21/01/09

« moi, je dis que j'aime me toucher pour le plaisir, c'est tout »

Jeu de mains - Adeline Yzac

51ZkmX_2Bp1UL__SS500_Valantin, quinze ans, est un adolescent encombré d'un corps qui a brusquement changé du jour au lendemain. Lui si maigre est devenu grand et costaud, et sous la ceinture aussi c'est le feu d'artifice. Mais tout cela gêne un peu notre garçon, malgré tout timide et maladroit. Il est couvé par ses parents, impossible donc de leur en toucher deux mots, c'est gênant. Parce que Valantin se sent un véritable obsédé. Il aime les filles, il aime les regarder, il aime alimenter ses fantasmes, et patatras... son Pepsi, comme il l'appelle, se met au garde à vous. C'est systématique, mais source de malaise et de pudeur aussi. L'histoire commence avec l'achat d'une paire de ciseaux, mais pourquoi ? Tout au long du roman on attend du garçon qu'il nous explique, assis dans sa chambre, avec ses ciseaux à côté de lui.

C'est un livre très intelligent, qui traite d'un sujet peu commun et de façon assez explicite, sans toutefois être vulgaire. On peut y percevoir une façon de déculpabiliser l'adolescent et son rapport avec le sexe, ce n'est pas une maladie ou une perversion, c'est juste la vie. La nature. Et également l'histoire montre que ce n'est pas facile non plus d'être un garçon, « On croit toujours que c'est les filles qui sont fragiles. T'es un mec, t'as pas droit au doute. Pas droit de décevoir. Pas droit de te regarder le nombril. Et je parle même pas de te montrer délicat, tu deviens carrément suspect. » Et encore moins évident de faire comprendre aux parents qu'il faut « couper le cordon », laisser grandir, lâcher la grappe.
Un texte qui sonne très juste.

Rouergue, coll. doAdo - 2009 - 110 pages / 7€

l'avis de Vanessa (Eliabar)

 

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Récit intégral (ou presque) de mon premier baiser - Jo Witek

9782020984898Bon, on voit bien que ce n'est pas facile de grandir. Physiquement, ou même dans sa tête. Xavier a 13 ans 1/2 et il vient de tomber amoureux de Mina, une jolie brune à la voix cassée. C'est la fille d'une amie de sa mère, il est fou d'elle, il en rêve la nuit et le jour il plane à dix mètres. Ses résultats à l'école commencent un peu à faiblir, il se rebelle contre sa maman parce qu'elle a commis un crime de lèse-majesté (en lavant le tshirt qui portait l'odeur de Mina). Enfin bref, on assiste à un vrai tourbillon d'émotions, de sentiments et de déclarations enflammées.

Xavier a récupéré un vieux Notebook de couleur jaune qui va lui servir de journal intime. Il y confie son récit intégral (ou presque) de son premier baiser, mais pas seulement. C'est un livre qui montre aussi le souci pour un garçon d'être à la hauteur avec l'objet de son affection. Comment embrasser, faut-il toucher les seins, dit-on je t'aime la première fois... ce n'est pas facile à 13 ans. Heureusement Xavier a un meilleur ami qui le soutient et une grand-mère passionnée de poésie qui lui parle d'amour en termes d'élégance et de sagesse. 

C'est le portrait d'un jeune adolescent impétueux et limite capricieux, fou amoureux surtout et donc excessif en tout. Heureusement c'est drôle, léger, sans prétention. Cela devrait plaire aux garçons et aux filles à partir de 12-13 ans.

Seuil, coll. karactères, 2009 - 116 pages / 8€

Le site de l'auteur : http://www.jolengagne.com/

Jeu de mains, un roman d'Adeline Yzac

Disponible dès le 22 janvier : Récit intégral (ou presque) de mon premier baiser

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20/01/09

« je viens pour tuer vos animaux de compagnie et arracher avec les dents vos mains droites »

 

