27/04/09

Jours tranquilles ~ Lizzie Doron

Trente années défilent dans le regard triste et amer de Leyele, une orpheline polonaise, arrivée dans le quartier de Tel-Aviv à l'âge de seize ans, mariée et mère d'un enfant, puis veuve et prise en charge par le meilleur ami de son compagnon, le coiffeur Zaytshik, toujours impeccable dans son costume blanc, les cheveux gominés et la raie sur le côté, chez qui elle deviendra manucure.

Leyele, ou Léa, vient de perdre son ami, son confident. Elle reste inconsolable, le temps a passé, Leyele pense de plus en plus à la mort, c'est maintenant une femme d'une soixantaine d'années, qui s'est nourrie des histoires des habitants du quartier au point d'épuiser toute son énergie. Tous sont des gens de "là-bas", des rescapés des camps, des écorchés vifs, des traumatisés à vie. Ils portent en eux leurs blessures et leurs secrets, mais ce n'est pas si simple d'en parler, les plaies sont encore ouvertes, « il était très facile d'apprendre ce qui allait se produire demain, mais impossible de savoir ce qui était arrivé hier ».

De son côté, Leyele n'a aucun souvenir de son propre passé. « A chaque fois que je pense à ma vie, mon coeur se glace, tout mon corps devient fébrile, mais mes larmes, elles, ne coulent pas et les sanglots sont étouffés dans ma gorge. » Mais tous ces silences et ces secrets, ces jardins secrets cultivés avec préciosité, cachent bien plus que des douleurs, aussi des vérités qu'on refuse d'accepter. 

jours_tranquilles

L'impression générale qui se dégage du roman est donc cette profonde nostalgie et la mélancolie qui colle à la peau de la narratrice. Leyele se voile souvent la face, rêve d'une vie au conditionnel et protège son monde. Cela ne rend pas ce livre follement réjouissant, puisqu'il s'imprègne des chagrins et des secrets des gens de "là-bas", il n'en reste pas moins un roman vivifiant, porteur d'espoir et désireux de croquer la vie à pleines dents. Il est drôle aussi. Les personnages sont parfois de sacrés phénomènes, ils ne sont pas là pour épater la galerie ni pour faire pleurer dans les chaumières. Ils sont justes, beaux, émouvants, attachants. Que sais-je ? Cela reste pour moi une très, très belle découverte. Un très touchant instant de lecture.

Editions Héloïse d'Ormesson, 2009 - 200 pages - 20€
traduit de l'hébreu par Dominique Rotermund

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09/04/09

Enterrez-moi sous le carrelage ~ Pavel Sanaïev

« elle m'aimait plus que la vie, et ses amies, éblouies par un tel bonheur, hochaient la tête, émerveillées »

enterrez_moi

Sacha a dix ans et vit chez ses grand-parents depuis six ans, loin de sa mère divorcée qui s'est installée avec « un nabot buveur de sang ». Ce n'est pas l'enfant qui s'exprime ainsi, c'est plutôt son incroyable grand-mère. Nina, une septuagénaire qui mériterait qu'on lui savonne la bouche tant elle est grossière et insolente, élève son petit-fils dans la démesure. Trop d'insultes, trop de protection, trop de mensonges.

L'enfant a une santé fragile, il est chétif et a peur de tout. C'est la faute de Nina qui le couve trop, lui fait porter un bonnet la nuit et une paire de collants pour éviter les refroidissements, lui mouline ses repas pour qu'il ne s'étrangle pas, l'abstient d'aller à l'école parce qu'il risque d'être culbuté par des armoires à glace, l'abreuve de granules et autres vitamines à des heures fixes, et j'en passe. Les exemples ne manquent pas, comme la séance du bain, qui ouvre le roman, elle répond à un vrai cérémonial qui frise le grotesque, et toutes les anecdotes qui suivent sont du même acabit.

Alors, grotesque ? Pathétique ? Ridicule ? Non, l'histoire racontée par le garçon flirte effectivement avec l'insouciance, l'humour et le détachement. Mais on finit par soulever quelques voiles qui montrent une grand-mère différente de la despote suggérée. On découvre alors une femme rongée par la douleur et la folie de son amour. C'est troublant, voire poignant. Cette ambivalence constante dans le roman permet de relativiser le sentiment d'incompréhension qui nous gagne. Les preuves d'amour de la grand-mère sont bien maigres, maladroites et contradictoires. Ses effets vont à l'encontre de ses espoirs, et on la plaint davantage. Mais c'est cette discordance qui est intéressante.

