13/01/14

22 Britannia Road, par Amanda Hodgkinson

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Quel joli roman, mais qu'est-ce qu'il est déchirant et bouleversant ! C'est l'histoire d'un couple polonais, Janusz et Silvana, qui se retrouvent en 1946 en Angleterre. Ils ont été séparés pendant sept ans, à cause de la guerre. Lui était soldat, réfugié à l'ouest, et elle était seule à Varsovie, forcée de se sauver dans la forêt pour protéger son fils, Aurek. Le récit alterne le passé et le présent, les épreuves de Silvana et celles de Janusz. Aucun des deux n'est sorti indemne de cette séparation, et aujourd'hui leurs retrouvailles ont un goût amer.

Janusz doit apprivoiser un fils qui le considère comme un étranger, Silvana n'est plus qu'une loque, mais elle est prête à tous les efforts pour le bien d'Aurek. Elle est encore dans l'optique de préservation et de mise en garde. Elle a quitté son pays, ses racines, sa culture pour en faire cadeau à Aurek, pour qu'il saisisse la chance d'une vie meilleure, en sécurité. Janusz aussi est obsédé par des fantômes, en particulier par une femme qu'il a rencontrée en France et qu'il a aimée follement.

On suit donc l'histoire de ce couple, brisé mais résolu de reconstruire ensemble l'idée d'un bonheur familial. C'est long, assez éprouvant. Par contre, c'est terriblement poignant. On vit avec eux leur parcours chaotique, cerné de non-dits, de douleurs muettes, de désirs éteints. Je ne pensais pas que cela allait me toucher autant. Certes, ce n'est pas une lecture guillerette, on a souvent le cœur lourd, on se sent triste et mélancolique. Malgré tout, on sort de ce livre avec la sensation d'une rencontre littéraire bouleversante et très attachante. Je ne regrette pas un instant !

Pocket, octobre 2013 - traduit par Françoise Rose pour les éditions Belfond.

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25/07/13

“In vain have I struggled...”

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Toute lectrice de Jane Austen qui se respecte poussera toujours la curiosité à vouloir lire ces fameux petits ouvrages qui papillonnent autour de son œuvre, en s'inspirant de ses personnages ou de son histoire. Amanda Grange a cherché à percer la carapace du mystérieux Darcy en imaginant son point de vue lors de sa rencontre avec Liz Bennet dans Orgueil & Préjugés. Soit, l'idée est excitante et alléchante, évidemment je mords à l'hameçon.

Mais voilà, je suis un peu restée à l'extérieur de cette histoire qui ne m'est pas apparue nouvelle. Darcy est un gentleman engoncé dans ses bonnes manières et dans la haute opinion qu'il a de lui-même et de sa position dans la société. Mais on le savait déjà ! En fait, tout le charme de Darcy réside dans le voile de séduction énigmatique dans lequel il se drape. Moins on devine ses secrets, plus on fantasme sur lui. Alors, de le découvrir aussi accessible, avec ses interrogations aussi platounettes quant à cette inexplicable attirance qu'il éprouve pour Liz, ma foi, ça vous brise un mythe.

C'est plat, classique, avec énormément de retenue, jamais on ne s'évade, on est tenu dans un système qui sent le réchauffé, on s'ennuierait presque et on finit par se demander pourquoi on lit ce sous-Jane Austen alors qu'on pourrait replonger dans l'œuvre originale qui est mille fois plus spirituelle et enlevée !? Mais la lectrice est faible, elle lira d'ailleurs avec autant de scepticisme, mais non moins d'avidité, les autres livres de l'auteur (Mr Knightley, colonel Brandon, me voilà !).

Le journal de Mr Darcy, par Amanda Grange
Milady romance, coll. Pemberley, 2012 - traduit par Claire Allouch

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09/07/13

“L'espoir porte un costume de plumes.”

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Frances est correctrice à la rubrique Livres d'un magazine en pleine tourmente économique. Autour d'elle, les têtes tombent, les postes vacillent, mais Frances tient bon la barre. Elle vient de décrocher la protection de sa supérieure, un miracle qui s'explique depuis la tragédie dont elle a été témoin, un soir, sur une route de campagne. En rentrant de chez ses parents, Frances est arrivée la première sur les lieux d'un accident de voiture. Une femme, blessée, mourante, lui a confié ses derniers mots. Peu de temps après, la famille a cherché à la contacter pour en discuter. Et cette famille, c'est celle de l'écrivain célèbre, Laurence Kyte... Sans calcul, sans rouerie, Frances va glisser une ballerine dans ce cercle réservé aux privilégiés.

