16/10/07

Ma femme est une sorcière - Thorne Smith

Ma_femme_est_une_sorciereDans la petite ville de Warburton, dans l'état de New York, T. Wallace Wooly Jr. est un homme respecté, pour sa richesse et sa loyauté envers sa défunte épouse. Un soir, après un rendez-vous avec Betty Jackson, sa blonde secrétaire aux longues jambes, Wooly est le témoin inopportun du violent incendie de l'hôtel Monroe. L'homme, dans toute sa fascination pour le feu, se précipite sur les lieux et découvre une jeune femme prise aux pièges des flammes. N'écoutant que son courage, il porte secours à cette donzelle à la peau si fraîche et dénudée !
Un scandale ! Les journaux colportent aussitôt la nouvelle. M. Wooly n'est pas un homme de la bagatelle, il faudrait que cela se sache. Justement il a un entretien avec cette Mlle Jennifer Broome, rescapée du sinistre. Ses employés le mettent en garde, mais lorsque l'apparition opère, c'est déjà trop tard ! « Mais lorsqu'une femme a une couronne somptueuse de cheveux brillants et sombres, lorsqu'elle a des yeux en amande, à demi fermés, des iris d'un jaune clair et lumineux luisant dans l'ombre de la chambre, lorsqu'elle a une bouche incurvée en un sourire bref, semblable à celui d'un chat, cruel et passionné, de petites dents blanches se montrant en un sourire de joie sans mélange, une main, aussi blanche que neige, se tendant avec impatience... »
Las ! notre homme est ensorcelé ! Pris sous le charme de cette redoutable séductrice, Wooly va accepter de l'épouser sur le champ. Cette annonce plonge l'entourage en émoi, mais les noces se déroulent sans tambour ni trompettes. Jennifer Broome devient la nouvelle Mrs Wooly, et aussitôt son désir d'exclusivité va s'étendre de façon étourdissante. Un par un, elle écarte les opportuns, les présences encombrantes, tourne la tête des récalcitrants, renvoie dans leurs chaumières les résistants.
Les carottes sont cuites !
Mais M. Wooly commence à s'étonner du comportement de son épouse. D'abord il se surprend à ressentir une contradiction dans ses sentiments, un mélange d'agacement et d'attirance incontrôlable. Puis il découvre Jennifer, en pleine nuit, escalader la bignone avant de rentrer se coucher aux aurores. Quelle étrange jeune femme ! Et si elle n'était finalement pas ce qu'elle prétendait ?
Démasquant le pot aux roses, Wooly va mettre les pieds dans le plat mais ne sera pas, pour autant, débarrasser de sa sorcière de femme ! Cette dernière, déchaînée, va lui jeter un sort qui conduira notre bonhomme à finir « rond comme une queue de pelle » !

Sordide - pensez-vous ? Un peu hélas, oui. Autant le début du roman était savant, pétillant, subtil et délicieusement ironique, autant la fin du récit vire complètement burlesque et lourde comme c'est pas permis ! Décédé prématurément, l'écrivain Thorne Smith n'a pas pu terminer son roman et c'est un autre auteur, Norman Matson, qui a bouclé le manuscrit. Pourrait-on expliquer le déséquilibre de la lecture par ce fait ?
Quoi qu'il en soit, le roman a été adapté à l'écran par René Clair (avec un scénario largement remodelé), puis a fait l'objet d'inspiration de pièces de théâtre et d'un film (Bell, Book and Candle - devenu L'Adorable voisine au cinéma - avec James Stewart et Kim Novak).
La lecture de ce livre vaut le coup d'oeil pour la peinture des personnages, entre un Wooly carrément niais et crétin, une Betty Jackson assez cruche et la féline Jennifer, qui provoque chaos et désordre pour attirer le stupide Wooly dans les flammes de l'Enfer ! Le roman a de belles choses à raconter, peut-être est-ce un tantinet désuet par endroits, mais il n'empêche qu'il remet les pendules à l'heure face aux récentes adaptations cinématographiques (cf. le déplorable Bewitched !).

Terre des Brumes - 230 pages -  Traduit de l'anglais par Anne-Sylvie Romassel.

