28/08/08

Petit déjeuner avec Mick Jagger - Nathalie Kuperman

Une adolescente de 13 ans, seule dans son appartement, prépare tous les matins le café et attend Mick Jagger. Ce qui relève du délire est en fait une manifestation d'un rêve de groupie, du moins c'est ce qu'on suppose au début. (Car après tout, le leader des Stones est-il oui ou non venu prendre le petit déjeuner ?) Ce fantasme colmate d'autres brèches, car Nathalie, la narratrice, est une adolescente traumatisée, angoissée et enfermée dans un cercle vicieux. Un soir après l'école, alors qu'elle n'avait que 8 ans, Nathalie a été victime d'une agression sexuelle.

C'est donc en gamine fragile qu'elle se pose. De plus, elle n'a aucune porte de secours, sa mère effectue de fréquents séjours en maison de repos pour dormir et son père a refait sa vie à Berlin. Seul Mick Jagger représente la vie et l'envie d'avenir.

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120 pages au compteur et une puissance foudroyante : voilà ce que m'inspire ce livre ! Est-ce un roman, un récit ou un exercice de style ? Nathalie Kuperman ne livre aucune piste, elle mêle le réel et la fiction avec une habileté déconcertante. Le personnage central se nomme... Nathalie Kuperman. Faut-il aussitôt conclure à un texte autobiographique ? Il apparaîtrait que non (après quelques recherches sur le net). L'auteur s'est amusée, purement et simplement. Elle nous livre une farce en dressant ce portrait de famille grinçant et pathétique.

Nathalie (l'adolescente) est un drôle de zèbre, tant par son obnubilation pour Mick Jagger que par son dégoût du sexe (pourtant elle se focalise sur le mot "pipe" qu'elle emploie à toutes les sauces, au point de lui valoir un renvoi de son école et un rendez-vous avec un psy). Tous les matins, penchée sur la cafetière à scruter le décompte du café, Nathalie est épatante, folle mais fascinante d'obstination. Son petit manège pour accueillir son idole ne nous semble plus désolant, mais cocasse.

Oui, voilà... Aussi grotesque que puisse paraître cette histoire si vulgairement résumée, jamais l'idée d'abandonner ne nous effleure, car dans le fond, on saisit très vite le côté doux-dingue du personnage. Et puis le style de Nathalie Kuperman est la petite cerise sur le gâteau : léger, fantasque, hystérique, désespéré. C'est le ton qu'on retrouve dans ses romans publiés pour la jeunesse, le côté "politically correct" en moins.

Petit déjeuner avec Mick Jagger

Editions de l'Olivier, coll. Figures libres - 120 pages - 14€

 

Nathalie Kuperman a notamment publié Tu me trouves comment ? et J'ai renvoyé Marta (aux éditions Gallimard), et plusieurs ouvrages pour la jeunesse (à l'école des loisirs).

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27/08/08

La tête en friche - Marie Sabine Roger

 

Germain, quarante-cinq ans, "cent dix kilos de muscles et pas un poil de graisse, un mètre quatre-vingt-neuf sous la toise, le reste à l'avenant", est inculte et analphabète, pas très futé mais pas débile pour autant. Toute son enfance, il a manqué de signes démonstratifs d'affection. A l'école, le maître le traitait comme un abruti et prenait plaisir à l'humilier. Très tôt, donc, il a renoncé aux études, à l'amour. Il exerce des petits boulots, est très habile de ses mains et aime tailler le bois avec son Opinel. Après une cohabitation difficile avec sa mère, Germain a choisi de vivre dans une caravane... au fond du jardin où il cultive ses légumes.

Un jour, dans le parc, il fait la rencontre de Margueritte, une petite vieille qui passe son temps à compter les pigeons. Ce détail les touche ; débute alors un timide rapprochement. Presque tous les jours, ils se retrouvent sur le même banc et discutent du bout de gras. De suite, Margueritte lui apparaît épatante, érudite, pleine d'éducation mais qui n'en étale pas. Elle est douce, l'écoute et commence à lui apporter des livres. Germain n'ose pas lui avouer qu'il n'aime pas ça (parce qu'il ne sait pas), par contre il prend plaisir à l'écouter lui faire la lecture à voix haute. Et de fil en aiguille, il imprime et se passionne, en redemande.