Et c'est comme ça, de fil en aiguille, qu'elle réussit à se fondre une place parmi les Kyte, à se rendre indispensable sans devenir envahissante, à demeurer discrète mais attentive, observatrice, toujours à l'écoute, mystérieuse et intrigante... C'est un portrait de femme comme on a rarement l'occasion de lire, Frances est une jeune femme quelconque, même si sa famille pense qu'elle est excentrique. Elle mène une existence insipide, qui trouve du piquant suite à un drame dont elle va exploiter toutes les trames, toutes les failles avec une intelligence remarquable.

Paradoxalement, à aucun moment on a envie de la détester, de la rabrouer. On suit son petit bonhomme de chemin, on s'interroge sur ses motivations, on n'a pas envie de la prendre pour une arriviste, on estime même son ascension menée sans panache, mais avec brio. Pas de manichéisme dans l'histoire, du moins pas de façon apparente, ni selon ma propre interprétation, c'est aussi pour cette raison que j'ai été captivée par ma lecture, tant la personnalité de Frances demeure trouble et insaisissable. Un roman où règne une véritable tension psychologique, à découvrir !

Le beau monde, par Harriet Lane
Plon, coll. Feux Croisés, 2012 - traduit par Amélie de Maupeou

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24/06/13

“Ma mère mourut le même jour que Marilyn Monroe, le 4 août 1962...” (Promesse de pluie)

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Eté 1962. Ethie, onze ans, apprend par son père la disparition tragique de sa mère. Ses frères et elle sont anéantis, livrés à eux-mêmes, car leur père, Howard, préfère se consoler dans l'alcool. Il a toujours vécu replié sur lui-même et sur son passé (il a fait partie des troupes canadiennes qui ont été envoyées à Hong Kong pendant la guerre contre le Japon) mais n'a jamais été fichu de confesser ce qui lui pesait sur la conscience.

Pour les sauver de cette situation, qui menace d'être explosive, Ethie va fouiller dans les vieilles histoires de famille et tenter de comprendre pourquoi sa mère a quitté la maison précipitamment pour rejoindre une copine avant de trouver la mort, pourquoi une jeune fille asiatique ne cesse de rôder autour de chez eux et pourquoi son père refuse d'évoquer son passé de soldat.

On se laisse guider par le rythme placide de l'histoire, qui dresse un portrait de famille attachant, tout en alternant avec les années de guerre, teintées de perte et d'horreur. L'auteur nous fait partager un mélange d'émotions, entre tristesse, rire, dégoût et espoir. C'est en somme un bon roman, agréable à lire, qu'on ouvre par curiosité et qu'on se surprend de finir quelques heures après. Donna Milner fait montre d'un style élégant, auquel on accroche facilement. Une jolie découverte !

Promesse de pluie, par Donna Milner
JC Lattès, 2013 - traduit par Laurence Kiefé

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18/06/13

L'île des oubliés, lu par Pulcherie Gadmer (Audiolib)

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Quelle lecture envoûtante ! A priori, l'histoire traitant d'une léproserie n'avait pas lieu de m'attirer, mais j'ai tout de même tenté l'expérience car les avis sur ce livre étaient tous extrêmement positifs. Bien m'en a pris, j'ai succombé moi aussi à cette atmosphère douce, nostalgique et ensorcelante, qui s'annonce comme la lecture idéale pour les vacances !

A l'occasion de son excursion en Crète, Alexis se rend sur les terres où sa mère a passé son enfance, dans le petit village de Plaka, qui se situe face à l'île de Spinalonga, réputée pour avoir abrité une colonie de lépreux entre 1903 et 1957. En rencontrant une vieille amie de sa mère, Alexis découvre alors la bouleversante destinée de ses aïeux, que sa mère avait choisi de fuir sans jamais expliquer les véritables raisons à ses propres enfants.

Se dévoile alors une histoire de famille avec ses drames, ses secrets mais aussi ses passions. Sans mentir, j'ai plongé tête la première dans ce décor paradisiaque, baigné par le soleil éclatant de la Crète, pourtant marqué par des tragédies, mais duquel se dégage un formidable élan d'optimisme et d'amour. Même la vie à Spinalonga est captivante, on y découvre une communauté attachante, qui va mener une vie presque ordinaire, en s'organisant pour ne jamais baisser les bras.