Et puisque c'est bientôt la fête des sorcières, autant s'en donner à coeur joie ! ! !  ;o)

Un p'tit extrait, pour la route : 

«  - Jennifer est une vraie dame, adorable, cultivée. Elle sera une bonne mère pour toi.
- Oui, papa, dit Sara.
- Bien sûr, elle est très différente, dit Wooly.
- C'est vrai, dit Sara.
Ils ralentirent le pas pour qu'elle puisse regarder une dernière fois la grande et vieille maison sous les ormes.
- Tu fais des progrès en algèbre ? demande M. Wooly.
- Oui, oui, dit-elle. Je veux dire, pas du tout. Es-tu heureux, papa ?
- Hein ? Quelle idée de me poser une question comme ça ? Si je suis heureux ? Le jour de mon mariage ? Je suis gai comme un pinson.
- Vraiment ?
C'en était trop.
- Vraiment ? Diable, fillette, comment veux-tu que je sache si le pinson est vraiment gai ? Je n'en ai jamais vu, et je n'ai jamais eu l'occasion de lui poser la question. Toute cette histoire de pinson qui siffle nuit et jour, en proie à je ne sais quelle éternelle gaieté n'est peut-être qu'un mythe. Mais un mythe, ajouta M. Wooly assez follement, vaut peut-être une messe. Ha, ha !
- Je ne t'ai jamais vu comme ça, dit tristement Sara.
- Tu ne m'as jamais vu le jour de mon mariage, fillette, rétorqua M. Wooly.
- Ne me donne pas du fillette à tout bout de champ comme si nous étions dans un roman de Dickens, ou de je ne sais qui.
- Eh bien, Mlle Wooly, il est pourtant bien vrai, n'est-ce pas, que c'est la première fois que vous me voyez le jour de mon mariage ? Vous n'étiez sûrement pas invitée la première fois. Quant aux pinsons, j'allais justement dire que « l'amour se gausse du mythe du gai pinson ». Ha, ha !
- Oh pauvre papa, dit Sara. Tu es à bout de nerfs.
- Ha, ha, dit M. Wooly.
- On dirait que tu es ensorcelé.
- Et pourquoi pas, Sara ? N'est-elle pas ensorcelante ? »

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11/09/07

Symptomatique ~ Danzy Senna

"Avez-vous jamais vu la fin d'une histoire avant même qu'elle commence ?" - C'est la question que se pose la narratrice de "Symptomatique", roman âpre et semi-latent d'une violence liée à la solitude et l'amertume de la mixité. La jeune new-yorkaise fraîchement débarquée de sa Californie natale commence un stage dans un magazine, un peu contre les principes new-age de ses parents baba cool. Elle rencontre Andrew mais leur aventure capote, un peu abruptement. Prise de court, la jeune femme recherche un appartement et c'est une collègue de bureau, Greta Hicks, qui lui trouve la solution. Suite à cela, cette femme de 43 ans va soudainement empiéter doucement dans la vie de la jeune femme. Toutes deux ont en commun d'avoir un père noir et une mère blanche, Greta pense qu'elles constituent à elles deux "une race à part". Car insidieusement Greta s'impose dans la vie de sa jeune camarade, laquelle subit de plus en plus cette "amitié". Le sentiment d'étouffement prend le pas, succède l'égarement combiné à la solitude. Les pas de la narratrice mènent la danse, guident le lecteur dans un New-York plombé par le froid hivernal. C'est la sinistrose, une lente plongée dans des profondeurs abyssales. Et avec ça, il y a une prise de conscience de la haine raciale, de la couleur de peau qui délimite les affinités dans cette Amérique bien tranchée. Ce deuxième roman de la new-yorkaise Danzy Senna est, pour le tout, bien captivant et flippant !

traduction de Serge Quadruppani / septembre 2006

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09/09/07

L'histoire de l'amour ~ Nicole Krauss

Au début, l'histoire est simple, c'est celle de Leo Gursky, vieil homme de 80 ans et qui attend sa mort mais fait tout ce qu'il peut pour qu'on ne l'oublie pas et qu'il évite de trouver la mort dans la solitude. C'est un réfugié polonais qui a migré à New York après avoir réussi à se cacher des nazis durant la guerre. S'il a rejoint les Etats-Unis, c'est aussi pour retrouver son amour de jeunesse, la belle Alma.
Autre histoire dans le roman : une jeune adolescente de quatorze ans, prénommée Alma, découvre qu'elle tient son prénom des héroïnes d'un roman intitulé "L'histoire de l'amour". Ce livre était un cadeau d'amour de son père à sa mère, celui-ci étant mort la mère d'Alma vit recluse et reste fidèle au souvenir de son amour. La jeune Alma est étonnée de découvrir qu'un anonyme a écrit à sa mère pour qu'elle traduise ce roman écrit en espagnol, car le roman semble également beaucoup compter pour cet homme, qui se nomme Jacob Marcus.