Les aventures de Djerik - Natalia Noussinova

41KLmqb1ncL__SS500_En fait, ce roman est une surprise. Pour la collection neuf, il est bien épais (mais presque 40 pages en fin de roman sont dédiées au lexique). Ce n'est pas que ce soit trop compliqué, c'est juste que, d'après l'auteur, tout un pan de la vie racontée dans ce livre est devenu incompréhensible. C'est une histoire très simple, à vrai dire. Cela commence par l'envie d'un chien, mais cela s'étend à raconter une jeunesse soviétique. Natalia a sept ans, elle vit avec ses parents à Moscou, son père est cinéaste, sa mère est belle comme un coeur, elle a une soeur, Tania, et des grands-parents remarquables, le grand-père est un vieux bolchévique et la grand-mère cuisine des beignets de viande et de chou à faire pâlir d'envie. Au début, les parents de Natalia sont formellement opposés à accueillir un chien dans leur appartement, puis la cousine leur amène un fox-terrier noir, très sale et avec l'oreille en sang. Il vient de tenir tête à une bande de bergers allemands féroces, et il n'a pas bronché. Djerik fait donc son entrée chez les Noussinov. Avant de se montrer le fier toutou intelligent, il est plutôt déprimé, il ne mange pas, il reste dans son coin. On explique aux petites que c'est normal, c'est une brave bête, ce chien est un prince frappé par un mauvais sort et il veut rester fidèle à son premier amour.

Le roman se déroule ainsi bien gentiment, avec beaucoup de tendresse et d'amour. C'est l'époque de Brejnev, il y a toujours des aperçus de la révolution mais la famille Noussinov s'en tire plutôt pas mal dans l'histoire. C'est d'ailleurs un beau portrait de famille que propose ce livre, avec pour decorum le climat suspicieux et facilement délateur du pays. Il y a des commissions pour autoriser à voyager à l'étranger, des cancanières qui n'aiment pas les chiens ni les juifs, il y a des propriétaires de datcha sans vergogne qui promettent de conduire deux canetons vers les pays chauds en train, et des voisins au bord des larmes devant leur poule blessée à cause de Djerik. Ce chien, qui est aussi le héros du livre, va vivre (et nous faire vivre) de belles péripéties, comme celle d'être une star de cinéma. Et c'est ainsi qu'on passe un très bon moment de lecture, avec un petit air d'autrefois, mais surtout entretenu par un chaleureux sentiment de bonheur, d'innocence et d'affection.
C'est bien comme tout. Cela dépayse.

Ecole des loisirs, coll. neuf - 2008 - 195 pages / 9,50€
traduit du russe par Katia Flouest-Sell
Illustration de couverture : Gwen le Gac

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Ivan le terrible - Anne Fine

414fO2v2jzL__SS500_Tout commence parce que Boris parle russe. Un nouvel élève vient d'arriver à l'école St Edmund - Ivan, son air renfrogné, ses saluts à la taille et son amabilité façon : "Salutations à vous tous, pauvres vers tremblants". Boris est mortifié, il ne veut absolument pas traduire les propos odieux de ce garçon, alors il triche. Il édulcore, il améliore, il arrondit les angles. Toutefois Ivan est vraiment infect et pousse le bouchon de plus en plus loin. La patience de Boris a-t-elle des limites ? Faut-il continuer de jouer le jeu, d'excuser Ivan et donc de passer sous silence ses méchancetés, au risque d'être un peu complice ?

Tout à fait bon enfant, ce roman est un genre de comédie à l'humour subversif, qui plaira davantage aux plus jeunes, sans pour autant leur assurer qu'ils pourront comprendre toutes les troublantes motivations d'Ivan le terrible. La fin est une sorte de pied-de-nez à cette vaste mascarade. On y trouve son compte, ou pas du tout. C'est selon. Mais franchement je préfère de loin les aventures caustiques du chat assassin.
Petit roman plaisant, voilà tout.

Ecole des loisirs, coll. neuf, 2008 - 80 pages / 8€
traduit de l'anglais par Nadia Butaud
Illustration de couverture : Soledad Bravi

l'avis de Mélanie (Book in)

 

Et je découvre le nouveau morceau de U2, Get on your boots !
C'est un peu tôt pour juger, mais je sais que cela ne m'accroche pas plus que ça.
Toutefois je suis fan devant l'éternel, et forcément j'ai précommandé l'album qui sort le 2 mars:
No line on the horizon.

