13/03/07

Des nouvelles qui font du bien !

sainte_ritaVoici un petit livre tout à fait appréciable, à lire en deux coups de cuillère à pot, miam ! Pratique, efficace, divertissant. Il est composé d'une galerie de portraits percutants et plutôt originaux, depuis Josiane, 47 ans, éternelle célibataire et qui commence à s'en mordre les doigts, pitié Sainte Rita, faites quelque chose pour elle !... On passe ensuite à Monsieur Bernard, commerçant prospère d'une boutique d'Un peu de tout, mais qui serre les cordons de sa bourse en attendant de bâtir la maison de ses rêves, avec dix chambres et trois tourelles, attentif au moindre détail, un peu trop vigilant, prenez garde Monsieur Bernard, ça peut sentir le gaz !... On n'oublie pas le portrait d'un couple au bout de "Dix ans de mariage", un coup qui bâille mais s'éparpille dans leurs soirées mondaines, le type qui se croit tout permis et sa douce qui n'en loupe pas une... Aïe ! Un peu de tendresse avec les deux histoires "Le chat" et "L'enclave" : dans la dernière, une vieille femme se réconforte de rester bien au chaud chez elle, bien loin de toutes "ces vies gâchées, ces horreurs, tout ce qui manque et va de pair avec la modernité" ! Portrait très réaliste !
En quelques 110 pages, on apprécie avec douceur ces tableaux qui ne manquent jamais de mordant, ni d'humour et encore moins d'amitié et d'amour. La causticité de Claire Wolniewicz est chic, parfois il aurait été même intéressant de pousser davantage dans leurs retranchements les personnages de ces petites histoires. Mais bon, c'est déjà très bien et surtout cela offre un bon petit moment de lecture. Très léger, tout ça ! C'est bien.

Pocket - 110 pages

scalpelsLa honte, c'est un coup de scalpel, une plaie qui s'ouvre, le sang qui monte au visage, brûle le front et les joues. La respiration et le cœur s'affolent. Une lourdeur insupportable, un recroquevillé général de soi et, comme une pieuvre qui vous fondrait dessus, une solitude atroce. Le temps s'arrête et nous sommes nus devant l'univers qui ricane. Qui n'a pas connu ça ?
Ce n'est pas moi qui le dis, c'est l'auteur. Charles Gancel nous renouvelle le miracle du recueil de nouvelles en offrant à travers 10 exemples des situations totalement désopilantes.
Personnellement, je crois que l'histoire "Chouquette" qui ouvre ce recueil est la plus percutante et à pleurer de rire un peu jaune. Chouquette est une tortue minuscule qui a été offerte à une jeune fille pour son anniversaire, un petit repas est donné qui réunit la famille et le petit ami de la demoiselle, or c'est le gueuleton qui vire en joutes oratoires sur fond de convictions politiques et sociales... la tournure de la journée vaut son pesant d'or !
Les autres histoires, étrangement, n'ont plus le même poids. Il y a bien quelques-unes sympathiques et poilantes (God ou Le script par exemple) mais aussi surprenant que celui puisse paraître, les situations souvent racontées dans ces nouvelles ont un peu goût à vous glacer le sang (l'histoire du type qui perd la boule et envoie son poing dans la figure de sa femme, l'oncle incestueux, la bêtise insupportable de l'arrogant, ou le jeune lad et son cheval qui meurt dans sa m**de...).
J'ai un peu trouvé qu'on s'échappait du domaine du drôle pour mettre en situations des scènes où la honte est pire qu'une gêne, elle vous sidère, vous force à chercher un terrier, ou vous semble si pathétique qu'on hésite à en rire.
Dans son 1er recueil (Les Oeufs), Charles Gancel avait été époustouflant et pince-sans-rire. Cette fois-ci, il nous offre un nouveau panel de circonstances cocasses et dérangeantes, à travers lesquelles le comique n'est plus de mise. Avec son titre "Scalpels", il annonce clairement son intention d'être tranchant et radical. Tantôt, ça fonctionne à merveille, tantôt on grince des dents... mais c'est vrai qu'on oublierait presque c'est tout ça, la honte, aussi. Du rire, du malaise, de la déconvenue, du repentir... Buchet Chastel, 180 pages.

