03/07/08

Un âge irresponsable - Lavinia Greenlaw

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Il y a des romans que vous regrettez de ne pouvoir entrer dedans, la faute au temps, au soleil, à la saison (aux enfants, dans la rue, qui jouent en s'époumonnant), aux vacances qui pointent etc. C'est un constat flippant et ahurissant : je n'ai pas su aimer ce livre et ça me mine ! Pourtant, Lavinia Greenlaw a le gabarit des auteurs anglophones qui me bottent, me séduisent et me font craquer. Et l'allusion en quatrième de couverture d'une forte influence par la vie et l'oeuvre de Virginia Woolf ne pouvait que me conquérir d'avance... Ah mais oui, le problème (encore un), c'est que j'apprécie plus volontiers les journaux de Virginia Woolf, et moyennement ses romans. D'ailleurs, ce n'est pas quelconque si Lavinia Greenlaw adresse un clin d'oeil à La chambre de Jacob, en choisissant de débuter son histoire par le même incipit : "Alors, bien sûr, il n'y avait plus qu'à partir."

Etait-ce prémonitoire ? J'avais pourtant toutes les clés en main, mais j'ai foncé. Têtue, obstinée, fonceuse et butée... je suis. L'histoire introduit Juliet Clough, issue d'une famille nombreuse et dont les membres ne se supportent pas. Entre eux les scènes de la vie ordinaire, les réunions de famille tournent souvent à l'aigre lors d'échanges verbaux tantôt cruels tantôt sarcastiques. Bref, Juliet prépare une thèse et travaille à mi-temps dans une galerie, laquelle est séparée par une cloison assez fine, à travers laquelle elle perçoit toutes les conversations du voisin. Ce type l'obsède et va très vite la fasciner. Il s'appelle Jacob, il est professeur et écrivain, accuse la quarantaine, il est marié mais en passe de se séparer. La relation n'est pas claire, Barbara est une femme de poids (et de poigne), limite déséquilibrée, et Jacob lui-même est une sorte d'anguille, insaisissable créature qui se glisse dans la vie des gens pour en sortir aussitôt. Très frustrant, donc. Qu'à cela ne tienne ! Juliet et Jacob couchent ensemble, ont une liaison d'attachement et de détachement. C'est très arrangeant, surtout pour nos deux protagonistes, mais déconcertant pour le spectateur (lecteur) extérieur !

Dans la vie de la famille Clough, un drame va survenir avec la mort du frère, Tobias, dans un accident (attentat à la bombe). Cet élément va rejaillir sur l'ensemble de la fratrie mais chacun poursuivra son bonhomme de chemin avec la même candeur et insouciance. Sauf pour Juliet, électron libre, qui va ressentir un malaise profond, être atteinte d'un mal qu'elle ne parvient pas à nommer et décider de partir en Amérique. Je ne peux pas en dire davantage, car j'ai abandonné ma lecture !!! C'est ma très grande faute, j'avoue. J'étais totalement déconcentrée.

Car il y a un potentiel énorme dans ce livre, bourré de charme, de fraîcheur et d'exubérance. Les gestes et les mots des protagonistes sont empreints de cette douce extravagance. Ils ont tous bien du charme. Ils déroutent, captivent, attisent la curiosité. C'est insolite et tendre, comique et dérisoire. Cela ressemble un peu à un incroyable fourre-tout, du genre comédie britannique déjantée, avec la panoplie des personnages loufoques, complètement barrés, qui luttent avec leurs vies. Qu'on s'y trompe pas : ce roman est pointu, guidé de l'oeil avisé et de la plume acérée de Lavinia Greenlaw, révélateurs d'une extrême sensibilité.

Editions Joelle Losfeld, avril 2008 - 305 pages - 21,50€

traduit de l'anglais par Florence Lévy-Paolini.

 

Un âge irresponsable

 

 

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05/06/08

Je veux vivre - Jenny Downham

Depuis quatre ans, Tessa vit avec la maladie - une leucémie contre laquelle elle ne bataille plus car elle se sait condamnée. Elle n'a que seize ans et ressent de la colère. Entre les jours à rester dans son lit, sans bouger ni envie de sortir, et les moments où elle veut croquer la vie à pleines dents, Tessa a dressé une liste de dix choses à accomplir avant de mourir. Ce sont des trucs que doivent vivre toutes les adolescentes normales, selon elle : braver l'interdit, prendre de la drogue, conduire sans permis et faire l'amour ! Avec sa meilleure amie Zoey, Tessa a choisi de cocher un par un les points de sa liste, au gré de sa santé qui lui joue des tours, de son corps qui flanche et des sonneries d'alarme. Son temps est compté, la jeune fille sait qu'il faut faire vite. Brûler la vie par les deux bouts pour se sentir en vie.