Quand la banlieue dort - Benjamin & Julien Guérif

510GyVuUAIL__SS500_Matthieu, quinze ans, est un adolescent solitaire et sans histoires. Il vit avec ses parents dans un lotissement de banlieue chic, la plupart de ses camarades de lycée habitent dans le même quartier. La nuit, Matthieu a pris l'habitude de se faufiler hors de chez lui pour s'introduire dans les maisons voisines, en passant par une fenêtre de toit. Ni vu ni connu. Il ne vole rien, il furète ou en profite pour régler quelques comptes avec des types qui lui sortent par les trous de nez. Avec classe et délicatesse, selon lui. Il confie un jour sa manie à son pote Tristan, un gentil garçon pas très futé. Ce dernier le met au défi de se rendre chez le fils d'un avocat. Leur maison sent la réussite et la richesse, ça impressionne nos deux adolescents qui n'en mènent pas large. Ce soir-là, l'escapade ne se déroule pas comme prévu. Tristan est pris au piège, et Matthieu s'empare d'une enveloppe contenant 10,000€. Un réflexe idiot qu'il risque de payer cher. Dans les jours qui suivent, Tristan et Matthieu subissent une pression de l'avocat. Et c'est dans cette tension palpable et haletante que se déroule la suite de l'histoire. On assiste à un vrai bras de fer entre l'homme puissant et prêt à tout pour faire tomber les têtes des coupables, et les deux gamins qui flippent mais veulent sauver la face. C'est bien mené. On comprend bien le désarroi de l'adolescent, son tiraillement intérieur et on ressent la même trouille face à ce qu'il doit faire. Se dénoncer, rendre l'argent, soutenir son copain, parler à ses parents, résister, menacer son adversaire. C'est un singulier tête-à-tête entre le coupable et la victime, mais à un point où on ne sait plus qui est qui.
Pas mal du tout.

Syros, coll. Rat Noir - 2009 - 173 pages / 11€
Illustration de couverture : Olivier Balez

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19/01/09

Pendant le reste du voyage, j'ai tiré sur les Indiens - Fabio Geda

Emil Constantin Sabau, treize ans, 1 mètre 58, réfugié roumain installé à Turin chez la nouvelle petite copine de son père, doit retrouver son fantasque grand-père, artiste de rue, qui sillonne l'Europe avec sa troupe. Sa situation est critique, il vient de mettre ko son bon samaritain (l'Architecte), son père a été rapatrié en Roumanie, mais s'est fait jeter en prison à cause d'un faux passeport. Sa mère est morte quand il avait onze ans. Emil est donc seul.
On se croirait bientôt dans Rémi Sans Famille, mais heureusement c'est beaucoup plus gai !

Emil va croiser en chemin Asia et quelques amis qui roulent à bord d'un volkswagen caravelle bleu marine pour Berlin. Une aubaine. Il va les suivre dans un squat, chercher son grand-père d'après les indices assez vagues qu'il peut trouver dans ses lettres, et connaître encore d'incroyables aventures. Mais toujours Emil nous raconte son périple sans atermoiement, sans complaisance. Il en est loin. Lui se sent dans la peau de son héros de bande dessinée (Tex), il pense winchester et cavalcade dans le désert aride. Il ne se voile pas la face, mais il préfère se donner du courage comme il peut.
Et on le comprend. Son périple est étonnant, on le vit à ses côtés en partageant ses émotions. C'est le couplet du stress, de l'impatience, de la curiosité, de l'angoisse etc. Toutefois c'est aussi d'un optimisme infaillible. Le jeune garçon a une bonne étoile au-dessus de la tête, il n'est pas avare de belles rencontres époustouflantes. Sans cesse opportunes.

51NsY_2BJlUqL__SS500_

J'ai trouvé ce roman formidable ! Il est frais, tonique, bourré d'une imagination débordante. Ce n'est jamais tristounet, jamais sinistre ou déprimant. Et pourtant c'était facile de tomber dans la morosité, un adolescent tout seul sur les routes d'Europe, à chercher une aiguille dans une meule de foin. Mazette ! Cela tient du prodige de nous tirer d'aussi beaux sourires plutôt que les larmes. Rien que pour ça, je tire mon chapeau.
Et puis quelle tendresse aussi. Emil est un gamin attachant, on le sait, d'autres aussi le sentent car il attire bien souvent que du bon autour de lui. Cela se résume dans ce passage :
« - C'est toujours bien de trouver quelqu'un.
- C'est vrai.
- Parce que si on est tout seul, on n'a personne pour nous donner la becquée.
»

Ce livre me fait penser, encore et toujours, qu'ensemble c'est tout. Oui, vraiment. J'ai découvert ce roman par un pur hasard, j'en suis tombée amoureuse, oui !!! Et pas seulement du titre. Que j'aime beaucoup. C'est normal, c'est un tout !

Gaïa, 2009 - 272 pages - 21€
traduit de l'italien par Augusta Nechtschein
 

« Grand-père Viorel dit que parfois, il est possible de tomber amoureux d'un mot qu'on a jamais entendu auparavant, un mot nouveau, et que d'un seul coup on commence à l'entendre partout et à s'en servir en permanence. A tel point qu'on peut se demander comment on avait fait pour vivre jusque-là sans le connaître. »

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18/01/09

Je n' suis pas un héros...