Depuis sa rencontre avec Margueritte, les choses ont bougé dans la vie de Germain. Il réfléchit beaucoup, il pense à sa mère, à ses potes de boisson, à sa petite copine Annette, à son père qu'il n'a jamais connu et à son manque de culture. Ce n'est pas qu'il se sent bête, mais floué de n'avoir pas reçu le décodage. Les heures passées à écouter Margueritte lui apprennent la puissance des mots, la liberté que cela offre et toutes les ouvertures possibles.

Sur ce constat, où jamais ne reflète la moindre pointe d'amertume, le roman devient un domaine de connaissances qui prouve qu'on a toujours besoin de labourer son champ de savoir. Le narrateur est un brave type qui n'a pas inventé l'eau chaude, on ne sent aucune pointe de misérabilisme derrière son histoire. Au contraire. Son franc-parler donne du peps au récit, c'est aussi assez drôle, avec des réparties pas mal balancées.

Et puis, je ne sais pas si on peut nommer "amitié" ce qui se tisse entre Germain et Margueritte, peut-être une adoption est-elle en cours, après un lent apprentissage. Mais c'est très joli, plein de tendresse et absolument extraordinaire. Cette histoire rappelle aussi la magie des livres et de la lecture - rien que ça, cela ne vous donne pas envie ?

La tête en friche

Editions du Rouergue, août 2008 - 237 pages - 16,50€

Marie-Sabine Roger est un auteur très connu pour la jeunesse. Ce titre est le premier pour "adultes", mais il peut également être lu par l'étiquette "adolescents - jeunes adultes".

 

 

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26/08/08

La maison des temps rompus - Pascale Quiviger

Au cours d'une longue promenade sur la plage, la narratrice découvre un panneau d'une maison à vendre, en bord de mer. Réfugié au coeur des dunes, prêt à être avalé par le roulement des vagues, cet endroit l'appelle et lui chuchote un message qu'elle seule peut entendre et comprendre. La maison des temps rompus, "c'est le lieu concocté par ce qui, en moi, demeure capable de vision, de guérison et d'espoir".

La narratrice s'y installe, perd la notion du temps et perçoit qu'elle habite un lieu hanté et qui - peut-être - n'existerait pas. Alors, un roman dans le roman voit jour : une histoire de deux amies inséparables qui vont grandir ensemble, être nourries de légendes aussi fantasques que fantasmées. On y croise une grand-mère irlandaise, qui travaillait dans les champs à pieds nus, une préceptrice anglaise, une aide-ménagère lourde de nostalgie, un amiral à la retraite, des jumeaux héritiers d'une clé d'or... Mais à quoi tout cela nous mène-t-il ?

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Ce roman, empreint de réalisme magique, nous raconte une très belle aventure de maternité, d'amour et de don de soi. C'est aussi une histoire de deuil, de séparation et de perte. Ce n'est pas foncièrement douloureux, c'est au contraire éblouissant et éclatant. Ce roman mène à la vie, j'en tiens pour preuve cette bouleversante déclaration d'une mère à sa fille :

"quand on tient un bébé dans ses bras, le jour de sa naissance, la minute de sa naissance, écoute-moi, ce jour-là, cette minute-là on tombe dans un puits sans fond et on n'en revient plus. On est condamné à aimer jour et nuit chaque battement de son coeur, on est condamné à se faire du souci sans arrêt, à souhaiter des choses impossibles, comme d'apprendre à marcher à sa place, comme d'attraper ses rhumes, sa varicelle, ses piqûres d'insectes, comme de percer ses dents, d'avoir ses peines d'amour et ses examens de fin d'année, mais c'est impossible. On imagine mille façons qu'il aurait de se blesser. On a peur qu'il meure. On a peur de ne pas pouvoir lui survivre. On le protège de toutes ses forces et pourtant on ne s'est jamais senti aussi vulnérable."

Pascale Quiviger nous offre un nouveau roman inquiétant, tordu et alambiqué. On y pénètre à tâtons, le temps de toucher les murs et de prendre ses repères. Cette maison des temps rompus crée un naufrage, celui de l'entendement. N'essayez pas de trouver Pirogue sur une carte, ne vous demandez pas ce qui est vrai ou imaginé, ne pensez surtout pas qu'un raz-de-marée va tout balayer et vous laisser exsangue... Non, c'est un livre qui se livre en douceur, camouflé sous mille couches à effeuiller avec délicatesse. Il y a un vent de folie entre ces pages, un souffle imaginaire et rêveur. C'est une très, très belle lecture qui confirme tout le bien que je pensais de cet écrivain déjà découvert avec Le cercle parfait.