A partir de là, les destinées ne vont pas cesser de se croiser, se rencontrer et de dessiner L'Histoire de l'amour. C'est, dans le fond, l'histoire du roman dans le roman. Et Nicole Krauss emprunte la voie labyrinthique pour traverser les mémoires et les histoires d'amour. Oui, c'est un roman qui parle d'amour, assez fou d'ailleurs. Cela convient à ce vieillard qui est tombé amoureux et c'est là toute sa vie, ou à cette jeune veuve détruite par la mort de son compagnon et qui se noie à petites doses, à un père pour son fils qu'il n'a jamais connu, à une adolescente qui veut redonner le sourire à sa maman et qui creuse des tranchées et qui cherche mais sans savoir exactement quoi... C'est un livre entier sur le sentiment amoureux, sur le droit à la mémoire, à la fidélité au-delà de la mort, au respect de la création littéraire. Ce roman de la new-yorkaise Nicole Krauss fait couler beaucoup d'encre dans les articles de cette rentrée littéraire et c'est totalement justifié ! D'abord il est écrit avec une maîtrise étourdissante, puis il est dense, foisonnant, respectueux et d'une très grande élégance. C'est un roman puissant et intelligent, qui ne perd jamais le fil de son histoire et qui repêche son lecteur en toute simplicité. Et hop qu'il nous emmène du côté de la Shoah, à New-York, en Israël ou au Chili, dans le coeur d'une adolescente ou d'un vieillard, et surtout au coeur d'un roman dont l'histoire nourrit L'Histoire de l'amour du début à la fin. Cela paraît brouillon à lire comme ça, mais c'est un roman 5 étoiles et qui est, en toute honnêteté, EPATANT !

septembre 2006

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01/08/07

Le livre de Joe - Jonathan Tropper

Le_livre_de_joeDe retour dans sa ville natale de Bush Falls, Joe Goffman sait qu'il court à sa perte et se rue droit vers la guillotine. Jeune écrivain à succès, âgé de 34 ans, il vient de vivre une ascension fulgurante avec la parution de son premier roman, humblement intitulé "Bush Falls", où il racontait sa jeunesse dans cette petite bourgade du Connecticut. Or, ses révélations ont déplu, son livre a vite été taxé de ramassis d'injures impardonnables. Son retour sur les lieux du crime s'annonce sans pitié !

Pourquoi revient-il ? Cela faisait dix-sept ans que le garçon était parti, un peu en brouille avec sa famille, sa petite amie d'alors, ses rares amis, etc. Il vit désormais à New York, mène une existence futile et superficielle, bref le vide intersidéral ! S'il rentre, donc, c'est pour se rendre au chevet de son père mourant. Mais ils sont nombreux à l'accueillir avec froideur, sourire crispé et désir de lui faire payer son arrogance.

Pour ma part, j'appuie ce comité d'accueil car l'individu Goffman m'horripile au plus haut point ! J'ai d'ailleurs beaucoup aimé la mise au point qu'un type lui fiche en pleine figure vers la fin du roman, je trouvais qu'elle lui pendait au nez depuis belle lurette ! C'est clair, du début à la fin, je n'ai pu m'empêcher d'être agacée par ce personnage imbuvable. Et dans l'ensemble j'ai trouvé que l'histoire était un peu cousue de fil blanc, prévisible jusqu'au bout, avec une fin "en apothéose" complètement risible. Désolée.

Pas totalement déçue non plus, j'ai parcouru ce roman sans relâche, y reconnaissant les bonnes ficelles efficaces. De l'ironie, du mordant, un peu d'humour (noir) et de l'émotion gratuite ... voilà de quoi vous divertir, vous aider à passer de bonnes heures de lecture. Mais, point transcendant non plus !

Traduit de l'américain par Nathalie Peronny - 405 pages - Fleuve noir, Janvier 2006 / 10-18, Février 2007.