J'ai lu ce roman qui figure parmi la sélection du prix littéraire d'aufeminin.com, et c'est ainsi que je le découvre. Je serai très probablement passée à côté. Du coup je suis reconnaissante de cette agréable trouvaille.

Les allusifs, 2009 - 266 pages - 23€
traduit du russe par Bernard Kreise

Lu pour le prix de la révélation littéraire auFeminin.com   logo   

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« Vous savez, Véra Pétrovna, quand j'ai fini de lui faire prendre son bain, je n'ai plus la force de vider la baignoire et je me lave dans la même eau. (…) Je sais que lorsque j'y entre après lui, cette eau est comme un ruisseau qui coule sur mon âme. Je pourrais la boire cette eau ! Il n'y a personne que j'aime ou que j'ai aimé autant que lui ! C'est un petit imbécile qui s'imagine que sa mère l'aime encore plus, mais comment pourrait-elle l'aimer plus, dès l'instant qu'elle n'a pas autant souffert pour lui ? Une fois par mois, elle lui apporte un jouet : est-ce que c'est de l'amour, ça ? Moi, je respire par lui, je ressens par ses sentiments ! Je crie après lui, mais c'est par peur, et ensuite je me maudis de l'avoir fait. La peur que j'éprouve pour lui, c'est comme un fil qui me relie à lui, qui s'étire, et où qu'il se trouve, je ressens tout (...). Un amour pareil est pire qu'un châtiment, il n'en résulte que de la douleur, mais qu'y puis-je s'il est ainsi ? Je pourrais hurler à cause de cet amour, mais sans lui pourquoi devrais-je vivre ? »

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15/03/09

Vingt fragments d'une jeunesse vorace - Xiaolu Guo

vingt_fragmentsFenfang a dix-sept ans lorsqu'elle quitte sa campagne pour vivre à Pékin asseoir son ambition de vie moderne et devenir actrice. A la place, elle trouve déception et désoeuvrement. Elle ne décroche que des petits boulots, ou fait de la simple figuration, elle loge dans des appartements communautaires, elle est épiée par des voisins qui cohabitent avec des poules, et elle connaît sa première aventure amoureuse avec un type qui aime la sauce de soja et qui a un caractère de jaloux despotique et violent. La mélancolie gagne peu à peu Fenfang, qui a soif de réussite, et forte du soutien de quelques camarades, elle commence à écrire ses propres scripts.

C'est un portrait original sur la jeunesse chinoise qui, de nos jours, se heurte à affirmer son individualisme et son désir de fortune dans une société dressée à penser collectif. Fenfang ne fait pas exception à la règle, elle s'est échappée de sa campagne car elle ne voulait pas finir plouc, mais dans la mégalopole chinoise, elle découve aussi son lot de misères. C'est ainsi que la jeune femme appréhende la notion abstraite de la solitude, et plus le temps passe et plus elle va se sentir démoralisée et abattue. Pourtant le roman ne sombre pas dans la morosité, le spleen n'empiète pas sur la lecture, sans pour autant affirmer qu'il y règne une pleine allégresse.
Xiaolu Guo est brillante, son Petit dictionnaire chinois-anglais pour amants avait été une révélation, un mélange d'humour et de réflexion sur la complexité culturelle et émotionnelle entre l'orient et l'occident. Ses Vingt fragments d'une jeunesse vorace laissent entrevoir une nouvelle génération pleine de contradictions, à l'image de Fenchang, intelligente et belle, mais qui comprend que son pays ne sait pas ce qu'est le romantisme alors qu'il revendique la communion d'esprit et le culte patriotique. C'est différent, mais intéressant. Et cette fois, la langue est moins tarabiscotée, c'est simple, limpide et évident.