La maison des temps rompus

Boréal pour l'édition en langue française au Canada, 2008
Editions Panama pour la présente édition dans le reste du monde, août 2008
190 pages - 18,50€

 

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25/08/08

Corniche Kennedy - Maylis de Kerangal

C'est l'histoire d'une bande de jeunes, "les petits cons de la corniche". Ils ont entre treize et seize ans, ils viennent tous les jours braver l'interdit, se réunissent sur la Plate (une portion de territoire, un amalgame de grosses pierres concassées au bulldozer, un territoire ingrat et nu). C'est leur quartier général, ils viennent frimer et se lancer des défis, notamment des plongées vertigineuses auxquelles ils donnent des noms torrides, comme le Just Do It ou le Face-to-Face.

Eddy se pose en chef de bande, d'un accord tacite et muet. C'est lui qui déclare la sentence, lorsqu'une fille pas très jolie et effrontée se fait surprendre la main dans le sac, en train de voler un portable. Aussitôt, le couperet tombe : elle doit sauter, qu'importe son vertige, sa trouille, sa morgue. Arrogante avec ses lunettes noires, Suzanne n'est pas une fille comme les autres. Avec son physique hors du commun, son allure qui dénote qu'elle appartient à la haute, elle montre aussi qu'elle va leur apporter des soucis. Eddy s'en doute, voilà pourquoi il n'ose pas la regarder droit dans les yeux.

Et puis un déclic se passe, il ne comprend pas. Mario, son pote, le chambre et toute la bande fait chorus. Or, d'autres ennuis vont se présenter aux jeunes de la corniche Kennedy. Sylvestre Opéra, le chef de la Sécurité du littoral, a la bande dans sa ligne de mire. De son bureau, il scrute ces têtes brûlées avec sa paire de jumelles et attend son heure pour leur tomber dessus. Le Jockey, son supérieur, a décrété une tolérance zéro et un nettoyage de la Corniche.

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Avec son écriture nerveuse, Maylis de Kerangal ajoute un peps étonnant à cette chronique d'un été, où des jeunes expriment leur art de vivre avec une insolence propre à leur âge - et leurs situations personnelles. On se cherche, on se teste, on veut être accepté et on fait tout son possible pour s'affirmer. "Puisque frimer précisément, tchatcher, sauter, plonger, parader, c'est ce qu'ils font quand ils sont là, c'est ce qu'ils viennent faire." La Plate est une scène où ils s'exhibent, avec son rituel et sa hiérarchie. C'est un théâtre et il ne peut se séparer de la vie. 

Le face-à-face avec les forces de l'ordre donne du piment à l'histoire, on tressaute, on flaire l'embrouille et la fin tragique. Qui sait ? On n'en perd pas une miette. Dans ce livre, on trouve - en vrac - un paquet de drogues, des Russes, une fille paumée qui se prénomme Tania, un affrontement par presse interposée, un hymne à la liberté et un affront aux règles établies. Ce roman se lit d'une traite, il est vif et enlevé, écrit d'une plume sensuelle et qui aime tremper dans une encre acide. Pour conclure, c'est bluffant.

Corniche Kennedy

Verticales / Phase Deux, août 2008 - 177 pages - 15,50€

Maylis de Kerangal est l'auteur de deux romans aux éditions Verticales : Je marche sous un ciel de traîne (2000) et La vie voyageuse (2003) et d'un recueil de nouvelles, Ni fleurs ni couronnes (2006). Aux éditions Naïve, elle a conçu une fiction en hommage à Blondie et Kate Bush, Dans les rapides (2007) et participé avec d'autres membres de la revue Inculte au livre collectif Une chic fille (2008).