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Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'on ressent toute la véhémence de la jeune fille atteinte de leucémie, très lucide sur son sort. Oui, c'est de la colère qui transpire de ce texte, une envie de hurler et de saccager tout. Tessa, seize ans, nous embarque dans ses délires, elle est totalement incontrôlable, assez énervante et capricieuse, mais touchante aussi. On comprend que ses réelles motivations sont masquées par la trouille. Peur de mourir, peur d'être seule. C'est un beau portrait tout en ambiguité qui ressort de ce livre. On n'échappe pas au pathos, en un final assez longuet qui gâche un peu l'absence de sensationnalisme, ou ce que j'avais ressenti comme étant exempt de toute volonté de s'étaler. Une adolescente de seize ans, condamnée à mourir, ne veut pas dire non et elle se bat. C'est un cri de vie et d'amour. Et puis paf, les vingt dernières pages font traîner les adieux, la séparation, l'inévitable. Oui, c'est très émouvant, mais c'est aussi un peu "too much" à mon goût. Néanmoins, au coeur de toutes ces pages marquées par la maladie, une belle histoire d'amour pointe son nez et apparaît telle une superbe parenthèse, de même la relation entre le père et la fille est juste tout simplement bouleversante, très poignante. Cela change des schémas classiques, et c'est bien. Un très bon livre, émouvant et sensible.  

Il existe deux éditions pour ce roman : pour la jeunesse et pour les adultes. Car c'est un livre destiné à tous, et qui clame un grand SOS.

Plon, juin 2008 - 390 pages - 17€

Traduit de l'anglais par Aleth Paluel-Marmont - titre vo : Before I die.

A été lu aussi par Miss Brownie et par Mélanie (Book in)

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06/05/08

Slam - Nick Hornby

slamSam est un adolescent de quinze ans, passionné de skate, qui vit seul avec sa mère de 31 ans (en calculant bien, on comprend que celle-ci avait tout juste seize ans lorsqu'elle est tombée enceinte). Sam n'est pas un gamin à problèmes, il est plutôt ordinaire et aime se poser des tas de questions, mais sans jamais les adresser aux bonnes personnes. Son seul confident est Tony Hawk, le skateboarder. Et encore, il s'adresse à son poster et compulse avec dévotion Hawk - Activité : Skateboard pour y glaner des réponses qui, bien sûr, tombent très souvent à côté de la plaque. Six mois avant son seizième anniversaire, tout baignait pour Sam. Le jour J, bien évidemment, le ciel a fini par lui tomber sur la tête.

Slam, en langage de skateboarder, signifie se casser la pipe. Il ne faut pas être sorcier pour deviner, dès les premières pages, ce qui va arriver à notre jeune narrateur, sa maman aussi lui disait de faire attention avec les filles, un accident est si vite arrivé... Je vous laisse découvrir la suite, mais pas besoin d'être Sherlock Holmes pour piger et se faire une idée (selon les dires de Sam !). Ce livre de Nick Hornby est en fait son premier roman destiné aux adolescents, en France l'éditeur n'a toutefois pas choisi de le classer en jeunesse, alors qu'il peut facilement être conseillé pour un niveau collège, selon moi.

Ce livre a tout pour séduire un lectorat adolescent : le style très parler du narrateur, notamment, donne vie au propos de Slam. Personnellement, ça me saoule un peu mais cela apporte une vraie tonicité au récit, accentuant aussi le dilemme du garçon, en nous faisant partager ce qui lui trotte dans la tête. On y évoque donc l'adolescence et son lot d'atermoiements, de remises en question, de doutes et de tentations. Il s'agit d'un roman qui parle de la première fois, de l'envie très ambigüe de franchir un cap qui dépasse sa petite case étriquée, ET du risque ou de l'accident de parcours. Comment assumer une telle part de responsabilité lorsqu'on a tout juste seize ans ?