Le mantra du jour : « Le café bien chaud, c'est comme un homme à 37°2. Ça vous donne le courage d'affronter la journée. »

Buchet Chastel, 2009 - 185 pages - 17€
traduit de l'anglais (Chine) par Karine Lalechère

l'avis de cocola

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15/02/09

Le Livre de Rachel - Esther David

51YS8IXVRfL__SS500_Seule dans sa maison à Danda, en bord de mer, Rachel espère finir ses vieux jours sur la terre où est enterré son regretté Aaron. Ses enfants sont partis en Israel et la poussent à venir les rejoindre, mais elle refuse. Pour prétexte, elle utilise aussi son attachement pour la synagogue qui jouxte sa maison. Le lieu sacré est abandonné, n'accueille plus aucune cérémonie religieuse, Rachel est désormais la seule à détenir les clefs pour faire le ménage. Un jour, un ancien ami d'enfance d'Aaron arrive chez elle en suggérant de vendre les terres autour de la synagogue pour un riche exploitant. L'homme serait aussi intéressé par la maison de Rachel, il propose un très bon prix pour l'ensemble. La vieille femme voit rouge, elle met Mordecaï à la porte en jurant que jamais elle ne le laissera faire une chose pareille. Grâce à l'aide d'un jeune avocat, Judah, ancien camarade de son fils, Rachel va tout mettre en oeuvre pour protéger la synagogue.

Ce roman exhale les parfums de l'Inde d'aujourd'hui, dans une ambiance chaleureuse, épicée et confortable (pas de misère ni de crève-la-faim, ça change!). Il s'agit donc du portrait d'une femme qui préserve, au fil des repas, mémoire et culture. Chaque chapitre s'ouvre sur une recette traditionnelle. J'avoue avoir regretté une chose : qu'on ne puisse pas inventer un livre qui sent ! Cela semble terriblement harmonieux, et odorant (la persuasion de l'imagination !). On en mangerait. Très vite on se laisse porter par la petite musique du livre. Rachel est un personnage attachant, d'une grande sensibilité. Et son combat pour sauver la synagogue voisine traduit aussi son respect pour la foi et la tradition. Elle se sent seule, loin de ses enfants, mais elle refuse de tout quitter pour les rejoindre, parce qu'elle a cette fidélité en elle, tout à fait en accord avec le personnage.

Reine des épices, Rachel est également une femme qui vieillit et se rappelle avec nostalgie sa vie de couple. Attention au sourire coquin, cela pimente les souvenirs ! Lorsqu'elle paresse dans son fauteuil, sur la véranda de sa maison, elle n'oublie pas que le chemin le plus rapide pour atteindre le coeur d'Aaron passait bien par son estomac ! Cela n'est pas si étonnant de remarquer que la magie se répète, à travers les générations. Une histoire d'amour va naître, en deuxième partie de roman. Je ne pense pas qu'elle était foncièrement obligatoire, mais ce n'est pas bien grave. Légèrement sensuel, ce roman s'inscrit davantage dans l'émotion et la sensation. J'ai bien aimé !

Héloïse d'Ormesson, 2009 - 300 pages - 21€
traduit de l'anglais (Inde) par Sonja Terangle
 

l'avis de Naina 

 

Musique d'ambiance : Le Tone - Lake of Udaipur

 

http://www.deezer.com/track/2601241

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21/08/08

Un jour avant Pâques - Zoyâ Pirzâd

Ce roman se présente sous la forme d'un triptyque et met en scène le même homme - le narrateur, Edmond - à différentes époques de sa vie. Cela commence alors qu'il a douze ans et fait sa rentrée à l'école, qui se trouve en face de chez lui. Il s'est lié d'amitié avec Tahereh, sauf que ce n'est pas du goût de sa famille. Est-ce parce qu'elle est la fille du concierge ou parce qu'elle est musulmane ? La famille d'Edmond est d'origine arménienne, comme les 3/4 du voisinage, et a trouvé refuge dans cette petite ville de la côte iranienne. Quelques jours avant Pâques, le garçon va assister à une scène éprouvante, pleine de larmes et de cris, dans le bureau du directeur. Il est encore trop jeune pour comprendre, il en ressortira juste que ses liens avec Tahereh risquent d'être fort détachés...

La suite du roman nous offre un Edmond dans sa vie d'homme marié et père de famille. Un drame va ébranler le couple, qui rappelle - de façon muette - cette scène poignante alors qu'il n'était qu'un gamin solitaire et qui aimait inventer des jeux avec ses objets de collection. En fait, le sujet de ce livre concerne, en grande partie, les rapports tendus entre les différentes communautés - musulmane et arménienne. La grande Histoire est évoquée (un génocide arménien survenu en 1915 à Constantinople), qui ravive les plus fortes inimitiés - surtout de la part de l'ancienne génération, tandis que la nouvelle cherche la réconciliation - voir, l'union !

