05/11/06

Echappées de lecture

" J'ai comme tout le monde des fragilités. Quelques araignées poilues dans ma tête tricotent des envies absurdes. Des bourdonnements sourds d'insectes s'agitent entre chacune de mes pensées. Mon cerveau est lui aussi quelquefois picoré de toutes parts, comme des moineaux gourmands sur une grappe de raisins mûrs. Une impression d'âme en fuite lorsque je suis fatiguée.

(...) Je garde mon propre temps, le désir d'être souvent seule et des étoiles voletantes au-dessus de moi. La folie est un possible pour chacun. "

" Depuis notre premier baiser, j'ai une méduse à la place du coeur qui me pique, m'irrite et me réveille la nuit. Rien ne sert de soigner mes vertiges voyageant en pierres précieuses, émeraudes et turquoises, tourmalines. Etre sourde me convient très bien. Ma vie tourbillonne tellement plus depuis. "

Perspectives de paradis, Bénédicte Martin

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Corps de ballet - Michel Quint

corps_de_balletMaria est une ancienne danseuse, au corps déglingué et usé par le temps qui a passé, elle est aujourd'hui femme de ménage chez Paul, un prof d'histoire, et les Gamelin, un couple d'avocats, parents de deux jeunes enfants, Astrid et Vincent. Maria passe son temps libre au Comtesse à écouter son ancien amant Armand, ou s'éblouit les yeux devant la vitrine de Diva, la boutique de fripes vintage d'Adèle. Maria est d'ailleurs une femme extraordinaire, elle lit chez les autres les romans comme Giono, Steinbeck ou Dos Passos. Elle n'a jamais été mariée, a rompu avec ses amants car elle refusait tout engagement, ne voulait pas non plus d'enfants. Elle se rattrape chez les autres, comme les petits Astrid et Vincent, avec lesquels elle prépare en cachette un ballet pour la surprise du matin de Noël. Au coeur de ce fantastique remue-ménage, Maria est également fâchée après Paul, fâchée d'avoir répondu à des questions sur sa vie, sur son père et son passé dans l'armée Rouge, durant la bataille de Stalingrad. Maria est chamboulée d'avoir commencé à "déboutonner la mémoire", des vieux démons semblent s'échapper de sa boîte de Pandore...

En un mot comme en cent, "Corps de ballet" est un livre éblouissant et remarquable, il met en scène cette femme, Maria Voronina, dont le parler ne s'enrobe d'aucun maniérisme, qui fait fi des ronds-de-jambe, "mes mots je les vois d'en dehors, je les juge à la carcasse, m'en fous un peu de leur sens, pourvu qu'ils se tiennent correctement et soient sages, et qu'ils dansent bien, évidemment". C'est un exercice ensorcellant, impossible de ne pas s'attacher à cette ancienne ballerine, désormais âgée de soixante ans, qui vit dans le Vieux Lille, dans ses petits quartiers qui constituent à eux seuls un village dans la ville. Son histoire est touchante, à la fois entraînante et élégante, comme un "corps de ballet", mais elle cache en fond de tiroir un passé plus troublant, plus opaque et qui est sincèrement bouleversant. Michel Quint est un prodige qui entend ce que lui chuchotent "les murs, les rues, les pavés" de ce Vieux Lille qu'a su attraper Cyrille Derouineau du fond de son objectif, "un attrapeur d'âmes". Emparez-vous de ce livre, il est étourdissant, poétique et émouvant, il montre également qu'on peut faire de la littérature avec d'autres matériaux que 900 pages d'un vocabulaire ronflant ! Pssst, suivez cette ombre qui porte un ocelot et qui se balade dans les rues de Lille, c'est sans doute Maria Voronina...