  • ... euh, vous êtes déjà très nombreux à l'avoir lu, apprécié ou pas ... je vous laisse inclure vos liens dans les commentaires !  ;o)

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09/07/07

Un auteur : Julianna Baggott

Comme elle respire

Un matin d'été 85, le père de Lissy, quinze ans, s'enfuit du domicile conjugal avec une employée de banque rousse. Cette escapade érotique ne durera qu'un mois, juste de quoi rendre la mère de Lissy cramoisie de honte. Du coup tout va être employé pour faire comme si. Comme si cet été ("de débauche de vérité") 1985 n'avait jamais existé. La narratrice (Lissy et quelques années en plus) va opérer un étrange rapprochement entre son parcours et celui de sa mère lors de cet épisode gravé dans sa mémoire. Car toutes deux ont un parcours quasi semblable. Lissy à trente ans est enceinte mais sa vie sentimentale est compliquée. Elle se souvient de ses quinze ans et de sa perte de virginité. Elle se rappelle aussi qu'avec sa mère elles étaient parties sur la route pour retrouver le père biologique de Lissy (et donc de découvrir que le papa en escapade extraconjugale n'est pas son vrai père) et ainsi retrouver un premier amour perdu. Toutes deux se forgent (ou reforgent) une identité amoureuse.

Un peu complexe à expliquer mais bien captivant à lire. Julianna Baggott dresse un portrait décapant de deux femmes à travers deux époques mais a le tour de force d'en souligner tout le parallélisme. Portrait aussi des années 70 que l'auteur n'hésite pas à écorcher et à remettre en question. Attention, second degré, dérision et ton décalé du début à la fin. De premier abord déconcertant mais passionnant en durée.

Miss America ne pleure jamais

Ce deuxième roman de Julianna Baggott relève du même principe narratif que son premier livre ("Comme elle respire") : portraits croisés d'une mère et de son enfant. Sauf que dans "Miss Amérique" la mère se confronte à son fils. Cela nous donne un passionnant roman, au plaisir égal à celui fourni pour le premier. Vraiment rien de surprenant. Le style est identique : ton décalé, second degré, dérision et humour blasé. Julianna Baggott a séduit avec "Comme elle respire", elle confirme son potentiel avec "Miss Amérique". A lire si vous appréciez la plume de Miss Baggott !

juillet 2004

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27/06/07

Une femme vertueuse - Kaye Gibbons

une_femme_vertueuseD'un côté, il y a Jack Ernest Stockes, ouvrier de ferme un peu rustre, inconsolable depuis la mort de son aimée. Et d'un autre, il y a donc la voix de Ruby, jeune fille de bonne famille, vingt ans plus jeune que lui et décédée d'un cancer foudroyant.

Ce récit à deux voix est une bouleversante histoire d'amour, une vraie histoire, avec beaucoup de tendresse et de douceur. C'est facile à dire quand on a tourné la dernière page du livre, car ce n'est pas donné au commencement. Bien sûr, il y a les petits plats congelés pour nourrir Jack pendant trois mois, et justement le temps imparti s'est écoulé et l'homme a son congélateur vide. Aussi vide que sa vie de veuf qu'on ne peut consoler.

Toute l'histoire de Jack et Ruby est une immense aventure commencée dans la tragédie, laquelle aura du mal à se détacher, et qui s'achèvera brutalement avec la maladie. Non ce n'est pas rose, le milieu est rude, celui du Sud implacable, avec ses bigots, ses bons à rien doublés d'ivrognes, ses mégères jalouses. Heureusement qu'il y a l'amour, les copains fidèles, la petite fille douce et intelligente, la vie à deux et les souvenirs... Jack et Ruby ne sont pas des sentimentaux, ils ne pondent pas de grands discours, leur façon à eux est plutôt maladroite et rustique. Mais c'est justement leur point fort, c'est admirable et émouvant, "J'ai beau ne pas être bien savant, je la comprenais." Ou c'est comme : "Je vais dire oui, et, avec ça, essayer de vivre."

Pas de chichis, mais c'est dit avec bon coeur. Kaye Gibbons, qualifiée de grande voix de la littérature américaine, impose ainsi un style infaillible et remarquable. Ses personnages aussi sont extrêmement réussis, ils ne sont pas mélodramatiques, ils sont juste humains. Et par un fait étrange, ce roman est faussement tendre. Pas en apparence, mais dans le fond, quand on gratte bien la couche... une fois cette découverte mise à jour, c'est bouleversant !