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24/08/08

Laver les ombres - Jeanne Benameur

Au lecteur à venir, je lui souhaite la même sensation de gouffre qui s'ouvre sous les pieds et qui donne l'impression de vertige. C'est un roman qui parle de deux femmes. Il y a Lea, danseuse de trente-sept ans au corps rouillé, qui panique et ne comprend pas pourquoi toutes ses relations amoureuses se soldent par un échec. La dernière en date, celle avec Bruno, un peintre, est vouée à la même déconfiture. Lors d'une séance de pose, Lea s'est sentie oppressée et a pris la fuite au volant de sa voiture pour retrouver sa mère, Romilda. Par une nuit de tempête, seules dans cette maison pas loin de la falaise, les deux femmes vont beaucoup pleurer en mettant à jour des secrets enfouis depuis l'année 1940, dans une chambre, à Naples.

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Ce roman, au charme étrange, ne livre ses mystères qu'au compte-goutte. On suit de près l'héroïne, Lea, qui est une femme en perte d'équilibre, qui refuse de chavirer, d'accepter le faux-pas. Pro de la danse, elle livre son corps à une discipline de fer. La simple idée de se mettre à nu - dans tous les sens du terme - l'empêche d'avancer. Cette conversation qu'elle va avoir avec sa mère est ainsi un moyen d'expurger les démons qui rongent leurs âmes. C'est bénéfique pour l'une et l'autre, désespérant pour le lecteur extérieur à cette histoire. On se prend tout dans la figure, c'est violent, de cette rage impuissante et frustrante. L'émotion de la mère est palpable, elle touche et laisse bras ballants. Que faire de tout ceci, sinon rien ? Tout ranger, proprement, et refermer ce court récit, poignant.

C'est de l'amour dont il est question, aimer conjugué à tous les temps, dans plusieurs langues mais dans une symbolique qui dépasse l'entendement... "Apprendre la marche imparfaite de tous ceux qui ont dans le corps un poids qui se déplace et les entraîne. Sans qu'ils y puissent rien. Et danser avec ça. (...) Elle fait partie maintenant de ceux qui articulent leurs pas comme on parle après être resté trop longtemps silencieux. Avec peine. La seul grâce possible. Partageable."

Laver les ombres

Actes Sud, août 2008 - 160 pages - 15€

Le coup de coeur de Vanessa (Eliabar)

 

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23/08/08

Paridaiza - Luis de Miranda

Paridaiza est un monde virtuel créé par un génie de l'internet, Angelot Malaner. C'est notre société reproduite à l'identique, où se berce l'illusion du bonheur, de l'euphorie, de la béatitude, avec ses règles tenues par un Parlement, qui veille, notamment, à sévir contre les Hasardeux Intraterrestres, des révolutionnaires prêts à semer le trouble et empêcher le lancement du nouveau programme - le Jour de l'amour, au sein du Plaisirium.

Inquiet de voir son histoire d'amour naissante avec Clara foncer droit dans le mur, Nuno décide de se connecter à Paridaiza et crée son double, plus un avatar du nom d'Orante Magellan. Dans ce cyber-espace, il retrouve sa Clara et la redécouvre sous une autre identité, dans les bras d'un autre... son ancien ami d'enfance, Malaner.

Un peu malgré eux, Nuno et Clara vont être entraînés dans de drôles d'aventures, aux côtés des HI! qui mettent en oeuvre le kidnapping du double du Nobel, Ludmila Gagarina, et participent à la prolifération de homards bleus dans les eaux de la Seine. Manipulation des codes génétiques, introduction de virus informatiques, le tout sous couvert d'une menace : la Grande Nuit qui tombe et enveloppe votre univers, quitte à vous faire disparaître. Ce sont les éléments essentiels de cette histoire, où se déroulent - en filigrane - les fils d'une histoire d'amour qui se bat contre la morosité, le train-train et les doutes.

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Luis de Miranda est parti de cette idée : pour redynamiser le couple aux élans en berne, il propose d'avoir recours à un monde parallèle, qui offre de faire semblant, à condition d'en accepter les limites et de ne surtout pas les dépasser. Mais à ce petit jeu, on se brûle les ailes. La liberté et la magie perdent soudain droit de cité, et c'est difficile à accepter. C'est le credo des révolutionnaires, des briseurs de rêves.

Nous n'avons pas ici un énième roman de science-fiction vulgarisée, mais une fable onirique et poétique. L'histoire résumée peut laisser songeur mais pique franchement la curiosité, dès les premières pages. La tension n'est certes pas palpable mais se laisse gentiment conter. Parfois on perd pied et on y comprend goutte, mais on parvient au bout de cette lecture, assez séduit et décontenancé par ce qu'on vient de croiser.