Texte de Michel Quint, Photos de Cyrille Derouineau - Estuaire

  • échappée de lecture : "Voilà tout mon royaume de Cendrillon qu'a passé l'âge des citrouilles. La paix y régnait, jusqu'aux curiosités de Paul. De vouloir à tout prix me grimper à l'arbre généalogique, remonter à mes origines, il a tout chamboulé mes amnésies tranquilles. Et moi, bécasse, qui suis entrée dans son manicrac ! Faut croire que j'avais besoin de vider mes poches... Ce que je finis de faire aujourd'hui, dimanche de Noël, maintenant que les plaies de maintenant sont à vif, celles du passé rouvertes comme une tombe profanée, et qu'on s'écarquille la bouche sur un grand cri sans fin... Mais faut revenir sur nos vieilles danses, retrouver là où on a fait des faux pas et qu'on a dansé un monde inhumain. Peut-être que le dire ça va le remettre d'aplomb, allez savoir. "

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La petite musique du dimanche

La petite musique du jour se passe ICI ...

Je m'étais fait un bonheur
De vous cuisiner la tarte au coeur
C'était coulis de mon sang
C'était crème de ma peau
J'ai saupoudré mes os cassés
Pour ajouter du croustillant

Allez goûtez-moi
Ne me dégoûtez pas de moi
Allez essayez-la
Ne me dégoûtez pas de vous

Vous m'avez mangé un bout
Et puis vous m'avez recraché
Je sais je suis pimentée
C'est l'espagne ça vous fait l'pied
Vous m'avez craché dans le dos
Je vous entends rigoler

Allez allez allez... Allez goûtez-moi ...

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04/11/06

Ma place sur la photo - Amanda Sthers

ma_palce_sur_la_photo"Ma place sur la photo" est le récit d'Amanda Sthers, 24 ans, jeune talent de l'édition, qui raconte ses souvenirs épars sur son enfance, sa vie actuelle et son apprentissage doucereux de la vie... Elle évoque ainsi le divorce de ses parents, ses liens avec son frère et sa soeur, le pedigree de ses géniteurs (un père juif, psychiatre, une mère catholique bretonne), la vie qui reprend ses droits avec d'autres histoires d'amours, les premiers émois, la grossesse non voulue et l'avortement, et pour finir l'homme de ses vieux jours, "celui que j'ai décidé d'aimer pour la vie"... Le résultat est plutôt moyen, assez commun pour résumer. Il y a beaucoup d'étalage de soi, et pour ceux ou celles qui fuient le nombrilisme, c'est un livre à éviter. Pourtant, il y a une certaine tendresse et beaucoup d'honnêteté dans cet auto-portrait, rempli d'états d'âme et avide de trouver les bonnes solutions. Car, on l'aura compris, il lui faut trouver "sa place sur la photo". Personnellement, je n'ai pas su au démarrage qui était son amoureux dont elle fait l'éloge en long, en large et en travers dans son livre, mais je ne pense pas que ce soit le plus important pour s'intéresser à cette romancière en herbe. La plume est jolie et ne demande qu'à s'étoffer...

Grasset

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Ne quittez pas - Marie Magdeleine Lessana

ne_quittez_pasC'est au commencement un homme (Louis), marié à Pauline depuis dix ans, qui entend leur fils dire à celle-ci que Louis est en trop dans cette maison, qu'ils seraient bien heureux sans lui !.. L'homme prend mouche, il décide de "disparaître" et emménage dans un appartement où il reste à sa table en observant par la fenêtre. Il aperçoit un individu au profil marqué et décide de lui écrire sa vie... Le deuxième roman glisse dans le premier, pour le lecteur il y a une façon claire de s'y reconnaître : les chapitres sont soit intitulés "je" ou "vous", selon le narrateur en question. Louis va donc imaginer une existence folle à cet inconnu, qu'il baptise Antoine, qui rencontre une femme russe superbe et avec qui il va vivre une histoire passionnelle, pour laquelle il quitte tout. C'est en quelque sorte un exutoire pour Louis qui va se nourrir de cette frénésie de fantasmes pour remplir le vide de sa propre vie. En somme, ce dérivatif va conduire Louis à une autre quête plus personnelle, plus identitaire. Pour en savoir plus, lisez le livre...

Car si votre curiosité est éveillée, voici le principal dynamisme qui motive la lecture du roman. En ce qui me concerne, je suis venue à bout du livre pour justement connaître les fins de la crise de Louis, dans une deuxième partie beaucoup plus palpitante que le début de l'histoire. J'ai failli mettre de côté ce livre de Marie-Magdeleine Lessana car j'ai pris en grippe les héros masculins de son récit. Question de goût... Puis, en découvrant ce qui "réveille" Louis, j'ai aussitôt été prise dans l'engrenage de son enquête et impossible de lâcher le livre avant d'en savoir le bout. Un peu fangeux pour commencer, puis savamment plus croustillant !