oeufsMON AVIS SUR LES OEUFS : Ce recueil, particulièrement corrosif et jubilatoire, nous entraîne dans l'univers de l'entreprise avec sa hiérarchie, son pouvoir, ses ambitions et ses coups bas. Tour à tour, les nouvelles sont surprenantes : comparer les hommes d'affaires à des étalons en rut, portraiturer une jeune employée de banque qui préfère démissionner de peur de se dépraver dans d'obscurs rendez-vous du vendredi soir dans le cagibi de l'imprimante, ou suivre un président harcelé par un mystérieux corbeau poète... Autant d'histoires cocasses, comiques et cruellement jouissives.
Le regard de l'auteur n'épargne personne. Sa fonction de dirigeant d'un cabinet de travail spécialisé dans l'intégration culturelle des grandes entreprises internationales expliquerait son acuité à dépeindre le monde de l'entreprise avec autant de détachement. C'est gentiment moqueur et pervers.
Revisitez le monde du pouvoir, du métier, des entreprises à travers le regard de Charles Gancel, votre vision en sera métamorphosée. Agréablement surprenant, bien écrit, "Les oeufs" rassemble des nouvelles percutantes. A lire.

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22/02/07

J'aide les taupes à traverser - Jean Louis Ughetto

j_aide_les_taupes_a_traverserJe ne me souviens plus pourquoi j'ai voulu lire ce livre, même si je reconnais au titre une accroche porteuse et qui invite à ouvrir cette galette brune sur le champ... Que peut cacher "J'aide les taupes à traverser" ? Des séquelles, pourquoi pas des nouvelles ?
J'aime beaucoup la définition de l'auteur : "Pour moi, la nouvelle est un genre littéraire à part entière pas un marchepied permettant d'accéder au roman. Le fait d'écrire des textes courts est un choix, la concision me paraît une vertu, d'ailleurs je ne sais pas faire long même pour une dédicace." Cela permet de rendre quelques lettres de noblesse à ce genre trop souvent boudé et à qui on reproche une légitime frustration !

Il y a donc 12 textes qui "traitent de l'adolescence ou de la maturité, des inventions du désir et ses multiples dérapages. Des personnages passent, hésitent, désorientés par la rudesse des rencontres et leur propre incapacité à décoder le regard d'autrui. Entre plaisir de la causticité et art de la concision, on retrouve les acteurs - sceptiques et crédules, cyniques et sentimentaux - de ces mini-drames, à jamais ancrés dans leurs contradictions." (4ème de couverture)

Il y a un petit goût fumeux derrière ces séquelles, une tendance à plonger dans le borderline, à filer un petit goût de bile au fond du palais. J'avoue, j'ai eu des doutes. J'ai aimé le style tonique, l'imagination fébrile et les coups de théâtre percutants, mais d'un autre côté quelques passages me donnaient la nausée... Un peu suspect, tout ça. Mais bon, c'est aussi une griffe qui fait son effet donc ce n'est pas mauvais dans le fond. Et ça promet même de susciter la curiosité !

La chambre d'échos

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12/02/07

Cet imperceptible mouvement ~ Aude

Beaucoup de poésie dans ce recueil de 13 nouvelles, beaucoup de petites choses presque anodines et qui vont à l'essentiel : droit au coeur du lecteur ! Aude est une plume épatante ! Elle manie les mots avec grâce, amour et facilité. La séduction est immédiate ! Même si l'auteur décide d'aborder des thèmes délicats comme l'enfermement dans une prison ou un camp de concentration, une maison de santé ou un sanatorium, les sentiments d'amour ou la mort, il y a une sensualité omniprésente !

Un homme se trouble de "l'odeur fraîche des savons, poudres et parfums" d'une femme, un autre perd tous ses moyens de grand photographe face au regard mystérieux et l'aura envirant d'une jeune adolescente, un autre entre carrément dans la passion !... Ici point de grivoiserie ni de vulgarité. Les choses, les émotions sont très palpables. Comme cette femme, en plein acte sexuel, ce qu'elle ressent, "point de quatuor à cordes pour masquer le vide ni de paravents chinois derrière lesquels se dissimuler".