Accident de parcours - Jean Cavé

51FZ0XPLgbL__SS500_Un type imbuvable, Jean-Guillaume, est surpris un matin dans le lit de sa maîtresse, la jolie Alice. Ni une ni deux, il file au volant de son bolide pour rentrer chez lui où l'attendent épouse et petite chérie de 7 ans. En chemin, notre goujat heurte un corps, celui d'un enfant, qu'il abandonne en prenant la poudre d'escampette. L'étau se resserre quand Jean-Gui, journaliste, est convoqué en personne par son chef pour enquêter sur l'identité du chauffard en fuite, car dans le même temps on apprend que c'est le fiston du chef la victime ! Vous n'en pouvez plus ? Alors, encore une dernière pelle de charbon dans le feu, on découvre que le journal concurrent a aussi dépêché un journaliste sur place, et il s'agit de la ravissante Alice ! Bah oui. Et tout ça en moins de 50 pages !
Ce n'est pas une histoire qui révolutionnera le genre du roman noir, tous les éléments sont intégrés, et l'histoire est assez stressante. Toutefois le personnage de Jean-Guillaume est absolument indigeste ! Impossible de compatir à son calvaire, de prendre goût à ses actions, de cautionner ses mensonges. Non, non, non. Et puis l'écriture, dans ce livre, est agaçante, trop saccadée. Cela ne prend pas. Je passe.

Plon, 2009 - 259 pages - 19,50€

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Marche arrière - Valérie Saubade

41ObmyP922L__SS500_Divorcé, Vincent Verdun avait toujours entretenu de très bonnes relations avec son ex, Marianne, qui avait refait sa vie avec un minet, Pierre-Emmanuel (de vingt ans son cadet). Tous les dimanches soirs, Vincent avait pris l'habitude de s'inviter dans son ancienne maison pour y prendre l'apéritif, en toute cordialité. Oui, vraiment. Tout allait à merveille. Jusqu'à cette soirée d'octobre 2002, Vincent vient de s'acheter un 4x4, il fait un saut chez Marianne mais a une mauvaise manipulation en embrayant la marche arrière, et il écrase son ex-femme ! Leur fille Julie est témoin de la scène, elle accuse aussitôt son père qui passe devant un juge, la très coriace B. Lamotte-Choisy, auprès de qui Vincent doit se justifier. Il est innocent, il le jure. Hélas Pierre-Emmanuel ne peut témoigner car il est dans le coma. Les charges sont nombreuses contre Vincent, et quelques lettres anonymes viennent l'accuser en rapportant des faits peu glorieux sur sa vie intime. C'est l'occasion de rembobiner le film de son passé, on en tire les conclusions de son choix, mais Vincent Verdun fait figure du pauvre type, lâche et benêt, pas du tout charismatique. La fin du roman, d'ailleurs, ne m'a guère surprise (mais soulagée !).
C'est difficile d'aimer un roman quand on ne peut pas sentir le personnage central, lequel se révèle en plus le narrateur ! Donc, dur. Aucune empathie possible. Au contraire, une bonne dose d'irritation. Cependant l'histoire parvient à nous accrocher, pour le fin mot de l'enquête.
Verdict : ne jamais acheter de 4x4.

Anne Carrière, 2009 - 242 pages - 18€

Pour info : Valérie Saubade est l'auteur de l'excellent Happy birthday grand-mère.

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17/01/09

L'Alfa Romeo - Annie Cohen

51CIR28OYqL__SS500_Et une petite perle de douceur, pour ceux qui passent par ici...
Ce livre tient dans la paume d'une main, sa couverture est déjà tout un poème, comme souvent chez Zulma.
L'histoire, ensuite, est toute simple, pas très convaincante à la lecture d'un résumé, mais elle a ce truc, indescriptible mais sensationnel, qui se niche dans l'écriture de l'auteur, Annie Cohen.