Maren Sell éditeurs

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02/11/06

Vous n'écrivez plus ? - Laurence Cossé

vous_n__crivez_plusReprenez la présentation de l'éditeur et vous tenez le propos des 11 nouvelles de ce livre...

Présentation de l'éditeur
Quand on feuillette les catalogues des grandes maisons d'édition, où figurent les noms de tous les auteurs qu'elles ont publiés, on a un peu froid dans le dos. Quatre-vingt-quinze pour cent de ces noms sont oubliés. Une autre chose est frappante. Beaucoup de ces auteurs ont disparu après avoir publié un livre ou deux, pas plus. Comment ont-ils vécu ensuite ? Qu'ont-ils fait, que sont-ils devenus alors que plus personne ne se souvenait qu'ils avaient écrit ? Écrire n'a jamais transformé la vie, ni arraché qui que ce soit à l'humaine et infirme condition. Le constat serait amer s'il n'y avait l'humour de Laurence Cossé et son attrait pour la face cachée des êtres et des destins, si touchante, souvent, si incongrue qu'on se dit : cela ne s'invente pas.

Cela parle donc des écrivains, de ceux qui rament, de ceux qui restent dans l'ombre ou connaissent un succès fulgurant, prennent la grosse tête et tombent dans les limbes de l'oubli, ou espèrent un éternel chef d'oeuvre inaccessible à lire, de ceux qui flirtent avec la presse ou des jurés littéraires, des écrivains en devenir, des écrivains bien assis mais lassés de cette reconnaissance et qui cherchent un renouveau... Il y en a pour tous les goûts, c'est plaisant et jouissif, un pur concentré de "tombons les masques" du monde cruel de l'édition. Oui, cruel ! On s'en rend compte, car le fond de l'écriture, au-delà de l'humour et la légèreté, est passablement cynique et piquant. Il ne faut pas s'en laisser conter, écrire exige beaucoup, et les plus récompensés ne sont pas les plus méritants, etc. J'ai énormément apprécié ce recueil de Laurence Cossé, beaucoup aimé le style et la forme en général, ce n'est pas souvent de trouver en un seul livre le même thème à travers les différentes nouvelles; donc ici c'est le cas et on baigne dans l'écriture sous toutes ses coutures. C'est à chaque fois bien constaté, bien analysé et c'est un regard, sinon neuf, plus réaliste du statut de l'écrivain. Bien vu, bien écrit, excellente lecture en général.

Gallimard

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31/10/06

Mardi 31, appel aux sorcières !

Quelques livres pour fêter Halloween et s'offrir quelques petits frissons (mais sans la chair de poule !).

Camomille - C'est d'abord l'histoire d'une sorcière appelée Pissenlit qui se languissait d'avoir un enfaIMGP2507nt pour transmettre son savoir. Un jour, nichée sur la cime d'un arme, elle attend que minuit sonne pour mettre au monde un bébé, qu'elle prénommera Camomille. L'enfant est déjà une sorcière avec son chapeau pointu, qui suit sa maman partout en attendant d'exercer ses pouvoirs magiques. Pour son 1er anniversaire, Camomille reçoit un campagnon de jeux, un hibou nommé Gros Yeux. Jeune et jolie, Camomille décide de trouver un mari. Les prétendants ne manquent pas : squelette, monstre frankenstein, chauve-souris, fantôme, loup-garou sonnent à sa porte, mais ce n'est décemment pas sérieux. Jusqu'à l'arrivée magique de Pédrusque Pardusque... Célibataire, mariée, Camomille va devenir veuve en une seule journée.  Les Oeuvres Complètes de Camomille regroupent : La naissance - Le mariage - La Grande Fête - à Paris - Le voyage à Venise - Mona la guenon - Le château hanté - Au congrés de sorcellerie - Les vacances - Le Noël. Succès garanti. Camomille est une sorcière pas méchante, intelligente, perspicace, espiégle et très drôle. D'abord découvert à la télévision en dessin animé, Camomille se dévore en format papier grâce au duo Enric Larreula & Roser Capdevila.