Le style d'Aude est époustouflant ! Dès la première page, on se sent prise au piège ! Moi qui souhaitais connaître cette auteur depuis quelques temps, je suis comblée, complètement sous le charme. Entre ce livre et moi, l'osmose fut sacrée ! Je regrette juste de n'avoir pas pris davantage de temps pour le savourer, tant le livre est trop court et se lit trop vite : le drame de l'obsession ! Et pourtant, j'avais souhaité faire mien cet extrait : "Les phrases lues tournent en moi des jours entiers, cherchant une tanière chaude où s'installer pour y faire des petits. Ce livre m'ensemence. Je ne le dévorerai pas, sans rien en garder, comme je l'ai fait de tant d'autres, autrefois."

lu en février 2006

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25/01/07

Les murs et autres histoires (d'amour) - Vaikom Muhammad Basheer

les_mursCathe et ses lectures préparent actuellement un dossier sur la littérature indienne, en l'honneur du salon du livre à Paris dont le pays vedette et invité n'est autre que ... l'Inde ! Avec ce livre, j'apporte donc ma petite pierre à son édifice.

Ce qui est fascinant dans l'univers de Basheer, c'est qu'on y entre tout de suite, avec une familiarité et un enthousiasme qu'on a tout de suite envie de faire partager. Composé de 5 courtes histoires, ce recueil de Basheer décline avec humour et causticité les clivages entre l'homme et la femme, la supercherie de l'un contre le bon esprit de l'autre, l'emprisonnement, la rencontre d'un parfum fleuri typiquement féminin, l'effroi glacial et même une petite bulle de fantastique ! L'auteur est doué pour créer son atmosphère : au coeur d'une prison, entre quatre murs, au pied de l'enceinte qui sépare le pénitencier des femmes, l'homme fait la rencontre d'une femme autour d'un pied de roses. C'est la 1ère des histoires qui ouvre ce recueil, le ton est donné : de la magie, de la poésie, du doute et de la perplexité, beaucoup de fantaisie et une pointe d'ironie. Voilà qui régale le lecteur !

On pourrait presque croire à des petits contes philosophiques, chacune des nouvelles ne manque pas de verve pour pointer le doigt sur le souci du groupe social, sur la dot féminine et le chagrin d'une femme privée de mariage. Il est moqueur, mais gentil et particulièrement charmeur, son regard sur les femmes dépasse l'image de la damoiselle qui se poudre le visage et court les boutiques avec un "flap-flap" sur l'épaule. D'ailleurs, celles-ci ne manquent jamais de réparties, elles ne sont pas de celles dont "la tête ne contient que des rayons de lune" (à voir dans les textes de L'anneau d'or & La lettre d'amour). Privilégiant beaucoup la séduction et la romance cajoleuse, faite d'humour parfois involontaire et facétieux, Basheer n'hésite pas à dénoncer (lui-même a tâté de la prison dans sa lutte pour l'indépendance de l'Inde), rapporte ses contes hérités au cours de ses longs et innombrables voyages, et boucle ce livre sur une touche surréaliste, "un des événements extraordinaires" qui lui sont arrivés. Quel autre nom donné à cette étrange "lumière bleue", une très belle histoire de fantôme et d'amour (toujours !). Le pouvoir de l'Inde a agi, j'ai été charmée. D'autres font danser les serpents, par la seule musique d'une prose simple et naturelle. A découvrir !

Zulma

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16/01/07

Hit-Parade - Arnaud Guillon

hit_paradeLa vie est ainsi faite qu'on garde toujours en mémoire des petits et grands instants parce que, par exemple, une chanson vous rappelle ce moment sacré, fouillant dans vos entrailles, pour votre mettre au pied du mur des souvenirs.

Arnaud Guillon est le jeune écrivain devenu "expert" en la matière, depuis ses premiers romans (Ecume Palace, 15 Août, Près du corps), il cultive la nostalgie qu'inspire toute réminiscence. Avec Hit-Parade, il s'inscrit pour la première fois à l'exercice laborieux de la nouvelle. Mais quand on sait qu'il était habitué aux petites histoires sensibles et délicates, on se doute que sa copie ne peut qu'être encourageante et remplie de ce charme suranné, autant d'effets de style qui sont désormais SON style.