« Tout a commencé par la liquidation de la vieille Alfa dans un garage de Gentilly, un sombre soir de novembre, le 18 pour être précis. Il faut dire que ce jour-là je remettais un manuscrit à mon éditeur, encore un truc à vous dégoûter de l'écriture et du tintouin environnant. Mais c'est plus fort que moi, il faut toujours que je bosse, que j'aboutisse, à quoi, je me le demande, que je gribouille, même si mes voisins n'ont jamais rien lu de ce que j'écris, sans parler de mon boucher, du bio de la rue Pascal, et de la terre entière. Comme quoi on peut écrire et écrire, passer sa vie à remplir des pages, élaborer un petit monde bien à soi, joli, joli, sans que ça trouble le sommeil de ceux qui dorment juste au-dessus (ou en-dessous). » 

Se séparer de la vieille Alfa n'est pas une mince affaire, pour la narratrice et son compagnon César cela représente douze années de vie simple comme une balade à Versailles. « Entre l'origine et le cosmique, le rêve et la réalité. » L'Alfa Romeo, c'est aussi la camaraderie et l'amour, les souvenirs à la pelle de moments passés ensemble, avec Julietta, Gigi son amoureux et le chien Méthode. Et c'est lorsque la narratrice pensait avoir tourné la page du chapitre qu'un inconnu téléphone et propose d'acheter l'Alfa, même si elle est cabossée, usée, bonne à jeter (« un sucre d'orge, cet homme, à craquer, qui s'est pris immédiatement d'affection pour cette voiture »), il va même proposer de se revoir, de prêter l'Alfa quand elle veut !

Ce qui est étonnant dans ce récit c'est que chaque anecdote en amène systématiquement une autre, emprunte des chemins de traverse, tisse l'art de la digression avec une habileté décoiffante, on trouve ainsi le Jordanien qui rachète l'alfa romeo, l'anorexie sociale de la narratrice, les petites annonces matrimoniales, l'enfance à Sidi-bel-Abbès, etc. « Une phrase à tiroirs, à multiples registres, à se répéter dans l'obscurité de sa chaleur animale : "Jamais tu ne pourras te rendre maître de ce qui arrive", autrement dit, tu peux monter et descendre, pisser dans un violon, grimper aux rideaux, marcher sur les mains, tenter l'impossible, jamais, "jamais tu ne te rendras maître de ce qui arrive. » Cela veut tout dire ! Et c'est drôlement bien troussé. Chaleureux, court, drôle, bavard, pour résumer.

Pour en revenir au point de départ, sous forme de conclusion à ce récit troublant, riche et profus, la narratrice n'a toujours aucune nouvelle de son éditeur et du manuscrit déposé. « Il paraît qu'il met deux ans pour lire un manuscrit. C'est ce qu'on dit. C'est ce que j'ai entendu. Si j'avais su, j'aurais attendu un peu pour liquider l'Alfa ! »

Zulma, 2009 - 100 pages - 9,50€   

 

 

 

L'éditeur emploie ces jolis termes pour parler de ce livre ovni :  À partir d’un départ de comédie douce-amère, le cher tacot qu’il faut abandonner à son sort, Annie Cohen évoque les ébats contrariés de la vie quotidienne et de l’imaginaire. Avec une liberté de ton pour le moins métissée au quatre vents de l’exil, elle nous offre un peu, beaucoup, passionnément, de son monde intérieur fait d’ironie tendre et de drôlerie grave, sorte de chronique des années sauves où viennent à notre rencontre maintes silhouettes et figures intimes qu’on voudrait à notre tour tutoyer. C’est l’heureux temps perdu, renfloué avec maestria : « On le sait maintenant, elle a été sauvée des eaux, l’Alfa Romeo. »

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Êtes-vous passés à côté de... En poche ! #18

Rêve d'amour, de Laurence Tardieu ?

C'est l'un de mes romans préférés de l'année 2008. Ne le loupez pas !

reve_damourPuissant dans son écriture et affolant par son style épuré, sensible comme de la soie, le livre de Laurence Tardieu renferme une quantité de passages que je souligne avec passion !
Tout me parle dans ce livre, notamment cette histoire d'une jeune femme de 30 ans qui a grandi sans maman, sans le souvenir de celle-ci. Vingt-cinq ans plus tôt, elle a été emportée par la maladie mais personne n'a prévenu la petite fille. Plus tard, elle comprendra. Cependant, aucun souvenir, aucune mémoire, aucun culte de la personnalité. Alice Grangé est élevée par son père, silencieux et imperméable, et qui lui soufflera le Grand Secret sur son lit de mort.
Ce court roman, en nombre de pages, est déstabilisant par sa justesse et son flot d'émotions. J'ai été émue aux larmes à maintes reprises, tout en soutenant l'entreprise d'Alice. Celle-ci apparaît fragilisée au début du livre, abrutie et désillusionnée. En fouillant le passé, elle cherche ainsi à redonner des traits au visage de sa mère, à cerner ce qu'est un amour fou. Ce qu'elle comprendra en chemin sera forcément bouleversant, et ne pourra que vous toucher (du moins, moi j'y ai été fort sensible).
« Le bonheur, c'est de se savoir appartenir au royaume des vivants, et d'en éprouver les innombrables frémissements. »
« Il n'y a pas de vérité, ni des êtres, ni du temps. Il n'y a que le présent, son éblouissement. »
C'est dans un cahier bleu qu'Alice Grangé raconte son parcours, et à la fin elle a cette formidable conclusion, que je m'approprie : « (...) j'ai compris que les livres étaient une des expressions les plus fortes, les plus troublantes et les plus vraies de la vie. »