Le livre offre, du point de vue de Sam, une vision assez réaliste de la trouille qu'on ressent devant n'importe quel challenge, accompagnée de la lâcheté et l'effroi qui vont souvent de paire. Sans oublier que le roman est aussi très drôle ! Il le faut, le thème abordé (la sexualité chez les adolescents) est assez périlleux, même si l'auteur a su écarter les pièges (pas de détails scabreux, pas de vision édulcorée et aucune moralité à deux sous). Nick Hornby ne se voile pas la face mais reste cool sans être éreintant. En gros, c'est un bouquin à confier sans hésiter aux ados et jeunes adultes !

Traduit de l'anglais par Francis Kerline - 289 pages - 18,90

Plon, 2008 pour la traduction française.

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26/02/08

La Fin des Mystères - Scarlett Thomas

fin_des_mysteresAriel Manto découvre dans une bouquinerie un livre rare intitulé La fin des mystères du sombre auteur victorien, Thomas E. Lumas. Excitée, la jeune fille s'accapare cet ouvrage réputé maudit, tous ceux l'ayant lu ont soit disparu soit succombé à une mort terrible. Ceci expliquerait sans doute le départ énigmatique de Saul Burlem, son directeur de thèse, autre passionné par les travaux de Lumas, connaissant l'existence du livre rare mais n'en ayant jamais touché mot, sauf lors de leur toute première rencontre. A la lecture de La Fin des Mystères, Ariel parvient à comprendre ce que l'homme aurait pu chercher à dissimuler. L'histoire fait état d'une formule donnant accès à la Troposphère, un lieu étrange qu'on pénètre en rêve, qui vous entraîne au-delà de l'espace et du temps, dans une sorte de quatrième dimension. Mais Ariel a bravé l'interdit et se trouve poursuivie par deux types blonds, avec une allure d'agents de la CIA, qui veulent mettre la main sur le livre de Lumas en cherchant à s'immiscer dans sa tête !...

Un très beau livre, que voilà, par sa couverture, et par le résumé excitant de l'éditeur. Le livre traîne aussi la réputation de faire un malheur en Angleterre, abreuvé de louanges par des auteurs comme Jonathan Coe et Philip Pullman... Il faudrait être bien difficile pour ne pas risquer un oeil dans cette folle aventure ! Et pourtant, l'espoir fut peut-être trop fort car le résultat ne fut pas à la hauteur de mes attentes. J'ai été profondément déroutée par ce livre, mais alors baladée comme une misérable dans ses rouages ! C'est un roman érudit, captivant, fort mystérieux et admirablement écrit, je le clame haut et fort. Malheureusement toutes ces qualités deviendraient-elles aussi des défauts, au fur et à mesure qu'on progresse dans la lecture ? ... Plusieurs fois je n'ai pas tout compris ce que je lisais, d'autres fois je trouvais certains passages assez longs ou carrément glauques (je pense, notamment, aux scènes de sexe qui ne s'intégrent pas toujours dans le propos) et puis il y a des moments où j'étais totalement transcendée par ce que je lisais, enchantée, emballée, éblouie par la richesse de ce livre.

Impossible, donc, d'être totalement négative ou positive à son sujet. La Fin des Mystères est un roman très divertissant, qui ne repose pas les neurones mais cherche plutôt à les activer, c'est brillant sur plusieurs aspects. Pourtant cela n'enlève pas le sentiment d'incompréhension perçu au cours des 490 pages. C'est un livre étrange, qui vous parle de thèmes aussi divers que la foi, le langage, la pensée, la science-fiction, l'imagination, la mécanique quantique, la littérature et la philosophie. Oui, c'est un opus dense, passionnant, fertile et étourdissant, il mérite qu'on lui laisse une chance, tout en sachant qu'il peut autant charmer que décontenancer. Je crois bien que c'est un livre à ranger parmi les inclassables !