Dans les 6 nouvelles, les personnages ressentent le flot des souvenirs leur tomber sur les épaules, car ils se trouvent soudainement plongés en arrière, dans un appartement fréquenté durant leur adolescence, à jamais associée aux notes de Jean Ferrat, ou un couple au bord de la rupture peut dédier à Françoise Hardy d'avoir été la coordinatrice secrète du début et de la fin de leur histoire. Il y a finalement dans "Les plus jolis pieds du monde" un hommage aux Beatles à travers les pensées rêveuses du narrateur, absorbé par son "Abbey Road" et la célèbre photo d'un 8 août 1969. Les autres nouvelles portent des tributs plus discrets, ou teintés d'humour léger, comme dans "Milano Centrale" où "life on Mars?" est "à jamais associé à l'un des épisodes les plus absurdes de ma vie".

Ainsi va la plume d'Arnaud Guillon, toujours au plus près de la nostalgie, des émotions léchées, du temps passé et des trémolos dans la gorge, c'est un peu trop mélo dans un texte en particulier ("Le chagrin d'une vie"), mais c'est dans l'ensemble d'une grande maîtrise dans l'élégance, dans le toujours trop-peu, jamais-assez. Le texte qui commence ce livre, "Blanc comme l'oubli", est tellement bouleversant qu'on aimerait un roman complet rien qu'avec cette idée !

Plon

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15/01/07

On n'empêche pas un petit coeur d'aimer - Claire Castillon

on_n_empeche_pas_un_petit_coeurDeuxième exercice de style pour Claire Castillon, après son 1er recueil de nouvelles particulièrement jubilatoire ("Insecte"), "On n'empêche pas un petit coeur d'aimer" est un livre plutôt attendu et qui finalement s'annonce un peu décevant, car beaucoup moins bien que "Insecte". C'est clair et c'est juste un peu dommage.

Dans ce 2ème livre, donc, il est plus question de couples et des gens qui s'aiment, mais aimer est un mot tellement grandiloquent, qui implique une exigence envahissante et ambitieuse, on le sent instinctivement. Les personnages de Claire Castillon reflètent la fragilité, la démence, l'hystérie et la mélancolie des sentiments.

Quelques nouvelles sont franchement réjouissantes, à la fois drôles, mordantes et caustiques, elles reprennent le style de Claire Castillon qui est une invitation à la folie douce. Des êtres fêlés et désabusés se croisent, des dialogues surréalistes pleuvent, c'est ainsi dans quelques nouvelles où on adore le mélange d'humour amer et de provocation gentille. C'est donc dommage que l'exploit connu avec "Insecte" ne se soit pas reproduit. On aime bien celui-ci, car c'est indéniablement une écriture particulière, un style incomparable et un univers déjanté, mais on n'aime pas jusqu'à la folie. C'est tout.

Fayard

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11/01/07

Comme tous les après-midi - Zoyâ Pirzâd

comme_tous_les_apres_midiElles sont jolies, ces femmes sur le rebord de leur fenêtre. Elles guettent les bruits de la rue, les cris des jeunes qui tapent dans le ballon, elles épient leurs voisines qui commettent les mêmes gestes répétitifs du quotidien, elles sont là, à humer le printemps, à s'extasier sur l'arbre en fleurs et elles ont le sourire aux lèvres...

Ce sont de jolies femmes qui vivent une existence ordinaire, auprès d'un mari, de leurs enfants, d'une mère ou d'une belle-fille qui peint quelques toiles excentriques en fumant comme un pompier. Elles frisent parfois la démence ou l'hystérie, sont sujettes à des actes impulsifs, comme acheter des bas et rencontrer un individu qu'on cache dans un cagibi.

Mais il n'y a pas que des femmes dans les histoires de Zoyâ Pirzâd, même si elles sont en majorité. Il y a des hommes assis sur un banc, à l'imagination fébrile et débridée, des hommes qui gagnent leur salaire et s'approchent de leur retraite dorée, des hommes qui confient leur paye à une épouse économe et fière de l'être, des hommes qui boudent le riz à la tomate. Et puis, au coeur de ces portraits familiers, il y a cette histoire d'un mug déniché dans une boutique des années 20 ou le mystère des fleurs brodées sur un couvre-lit, des pépites... et du saugrenu avec l'invasion imminente des sauterelles, à découvrir !