IMGP2498Le congrés des sorcières - La sorcière des villes reçoit un carton d'invitation pour le congrès annuel des sorcières, avec concours d'élégance à la clé. Toute à sa préparation, la sorcière s'aperçoit trop tard que son invitation s'envole par la fenêtre et, à tenter de la rattraper, la sorcière s'écrase sur le sol et casse son balai. Dépitée, elle se rend chez la voyante pour trouver la solution et lui indiquer la route à prendre. Les ennuis se succèdent, la sorcière décide de prendre l'autobus puis de faire de l'auto-stop, mais personne ne s'arrête pour une sorcière... sauf une petite fille à vélo. Croyant ses problèmes résolus, la sorcière des villes va encore créer un scandale parmi ses consoeurs, sans mettre de côté le concours d'élégance, avec sa mise en lambeaux, la sorcière est fort mal servie. Mais la petite Zita n'est pas loin, malgré l'interdiction des enfants au congrés... Drôle, pétillant, prenant à rebrousse-poil tous les clichés des sorcières (vilaines, méchantes, vêtue de fripes), ce livre de Sylvie Auzary-Luton rencontre un bien joli succès à la maison. Illustrations soignées et colorées sont également un atout supplémentaire pour découvrir le secret derrière Le Congrès des Sorcières... Joli !

IMGP2501Pourquoi Violette est devenue une sorcière - Dans une forêt peuplée de lutins, vit une petite fille qui est tout le temps renfrognée. Elle s'appelle Violette. Un jour elle surprend deux lutins chuchoter de ne "surtout pas en parler à Violette". Piquée au vif, Violette va les suivre et découvrir que tous les petits lutins ont décidé de se baigner ensemble dans le lac mais qu'ils n'ont pas envie de jouer avec Violette car "elle fait toujours la tête". Du coup Violette décide de devenir sorcière...  En gros, cet album tente d'illustrer la tolérance entre les enfants, de ne pas rejeter un enfant tristounet, de l'inclure dans les jeux collectifs et d'accepter les différences. Cet album est plutôt difficile à évaluer car à l'âge de 4 ans ma fille n'aimait pas beaucoup ce livre, puis aujourd'hui à 6 ans, elle se régale à décortiquer les phrases pour deviner le tenant de l'histoire... Je suis étonnée. Alors, pourquoi un succès mitigé ? Car les illustrations de Nadja sont peu chaleureuses avec une accentuation sur le flou et les couleurs sombres et froides. Peu attrayant pour un jeune lectorat, mais l'histoire est sympa comme tout.

Reprenons les références des livres présentés par Miss C. aujourd'hui : Oeuvres complètes de La Sorcière Camomille (éditions du Sorbier) ; Le Congrès des Sorcières de Sylvie Auzary-Luton (L'école des Loisirs) ; Pourquoi Violette est devenue une sorcière de Grégoire Solotareff et Nadja (L'école des Loisirs).

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30/10/06

Prix Femina et Médicis 2006

Si j'évoque les Prix Femina & Prix Médicis 2006, c'est parce que les deux lauréats sont deux romans que j'ai lus et (plus ou moins) approuvés. En effet, j'avais un autre favori pour le Médicis : Vues sur la mer, de Hélène Gaudy qui aurait pu bénéficier d'un coup de phare bénéfique pour ce premier roman d'une jeune femme prometteuse. Cela n'empêche pas de la découvrir encore !

Donc, c'est Une promesse, de Sorj Chalandon qui a décroché la timbale. Joli roman, certes, avec une ambiance inquiétante et nébuleuse d'un culte de mémoire pour une maison... ce n'était pas un coup de coeur pour moi, mais ce n'est pas mauvais non plus. :-)

Bref, le  Prix Fémina a été attribué à Lignes de Faille, de Nancy Huston : le roman d'une famille américaine sur quatre générations, depuis l'Amérique en passant par Israël et l'Allemagne nazie... Une histoire de secrets et de non-dits étouffés depuis 1944 et qui entraîne la lignée à porter le sceau du silence maudit. Poignante histoire, à recommander fortement !