Livre de Poche, 2009 - 5€

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16/01/09

Au Bon Roman - Laurence Cossé

Des agressions successives, des victimes qui rapportent des faits hallucinants, des témoignages sur la présence de deux individus, et cette phrase « c'est pas du bon roman, hein? pas bon du tout », voilà comment tout débute. Pour Van le libraire parisien, c'est plus qu'un message, c'est une menace. Il avise aussitôt Francesca, son associée, pour porter l'affaire devant un policier érudit et passionné de littérature, Gonzague Heffner.

Tout a commencé avec l'idée d'ouvrir la librairie idéale, celle où on ne trouverait que les bons romans. Van et Francesca ont préféré confier à un comité d'auteurs contemporains, soit huit écrivains qui garderaient leur anonymat et prendraient un pseudonyme pour toute intervention, d'établir une longue liste de références incontournables. Ainsi naquit Au Bon Roman. L'entreprise est belle et honorable, elle connaît un franc succès dans le trimestre qui suit sa création. Puis, vient l'attaque. Elle est sourde, mesquine et laide. Elle se glisse parmi la clientèle, s'étale dans la presse et crée un débat vain. Que sont les bons romans ? Francesca et Van ont paré tous les coups, jusqu'à l'agression de trois de leurs grands électeurs. On ne joue plus dans la même cour. Ils pensaient accuser « un sous-ensemble de personnes qui ont en commun de considérer le livre comme quelque chose qui peut rapporter gros et la littérature comme un formidable filon », mais ils réalisent que l'ennemi est coriace, et deviennent amers à force de voir leur honnêteté traîner dans la boue. 

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Laurence Cossé signe un excellent roman qui débute comme une enquête littéraire, et se poursuit dans l'amour des livres, dans les pas de deux passionnés emportés dans leur tourbillon de projet fou, avant de sombrer lourdement dans la triste réalité. Après un démarrage sur les chapeaux de roue, portée par l'exaltation d'une intention louable, l'histoire va effectivement devenir plus profonde, passant de l'angoisse du débutant qui veut bien faire au revers de la médaille et la rançon du succès, révélant au passage les coulisses du monde des libraires et les rouages de la presse, de l'édition etc. Petit à petit, l'histoire s'appesantit. L'excitation du début s'est éteinte, les protagonistes sont usés, moins pêchus. Mais cela reste toujours incroyablement beau, touchant car sincère.

Parce que loin des tracas de gestion et d'organisation, s'inscrit aussi dans ce roman une très belle histoire d'amour. Enfin, n'hésitons pas à évoquer l'amour au pluriel. Ce sentiment est partout, derrière chaque étagère ou pile de livres. Il y a tout d'abord la relation si particulière entre Van et la jeune Anis, rencontrée au hasard dans le sous-sol de sa librairie de fortune, à Méribel. Mais aussi la belle amitié entre Van et Francesca, cette femme superbe, grande, mystérieuse, qui traîne un chagrin lourd comme deux valises pleines à craquer. Et enfin, il y a l'amour des livres, de la littérature. Tout court. C'est à travers la belle utopie du Bon Roman, une librairie de rêve et faite pour rêver, qu'on retrouve ce sentiment qui nous entraîne vers un être ou une chose.

En bref, c'est un bon roman, oui un très bon roman digne de ce nom. 

Gallimard, 2009 - 497 pages - 22€   

A votre tour, quels sont les bons romans que vous rangerez dans la librairie idéale ?

