voyage en Afrique pour leurs noces d'argent, on suit une étrange progression qui dépeint toute la vicissitude du tourisme à l'étranger, allant jusqu'à l'immigration clandestine. Il y a plusieurs histoires qui, comme ça, laissent entendre un discours sérieux sur les problèmes actuels, forçant à titiller et brusquer la torpeur du lecteur.
En gros, ça ronronne pas mal en surface, reconnaissons-le, ce deuxième livre est moins détonnant que le précédent. Par contre, il bouscule davantage, il fouille plus profondément et il montre que Céline Robinet est autre chose qu'une auteur trash et mal barrée. On aime, on n'aime pas.
Au diable vauvert - 237 pages - 17,50 €
Mon avis sur « Vous avez le droit d'être de mauvaise humeur... (mais prévenez les autres !) » est ici !
16 novembre 2007
Faites du bruit pour Kiki !
C'est un mélange de bonheur, gratitude, frustration et peur panique qui se mêle à vos émotions lorsque vous recevez une petite demande gentillette de l'irrésistible Kiki qu'on ne présente plus ...
Une Kiki redoutable et qui sait soudoyer non pas la lectrice mais la fille avec des étoiles dans les yeux, celle qui se pâme devant les sans-façons d'une certaine actrice aux initiales doubles ...
I wanna be loved by you, semble me sussurer son livre ... Car oui notre délicieuse Kiki vient de publier son deuxième livre, un livre en quête de lecteur(s), me glisse-t-elle sans rougir. Alors moi, oui moi qui suis un être doué d'une grande gentillesse et d'une compréhension sans bornes (oui, c'est la fête des fleurs !), je ne sais pas résister, je ne me vois pas refuser une demande si sympathique de la non moins facétieuse Kiki ! ...
C'est l'une des principales caractéristiques de Christine Spadaccini, pour la présenter plus sérieusement. D'emblée, la dame qui s'est faufilée entre les commentaires de ce blog, sous le pseudo de Kiki, a su gagner mon coeur et mon affection car elle me paraissait toujours espiègle, virtuose et toujours avec le mot pour rire ou pour adoucir un moral en berne... C'est bien son truc, d'avoir toujours sous le coude le mot adéquat, qui fait mouche et qui touche. Comment elle fait ?
Cette chère Kiki a donc son petit monde, son univers tout aussi rose (les murs peints aussi joliment que chez moi, ça compte !!!) et que vous pouvez (re)découvrir à cette adresse : http://christinespadaccini.hautetfort.com/
Chez elle, j'ai toujours l'impression d'être dans une ruche où ça grouille de belle énergie, d'échanges vivants et de jolis clins d'oeil d'amitié. La reine Kiki a une conception de l'écriture qui est juste et étonnante, une dévotion pour les écritures qui crient leur amour des mots mais, décomplexés, savent en jouer, à la fois les sublimer et les malmener, comme autant de célébrations païennes à un éternel poétique...
Forte d'une telle déclamation, je me doutais que lire son livre allait avoir un effet dévastateur, et j'en ai pris plein mon grade ! C'est pas malin... Cette Kiki m'apprend ainsi qu'elle sait faire mal, qu'elle sait bouleverser et envoyer un uppercut rien qu'avec des mots ! Ah, c'est vraiment pas malin ! (bis) ... Et je me sens comme une quiche parce que je n'arrive pas à évoquer ce livre dans son fond, à fouiller ce qu'il vous propose et à vous donner une lueur d'envie (dites ... ça vous émoustille, n'empêche ?). Parce que c'est un livre qui parle d'un tas de choses, et qui vous embrouille parce que, justement, les pistes deviennent vite nombreuses et embrouillées. C'est fait exprès, cela va sans dire ! ...
On dit de ce livre ... Entre le début et la fin, il y a ce fil tendu : le fil de la vie. On fait ses premiers pas, funambule timide, une ombrelle fragile entre les mains, faite de rêves et d'espoirs. Mais l'exercice est périlleux. Souvent, on hésite, on tremble, on flanche, on bascule, on se rattrape in extremis. Et on tombe aussi. Parfois il y a un filet. D'autres fois non. Chaque pas compte. Chaque pas est le premier. Chaque pas peut être le mauvais. On croit savoir. On avance. On ne sait rien. On avance. Sur le fil, toujours. De l'horizon, en rêvant. Du rasoir, en se coupant. De l'histoire, en survivant. Les protagonistes des treize récits rassemblés dans ce recueil tentent de garder l'équilibre sur ce fil cassant. Ils se croisent, s'aiment, s'ignorent, se cherchent, se percutent, se blessent, se frôlent, s'interrogent. Tombent. Se relèvent, une fois, deux fois, dix fois, ou pas, artistes fragiles du quotidien qui se cherchent un but, un horizon, une réponse, une raison... Existe en ciel.