Psst, il y a du rififi chez ces dames du Femina avec l'exclusion de Madeleine Chapsal et la démission de Régine Deforges, par solidarité ! Voir l'article de l'AFP ici. 

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Voyageuses - Paul Bourget

voyageusesPaul Bourget était un grand voyageur et un écrivain touche-à-tout (romans, nouvelles, théâtre, poésie, essais, etc). En rééditant les "Voyageuses" (textes écrits en 1896)  dans la nouvelle collection de Buchet Chastel, "Domaine Public", il y a une volonté de remettre au goût du jour un auteur oublié et pourtant éternel contemporain ! .. La littérature de Paul Bourget, par le biais des souvenirs d'un globe-trotter, offre dans ce recueil une image de la femme dans la société bourgeoise de la Belle Epoque.. d'une manière pas toujours flatteuse, et aux prises d'intrigues soit religieuses ou politiques, ambitieuses et intéressées, voir mystiques et hallucinatoires.

Six histoires courtes où le narrateur met en scène des femmes croisées en chemin... De ces rencontres fugitives sont nés des récits poétiques, le détail des souvenirs rattachés à des séjours (en Italie, à Corfou, en Amérique ou en Irlande), où le temps passe (parfois dix années se sont écoulées !) et les réminiscences frappent l'auteur qui consignent ses petites histoires marquées très souvent par le sceau du drame, des accidents et des cas de conscience. Dans l'ensemble, je conseille "La Pia" (autour d'une chapelle choyée comme un joyau par l'homme d'église et une jeune fille dévote, révoltée qu'on puisse arracher une perle cachée en son sein...), "Odile" (suicide ou meurtre dans la bonne société bourgeoise.. un homme se remarie trop vite, la maîtresse se pavane mais peine à dissimuler sa haine pour la fille de la défunte, influence très Whartonienne, j'ai trouvé) & "Neptunevale" (une demeure en Irlande que les héritiers ont décidé de vendre à un homme très parvenu, l'ensemble des employés est indigné et a choisi d'émigrer en Amérique... mais des rêves étranges commencent à saisir les principaux intéressés).

C'est finalement un voyage bien étrange (mais agréable) ressenti à la lecture de ce livre. Jetez-moi des tomates, car je ne connaissais pas Paul Bourget. J'ai réparé cette aberrance et je suis séduite par cet explorateur qui visait plus loin que la transcription de ses escapades. C'est une littérature différente mais guère démodée, une littérature dépaysante, que votre bibliothèque peut s'enrichir d'accueillir !

... morceaux choisis :

  • Pourquoi ai-je cédé en commençant ce récit au vulgaire préjugé qui réduit toute la poésie de la vie aux choses de l'amour, et regretté de ne pouvoir associer aux radieux et intimes horizons de Corfou que ces images d'un admirable vieillard à la veille de mourir inconnu, d'une fille de trente-cinq ans, victime de la plus mensongère des idolâtries, et d'un forban qui se jouait de l'optimisme magnanime de l'un comme de la foi profonde de l'autre ? A mesure que les épisodes s'évoquent dans ma mémoire, je comprends que la secrète antithèse entre ces pacifiques paysages levantins et la tragédie psychologique jouée devant moi aura donné à mes impressions de nature une acuité et comme un pittoresque de plus...

  • La paire de chevaux, le demi-rang de perles, - c'était leur vie à tous deux, leur gaie et frivole vie d'heureux ménage parisien qui revenait les hanter, les attirer, les reprendre; et, en les écoutant l'un après l'autre, je les avais distinctement aperçus là-bas, bien loin de ce mélancolique et solitaire Neptunevale : Maxime, remontant du Bois vers le Cercle de la rue Royale, par une jolie fin d'après-midi du mois de mai, assis sur son haut phaéton, menant deux superbes bêtes, et j'avais vu la jeune femme, par un soir du même mois, s'asseoir à la table fleurie d'un dîner élégant, ses fines épaules nues et autour de son cou délicat l'orient de ses perles brillant d'un si tendre éclat ! Oui c'était leur vie, cela : pour elle, se parer davantage et davantage, comme un oiseau de paradis qui lisse ses plumes au gai soleil; pour lui, conduire des chevaux et tailler des banques, au club, ainsi qu'il convient à un jeune homme d'une grande fortune et d'un grand nom, dans le triste monde contemporain ! Qu'ils eussent l'un et l'autre senti, même légèrement, la poésie et le romanesque de ce coin d'Irlande, c'était déjà un tel prodige, -le miracle, chez elle, de l'amour, qui donne aux femmes les plus insignifiantes un rien de génie, - et le miracle, chez lui, de la race, qui fait qu'avec une certaine qualité de sang on n'est jamais entièrement vulgaire d'âme...