Anne Carrière - 488 pages - 23 €

Traduit de l'anglais par Marie de Prémonville

Le blog de la traductrice

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21/02/08

Petit dictionnaire chinois-anglais pour amants - Xiaolu Guo

petit_dictionnaire« Personne ne sait mon nom ici. Même s'il lit : Zhuang Xiao Qiao, il ne sait pas dire. Quand il voit que mon nom commence à Z, il abandonne. Je suis l'indisable, Miss Z. »
Non, vous n'avez pas la berlue. Ce n'est pas une petite fille de quatre ans qui vous parle, ni un relevé de fautes de frappe. C'est bel et bien un langage livré dans toute sa crudité, d'une chinoise débarquant à Londres pour apprendre l'anglais, une langue maladroite, truffée de fautes, parfois exécrable et intraduisible, mais qui, au final, se révèle craquante !
La jeune narratrice, âgée de 24 ans, arrive donc dans la capitale anglaise, envoyée par ses parents, pour suivre les cours d'une Mrs Margaret. Elle découvrira très vite les us et coutumes d'un pays qui la déconcerte au plus haut point. Déboussolée dans ses repères, ne comprenant pas le moindre mot, elle erre dans les rues londoniennes, armée de son dictionnaire Collins bilingue. Elle veut tout savoir, tout décrypter, tout piger.
Un soir, dans une salle de cinéma, elle rencontre l'Autre, cet homme de vingt ans son aîné qui va l'héberger sous son toit et devenir son amant. Après la nourriture, la grammaire et les films d'auteurs, la jeune fille découvre l'amour. Et c'est toujours un fossé qui se creuse, le même qui sépare le chinois de l'anglais.
Miss Z pose sans cesse des questions, raconte des « non-sens philosophiques occidentaux », s'étonne de tout et de rien (le passage avec le vibromasseur est piquant !). Forcée de partir cinq semaines pour découvrir le continent européen, la narratrice prend contact avec des notions, comme la solitude, qui échappent totalement à son vocabulaire de chinoise vivant dans un esprit communautaire.
Le contraste entre les deux mondes, les deux cultures est savoureux. Il ne cesse de s'enrichir et de renvoyer à deux fausses vérités qui, sans cesse, se contredisent. Personne ne sort gagnant ou perdant, peut-être l'héroïne acquerra-t-elle une plus grande autonomie, dans son pays communiste ! Un comble, subtil et désarmant.
Absolument hilarant à lire, tour à tour brillant, intelligent et futé, ce Petit Dictionnaire est un roman, mais aussi un carnet de voyage, un journal intime, un recueil avec des mots, des définitions qui rappellent les problèmes du couple et la vision perplexe d'une jeune fille de l'Est sur les travers de l'Occident. C'est aussi un voyage à travers le langage, complexe et poétique, délirant et sensible. C'est tout simplement réjouissant, ça se lit en une goulée et ça vous donne un léger tournis euphorique et grisant, bref un livre à recommander !

Buchet Chastel - 330 pages  / 21 €

Traduit de l'anglais (Chine) par Karine Laléchère

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17/02/08

Le Mystérieux Docteur Fu Manchu - Sax Rohmer

mysterieux_docteur_fu_manchuQu'elle ne fut pas ma surprise en me plongeant dans ce texte dont l'incipit a su aussitôt me transporter dans un Londres du début du 20ème siècle, plus exactement dans le bureau de Petrie, docteur Ecossais un peu fleur bleue, qui voit bondir son ami, Nayland Smith, directement de son ambassade de Birmanie. L'homme est en alerte, il est sur les traces du terrible et redoutable, voir mystérieux, Docteur Fu Manchu.
Qui est-il, que veut-il ? Ce sont des énigmes à la pelle. C'est lui le spectre du Péril Jaune, il vient en Europe menacer l'équilibre entre l'Orient et l'Occident, il pratique magie, mysticisme, vaudouisme et autres tours de passe-passe, à la barbe de Scotland Yard.
Smith, agent secret d'expérience et de caractère, ne souhaite pas s'en laisser conter. Il part donc aux trousses de Fu Manchu, qui est plus souple qu'une anguille. Il est là et partout à la fois, il se déguise, manipule des dacoïts, use de l'hypnose, abuse de l'opium mais dupe l'assistance, l'animal est insaisissable !
Smith et Petrie vont vivre des aventures rebondissantes, palpitantes, et assez angoissantes. Plus d'une fois ils vont se retrouver dans un sale pétrin, et devront la vie sauve à une beauté exotique qui est tombée sous le charme de notre chroniqueur.
Bref, ce livre a déjà été publié dans les années 20. Il est le premier volume d'une longue série, aujourd'hui proposé dans une nouvelle traduction (par Anne Sylvie Homassel). C'est incroyable qu'on puisse louer encore de nos jours Conan Doyle et son personnage récurrent, Sherlock Holmes, et avoir totalement oublié Sax Rohmer et son Mystérieux Docteur Fu Manchu ! Je ne sous-entends nullement qu'il s'agit d'une copie. Rohmer propose une littérature de genre, c'est tout aussi enthousiasmant. J'espère que vous vous laisserez surprendre par cette série, qui promet !