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Mais on trouve également les frictions inaltérables entre maris et femmes, qui s'achèvent dans un grand déménagement et un choix de vie contestable. Comme à son habitude, Zoyâ Pirzâd tisse des portraits de femmes étonnantes - de caractère, pour leur indépendance, par leur choix de vie. Sur trois générations, elles se communiquent une volonté d'affranchissement - et ce, bien malgré elles. Au centre, Edmond est le témoin passif et débonnaire de ces passes d'armes. Très souvent, on attendrait de lui qu'il tape du poing sur la table - notamment avec sa collègue, Danik, qui porte un lourd secret dont elle ne se décharge pas. Et ce qui me chagrine, surtout, c'est de perdre de vue Tahereh. Que devient-elle ? Pourquoi Edmond a-t-il effacé de sa vie son amie d'enfance ?

Dans ce roman que j'ai beaucoup aimé, il me manque pourtant de l'épaisseur, des pages en plus, des précisions, une fin qui n'en finit pas (oui, j'aurais apprécié). D'un autre côté, ce roman gagne en profondeur car il ne fait que survoler et évoquer par ellipses. La poésie est présente - indissociable de la plume de Zoyâ Pirzâd - et s'étale dans le folklore des fêtes pascales (les oeufs peints qu'on s'amuse à écraser dans la main, les pensées blanches ou jaunes, les pâtisseries à la fleur d’oranger) ou dans le secret des coccinelles, dans les effluves de la confiture de griottes. De quoi vous affamer, lisez donc ce livre !

Un jour avant Pâques

Zulma, août 2008 - 140 pages - 16,50€

Lire un extrait

 

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04/07/08

Chère Anne - Judith Katzir

De passage sur la tombe de celle qui fut son premier amour, la narratrice, Rivi, aujourd'hui âgée de 38 ans, mariée et mère de famille, retrouve le journal écrit pendant son adolescence. C'était un journal qui s'adressait à Anne Franck, au moment où Rivi, privée de l'appui moral de sa famille désunie, avait besoin de se confier. Page après page, l'adolescente mal aimée raconte sa vie quotidienne mais aussi sa passion pour Michaëla, le professeur de littérature qui encouragea sa vocation et lui fit découvrir la beauté, l'amitié et la volupté.

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Devenue romancière à succès, la collégienne d'autrefois s'interroge sur la véritable nature de cette relation singulière : une adolescente que son père ignore, une mère absorbée en elle-même ; l'adolescente trouve une jeune femme, disposée à l'écouter, à l'entourer, à lui dire qu'elle est belle et mérite d'être aimée. La jeune femme, mariée depuis peu, est peut-être amoureuse de sa propre image, de sa jeunesse qu'elle pleure encore, même de l'artiste en herbe qu'elle a identifiée chez la fillette. Puisque cette dernière avait appris très jeune à s'emparer des coeurs au moyen des mots.

"Je n'essaie plus de comprendre, maintenant. Je veux seulement revenir sur ces jours sombres de ma vie, qui sont également les jours les plus lumineux, dépouiller les écorces de la maturité qui se sont accumulées sur moi avec les années, traverser les couches du temps, pour arriver au fond et toucher à nouveau, ne fût-ce qu'un instant, ces eaux limpides. Je les regarde et contemple mon reflet - le visage ardent d'une adolescente, aux yeux rayonnants d'amour."

Cette histoire est incroyablement languide et poétique, elle raconte l'éveil érotique et littéraire d'une adolescente de quatorze ans, avec un double regard : celui de la collégienne, curieux et exalté, celui de l'adulte, hésitant et profondément nostalgique. Le roman est décomposé en quatre parties : la rencontre et l'approche, la séduction et la volupté, les conséquences et les remises en question, et fatalement l'analyse, trente ans après. "La chose la plus importante que j'aie apprise d'elle, c'est la force de la volonté. Chaque aspiration, chaque amour commence par une nostalgie, un rêve, si nous osons désirer quelque chose ou quelqu'un de tout notre être, nous l'obtiendrons finalement, même si cela paraît inaccessible."