Zoyâ Pirzâd est iranienne et son langage respire un parfum d'ailleurs très délicat, à la fois poétique et qui fait tourner la tête et les sens. Ce qu'elle dresse dans ses petits textes de quelques pages fait écho à son style simple et imagé, "Zoyâ Pirzâd épingle comme un papillon rare les expressions sensibles de la fuite du temps, perçant d'un seul regard doux et précis la fine pellicule couvrant la surface des choses". C'est magnifique ! Il faut respirer cette odeur des pétunias, ce thé qui fume dans la cuisine d'une femme tantôt épuisée par son travail, éreintée par l'habitude du quotidien, ou effleurer le regard complice de cette épouse qui voulait sa paire de bas sans plus attendre, goûter ces raisins et ce riz pilaf aux lentilles... Un petit livre léger, tout rose, au charme ravageur !

Zulma

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07/01/07

La tranchée d'Arenberg et autres voluptés sportives - Philippe Delerm

tranchee_d_arenbergJusqu'à présent, il ne m'était jamais venu à l'esprit que le sport pouvait être considérée comme une discipline "voluptueuse", ainsi semble le suggérer ce cher Philippe Delerm qui livre en cru 2007 un nouveau recueil de petits textes, dont lui seul a le savoir, l'art et la manière.

"La tranchée d'Arenberg et autres voluptés sportives" est la nouvelle signature de l'écrivain qui dédie à sa passion un hommage à vous rendre béat d'admiration, non mais c'est impensable d'avoir cette culture du Sport en général et de savoir si parfaitement la travailler et la mettre en avant, la rendre si limpide et pleine de grâce. Moi qui pensais ne trouver aucune élégance dans une paire de baskets, un justaucorps ou un simple survêtement, je remballe sur le champ mes mauvaises pensées.

Oui, c'est aussi vrai que je suis une grande lectrice fidèle des écrits de Philippe Delerm, que chacune de ses nouvelles productions rencontre entre mes mains et à mes yeux une clémence dont on peut douter de l'objectivité... Soit !

N'empêche que c'est juste quand j'affirme qu'il y a dans ce livre une finesse remarquable, que ce n'est pas simplement un aveuglement bête et inepte d'une amoureuse passionnée. Pour preuve de mon honnêteté, je reconnais que parmi les 49 textes il se trouve quelques-uns dont l'intérêt n'est pas folichon, mais dans l'ensemble c'est excusable, cela se noie dans la masse, et puis c'est digeste à encaisser, étant donné que chaque texte fait une ou deux pages, en 110 pages de livre ... le tour de piste peut s'accomplir en deux vitesses : un sprint, par gourmandise, ou une course de fond, pour savourer. Au choix !

Ce qu'il y a dans ce livre, c'est cette immersion totale dans les émotions de l'auteur, ou le goût de la nostalgie, l'impression vivace de vivre des moments forts, à jamais marqués dans l'anthologie du sport. Et c'est frappant comme la culture est grande, tous les domaines du sport sont évoqués, à de très rares exceptions (et encore, lesquelles ?!), jusqu'à des souvenirs plus personnels de l'auteur.

Au programme : la balle de match de Forget contre Sampras pour la Coupe Davis, les Reds de Liverpool avec Steven Gerrard, "You'll never walk alone", Séville 1982, Battiston couché et Platini bouleversé,

A la cinquante-sixième minute de la demi-finale Allemagne-France meurt la France de Poulidor, celle où le coeur bat plus fort pour celui qui perd en beauté. On n'ira jamais plus loin dans la tristesse que ce soir-là, alors...

les titres de l'Equipe, les coups de maître de Zidane,

Combien de joueurs laissent-ils ainsi une trace non seulement dans les mémoires, mais aussi dans les gestes ? Bien sûr, Pelé, Maradonna ou Platini ont eu leurs coups de génie, liés à des séquences de jeu qu'on rediffuse à l'envi. Mais pour Zidane, c'est différent. Il a laissé l'exploit, mais aussi un mode d'emploi, une possibilité de s'inspirer de lui pour essayer de reproduire. Son tutoiement avec la balle peut se détacher syllabe par syllabe, comme un manuel de lecture du cours préparatoire, quand on a renoncé à la méthode globale. Des coups de maître.

le coup de fouet pour Armstrong,

... celui-là n'aura pas été le premier à triompher par le dopage, mais il l'aura fait avec une froideur de despote, liée à une désagréable utilisation médiatique de son cancer pour faire vibrer la corde sensible.

le multiplex,

Tout ce cérémonial de voix apoplectiques, d'engouements pathétiques pour célébrer le presque prévisible, le tout à fait infime...