Moi qui ne suis ni une funambule et qui souffre atrocement du vertige, je n'avais qu'une issue en me plongeant dans ce livre : c'était d'avoir le tournis. J'ai eu beau avoir le ricanement bête et le grincement facile à l'évocation d'amours salopées, de murs bleus et de k-way nommé désir, de lire le blog de Carmina Burinée et d'en tirer un sadisme épouvantable ( ... ), je pense toutefois que rien n'aura plus d'impact que la lecture du rat de Laura et que son sujet du désir d'enfant aura raison de moi ! Entre les barquettes Lu et Axel Bauer, non merci ... j'ai le coeur au bord des lèvres. Quelle histoire ! Mazette, ça vous chamboule plus que de raison !!!
La Kiki a l'esprit retors et jouissif à vous tirer les vers du nez, non ce n'est pas ça ! en fait, elle est simplement heureuse de vous attirer jusqu'à elle et de vous faire mariner dans son jus. C'est un succès pour elle, un bonheur inavouable ... mais pourtant un crime reconnu ! ;o)
« Vous me lisez, je vous dépouille, ouille, couinez pas, ce ne sont que quelques instants, vous-même faites ça tout le temps avec les autres, allez t'as bien cinq minutes ! Non ? Oui, c'est vrai, le principe est terroriste et vous, mes victimes, innocentes. Allons donc, on est tous des bouffeurs de temps, du berceau au déambulateur. Des voraces. Mais y'en a des plus rapaces. Et des plus ingrats. Je prends la monnaie de ma pièce, c'est tout. Mon piège fonctionne à merveille même si y'a des trucs que je ne peux pas trop maîtriser dans cette technique à la pointe du crayon... Je sais quand j'amorce mon engin de guerre, une petite histoire avec de bons sentiments leurres pour vous appâter, Viva Za-pâte à papier, c'est ma tactique. Par contre, j'ignore quand vous allez mettre le pied sur la mine et vous perdre dans mes pirou-lettres de graphite. Ça peut durer très longtemps, c'est de l'éditeur ensuite que dépendent lesdites heures qui s'écouleront entre le moment où j'aurais pleuré ces lignes et celui où je viendrai éponger le temps que vous passerez à les lire pour ma petite cagnotte...De l'éditeur qui a un coup de coeur et vous met une couverture toute belle toute chaude sur le dos pour aller affronter ce monde glacial dans lequel on se retrouve catapulté, marché du livre (...). On est nombreux sur les rangs des étagères à vouloir sortir du néant et à concourir pour votre temps, votre argent, ce qui, paraît-il, revient au même. Bref, mettons que j'arrive enfin à vous, mon livre entre vos mains, vous ouvrez, vous lisez, j'encaisse ! Cash à la lecture et parfois même un petit paiement différé pour les pensées que vous accorderez à mon histoire, plus tard, si elle était bien ficelée... Ne soyez pas trop triste, vous n'avez pas tout perdu puisque, en échange, je vous file un bonus, la recette de ma grand-mère. Elle aussi prenait le temps. De s'occuper des autres. Et ça, vous verrez, ce n'est pas de la tarte... »
Existe en ciel, par Christine Spadaccini - Editions MiC_MaC - 170 pages. 16,50 €
Dans ma grande mansuétude, j'envoie ce livre à la première personne qui le demande ! ! :))
06 novembre 2007
Court, noir, sans sucre - Emmanuelle Urien
Ce n'était pas une surprise pour moi, lire Emmanuelle Urien après avoir déjà découvert son récent livre "La collecte des monstres" était une continuité depuis ma grande satisfaction de son univers noir, cynique et tout de même délicieux (pour ne pas dire, jouissif) !
Sa signature est de parvenir à lâcher le coup de guillotine en fin de nouvelle, même si généralement la chute est sans surprise et attendue. Cela reste étonnament scotchant, époustouflant et cela vous tire des hoquets d'angoisse et d'horreur. Bah oui ! la demoiselle ne fait pas la fine bouche, elle vous triture votre conscience et votre âme en paix sans vergogne. Avec ses petites histoires qui ne font de mal à personne, en toute apparence, l'auteur parvient insidieusement à créer le doute, à révéler la laideur mais sans jamais soulever des bouffées d'aversion.