C'est vraiment un beau et doux roman, qu'on savoure avec délectation. La lecture de Pulcherie Gadmer a également fortement contribué à mon état d'ébahissement et de fascination. Son timbre de voix est apaisant, une vraie caresse, la promesse tenue d'un instant d'évasion et d'une lecture dépaysante. Forte de cette rencontre, je tente prochainement Le fil des souvenirs du même auteur, Victoria Hislop.

L'île des oubliés, par Victoria Hislop
Audiolib / Livre de poche (2013) ; éditions Les Escales, 2012 - Traduit par Alice Delarbre
Texte intégral lu par Pulcherie Gadmer (durée : 14 h 35)


29/01/13

"I love London. I love everything about it."

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Ce qui caractérise ce roman, c'est son humour, très pince-sans-rire. Le narrateur s'appelle Jason Priestley, comme l'acteur de la série Beverly Hills, il a 32 ans, il est journaliste free-lance après avoir arrêté sa carrière de prof, il vit avec son meilleur pote, Dev, qui vend des jeux vidéo et porte des t-shirts ringards, il a vécu quatre ans avec une fille, Sarah, qui a fini par le quitter et qui vient d'annoncer sur Facebook qu'elle se fiançait avec *Gary*. Lui, Jason, se contente d'avaler une soupe, il se sent seul, minable et se défoule en postant des commentaires insultants sur le mur de son ex. C'est le premier déclic signalant qu'il est temps de se bouger.

Un jour, dans la rue, il croise une jeune femme en train de monter à bord d'un taxi. Il lui vient en aide avec tous ses paquets, puis remarque qu'elle a oublié son appareil photo jetable. Et là, Jason est cloué sur place. Il reste totalement inactif. En fait, il vient d'avoir le coup de foudre. Son pote Dev prend alors les choses en main en faisant développer les clichés. C'est un peu la stupéfaction lorsqu'ils vont les découvrir, mais une autre sonnette d'alarme résonne dans la tête de Jason : sur l'une des photos, il se reconnaît, en train de lire un journal, dans un café. Bingo ! Plus motivé que jamais, il va donc remuer tout Londres pour retrouver cette belle inconnue.

L'aventure n'est pas avare en pitreries, ni en rebondissements, l'ensemble ressemble d'ailleurs à une comédie britannique dans toute sa superbe, dans la veine de Notting Hill (on y pense souvent et très fort !), les situations cocasses se succèdent, les rencontres improbables surviennent, servies par des personnages hauts en couleur. C'est particulièrement jouissif. Bien entendu, ce côté farfelu peut déconcerter, parfois c'est excessif et un peu usant, mais il y a une telle volonté de bien faire, de donner le sentiment que tout est possible, finalement on a très envie d'y croire jusqu'au bout et on accompagne Jason dans sa quête absolue de sa moitié, avec une joie non simulée. Au bout de 492 pages, on a encore la tête qui tourne, mais le sourire aux lèvres, et on se dit que ce roman fait un bien fou !

C'est elle !, par Danny Wallace
Presses de la Cité, 2012 - traduit par Christine Barbaste

Et parce que tous les titres de chansons en tête de chapitres sont de Hall & Oates,