Vikash Dhorassoo l'éternel incompris,

... je l'imagine bien drapé dans un sari, au bord du Gange, silencieux, retiré, laissant couler le flot de l'incompréhension. Il est très beau mais différent, un peu à côté du monde du football.

le football de la mélancolie, la mort de Colette Besson,

L'incarnation d'une forme de pureté, une de ces personnalités auxquelles on se raccroche pour croire au sport, avec en mémoire l'intégrité d'une longue ligne droite à Mexico où Colette remontait toutes ses adversaires, sans dopage, sans fric en perspective, sans même une titularisation dans l'enseignement.

le match Lendl contre Chang, la fameuse tranchée d'Arenberg,

... une bouffée de belgitude où dormiraient des connotations germaniques. Le râpement dans le gosier a des arrière-goûts de bière, de no man's land guerrier. Les commentateurs n'ont pas besoin d'en rajouter : "Dans dix kilomètres, nous serons dans la tranchée d'Arenberg !"  Fini de rire.

Et l'on découvre ainsi avec Philippe Delerm que le sport, c'est beau et aussi tragique ! ...  Un monde à part, insoupçonné.

Le sport, c'était ce qu'on n'expliquerait pas en classe, et devenait du coup si désirable. Un monde pour moi seul. Des mythes à enfourcher, à amplifier au creux de soi. Des silhouettes en noir et blanc, des phrases. La gloire et la tristesse. Toute la vie devant pour aimer ça.

Panama

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14/12/06

Le saint cleptomane et la fille au vagin doré - Pablo Krantz

saint_cleptomaneAvec un titre à coucher dehors, Pablo Krantz réussit le tour de force d'imposer son "provocant" recueil de nouvelles avec malice. Point ne faut d'être racoleur, il faut également assurer les arrières. Là Pablo Krantz, jeune argentin d'une trentaine d'années vivant en France depuis 2002, a su retrousser ses manches, a écrit ses textes en français (chapeau !) et peut s'enorgueillir d'être culotté, drôle, original et bon écrivain ! Bah oui, ce jeune homme a du style, un humour bien mordant et ne s'embarrasse pas d'écriture pompeuse et de crocs-en-jambe déplacés pour qu'on le salue.

L'imagination, associée à une âme d'enfant, est certainement l'engrais le plus puissant que la science botanique puisse concevoir. (Là, c'est le site Evene qui le dit, et je suis de son avis !) Car dans la plupart des nouvelles, Pablo Krantz a mis en scène un jeune garçon ou un adolescent, bien souvent dans les rues de Buenos Aires, qui suit son bonhomme de chemin, nez au vent et les mains dans les poches, séduit et étourdi par quelques petites beautés (au puissant parfum de tentation), mais bien souvent trompé, éconduit ou abruti par ses fantasmes, et sans l'emprise d'hallucinogènes !

A noter aussi : les titres des nouvelles sont particulièrement poétiques et exagérés, genre "histoire d'amour sur fond de fourmis", "la chanson de la pluie argentée de poisson frit", "cycles migratoires" ou "mon père était un officier nazi". Dans cette dernière, l'ami d'un écrivain lui suggère de se créer une image sulfureuse pour créer la sensation, il n'hésite pas à nommer quelques grands noms pour argumenter sa position... Les nouvelles dans l'ensemble sont très courtes, à part deux ou trois exceptions. Le recueil aurait pu être "excellent", s'il n'avait fallu sacrifier à la sacro-sainte règle du recueil de nouvelles où la qualité n'est jamais indéfectible, et personnellement j'ai trouvé les derniers textes moins jubilatoires qu'au commencement. Mais ce n'est pas grave du tout, ça peut se mélanger et ça ne change en rien mon avis déclamatoire sur cette lecture ! "Car, enfin, je crois que vous êtes déjà en âge de savoir que, dans ce bas monde, tout est dans la manière, les faits importent peu."