C'est vicieux, distillé en 13 nouvelles plutôt courtes. C'est tranchant, indécrottablement noir et vraiment sans sucre ! Le petit goût d'amertume qui se glisse hors des lignes de ce livre est imperceptible, piquant mais indolore ! Serait-ce alors de l'insensibilité, du sadisme et l'attirance vers l'innommable ? Oh non, c'est juste la reconnaissance d'un talent hors pair, d'une griffe nette et assassine. C'est un mélange d'humour grinçant, de cynisme et de cruauté bien placée. Cela peut déranger, mais ce serait bien dommage de se passer de cette touche qui ne fait pas dans la dentelle !
Commencez donc par ce livre, "Court, noir, sans sucre", avant de vous jeter sur "La collecte des monstres" (qui reste, pour moi, meilleur et plus vif que celui-ci !). C'est dire le potentiel de la jeune demoiselle ! ... A suivre.
L'être minuscule, 118 pages. 11 €
Prix de la Nouvelle du Scribe
Place aux Nouvelles - Lauzerte 2006
Ceci est un livre-voyageur ... Pour vous inscrire, sonnez la cloche chez Fashion Victim !
D'autres lectures (Flo, Jo Ann, Cathulu)
Le lien de Fashion : http://happyfew.hautetfort.com/archive/2007/10/07/contes-cruels.html
03 juillet 2007
Zoo - Marie Darrieussecq
"Zoo" est un recueil de nouvelles publié courant 2006, mais les 15 textes de son sommaire ne sont guère des épreuves originales car ils ont tous déjà été publiés dans des magazines ou des collections. Inutile de penser que Marie Darrieussecq va au casse-pipe, tout au contraire ! Le style de la nouvelle est un genre qui lui convient parfaitement car c'est véritablement dans la forme courte que son univers alambiqué prend un sens tout à fait cohérent !
Bien entendu, on aborde dans ces histoires le thème du fantastique, des fantômes, du clônage aussi ; et pourtant ce n'est jamais rébarbatif. J'avoue même que certaines nouvelles m'ont scotchée, comme "My mother told me monsters do not exist" et "La randonneuse". Si lire du Edgar Allan Poe vous file quelques frissons, vous pouvez donc sans attendre vous précipiter sur ces deux titres !
Naturellement, il y a deux, trois nouvelles absconses. Marie Darrieussecq ne serait pas ce qu'elle est si on échappait à ses sempiternelles turpitudes sur les sciences inexactes, les théories fumeuses et les délires quasi incompréhensibles. Bref, il faut bien en passer par là, peut-être est-ce aussi la signature d'une carrière débutante, certains textes ont été écrits vingt ans auparavant, bien avant son premier roman "Truismes", et ont servi à la genèse de celui-ci.
Autre chose qu'on ignore sur cet auteur, c'est qu'elle est plutôt drôle et très originale. Dans "Le voisin" elle raconte l'histoire du voisin de John Lennon qui vit cette cohabitation comme un enfer, à tel point qu'il prie pour qu'un malheur survienne et que son quartier retrouve sa tranquillité. A plusieurs reprises, également, M. Darrieussecq explore le sentier de l'érotisme, affiche son féminisme et étale un discours honnête sur la sexualité des femmes et des genres (cf. Célibataire et Simulatrix, par exemple). J'ai également éprouvé beaucoup d'attachement pour l'histoire de "Plage" et "Noël parmi nous" qui offre une chute particulièrement troublante. Et le dernier texte "Encore là" a été publié dans "Naissances", un livre que j'ai déjà recommandé. Ce sont 8 femmes écrivains qui prennent leur plume pour narrer l'expérience bouleversante de la maternité.
Pas de bouleversement dans "Zoo", mais un bon moment sympa à partager. Avec des découvertes très intéressantes, aussi. Le fait que ces nouvelles soient étalées sur les années révèle également une qualité inégale mais confirme la bonne santé de l'écriture de la dame Darrieussecq !
POL - 250 pages.
29 juin 2007
La petite fille brune (et autres nouvelles du Sud) - Elizabeth Spencer
C'est suite à la récente découverte de Kaye Gibbons, grande voix de la littérature américaine, que j'ai choisi de lire ce recueil d'Elizabeth Spencer. A son tour, elle est présentée comme s'inscrivant dans la grande tradition de la littérature du Sud, entre Faulkner et Flannery O'Connor, bien qu'elle ne bénéficie pas de la même notoriété. Avec ce recueil de nouvelles, il est donc permis de mieux apprécier l'univers de cette dame âgée de 80 ans, qui nous présente une société du Sud des USA du temps où ses histoires furent écrites, dans les années 60, il me semble.