Très belle couverture de David Pearson. Zulma, 318 pages.  15 €

Un site sur Sax Rohmer

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05/02/08

Partie de pêche au Yémen - Paul Torday

partie_de_pecheQue se passe-t-il dans la tête d'un scientifique britannique tout à fait comblé - sa femme vient de lui offrir une brosse à dents électrique pour leurs vingt ans de mariage - quand un cheik yéménite lui demande de construire une rivière climatisée afin qu'il s'adonne à son sport favori : la pêche au saumon ?

Ce Projet Saumon, auquel Dr Alfred Jones ne croit pas un instant, devient très vite un élément majeur que visent les hautes sphères politiques, lesquelles forcent ainsi notre scientifique débonnaire de plancher derechef sur le sujet. Il en va de la sécurité nationale, de l'image du Premier Ministre Anglais, de la science moderne et d'une campagne de communication valorisante, après le fiasco en Irak. Alfred Jones travaille donc en collaboration avec Harriet Chetwode-Talbot, qui sert d'agent de transition avec le Cheik Muhammad du Yémen.
Ce dernier est un saint homme, sincèrement passionné par la pêche au saumon. Ses intentions sont louables, car il veut permettre à son peuple de partager ce bonheur de pêcher et il est persuadé d'une bienveillance divine pour conduire ce projet jusqu'au bout.
Les mois sont longs, les questions nombreuses, les petites entourloupes dans les coulisses encore plus grouillantes, notamment celles orchestrées par Peter Maxwell, directeur de communication du bureau du PM, Mr. Jay Vent. La position officielle est d'être solidaire, sans trop paraître soutenir ni s'impliquer. Tout dépendra du résultat et des lauriers récoltés !

Cela force à sourire, les petites magouilles étant incroyablement associées à la nature humaine ! Le roman en démontre les rouages, les tracasseries bêtes et inutiles, les ambitions dévorantes et le déni d'informations pour éviter le scandale. A l'écart des ergotages pompeux, il y a notre scientifique, Fred Jones, qui vient d'être quitté par son épouse - exilée en Suisse pour remplacer un collège malade, puis mort. Mary est une économiste rompue et pleine de détermination, qui sacrifie sa vie personnelle pour sa réussite professionnelle. La séparation du couple vient miner notre scientifique, qui se consolera un temps auprès de la jeune Harriet, elle-même profondément déprimée par l'absence de son fiancé, en mission secrète dans le Moyen-Orient.

Construit à l'aide du journal intime d'Alfred, de courriels, de rapports d'enquêtes, d'entretiens, des lettres d'Harriet, et même d'un script pour le pilote d'une émission, le roman permet ainsi d'accélérer l'allure pour ne pas laisser le lecteur évanoui d'ennui à force de (trop) longues descriptions sur la pêche et le saumon.
L'histoire, elle, est cocasse, assez sarcastique. Elle dénonce plusieurs aspects de la folie des administrations, des possibilités surréalistes de l'argent et du pouvoir. Ce projet fou va toutefois permettre à un homme presque banal de connaître la notion du rêve et de l'amour, ce qui n'est pas rien !
Un roman qui a tout de la farce, de la comédie british assez pince-sans-rire, avec ses personnages flegmatiques, et au final ce bon divertissement cache aussi quelques notes aigres-douces. Pas mal, un roman à découvrir !

JC Lattès - 383 pages -  19.50 €

Traduit de l'anglais par Katia Holmes.  Titre vo : Salmon Fishing in the Yemen.