Le site de Paridaiza : www.paridaiza.net 

Paridaiza

Editions Plon, 2008 - 198 pages - 18,90€

 

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22/08/08

Vacance au pays perdu - Philippe Ségur

Victime d'un malaise cardiaque, le narrateur - un graphiste hypocondriaque, végétarien et las de son job vendu au capitalisme - décide de faire un break et part en Albanie. Une semaine pour se ressourcer, en compagnie de son meilleur ami cricri,  notre homme a opté pour un ailleurs vierge des lois d'un système qui l'étrangle.

Foin de tourisme, de confort et du rang d'oignon ! Nos deux compagnons s'en vont au pays du raki et du byrek et ne sont pas au bout de leurs surprises. Agacés d'être entubés et de passer pour des touristes nigauds, cricri et notre narrateur s'enfoncent toujours plus loin vers des interdits qu'ils sont seuls à s'imposer. Pour pimenter ce périple atypique, l'envoi de SMS à la proche famille leur donne le sentiment de vêtir - pour un temps - l'habit du routard sans foi ni loi. La vérité sur le terrain est à mille lieux des propos alarmistes et pseudo aventuriers.

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Premier verdict : c'est très drôle ! Cette épopée dans un pays qu'on connaît mal, ou par ouï-dire, promet d'être un marasme qui vilipende tourisme de masse et société de consommation. Notre homme cherche à guérir son sentiment d'être un étranger dans la vie qu'il mène, il n'en sortira peut-être pas guidé ou mieux dirigé, mais il conservera la honte d'être lui-même - un nanti.

Dans la tradition picaresque, Ségur nous offre un roman désopilant, sous couvert de mettre à nu nos petites contradictions. On ricane beaucoup, on ne s'apitoie jamais et on apprend à mieux découvrir l'Albanie. Riche programme !

Vacance au pays perdu

Buchet Chastel, août 2008 - 240 pages - 18€

Feuilleter les premières pages

 

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21/08/08

Un jour avant Pâques - Zoyâ Pirzâd

Ce roman se présente sous la forme d'un triptyque et met en scène le même homme - le narrateur, Edmond - à différentes époques de sa vie. Cela commence alors qu'il a douze ans et fait sa rentrée à l'école, qui se trouve en face de chez lui. Il s'est lié d'amitié avec Tahereh, sauf que ce n'est pas du goût de sa famille. Est-ce parce qu'elle est la fille du concierge ou parce qu'elle est musulmane ? La famille d'Edmond est d'origine arménienne, comme les 3/4 du voisinage, et a trouvé refuge dans cette petite ville de la côte iranienne. Quelques jours avant Pâques, le garçon va assister à une scène éprouvante, pleine de larmes et de cris, dans le bureau du directeur. Il est encore trop jeune pour comprendre, il en ressortira juste que ses liens avec Tahereh risquent d'être fort détachés...

La suite du roman nous offre un Edmond dans sa vie d'homme marié et père de famille. Un drame va ébranler le couple, qui rappelle - de façon muette - cette scène poignante alors qu'il n'était qu'un gamin solitaire et qui aimait inventer des jeux avec ses objets de collection. En fait, le sujet de ce livre concerne, en grande partie, les rapports tendus entre les différentes communautés - musulmane et arménienne. La grande Histoire est évoquée (un génocide arménien survenu en 1915 à Constantinople), qui ravive les plus fortes inimitiés - surtout de la part de l'ancienne génération, tandis que la nouvelle cherche la réconciliation - voir, l'union !

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Mais on trouve également les frictions inaltérables entre maris et femmes, qui s'achèvent dans un grand déménagement et un choix de vie contestable. Comme à son habitude, Zoyâ Pirzâd tisse des portraits de femmes étonnantes - de caractère, pour leur indépendance, par leur choix de vie. Sur trois générations, elles se communiquent une volonté d'affranchissement - et ce, bien malgré elles. Au centre, Edmond est le témoin passif et débonnaire de ces passes d'armes. Très souvent, on attendrait de lui qu'il tape du poing sur la table - notamment avec sa collègue, Danik, qui porte un lourd secret dont elle ne se décharge pas. Et ce qui me chagrine, surtout, c'est de perdre de vue Tahereh. Que devient-elle ? Pourquoi Edmond a-t-il effacé de sa vie son amie d'enfance ?