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15/01/09

Une femme sans qualités - Virginie Mouzat

Sous forme d'une lettre qu'elle adresse à l'homme qui la convoite, la narratrice se met à nu. C'est une très belle femme, qui attire le regard. Toutefois, son corps à l'intérieur est vide, creux, en béton. A dix-sept ans, elle apprend qu'elle est stérile. Cette nouvelle ne fait que conforter une prescience confuse, celle de pouvoir rompre avec « la race des femmes, avec les enceintes et les autres, et à travers elles avec la maternité, avec cet immense esseulement de l'enfance, avec les larmes et la défaite ». Un médecin lui prescrit des médicaments, pour tricher, pour donner une apparence féminine. Faire comme si. Car au fond d'elle, elle sait que rien n'est juste. Qu'elle ment. Elle est différente des autres femmes, elle se pose en retrait. Elle se retranche dans sa bulle de détresse.

A l'homme qu'elle vient de rencontrer en Chine, elle choisit donc d'écrire cette longue lettre où elle parle d'elle en expliquant son incapacité d'aimer, d'éprouver du désir, de jouir. Elle est impuissante.

En près de 200 pages, elle nous livre une facette inattendue, celle d'une femme en colère ou d'une femme amoureuse. Elle tient à distance, mais elle attend aussi cet homme mystérieux, qui s'éloigne d'elle et qui la rappelle toujours. C'est une histoire qui se construit, qui n'est pas évidente. C'est comparable à cette maison que la jeune femme a su dénicher sur Ibiza, c'est une fermette farouche, pas très belle, en marge du marché, mais que la propriétaire refuse de céder. Il faut alors du temps pour l'approcher, l'amadouer, la sentir.

En fait, j'ai beaucoup aimé ce premier roman. Je l'ai trouvé captivant, dérangeant aussi, mais pas choquant. Chaque propos glissé par cette narratrice, parfois de façon crue et brutale, ne ressemble qu'à un cri de douleur, d'agacement et de ras-le-bol. C'est violent, tantôt lyrique, tendre, doux et amer. Envoûtant, sûrement.

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Pour preuve de mon enthousiasme, je glisse une pelletée de bouts du roman... cela vous parlera mieux ! 

« Je suis infiniment seule, ça ne se voit pas. Enfin, je préfère croire que ça ne se voit pas. Et je suis plutôt douée pour ça. J'ai commencé très tôt à être seule, bien avant de découvrir que le monde se partageait en deux. J'avais découvert qu'il fallait un passeport pour être admise par le monde. Certaines préfèrent qu'on dise d'elles, c'est une salope, d'autres, elle est gentille. Pour la première catégorie, il faut des nerfs d'acier. Je ne les ai pas. Quoique. J'ai donc opté pour la gentillesse, un trait de caractère poreux, une qualité passe-muraille qui permet de distribuer des coups sans que ça se voie et qui ménage mon état nerveux. Le risque ? S'entendre dire qu'on est ennuyeuse. Mais si je n'étais pas ennuyeuse. Je ne le suis pas et ne veux pas l'être, je m'en vais avant. Je ne donne pas de mes nouvelles. Je n'appelle pas pour en demander. Je peux faire semblant de rire et de parler, de m'intésser, mais en vérité rien ne m'intéresse. »

« Lorsqu'on tombe amoureux de moi, on tombe sur du vide. On ne le sait pas tout de suite, et toi moins que les autres.  »

« Des phrases venues de très loin, de l'enfance, de ce temps où s'édifient les mythes que la vie rend amers, m'assaillaient de toute part. Surgissait un rêve de reconnaissance mutuelle que je savais être un leurre violent. Je m'imaginais des serments intenables, j'imaginais les mots que tu ne disais pas parce que tu étais prudent, parce que tu étais dans la vie, la vraie, et que tu savais que les mots engagent ceux qui les croient. Tu ne voulais pas me faire croire. Tu ne voulais pas cette responsabilité. Et je t'en ai voulu de ne pas me plonger tout de suite dans le vertige des promesses. »

« Les hommes plaquent sur moi la panoplie de la femme fatale. Je laisse faire. J'énerve. C'est comme ça et peut-être davantage lorsqu'on s'aperçoit que je suis encore plus perdue que narcissique. J'énerve aussi parce que je fais de mon silence une réserve de mystère que peu de gens comprennent. Je suis affligée d'une immense incapacité à me mêler, et la paresse sociale préfère trouver là la manifestation de mon arrogance. »