Lu par Molinia de Lectures-Club  & par Millepages (libraire)

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06/01/08

La déclaration - Gemma Malley

la_declarationDans le cadre d'une Angleterre de l'an 2140, l'histoire d'Anna raconte un avenir sombre où l'économie peu florissante a misé sur un programme de Longévité pour permettre à la société une vie éternelle et figée (ceci permettant aussi à la Nature de ne plus puiser dans ses ressources affaiblies). Mais trop de population menace la survie de l'espèce humaine, alors la Déclaration est promulguée et interdit quiconque de procréer (on accorde toutefois un héritier par foyer). S'Affranchir de cette loi est une condamnation à l'emprisonnement, le fruit de cette rebellion aussitôt envoyé dans une pension de Surplus. (Entendez par Surplus, "indésirable" et "impropre" à respirer le même air que tout Légal ! Le seul but dans leur vie est d'être le domestique de la caste supérieure.)

Grange Hall est un bâtiment austère et gris, où il fait vraiment misère de vivre. Il fait partie de ces lieux lugubres où on recueille les enfants des hors-la-loi, et Anna, jeune fille de 15 ans, en est du nombre. Elle ne sait quasiment rien de son passé, mise à part que des Rabatteurs sont venue l'enlever de sa cachette pour vivre son existence de Surplus à Grange Hall. Elle n'avait pas trois ans, alors. Appliquée et consciencieuse, Anna a acquis la certitude que ses parents étaient des égoïstes, que sa place n'est qu'un concours de soumission et de brimades répétées. La directrice, Mrs Pincent, a réussi là un lessivage du cerveau absolument prodigieux.

Puis, débarque un jour Peter, un adolescent récalcitrant, trop âgé pour atterrir à Grange Hall, trop vif et intelligent pour être tombé entre les griffes des troupes des Rabatteurs. Alors, pourquoi est-il dans ce pensionnat ? Il s'approche d'Anna et lui murmure qu'elle est l'enfant désiré de parents aimants, qu'elle porte un nom de famille et qu'elle n'a pas sa place chez les Surplus. Autant de propos qui ne peuvent qu'ébranler une jeune fille résolue de sa pitoyable condition...

Savamment, le roman déroule le fil de son histoire et parvient sans conteste à nous toucher et nous émouvoir. Ceci est une fiction futuriste, et pourtant le récit est truffé d'éléments auxquels on ne peut résister et s'empêcher d'y croire ! C'est bluffant. Cela fait froid dans le dos. Imaginez un monde où l'on peut vivre sans fin, mais au prix de sacrifier la jeunesse. Renier l'importance du renouvellement souligne la profondeur de l'égoïsme et de la bêtise du programme de la Déclaration. Et c'est avec un soupçon de profondeur que s'écrit l'histoire d'Anna, personnage très attachant, qui s'entête avant de comprendre ce que signifient l'endoctrinement et l'amour ! Et puis il y a aussi beaucoup d'émotion, du suspense (un peu de précipitation vers la fin, mais les violons peuvent entreprendre leur mélopée avec passion !). C'est captivant du début à la fin, sensible, inquiétant et intelligent. Une lecture brillante !

Naïve, collection naïveland - 366 pages. Traduit de l'anglais par Nathalie Peronny.  16 €

A été lu par Mélanie aussi !

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11/12/07

La perte en héritage - Kiran Desai

la_perte_en_heritage_2C'est une fin de journée paisible à Cho Oyu, la demeure du juge à la retraite, une journée qui s'écoule mollement, dans cette région de Kalimpong envahie par les brouillards et le début d'insurrection des népalais contre les indiens. Sai a 17 ans, elle attend la venue de son précepteur de mathématiques, Gyan. Mais à la place, ce sont des garçons en blouson noir qui arrivent à l'improviste pour voler les fusils de chasse du juge.
L'homme qui s'était bâti une solide réputation d'inflexible, après ses études en Angleterre, se voit profondément humilié et bafoué dans son honneur. La police, incapable, lui rit au nez et profite de la situation.

De son côté, Sai, qui n'a plus que son grand-père Jemubhai pour unique parent, se soucie davantage de l'absence prolongée de Gyan, qu'elle aime passionnément. Son silence la mine, et quand enfin elle parvient à le revoir, le jeune homme est glaçant et lui reproche son éducation typiquement non-indienne !
Pendant ce temps, Biju, exilé en Amérique, rame de petits boulots en situations minables. Il brûle de recevoir la carte verte pour enfin rentrer au pays, et ne pas subir la honte des siens. Son père, cuisinier à Cho Oyu, l'abreuve de lettres de sollicitation pour venir en aide à chaque nouvel émigré indien, ami d'untel ou de tel autre, sans se douter un instant de la précarité du jeune homme à New York ...