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10/12/09

Un cadeau du ciel ~ Cecelia Ahern

Flammarion, 2009 - 350 pages - 19,90€
traduit de l'anglais par Cécile Chartres

un_cadeau_du_cielVous êtes à la recherche d'un conte de Noël ? Lisez ce roman de Cecelia Ahern, sinon passez votre chemin (ou vous risquez une crise de diabète).
Tout commence dans un commissariat de police, le sergent en tête-à-tête avec celui qu'on nomme le garçon à la dinde, va lui raconter l'histoire d'un type - Lou Suffern, une trentaine d'années, fringant jeune loup aux dents longues, toujours entre deux rendez-vous, ambitieux et sans scrupule, à tel point qu'il en oublie sa petite famille, son épouse, leurs deux enfants, en plus de ses parents, sa soeur et son mari, bref Lou est branché sur cent mille volts, pas le temps de souffler, pas le temps de profiter de la vie qu'il se construit.
Sa rencontre avec Gabe, un sans-abri qui squatte en face de son entreprise, va changer la vie de Lou. Il perd quinze précieuses minutes à discuter avec lui, lui offre un café puis lui propose un job. Gabe est un jeune homme étrange, mystérieux, il sait des choses, il anticipe les actes et pensées des autres, il est toujours là où on ne l'attend pas, mais sa présence ne paraît jamais inopportune. Ce type a un don, c'est un cadeau du ciel, se dit Lou, de plus en plus perplexe.
Du côté du lecteur, on se dit que Gabe est un ange. On se gausse, on a le sentiment d'avoir déjà tout compris, c'est bon, emballé, pesé, vendu. Mais ne nous précipitons pas. La couverture est jolie, l'histoire pas bien désagréable à lire, fluide et prenante, d'ailleurs cela se lit très vite, hélas ceci n'enlève pas la sensation que tout reste prévisible, même la fin est agaçante. Du pathos facile et bon marché, tsss. Dommage.
Toutefois, j'ai aussi trouvé que c'était une lecture toute douce, réconfortante, qui vous rappelle combien il faut vivre l'instant présent et prendre le temps de profiter des petits bonheurs de la vie. Il y a la magie de noël, d'où mon avertissement, si vous êtes allergiques aux bons sentiments, filez vite, vous vous êtes perdus entre ces lignes, vous n'avez pas votre place. 
C'est le deuxième livre que je lis de Cecelia Ahern, après La vie est un arc-en-ciel (que j'ai largement préféré !). 

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10/11/09

Paola ~ Vita Sackville-West

Autrement, 2009 - 80 pages - 12€
traduit de l'anglais par Micha Venaille

paolaPaola est une longue nouvelle, qui date de 1932, et qui nous raconte l'histoire de la famille Godavary à l'heure des funérailles de Noble, l'oncle du narrateur, Gervase. Celui-ci a plus de cinquante ans, il vit à Londres et, depuis trente ans, n'a plus jamais remis les pieds dans sa région natale en Ecosse, fuyant ses racines et plus particulièrement sa famille, une bande de dégénérés rustres et sauvages, incapables de franchise et de passion. Gervase lui-même n'est pas un type brillant, il le reconnaît. Son arrivée à la Grange, la demeure du défunt, ne se passe pas sans un certain souffle d'ennui et de lassitude. Son cousin Austen est agacé, il attend la venue de Rachel, sa maîtresse mariée à un autre cousin, en même temps qu'il trépigne d'en finir avec toute cette histoire. Il est le fils aîné, l'héritier en titre, du moins doit-il composer avec l'épouse en secondes noces de son père, une lady italienne qui n'était autre qu'une paysanne, selon le narrateur, et qui a donné naissance à une fille, Paola. Cette dernière apparaît à Gervase comme une flamme dans la nuit, elle est hautaine, directe, pleine de haine envers les Godavary. Un instant, l'homme se reconnaît en elle. Mais la jeune femme dérange, elle est trop explosive, trop spontanée. Son dédain horripile, comme celui de snober volontairement Michael, le frère de Gervase, qui est raide dingue d'elle. En totale admiration, mais muet, transi, crispé. Bref, un rien perturbe le bon ordre de la maisonnée, nous sommes sur le fil du rasoir et l'ouverture du testament, pense-t-on, sera le point d'orgue de l'intrigue. Que nenni. La suite révélera que cette histoire courte n'est en fait qu'un semblant de cocote minute prête à exploser, et ce de façon inattendue et un brin déconcertante.
Connaissant de nom, simplement, Vita Sackville-West, je la découvre donc à travers ce texte, à travers cette histoire de famille constipée qui fonce droit vers un véritable carnage, et c'est un style impeccable et un ton mordant qui se dévoile. J'ai naturellement aimé.
Le paysage de la vallée écossaise, si admirablement dépeinte, et pas forcément en des termes lyriques, participe également au charme de cette histoire... laquelle est peut-être un peu noire lorsque arrive la dernière page.
Belle tentation.
 

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08/09/09

Meurtres entre soeurs ~ Willa Marsh

Traduit de l'anglais par Danielle Wargny
Autrement, 2009 - 205 pages - 18€

meurtres_entre_soeursEmmy et Livy sont demi-soeurs. Au lendemain de la guerre, le père de l'une a épousé la mère de l'autre, et tout ce joli petit monde a recréé une famille unie dans une agréable maison dans la vaste campagne de Londres. Un bébé vient souder ce bonheur sans nuages, Rosie, aussitôt considérée comme la petite princesse. Elle  forme le trait d'union d'un amour doux et ronronnant. Mais les soeurs voient rouge, cette petite soeur les agace, elle accapare l'attention des parents, elle est pourrie gâtée et son caractère la rend insupportable. A deux, Emmy et Livy complotent et rêvent de s'en débarrasser. Projet fou de gamines qui ne feraient pas de mal à une mouche... et pourtant l'avenir parle d'une prophétie à faire glacer les sangs chez cette fratrie qui va en voir des vertes et des pas mûres.