Ce sont donc six nouvelles qui sont au sommaire, des courtes et des plus longues, comme "Ship Island" ou "L'entreprise". Le point commun entre ces deux nouvelles est cette impression de décrire un milieu, celui de la bonne société, qui est un cercle fermé et sûr de ses goûts, mais où on introduit un petit grain de poussière pour enrayer la machine. Dans "Ship Island", c'est la liaison d'un beau parti avec une jeune fille de condition inférieure, et dans la deuxième on y croise un groupe d'amis qui "respire à l'unisson" et qui a les mêmes réactions, les mêmes idées, etc. Du moins, c'est ce qu'ils pensent, car l'association de Nell Townshend avec un employé noir va fissurer de toutes parts cette belle façade. La question raciale est le principal thème de cette histoire, qui est foncièrement la plus réussie du recueil.
J'ai beaucoup aimé l'ensemble, de toute façon. Essentiellement parce que le style d'Elizabeth Spencer est très élégant, très gracieux et laisse à penser à du Edith Wharton ou du Henry James. L'auteur prend aussi beaucoup d'inspiration dans la prise de conscience qui guide les personnages, il y a finalement une action lente et beaucoup de mystères derrière les faits. "Ship Island" est un bon exemple, "La petite fille brune" également. La petite Maybeth se persuade de croire que l'employé de ses parents, un certain Jim Williams, a une fille de son âge qui souhaite devenir son amie. Toutefois elle a honte de sa pauvreté. Maybeth donne alors de l'argent à Jim pour lui payer une belle robe jaune, tout en n'ignorant pas que Jim a la réputation d'être un ivrogne invétéré. Jusqu'au bout, tout comme Maybeth, le lecteur se demande qui dit vrai, qui dit faux...
Le gros souci de cette lecture reste donc cette immense frustration qui frappe le lecteur. Parfois cela manque de clarté, parfois le ton mystique pénalise l'enthousiasme et parfois c'est un peu trop court (cf. Une éducation chrétienne, où la fillette découvre un monde nouveau, interdit par les parents, mais ouvert grâce au grand-père qui s'en moque !). Toutefois je ne regrette pas du tout cette découverte ! Je pense me diriger davantage vers un roman la prochaine fois, pour mieux apprécier cette plume qui s'exprime franchement dans la longueur. On parle d'humour et de lucidité, à propos des héroïnes, mais cela convient également aux histoires. Un livre plus attachant qu'on ne le pense !
242 pages - Publié au Quai Voltaire en 2003 - Disponible en format poche chez Folio depuis Avril 2006.
08 mai 2007
Des créatures obstinées - Aimee Bender
Je ne vais pas vous mentir mais les 15 nouvelles d'Aimee Bender sont étranges, tordues, elles flirtent avec le bizarre, l'irrationnel, le fantastique et la folie. Oui, c'est presque absurde (un individu va acheter un petit homme dans une animalerie, ou un couple à tête de citrouille a un enfant avec une tête de fer à repasser, et une femme ouvre chaque matin sa porte à 7 pommes de terre fidèles au rendez-vous et qui grandissent avec des ongles, des pieds, des paupières, etc...).
"Des créatures obstinées" sont décrites comme baroques, sexy et inquiétants, des contes cruels et fantaisistes.
Ah je me doute que vous n'êtes guère convaincus par un sujet un peu tiré par les cheveux. Alors l'argument imparable est cette plume légère et sibylline qui donne le sentiment de glisser et qu'on lit sans peine, avec délectation, et trop vite presque !
Bien entendu, on sort très souvent des chemins de l'ordinaire, mais cela fait partie de l'humour, c'est le signe d'un acte de courage même et cela nous renvoie à un sentiment humiliant sur notre société insolite. L'extravagance d'Aimee Bender parvient aussi à être "raisonnable", comme pour cette jeune femme invitée à une fête où elle décide d'embrasser trois hommes : un brun, un roux et un blond. Elle finira dans un placard sous une pile de manteaux, un peu plus éperdue mais chichement émouvante.
Non mais, je crois que c'est cette singularité qui est fascinante, servie par une excellente plume, traduite par Agnès Desarthe. Alors pour un dépaysement assuré, plongez votre nez dans ce livre ! Cela s'appellerait même de l'audace !