C'est un roman tout en paradoxes, raconté par la fille d'Anita Desai (auteur indien que j'apprécie beaucoup) - et qui a reçu le prestigieux Booker prize en 2006. Cette opulente histoire de 600 pages propose un monde à l'envers, où l'on rêve d'un ailleurs qui déçoit fatalement, mais pour mieux masquer les loupés on opte pour la rage et le défoulement d'avoir été rejeté par une société occidentale, forte de ses acquis.
« La Perte en Héritage » se manifeste dans les conflits, ceux d'une minorité (les Népalais) qui se rebiffe contre le traité de paix de 1950, et ceux des personnages principaux, déçus et désoeuvrés, en amour ou en reconnaissance. La souffrance est partout, elle remonte de longues années auparavant pour le juge Jemu ou elle est la cristallisation d'un amour brisé pour Sai. Dans son Amérique, Biju montre la difficulté de s'adapter, la réalité de sa clandestinité et l'arrogance perdue devant l'échec constaté.

Tout en cercle vicieux, le roman de Kiran Desai provoque rires et crises de colère, bouffées d'incompréhension et instants de doute. Les 600 pages sont un peu audacieuses, mais elles attachent le lecteur, bon gré, mal gré. Pour ma part, j'ai particulièrement été séduite par l'exotisme de Darjeeling (où se passe l'essentiel de l'histoire) et par ce cynisme affiché, qui mélange l'humour à la sinistre réalité de cette comédie où il ne fait pas toujours bon rire (ni vivre).

Editions des Deux Terres - 615 pages - Traduit de l'anglais (Inde) par Claude et Jean Demanuelli - 22 €

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28/09/07

Fantômes ~ Toby Litt

Paddy et Agatha ont quitté Londres pour s'installer dans cette maison qui a su les séduire sur le champ. Agatha était pleine de l'attente d'accoucher de son deuxième enfant. Le couple était heureux, confiant. Puis, survient L'événement. C'est là que le couple doit n'être qu'un seul bloc pour affronter la douleur et l'horreur, mais non. Agatha et Paddy deviennent deux étrangers qui partagent le même toit. Agatha a soudain des hallucinations, comprend que la maison lui parle, qu'elle respire et lui souffle des messages, rien que pour elle. Mais c'est compliqué à expliquer, même son époux reste sourd et le fossé entre eux se creuse. L'aversion muette de Paddy prend naissance. Il assiste, impuissant, à la folie croissante de sa femme. "Les choses avaient beaucoup changé depuis leur installation dans la maison", tout commence par cette phrase.

La maison est devenue le cadre du cocon, le lieu de sécurité où Agatha se sent aimée et apaisée, capable de continuer et de surmonter l'épreuve. C'est en gros le symbole du foetus dans le ventre de sa mère. Cela se rejoint : Agatha vient de perdre son bébé, sa maison la couve. Mais d'un autre côté, la maison projette des ombres inquiétantes : illusion de fantômes, périodes d'absence pendant lesquelles Agatha ne se sent plus exister. C'est finalement le fond du roman : chimère, rêve et mirage entre le réel et le fantasme constituent la pâte à tarte de ce roman visionnaire.

En fait, Toby Litt s'est inspiré de sa propre histoire et du désespoir de sa femme Leigh qui a fait trois fausses couches. En 60 pages, l'auteur raconte cette douloureuse expérience, sous la métaphore d'un lièvre, un "animal-idée-littéraire", pour une bien étrange introduction, fantaisiste mais incroyablement émouvante. Le roman qui suit, "fantômes", se base donc sur ce point de départ et l'auteur réussit un exercice difficile : se placer dans le corps d'une femme, comprendre sa détresse, raconter sa dépression. Il part ensuite en divagation, n'hésite pas à piquer quelques idées dans les romans victoriens, chez Henry James ou même chez Virginia Woolf (le passage sur les vagues y faisant immanquablement penser). Enfin bref, c'est un roman déroutant, c'est vrai, mais c'est un texte sensible, onirique et élaboré dans la psyché féminine. Pas mal, quoi.

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