168 pages - Coll. Titres de Christian Bourgois. Traduit de l'américain par Marie-Claire Pasquier. Titre vo : A virtuous woman.

PS : Je n'aime pas la couverture.

  • A special thank to Dame Cunegonde dont l'avis plus qu'enthousiaste m'a conduite à cliquer frénétiquement sur le bouton gauche de ma souris ! ...

  • A lire aussi chez Lily , chez Héri , chez Gambadou , chez Caroline_8 , chez Sylire 

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23/06/07

Le Dieu des Cauchemars - Paula Fox

dieu_des_cauchemars"Au début du printemps 1941, treize ans après nous avoir quittées, ma mère et moi, mon père, Lincoln Bynum, est mort loin de nous dans un village côtier au nord de la Californie." Aussitôt, la mère d'Helen Bynum congédie aimablement sa fille unique de leur petite ville de Poughkeepsie, située au nord de New York, et l'engage à se rendre à La Nouvelle Orléans où réside la tante Lulu, ex-danseuse aux Ziegfield Follies convertie en alcoolique notoire.

Helen découvre sa tante dans une salle de bal, elle est nue et plongée dans un profond sommeil après une consommation excessive d'alcool. A ses côtés, se trouve un grand jeune homme avec une épaisse chevelure, "plumeuse et argentée", répondant au nom de Len Mayer. "Je savais depuis longtemps que Lulu avait ce que ma mère appelait une vie de bohème, qu'elle faisait fi des contraintes ordinaires. Mais je n'avais pas la moindre idée de ce que cela signifiait dans la réalité. Alors, l'idée même que j'étais venue dans le Sud pour persuader cette grande créature rousse pleine d'alcool d'aller s'occuper d'une pauvre petite affaire de location de bungalows dans la campagne glacée du Nord m'a paru si grotesque que j'ai soupçonné ma mère de m'avoir joué un tour monstrueux et une bouffée de rancoeur m'a envahie".

Helen Bynum, vingt-trois ans et célibataire un peu cruche, vient d'atterrir dans une existence toute neuve et extraordinaire. Elle s'installe dans le Quartier Français, chez un couple charmant mais illégitime, va trouver un travail de vendeuse en sous-vêtements féminins avant d'enrichir son réseau relationnel.

Car plus riche que cette ambiance nacrée d'une vie excitante dans ce Sud américain, Helen Bynum s'aperçoit du luxe des amitiés, des rencontres, des amours. Ils sont plusieurs à échouer dans la loge de Gerald Boyd, "tous ceux qui venaient là avaient des histoires à raconter". Ils forment une communauté d'âmes désoeuvrées, des éclopés un peu brusqués par la rudesse de cette année 1941, où les échos meurtriers survenant en Europe viennent assombrir les humeurs.

Le doute plane. Lulu n'arrive plus à maintenir la tête hors de l'eau, Nina a le coeur brisé par le Dr Sam Bridge, Gerald promet d'achever ses poèmes et espère obtenir le divorce pour épouser Catherine, le libraire Howard Meade rugit de jalousie et vampirise épouse et maîtresses, Claude de Fontaine, érudit et terriblement dandy, entretient une liaison clandestine avec une petite frappe de la pègre, et Helen, au coeur de toutes ces belles tourmentes, est de plus en plus séduite par Len...

Ce roman admirablement écrit par l'américaine Paula Fox est au-delà de tous les mots un roman sur une ambiance, un état d'esprit. Le petit cercle des personnages créés sous sa plume contribue à cette délicate atmosphère, subtile et ravagée par le charme ensorcelant de La Nouvelle Orléans. Il ne faut pas se laisser décourager par les premières pages moroses et qui n'introduisent pas à leur juste valeur les qualités effarantes qui vont suivre ! Car "Le Dieu des Cauchemars" est un roman poignant, puissant, sensuel, où se dégagent l'amitié, l'amour associés à la trahison et la déloyauté.
A ne pas manquer !