Buchet Chastel

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29/10/06

Le cercle parfait - Pascale Quiviger

cercle_parfaitVous avez entre les mains un roman d'amour. Une histoire de rencontre entre une femme qui est en voyage en Europe et qui croise cet homme pour qui elle décide de tout quitter, tout vendre au Quebec pour retrouver celui pour qui son coeur bat à cadences folles. Cette femme s'appelle Marianne, l'objet de son amour est Marco, italien, célibataire, éleveur de chiens, chasseur de canards. Marianne vient vivre dans ce petit village perdu de l'Italie, elle ne travaille plus, elle vit dans cette attente de lui. Au temps qui passe, s'installe l'ennui, puis la haine et la destruction. Marianne plonge dans une mélancolie dépressive (ou inversement), elle n'a plus qu'une idée en tête : partir.

Celles qui ont aimé un caractère latin comprendront... le charme ténébreux, silencieux et distant, indépendant mais lié à la mama (surtout par la table)... "Marco patrouille son village depuis des années. Dans son lit passent des voyageuses, mais aucune d'entre elles n'acceptera d'épouser son village, sa mère, ses dizaines d'oncles et de cousines, précisément parce que ce sont des voyageuses. Marco est entier, il les laisse partir, il en garde le souvenir comme d'une brûlure bénigne, sachant d'avance que son étrange façon d'être à la fois une racine et une feuille l'empêchera toujours de partir avec elles."

Voilà d'où s'explique le titre du roman : "Le cercle parfait. La vie ronde de Marco. Etanche comme un oeuf. L'univers à l'échelle d'un village dont on ne sort jamais." Et Pascale Quiviger raconte cette magnifique histoire d'amour, même si elle est diantrement ordinaire et de celles qu'on vit tous les jours, pourtant c'est aussi ces histoires-là qui nous nourrissent et nous poussent. Il y a dans ce livre des passages sublimes sur les sentiments amoureux, sur l'acte de tomber en amour, sur l'espoir et l'attente, puis le vide qui gratte à la porte pour creuser son nid dans le coeur de l'amante... C'est stupéfiant ! Si je décidais de reproduire quelques-uns de ces extraits, il me faudrait des pages pour tous les consigner ! ... Lisez ce livre, vous comprendrez !..

Il y a de la poésie, de l'instinct et paradoxalement il y a de l'acuité dans le regard de la narratrice, celle qu'on ne trompe pas et qui pressent l'échec de sa belle histoire d'amour. Et l'humour, aussi, ne l'oublions pas, quand Marianne affronte sa belle-mère autour de repas gargantuesques... Ah, j'allais omettre de citer le 3ème personnage du roman : l'Italie, belle, somptueuse, implacable et fascinante, celle aux "voix secrètes de vêpres", celle au dimanche rose et pâle sur une place baignée de soleil, celle de Giotto, des câpres sauvages poussant sur les murs, etc. "L'Italie est parsemée de lieux de prière et de vengeance, d'art et de pouvoir".

En voilà un roman qui se découvre à chaque effeuillage !.. Note de conclusion : "Le bonheur exige la rupture des cercles parfaits." Point.

Les 400 Coups

  • Pascale Quiviger vit en Italie, où elle enseigne la peinture tout en poursuivant son oeuvre littéraire et picturale. Un premier recueil de nouvelles, intitulé Ni sols ni ciels (2001), s'est hissé au rang des finalistes 2002 des prix Anne-Hébert et Odyssée.
  • Le Cercle Parfait, couronné en 2004 par le Prix du Gouverneur général au Québec, confirme l'opinion élogieuse de la critique.

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