Dans ce roman que j'ai beaucoup aimé, il me manque pourtant de l'épaisseur, des pages en plus, des précisions, une fin qui n'en finit pas (oui, j'aurais apprécié). D'un autre côté, ce roman gagne en profondeur car il ne fait que survoler et évoquer par ellipses. La poésie est présente - indissociable de la plume de Zoyâ Pirzâd - et s'étale dans le folklore des fêtes pascales (les oeufs peints qu'on s'amuse à écraser dans la main, les pensées blanches ou jaunes, les pâtisseries à la fleur d’oranger) ou dans le secret des coccinelles, dans les effluves de la confiture de griottes. De quoi vous affamer, lisez donc ce livre !

Un jour avant Pâques

Zulma, août 2008 - 140 pages - 16,50€

Lire un extrait

 

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20/08/08

Les accommodements raisonnables - Jean Paul Dubois


Découvrez Andrew Bird's Bowl of Fire!

 

L'histoire s'ouvre sur un enterrement : Charles Stern, l'oncle voyou et riche comme Crésus, vient de rendre l'âme au volant d'une voiture de sports qu'il s'apprêtait à acheter. Son frère, Alexandre, n'est pas du tout affligé par cette perte, fâché depuis toujours avec ce personnage qui ne lui ressemblait en rien et qui avait eu l'outrecuidance de l'envoyer paître alors que les affaires familiales étaient au plus mal.

Bref, ça commence sur une cérémonie burlesque de crémation qui tombe en panne, un cercueil bloqué entre les flammes de l'enfer et les derniers paradis terrestres. Paul, le narrateur, raconte cette anecdote avec une pointe d'ironie et de constat navrant. Mais ce n'est pas un chapitre sur lequel on peut discuter avec le père, Alexandre a déjà repris le cours de sa petite vie toulousaine... Cependant, quelque chose cloche chez lui car les mois passant font de ce frère endeuillé un homme neuf et différent. Lui qui pestait contre les millions amassés sans vergogne par Charles ne fait pas la fine bouche en empochant l'héritage. Veuf, livré à lui-même, il tombe dans les bras de l'ancienne petite copine du mort, une dénommée John-Johnny, qu'il compte épouser au cours de l'été.

Paul tombe des nues. Exilé à Hollywood pour son job de scénariste, il suit de loin les péripéties paternelles avec un oeil circonspect. De même, il se fait du souci pour sa femme, Anna. Tombée en grave dépression, elle n'a plus goût à rien et a choisi d'entrer dans une maison de repos. Cette séparation ébranle son entourage, d'autant plus que le médecin préconise une coupure nette avec l'extérieur.

Dans sa maison qui empeste la volaille, Paul renâcle sur son scénario bidon et participe à des soirées mondaines où il croise la jet-set décatie (Nick Nolte ou Nicholson). L'homme est las de son boulot, il sent qu'il piétine et que le film ne se fera peut-être pas. Dans les studios de la Paramount, une rencontre inattendue va - l'espère-t-il - lui redonner le zeste de légèreté qui lui manque de plus en plus. Une certaine Selma Chantz lui apparaît comme le double de son épouse Anna, avant ses trente ans. Perdu dans l'illusion de cette rencontre, Paul ne sait pas ce qu'il veut mais il sent que cette fille l'attire et peut lui donner ce qu'il cherche.

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Dans la famille Stern, on parle des accommodements raisonnables comme on parle des compromis, des faux-semblants, du cache-misère pour petites et grandes désolations. Une année s'écoule, assez singulière et harassante, durant laquelle les uns après les autres vont fuir, "pareils à des animaux qui détalent devant un incendie".

"Mon père avait basculé le premier, Anna ensuite, et moi enfin. Nous étions partis chacun dans des directions lointaines ou opposées, aveuglés par diverses formes de nos vies. L'origine de cette étrange épidémie rôdait quelque part en nous-mêmes. Les accommodements raisonnables que nous avions tacitement conclus nous mettaient pour un temps à l'abri d'un nouveau séisme, mais le mal était toujours là, tapi en chacun de nous, derrière chaque porte, prêt à resurgir."