Joelle Losfeld - 216 pages - traduit de l'américain par Marie-Hélène Dumas. Préface de Rosellen Brown.

extrait :

Je suis restée à la porte de la petite pièce où Gerald travaillait, sans autre intention que d'y jeter un regard. Puis je suis entrée. Une simple étagère était accrochée sous la fenêtre qui donnait sur le jardin sauvage, remplie d'ouvrages de poésie : Chaucer, L'Iliade et L'Odyssée, Keats, Walt Whitman, William Carlos Willimas, Hart Crane, John Donne et plusieurs anthologies dont les couvertures reproduisaient des photos de poètes placées dans des petits médaillons. Il y avait sur la table une machine à écrire, une Remington portable, et quelques cahiers pareils à ceux que j'avais eus à l'école. Un crayon était posé en travers d'une longue feuille de papier, couverte de listes de mots.

J'avais toujours pensé que les poètes attrapaient leurs poèmes au vol. Comment est-ce que rimes et sens pouvaient s'associer de façon si absolue, former ce qui ressemblait à une chose si naturelle ? Et laisser croire que le poème était déjà là, objet attendant qu'on le trouve ?

La liste de mots - il y avait beaucoup de feuilles jaunes empliées, couvertes d'autres listes rédigées de la main de Gerald - suggéraient un humble labeur dont je n'avais pas eu idée.      (...)

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20/05/07

Petit déjeuner chez Tiffany - Truman Capote

petit_dejeunerBien entendu, j'ai vu et revu des dizaines de fois le film de Blake EdwardsAudrey Hepburn illumine de grâce et d'ingéniosité le personnage de Holly Golightly. En lisant la longue nouvelle de Truman Capote, j'ai mieux compris pourquoi il avait d'abord pensé à son amie Marilyn Monroe pour incarner son héroïne. Car Holly est définitivement une créature bouleversante, un être désemparé et désespéré, qui se décrit comme une petite bête sauvage, impossible à apprivoiser, et qui vole et virevolte ici et là, d'un pays à l'autre, à la recherche de sa propre maison.
Oui, comme le chat sans nom, trouvé un jour près d'une rivière, qui n'a toujours pas de nom car elle estime qu'il ne lui appartient pas et qu'un jour il trouvera aussi sa destination...

L'histoire commence donc par le retour du narrateur dans la rue de la vieille maison brune où il fut locataire, à la même adresse que cette “voyageuse de commerce”, qui sonnait chez l'un ou l'autre pour rentrer chez elle à des heures indues. « Elle portait une mince et fraîche robe noire, des sandales noires, un collier de chien en perles. En dépit de son élégante minceur, elle gardait l'air de santé des petits déjeuners aux flocons d'avoine, l'air de propreté des savons au citron et des joues assombries d'un rouge sommaire. La bouche était grande, le nez retroussé. Une paire de lunettes noires obturait ses yeux. C'était un visage ayant passé l'enfance mais tout près d'appartenir à la femme. »
Holly Golightly, ou l'apparition céleste.
Elle deviendra une très grande amie du narrateur, écrivain débutant, mélancolique dans l'âme, qui s'attache sans reconnaître la profondeur de ses sentiments pour sa voisine. Holly fréquente des hommes, beaucoup d'hommes. Tous de Bon Samaritain, qui l'entretiennent financièrement et lui promettent monts et merveilles, avant de s'échapper sur des petits billets embourbés de fausse galanterie.

Pour Holly, le narrateur a tout d'un Fred, qui est en fait son petit frère engagé dans l'Armée et qu'elle n'a pas revu depuis des années. De sa vie, Holly n'est guère prolixe. Elle cache sa propre misère, laisse parfois entrevoir “son cirage” que seule une virée chez Tiffany permet de calmer. « La sérénité, l'air de supériorité. On a le sentiment que rien de très mauvais ne pourrait vous atteindre là, avec tous ces vendeurs aimables et si bien habillés. Et cette merveilleuse odeur d'argenterie et de sacs en crocodile. Si je pouvais trouver dans la vie un endroit qui me procure la même impression que Tiffany, alors j'achèterais quelques meubles et je baptiserais le chat. »
Ce ne sont pas les diamants qui fascinent Holly, mais une quête impossible - inaccessible ?

Plus triste et attendrissante, l'héroïne de Truman Capote est attachante, même si elle refuse qu'on s'accroche à elle. Résignée sur son sort, sur la vie et son amertume, Holly Golightly m'apparaîtra désormais bien différemment sur les écrans, quand Audrey Hepburn glissera ses escarpins sur le bitume, tout en sirotant son café devant les vitrines du Tiffany...

[L'édition s'accompagne de 3 autres textes : La maison de fleurs / La guitare de diamants / Un souvenir de Noël. ]

Gallimard, folio. 188 pages.