Les relations entre Livy, Emmy et Rosie vont empirer. La dernière des filles est une horrible peste, profiteuse et opportuniste, calculatrice, machiavélique. En s'acoquinant avec son double masculin, Rup, surnommé Porcinet (il gloutonne toute la sainte journée !), le couple s'est trouvé, et l'étincelle du mal luit de mille feux.

Le temps passant, il incombera aux soeurs de sauver leurs intérêts, de réfléchir, de se souvenir, d'assembler les morceaux d'un puzzle qui rend chèvre. Emmy et Livy ont tout loupé dans leur vie, elles le doivent à leur cadette, est-ce possible, elles n'en croient pas leurs yeux, hélas Rosie n'est pas avare de nouvelles ruses qui ont pour but de mettre sur la paille les aînées. Plus, toujours plus. Rosie aiguise ses griffes de rapace, elle veut la maison, elle veut les meubles, elle veut l'argent. Elle veut tout, par tous les moyens.

Laissez-vous surprendre, dépassez la vilaine couverture qui n'invite pas à la découverte car ce roman est une pure et exquise comédie noire, comme seuls les auteurs anglais ont le talent de nous offrir. C'est sarcastique, désopilant, agaçant, jusqu'au boutiste et immoral. La monstruosité des personnages comme Rosie, Rup et leur fille Alice nous semble proprement abjecte, malgré cela c'est un régal d'humour caustique. Face à eux, la paire Emmy-Livy présente une bonhommie naïve et touchante, parfois exaspérante, je n'en revenais pas, tant de déconfiture, tant d'innocence confondue, mes aïeux, réveillez-vous ! La fin, cependant, s'achemine sur un malicieux imbroglio... ah ! le goût des bonnes tartelettes aux baies. Tout un poème. N'a-t-on jamais dit que la gourmandise était un vilain pêché ?
Sur ce, régalez-vous sans retenue !

Extraits :

Cette fieffée Pamela parle aux deux filles de la chance qui leur est offerte et elles sont tout excitées. N'ont-elles pas dévoré toutes les histoires de pensionnat d'Enid Blyton ? N'ont-elles pas rêvé de festins nocturnes, de jouer au hockey ? Elles ont hérité des gènes de l'actrice et du pilote de chasse. Elles meurent d'envie d'expérimenter, d'explorer, de tester leurs limites. Elles meurent d'envie de s'éloigner de Mo et Pa et par-dessus tout, de Rosie. Elles supplient qu'on les envoie en pension. Mo est abasourdie et chagrinée de constater qu'Emmy et Liv sont tout à fait prêtes à être séparées. Elles pressentent que le moment est venu de changer de vie. Cela fait quatre ans qu'elles sont interchangeables, Livy et Em, Emmy et Liv. Mo s'est même arrangée pour qu'elles fêtent leur anniversaire le même jour, à égale distance entre les deux dates. Elles vont jusqu'à partager le même gâteau avec le double de bougies. Mo les habille de façon identique, comme si elles étaient jumelles. Elles désirent se libérer de tout cela et affirmer chacune leur personnalité.

(...)

De tous, c'est Rosie la plus heureuse. Elle grandit dans une atmosphère de serre, où lui sont prodiguées adoration et générosité. Tout ce dont Livy et Em ont été privées à cause de la guerre, Rosie en bénéficie, au centuple. En d'autres termes, elle est gâtée pourrie. Pas besoin - comme c'était le cas pour Livy et Em - de stratégies ou de cajoleries pour obtenir ce qu'elle veut. Tout lui tombe tout rôti dans le bec. Elle est blonde aux yeux bleus, comme Pa, souple et mince, comme Mo, mais elle n'a pas du tout hérité de leur douceur et de leur gentillesse. Elle est le croisement de la vieille mère calculatrice de Mo et du vieux père égoïste de Pa. Une combinaison redoutable. (...)
A l'âge de cinq ans, Rosie connaît ses parents sur le bout des doigts et les fait manger dans le creux de sa main. A dix ans, elle pourrait en remontrer à Iago, question rouerie. Lorsque ses soeurs rentrent, aux vacances, elle les observe attentivement. Elle devient championne de stratégie en deux temps trois mouvements. Elle n'a jamais entendu l'expression "diviser pour régner", mais elle sait parfaitement la mettre en pratique.