Editions de L'Olivier, 188 pages (mars 2007)
07 mai 2007
Le cheval impossible - Saki
"Le cheval impossible" est un fort appétissant plat principal qui regroupe 39 textes parmi les nouvelles écrites par le prolixe Saki, encore un digne représentant de cet humour anglais qu'on ne présente plus ! Comme bon nombre de ses pairs, Saki avait le sens de la formule, propre, lisse et élégant, et savait déployer un humour jubilatoire et mordant.
Parmi ces textes où la pédanterie se dispute à la dérision, Saki présente deux personnages imparables : Reginald (qu'on suit dans 14 péripéties), cruel dandy héros qui pourfend par le sarcasme la société mondaine édouardienne, pétrifiée dans les conventions, à laquelle il appartient pourtant de toutes ses fibres, et son jumeau Clovis, jeune homme de la bonne société britannique, oisif, insouciant, portant sur tout ce qui l'entoure un regard subtilement cynique. (présentation de l'éditeur)
Beaucoup de cynisme, certes, accompagné d'un humour ravageur, bref Saki offre à vos heures de blues un bien bel échappatoire et une porte ouverte aux éclats de rire !
De quoi avoir des envies : - Vous avez bien dit que c'était votre mère et vous qui nous offraient ce cadeau ? demandèrent presque à l'unission Mr et Mrs Pigeoncote.
Le Voleur était orphelin depuis de nombreuses années.
- Oui, ma mère est au Caire actuellement et elle m'a écrit à Dresde d'essayer de vous trouver un objet à la fois joli et original, comme de l'argenterie ancienne, et j'avais choisi une jatte d'argent.
Le couple Pigeoncote était devenu d'une pâleur mortelle. Le nom de Dresde avait brusquement jeté une lumière nouvelle sur la situation. C'était donc Wilfrid l'Attaché, un jeune homme supérieurement doué qui ne fréquentait guère leur propre milieu et qu'ils avaient reçu sans le connaître, en lui prêtant les caractéristiques de Wilfrid le Voleur. Lady Ernestine Pigeoncote voyageait beaucoup ; ses relations étaient nettement hors de leur portée et de leurs ambitions ; son fils serait probablement un jour ambassadeur. Et ils avaient fouillé et pillé sa valise ! Le mari et la femme se regardèrent d'un air stupéfait et désespéré. (...)
* Mrs Pentherby s'entendait assez bien avec les hommes, sans être le type de femme qui ne s'épanouit que sous le regard masculin. Elle ne manquait pas non plus des qualités courantes qui font qu'une personne sait se rendre utile et agréable en tant que membre d'une communauté. Elle n'essayait pas de s'adjuger de petits avantages, ni d'échapper totalement à la participation équitable requise par la vie en société, pas plus qu'elle n'ennuyait les gens par son snobisme pour se faire valoir par des souvenirs personnels. Elle jouait au bridge avec une excellente efficacité et une correction parfaite. Mais dès qu'elle était en contact avec des personnes de son propre sexe, la flamme du combat commençait à brûler. Son talent pour exciter l'animosité tenait vraiment du génie.
L'objet de son intérêt pouvait être peu susceptible ou très sensible, irascible ou accomodant, Mrs Pentherby s'arrangeait pour obtenir le même résultat. Elle soulignait les points faibles, appuyant légèrement sur les endroits douloureux et éteignait toute manifestation d'enthousiasme. Dans les discussions, elle avait généralement raison ; et quand elle avait tort, elle s'arrangeait pour que son adversaire paraisse stupide et entêté. Elle faisait et disait des horreurs sur un ton banal et innocent ; et elle faisait et disait des choses banales et innocentes sur un ton horrible. Bref, les femmes rendirent un verdict unanime : elle était impossible. (...)
* - Voilà qui nous laisse le champ libre, dit Strudwarden, mais malheureusement j'ai le cerveau totalement vide dès qu'il s'agit d'un projet de meurtre. Cette petite bête est si monstrueusement passive... je ne peux pas prétendre qu'il a sauté dans la baignoire et qu'il s'est noyé, ni qu'il a engagé contre le gros dogue du boucher un combat inégal qui l'a transformé en viande hachée. Sous quelle forme la mort peut-elle se présenter à l'occupant perpétuel d'un panier ? Nous croirait-on si nous inventons un raid des suffragettes envahissant le boudoir de Lena ? Il faudrait faire beaucoup d'autres dégâts, ce qui serait très désagréable, et les domestiques trouveraient bizarre de n'avoir pas vu les envahisseuses.