Dubois s'entoure de ses ingrédients familiers pour nous servir un plat goûteux, légèrement pimenté et relevé en sauce. En gros, c'est un roman plein d'humour grinçant, qui dénonce les travers de nos sociétés (française et américaine), la grosse machine hollywoodienne qui n'éblouit plus personne et ne nourrit pas forcément son homme. C'est aussi une saga familiale désopilante, des anti-héros par excellence qui se torturent et se tapent la tête contre le mur, presque par plaisir. On y trouve aussi les flèches cassantes et les piques qui visent la politique actuelle. Et surtout, l'amateur des écrits de Dubois savouera de cocher les thèmes récurrents, évoqués en clin d'oeil (les tondeuses, les voitures de collection, la pêche, le vélo, l'avion...).

C'est du bon Dubois, celui des jours placides, qui remplit les grandes lignes de son contrat. Cela se lit avec aisance, c'est dérisoire et pathétique à souhait, ce sont 260 pages d'un souffle romanesque qu'on n'aime lire que chez lui, et pas chez un autre ! (Parce que, dans le fond, c'est un tantinet déprimant...)   

 

Les accommodements raisonnables

Editions de l'Olivier, août 2008 - 260 pages - 21€

Ce que j'ai aimé (et pas aimé) chez Jean-Paul Dubois

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19/08/08

Les moustaches de Staline - François Cérésa

Tout a commencé à Cabourg, un 6 juin. Jean, le narrateur, croise Garance sur la promenade Marcel-Proust. C'est alors un bond de trente-cinq ans en arrière qu'il effectue, le ramenant du temps de son adolescence, lorsqu'il passait ses vacances au Home avec ses parents. Sur la plage, il s'était lié d'amitié avec Garance, aussi jolie qu'intrépide, la fille d'un couple glamour, Yvonne et Paul, propriétaires de la Colline, une splendide demeure où aimait se retrouver une faune excentrique.

Jean, qu'on surnomme le petit campeur, est fasciné par ce monde clinquant, où paradent la beauté, l'exubérance, l'intelligence et l'audace. Yvonne, en tête, est la figure stellaire de ce petit groupe. Elle a trente-trois ans lorsqu'il en a treize ans. Elle est blonde, façon Candice Bergen, porte un petit short rose sur la plage, bronze en tenue d'Eve et elle est amoureuse de deux hommes, son mari Paul et Tom l'aviateur. Jean aussi est amoureux mais il est trop pudique, trop intimidé par tant d'aisance.

Ses retrouvailles inopinées avec Garance sont l'occasion d'évoquer la crème des souvenirs, de faire revivre les soirées folles de la Colline, de suivre la silhouette élégante et sensuelle d'Yvonne, de ne pas comprendre ses épanchements sentimentaux. Car Yvonne Lannes-Perrodeau reste la reine de ce roman, de même qu'elle était la coqueluche de ce petit cercle fermé qui gravitait autour du manoir familial. Elle savait attiser les passions, faire tourner les têtes, rendre fou amoureux, elle séduisait et aimait être séduite, être le centre d'intérêt, c'était une mante religieuse. Jean et Garance ne tracent pas le même portrait d'Yvonne, quand l'un est subjugué, l'autre est jalouse et pleine de reproches. Le temps passant, Garance a décidé de régler ses comptes avec cette mère qui la vampirisait.

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Les moustaches de Staline est un roman plein de charme, qui baigne dans une ambiance que n'aurait pas boudé Fitzgerald, faisant aussi écho aux amours de Jules et Jim. C'est tour à tour la photographie d'une ville - Cabourg - vue et revisitée à travers les yeux d'un homme qui a gardé le souvenir ému de vacances mémorables, et c'est également la résurrection d'une époque, avec ses fantômes. Ce séduisant voyage dans le temps réveille des passions, il met aussi en exergue la frustration et la douleur. L'heure de la vengeance a peut-être sonné, en tout cas ce court roman dégaine une langueur et une sensualité indéniables. Et puis plane un petit vent de mystère, sur les motivations de Garance, son étrange jeu de séduction, et la portée de toutes ses réminiscences. Au final, le lecteur est ému, troublé, ébloui et déboussolé. La rencontre avec Yvonne, femme fatale devant l'Eternel, n'est pas sans risque...

Les moustaches de Staline

Fayard, 2008 - 258 pages - 16€

mise en vente : le 20 août 2008

 

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