(...)

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09/06/09

Les mots des autres ~ Clare Morrall

les_mots_des_autresA sept ans, Jessica Fontaine était une petite fille robuste, charpentée. Grosse d'après ses deux cousins, bien portante d'après sa mère distraite et peu observatrice. Ses yeux bruns où dansait une lueur fiévreuse regardaient droit devant, contrairement à son habitude de les tenir baissés.

Hors du commun, Jessica l'est certainement. D'un naturel discret et renfermé, la petite fille apprécie l'isolement du vaste manoir familial, Audlands, dont le faste a hélas fané au fil du temps. Contrairement à sa mère, Connie, et sa petite soeur Harriet, Jessica n'apprécie guère les parties de chasse au trésor ni les manifestations publiques que ses proches prennent plaisir à organiser. L'enfant se découvre toutefois une passion pour la musique et sort de son mutisme pour exiger de sa mère des leçons de piano.
Etudiante, Jessica a pour amie Mary avant de rencontrer Andrew. C'est un violoniste de grand talent, au charme certain et au tempérament éclatant. Jess tombe amoureuse et accepte de l'épouser. Elle entrevoit tout juste la dépression ronronnante du garçon, ses bouffées d'ennui, son excentricité, le calme avant la tempête. Andrew n'entretient pas de bonnes relations avec sa mère, Miranda, décrite comme une Lucrèce Borgia, mais Jessica est éblouie par sa liaison naissante et opte pour l'aveuglement au lieu de l'inquiétude.
Vingt-cinq ans plus tard, Jessica est divorcée, elle vit avec son fils Joel qui lui rappelle étrangement son père indolent. Et au moment où Andrew manifeste le désir de renouer avec le bon vieux temps en suggérant à son ex-femme de reprendre la vie à deux, Jessica revient sur sa vie écoulée.

Il s'agit du troisième roman de Clare Morrall, après Couleurs où déjà on suivait le portrait d'une femme fragile, délicate et émouvante. Cette fois, Jessica Fontaine a également pour dilemme de composer avec les autres, le regard des autres, ou les mots des autres. Depuis toute petite, on aperçoit déjà qu'elle est à part, mutique, réservée et solitaire. Même sa propre mère s'imagine qu'elle n'est pas "normale" et soupçonne un autisme non déclaré qui fait s'esclaffer son époux. Roland a tout compris de sa fille, elle est intelligente, au-delà de la "normale", et cela la rend particulièrement si différente. Mais Jessica ignore ce genre de considérations, la seule manifestation à une quelconque ouverture s'est trouvée dans la musique. Elle n'avait pas dix ans lorsqu'elle a su qu'il fallait qu'elle apprenne le piano. Cette relation sensorielle n'a peut-être pas affiché son plein épanouissement, car il lui faudra beaucoup de temps, de prise de conscience et d'événements qui agissent en électrochoc pour comprendre que Jessica est à part des autres, dans le bon sens du temps. Aucune crainte de la solitude chez elle, c'est d'ailleurs un besoin, son oxygène. Longtemps étouffée par des parasites, Jessica s'est retrouvée dans le monde embroussaillé des autres, comme elle dit. Se contentant de glisser "ses pas dans le sillage épineux de quelqu'un".

Construit comme un patchwork, le roman passe du temps présent au temps passé, de l'enfance à la vie estudiantine, la vie conjugale et la maternité frustrée. Ainsi se dresse un portrait de femme qui pourrait paraître extravagant - comme souvent dans les romans de Clare Morrall. Mais personnellement je trouve que c'est le genre de lecture qui confine dans une bulle, en 400 pages l'histoire coule tranquillement, cela se laisse lire, c'est fluide, sympathique. J'aime beaucoup. Et c'est intéressant de suivre "l'accouchement" de cette femme, qui a souffert de n'avoir jamais su communiquer avec les autres et qui vivait sa vie parmi le monde comme un confinement perpétuel. Cela peut paraître étrange, or je peux vous garantir que Clare Morrall possède une capacité admirable de vous raconter tout cela sans susciter le moindre soupçon de perplexité.

Fayard, 2009 - 404 pages - 23€
traduit de l'anglais par Françoise du Sorbier

Par contre la couverture anglaise est beaucoup plus jolie ! clare_morrall

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