- J'ai une idée, dit Elsie, achète une boîte avec un couvercle bien hermétique et perce un tout petit trou, juste assez grand pour laisser passer un tube de caoutchouc. Fourre Louis et la niche et le reste dans la boîte que tu fermes. Fixe l'autre extrémité du tube à l'arrivée du gaz. Le résultat est assuré. Tu pourras mettre la niche près de la fenêtre ouverte après, pour dissiper l'odeur du gaz. Tout ce que Lena trouvera quand elle rentrera, tard dans l'après-midi, sera un Louis paisiblement défunt.
- On a écrit des romans sur des femmes comme toi, dit Strudwarden, tu as l'âme d'une parfaite criminelle. Allons chercher une boîte. (...)
* - Un personnage important, et qu'il ne faut contredire sous aucun prétexte, a prétendu qu'il faut avoir réussi à trente ans, ou jamais.
- Bah, dit Reginald, avoir trente ans, n'est-ce pas déjà un échec ?
A voir : L'insupportable Bassington - Saki
Robert Laffont, Pavillons poche, 290 pages (Mai 2006)
03 avril 2007
Des filles de la côte Est - Courtney Eldridge
Voilà comment ça se passe : je rédige une première phrase, je lis ce que je viens d'écrire, et je l'efface aussitôt. Ensuite, je commence une histoire complètement différente et je rédige une autre première phrase. Puis la première phrase d'une autre histoire, et ainsi de suite. Toutefois, il m'arrive de ne pas effacer aussitôt après avoir écrit, il peut se passer une semaine, parfois plus, avant que cette phrase (ce paragraphe, cette page, ces vingt pages) ne commence à me déplaire. Au début, en général, j'ai l'impression que la phrase convient, je la trouve même bonne. Dans ces moments-là, comme je suis contente de ma phrase, je la lis et la relis en continuant à travailler sur l'histoire, j'avance, je progresse. Puis, à l'occasion, ce que je viens d'écrire me satisfait, je deviens enthousiaste, joyeuse, la vie est merveilleuse. Hélas, ça ne dure jamais...
J'ai été un peu déçue par ce 2ème livre de Courtney Eldridge, dont j'avais beaucoup apprécié le précédent "Record à battre". Cela pêche à cause d'un quelque chose non identifiable. Peut-être ce sentiment de lire des confessions diffuses, moins centrées, qui se délitent au fil des pages qu'on tourne, en réprimant un petit soupir ... J'ai lu le 1er texte en souriant, le 2ème un peu moins, le 3ème en fronçant les sourcils, etc... Pourtant il y a une vraie écriture chez cet auteur, un style qui rappelle les filles de Sex and the City, avec New-York en fond de course, du babillage interminable, et des névroses ... conséquentes ! Phébus - 235 pages
MON AVIS SUR RECORD A BATTRE : Ancienne championne de baisathlon, Christine est désormais mariée à Joel, un beau garçon du genre sportif. Lors de leur premier rendez-vous, au bowling, elle lui avoue tout de son passé, mais sans entrer dans les détails. Joel semble conciliant, lui est davantage passionné par les rencontres de bowling ou de base-ball. Mais au fil du temps et de leur vie à deux, ce passé refait surface, surtout lorsque Christine apprend qu'elle ne détient plus le record. Joel, frustré par une vie sexuelle de plus en plus transparente, se pose des questions sur sa jeune épouse et ses prestations antérieures; Christine préfère se taire mais souffre également de ne pouvoir communiquer avec son mari. A partir d'un sujet des plus légers, Courtney Eldridge finalement creuse la couche superficielle pour révéler les failles d'un bonheur fragile, autour d'une héroïne sympathique, fraîche et rigolote. Le début est volage, bon-enfant, quand Christine croise dans la rue un ancien amant dont elle ne se rappelle plus le prénom. Découle son histoire, son premier rendez-vous avec Joel, leurs passions communes pour le bowling, le base-ball, puis les prouesses "sportives" de la jeune femme. C'est au fil de la lecture qu'on découvre un ton plus recherché, moins futile, les blessures secrètes de Christine. C'est franchement une très agréable lecture, un petit livre détonnant et dynamique, idéal pour les vacances, beaucoup de fraîcheur, de tonus et une héroïne attachante et charismatique ! (Cf. L'avis moins enthousiaste de Laure )