« Rien n'est naturel dans mon monde et j'en revendique l'immense liberté. Pour moi, la fille à part, le mot filiation est banni et il n'y a rien à redire à ce phénomène. En moi, ça ne ressemble à rien. C'est un contrat, une enveloppe physique fabriquée à coups de chimie, qui s'est avérée très efficace, puisque, m'affirme-t-on, je suis incroyablement féminine. Rien qui se voie. Un peu de drame greffé sous la peau, c'est tout. Et tenter de vivre, prétendre vivre et s'étourdir de parades pour que les autres n'y voient que du feu. C'est donc, pour le restant de ma vie l'attitude : rendre invisible ce qui me constitue. »

« Même morte aux désirs, je continue de proposer mes leurres. Sans m'en rendre compte, j'ai posé ainsi les bornes de mon enfer, puisque résister seule à ce que tout le monde veut pour moi, c'est résister au monde entier. Ce monde entier dit en me voyant, elle est sexy. Je ne sais pas bien ce que ça signifie. Mais les hommes et les femmes autour de moi me réduisent à des seins, du cul, du sexe, du plaisir. On raconte qu'on se casse le nez sur moi, que ma douceur est en béton. »

Albin Michel, 2009 - 178 pages - 14,50€ 

 

 

Posté par clarabel76 à 16:00:00 - - Commentaires [14] - Permalien [#]
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Marre du rose ! ^__^

Et pourquoi dans la vie faudrait-il forcément faire ou ne pas faire ceci sous prétexte que c'est un truc de filles ou un truc de garçons ? Et qu'est-ce qui détermine les codes ou les règles à suivre ? Et pourquoi le rose est pour les filles, le bleu pour les garçons ? N'aurait-on pas le droit de tout bouleverser, de faire ce qu'il nous plaît ?

A bas les diktats, qui sont d'ailleurs écrits par qui ? On ne le sait plus, à force de nous les rabâcher, on oublie qui a commencé, et pourquoi, et comment... Voilà pourquoi l'héroïne de Nathalie Hense a choisi de crier :

Marre du rose !

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Marre du rose, c'est l'histoire d'une petite fille qui est un peu garçon manqué. Elle aime le noir, grimper dans les arbres, elle n'a pas peur des araignées, elle aime les dinosaures et les grues. Par contre, elle n'aime pas les tralalas de princesses, les rubans et les poupées. Et elle n'aime pas le rose.

Cela brise les idées reçues, aborde certains tabous (les garçons qui jouent aux poupées, par exemple). Et d'ailleurs, l'expression « garçon manqué » est injustement réductrice. Pourquoi « manqué » ? C'est un peu comme « raté ». La petite fille proteste, « moi, je trouve que je suis une fille réussie, même si je n'aime pas le rose. Ça m'est égal... On n'est pas obligé. ».

Tout simplement.

*** Un album qui remet les pendules à l'heure, qui raconte qu'être fille ou garçon ne veut pas dire forcément que c'est « comme ça ». On a le droit de faire comme il nous plaît ! D'ailleurs, cela signifie quoi, « comme ça » ? Des modes et des recettes, s'il vous plaît. ***

Très belles illustrations d'Ilya Green, que nous avions déja remarquées dans les aventures de Strongboy (le tee-shirt de pouvoir).

Marre du rose, texte de Nathalie Hense - illustrations de Ilya Green
Albin Michel jeunesse, 2009  /  10,90€

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Après cette lecture, j'ai aussitôt pensé à un autre texte écrit par Susie Morgenstern, en collaboration avec Jacqueline Duhême (par ses gravures en noir et blanc). Son titre : Comme il faut.

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Pour satisfaire le souhait de sa petite-fille de trois ans, une grand-mère s'est investie d'une mission qui se révèlera casse-tête : trouver « une poupée comme il faut. Une poupée garçon grand et costaud ». Parce que ce n'est pas si facile, les magasins de jouets rengorgent de poupons à la pelle, mais ils n'ont pas l'objet du désir, soit « un vrai garçon », qui cache son petit trésor sous la couche.

Il ne faut pas prendre les enfants pour des idiots ! Dès leur plus jeune âge, ils ont très bien compris les mystères de leur corps, ce qui les distingue du sexe opposé. Que dire de l'hypocrisie de notre société qui tente de camoufler, et de proposer des objets asexués ? L'histoire montre aussi une certaine critique de la consommation à outrance, notre société croit qu'elle peut répondre à tous les désirs, alors qu'elle ne propose qu'une représentation standardisée et édulcorée de la réalité. Une réalité « comme il faut ».

Ces deux histoires prouvent qu'il faut que ça change !

Comme il faut, texte de Susie Morgenstern / illustrations de Jacqueline Duhême
Le rouergue, coll. Varia /  13€