Instant de grâce, ici !

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19/05/07

Sex and the City - Candace Bushnell

sex_and_the_city_3Les choses sont claires : Sex and the City par Candace Bushnell n'a rien à voir avec la célébrissime série tv, qui s'est plutôt adaptée à deux, trois anecdotes et à l'esprit en général de cette chroniqueuse new-yorkaise, rapportant avec esprit et légèreté la quête impossible du grand amour dans la ville de New York.

A Manhattan, les célibataires sont nombreux, ils sont passablement beaux, riches, ont des métiers palpitants, ils fréquentent les lieux branchés (clubs, restaurants, bars) et pourtant ils sont seuls, fichtrement seuls ! Impossible de trouver l'âme soeur à Manhattan !

En croquant les aventures de ses camarades et rencontres de passage, la narratrice de Sex and the City (qui n'est pas Carrie) n'y va pas par quatre chemins et démontre combien les sentiers new-yorkais sont sans pitié. Avis aux cruches et aux romantiques, ne croyez pas au Prince charmant, vous risquez de perdre vos belles illusions en vous cognant de plein fouet contre un mur !

Dans ces chroniques, on y croise une certaine Carrie qui fréquente le Boss. Plus on avance dans le livre et plus on découvre que leur relation tient la route, Carrie s'entiche de son Boss, qui est un homme bourré de séduction mais qui laisse planer le doute de l'attachement (ça ne vous rappelle pas un certain Mr. Big ?). Mais honnêtement, il faut vite éloigner les souvenirs de la série tv, sous peine d'une grave frustration !

Ce livre de Candace Bushnell est une lecture agréable, pas transcendante. Elle donne l'aperçu des Pintades new-yorkaises, pas si midinettes, qui vivent de sexe, de rencontres sans lendemain, et si le miracle s'accomplit, nos célibataires s'installent en banlieue et deviennent des clichés bêtes, ennuyeux, ravagés par le spectre de la tromperie et du gagatisme qui plane comme une vilaine ombre !

En somme, Candace Bushnell est une cousine très, très lointaine d'Edith Wharton qui, en son temps, racontait également les déboires amoureux de new-yorkais du beau monde. Désormais, ça sonne ainsi : " Bienvenue dans l'ère de l'innocence perdue. Les lumières rutilantes de Manhattan brillent toujours, qu'avait choisies Edith Wharton comme de toile de fond à ses romans d'amour qui nous faisaient battre le coeur, mais la scène est vide. Plus personne ne prend son petit déjeuner chez Tiffany, plus personne ne cultive le souvenir de ses aventures amoureuses. Non : aujourd'hui, nous avalons une tasse de café à sept heures du matin et essayons de les oublier aussi vite que possible. Comment en sommes-nous arrivés là ? ".

Livre de Poche, 285 pages.

sex_and_city_kiss_and_tell_1Si vous souhaitez lire LE livre qui ne parle que des 6 saisons de cette série incontournable, jetez-vous sur cette bible :

Sex and The City, Kiss and Tell

par Amy Sohn & Sarah Wildman.

Look inside !

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18/05/07

Mais ils épousent les brunes - Anita Loos

Mais_ils_epousent_les_brunesCette fois-ci, Anita Loos nous raconte comment Dorothy, élevée dans un parc d'attractions ambulant, s'en vient à New York, fréquente les intellectuels à l'hôtel Algonquin, devient girl des Ziegfeld Follies, rend amoureux le milliardaire Charlie, mais préfère le minable saxo Lester, puis ...
Bref, nos deux héroïnes ont fait leur chemin. Lorelei est mariée, débute une nouvelle carrière dans le cinéma qu'elle arrête car "un quelque chose" s'est présenté. Retirée à la campagne, elle va ensuite se lancer dans une voie littéraire et souhaite écrire un livre sur la vie de son amie Dorothy.
Honnêtement j'ai nettement moins apprécié ce livre, toujours drôle, mais les folles péripéties de Lorelei en Europe me manquent. La figure de Lorelei, tout court, me manque ! Dans ce livre, on s'intéresse davantage au devenir de Dorothy Shaw. Une nouvelle page s'écrit et, malgré le talent et l'esprit de l'auteur, l'étincelle n'est plus la même. C'est plaisant, mais moins engageant.

Gallimard, folio. 150 pages

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