Les petits matins

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04/12/06

Des nouvelles de dingues !

La nouvelle est un genre littéraire trop souvent décrié et sujet à un sentiment de frustration bien légitime... (sujet évoqué dans le sémillant Cuneipage). Pour ma part, je tenais à présenter deux jeunes noms de la scène française, deux gonzesses au caractère affirmé et talent assuré : Céline Robinet & Dorine Bertrand. Elles ont toutes deux publié fin 2004/début 2005 un recueil de nouvelles plutôt décoiffant, visez donc :

celine_robinetVous avez le droit d'être de mauvaise humeur (mais prévenez les autres !) : Céline Robinet n'a pas 30 ans, elle vit à Berlin et vient d'une petite ville du Nord de la France, près de Valenciennes. Une petite ville très calme, tranquille et silencieuse. A tel point que l'héroîne de la nouvelle en question (Vous brendez bien un bruit en désert?) est prête à faire un massacre pour préserver ce silence de mort ! Comme très souvent dans l'ensemble des nouvelles, la chute est fatale, inattendue, fracassante. Proche de la frayeur, du dégoût et de la nausée, oui, oui ! Céline Robinet ne met vraiment pas de gants, elle dit les choses droit devant, l'ambiance baigne avec délectation dans le graveleux, la scatologie, le trash, mais jamais platement. Sa grande force est, avant tout, d'avoir un humour - grinçant - et un penchant pour les bonnes blagues potaches ! D'où cette apparente facilité à conclure ses nouvelles de manière complètement désopilante ! (mais glauque).  *sourire*
Dans son recueil, on passe du tout au tout : souvent ses héroïnes sont déséquilibrées, avec la tête grosse comme un melon ou la tête en moins, elles aiment la viande au stade de finir cannibale, elles ressentent la folie de faire un bébé avec un maniaque de la propreté, elles ne sont pas copines avec les dames pipi, elles souffrent de coliques aigues, s'inscrivent à l'Ecole nationale d'écrivains, goûtent le lait maternel, vénèrent les petits vieux et la radinerie (dans Avide au pays des merveilles et Mesquin l'enchanteur!), mijotent des histoires coquines entre  le culiste et l'aimée trop peu (occuliste et emmétrope) etc  etc...
Audacieuse et déjantée, Céline Robinet explose un potentiel non négligeable mais assez dérangeant. A lire ce recueil, il est parfois recommandé d'avoir le coeur solide, de prendre beaucoup de recul et de cultiver un humour décalé et désopilant pour ce qui rime avec absurde et licencieux. Blurps.

dorine_bertrandLa preuve par neuf : Après avoir lu Céline Robinet, tout lecteur aura le sentiment de trouver Dorine Bertrand bien sage et raisonnable. Première impression... vite erronée ! Au programme : 9 situations saugrenues, 9 portraits d'hommes et de femmes ordinaires, frappés parfois par le vent de la folie, sinon du fantasme. Neuf occasions de ricaner, de grincer des dents et de compatir, d'enrager ou s'apitoyer. Honnêtement, ce livre a la pêche ! Même si toutes ne sont pas égales en qualité, elles sont particulièrement drôles.

Une femme s'interdit de faire l'amour plus d'une fois par semaine - et alors ?.. Une autre s'imagine que son mari la trompe, ou négocie avec son côté midinette pour fréquenter les hommes, ou souhaiterait s'ôter l'odorat pour chasser l'idée de la mort... ça paraît simple, banal mais en fait c'est très tonique et sarcastique. Dorine Bertrand, comme Céline Robinet, possède une verve proche de l'excentricité. Mais d'un autre côté ça parle de choses tellement "ordinaires" que finalement on s'y retrouve presque dans ces épinglages proches de la blague potache ou de la répartie ironique.

Tentez le coup, ça change ! Ces jeunes femmes ont la langue fourchue, la langue bien pendue, et surtout une imagination débridée.

vous_avez_le_droitpreuve_par_neuf

Au diable vauvert  -  Le dilettante

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