En marge de la bienséance, il restera de cette histoire des pages et des pages de tendresse, d'érotisme, de délectation, de lascivité... L'histoire d'amour est décrite à travers le regard innocent d'une adolescente romanesque, un canard à lunettes qui deviendra un cygne altier, comme elle se décrit. (Son compagnon lui reprochera d'avoir nourri là des caquetages romantiques de lycéenne !) Le pouvoir des mots transcende cette liaison scandaleuse et contestable, toutefois je suis demeurée très en retrait du propos et j'ai davantage apprécié la fin du livre, après un début lent et alambiqué. Et quitte à me pousser davantage dans mes retranchements, je crois avoir encore plus estimé la qualité littéraire de ce livre, et un peu moins son histoire, trop alourdie avec ses 350 pages. Avis aux amateurs de passions amoureuses, pas si simples, ce livre est pour vous !

Editions Joelle Losfeld, février 2008 - 350 pages - 22,50€

traduit de l'hébreu par Ziva Avran et Arlette Pierrot.

 

 

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10/11/07

Badenheim 1939 - Aharon Appelfeld

badenheim_1939C'est le printemps et la saison des vacances redonne un nouvel élan dans la petite ville de Badenheim, une station thermale fréquentée par la bourgeoisie juive, et qui accueille comme chaque année un festival de musique orchestré par le docteur Papenheim.
On s'y presse, on s'y gave de pâtisseries, on y barbote dans la piscine, on flâne le soir en écoutant le bruissement des arbres de la forêt, on y danse et on y chante.
Et puis arrivent deux inspecteurs du service sanitaire, pour un recensement, puis pour une convocation à un futur voyage en Pologne (pour rassembler les Juifs de l'Est, dit-on). Les saisonniers appliquent les consignes à la lettre et attendent à l'hôtel, en toute confiance.
Mais nous sommes en 1939. Les moyens de communication sont coupés, et Badenheim vit dans une bulle hors du temps. Ce sursis implacable est vécu dans l'inconscience, raconté par Aharon Appelfeld de manière assez singulière.
Si le roman est d'abord lu comme s'il s'agissait d'une farce, une comédie assez cinglante et dérisoire, cela tourne vite au cauchemar. Mais le prodige de ce livre est d'étouffer le pire et l'horreur à venir dans un semblant de jolie parenthèse estivale. Une chronique légère et sans fard d'une déportation annoncée...
Cela se lit très vite, et même la chute révèle l'ineptie de toute cette mascarade, qui fait froid dans le dos !

Editions de l'Olivier - 165 pages - Traduit de l'hébreu par Arlette Pierrot.  17,50 €

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03/09/07

On s'y fera - Zoyâ Pirzâd

On_s_y_feraL'histoire se passe en Iran. Nous suivons Arezou Sarem, 41 ans, divorcée et mère d'une fille de 19 ans, Ayeh. Elle est responsable d'une agence immobilière, qu'elle dirige avec son amie Shirine, laquelle va jouer l'entremetteuse en lui faisant rencontrer un client, lors d'une banale visite d'une maison. Zardjou est un homme sûr de lui, qui va réussir à décrocher une signature et un rendez-vous, au grand dam d'Arezou. Elle ne se sent pas prête pour vivre une histoire sentimentale, elle n'a pas follement envie de se changer les idées. Elle a déjà fort à faire entre sa fille, têtue et soupe au lait, et sa mère, qu'on surnomme la Princesse, bref elle se sent prise en sandwich par ces deux ogresses. Où pourrait-elle trouver de la place pour un homme ?

"On s'y fera" est un roman entier, au nom des femmes. On y découvre des destins croisés, des désirs d'émancipation et ce, malgré les liens de la famille qui étranglent et vous lient pieds et poings. La pression est tapie dans l'ombre, on admet une femme indépendante, qui travaille, divorcée, élevant seule sa fille, et finalement c'est au coeur du foyer qu'on ne pardonne pas cet anti-conformisme. On comprend alors combien il sera difficile pour Arezou de faire accepter l'intrusion de Zardjou dans ce schéma complexe.
A elle, donc, d'invoquer le génie de la lampe pour s'offrir une chance de prendre son avenir à bras le corps, et de réussir à braver celles qui font de sa vie une prison dorée. Car après tout, les rencontres aidant, Arezou s'aperçoit qu'elle n'est pas si mal lotie et que d'autres femmes sont dix fois plus infortunées qu'elle.
Le roman est moins doux et poétique que son recueil de nouvelles, Comme tous les après-midi, toutefois cela reste une lecture grisante, tendre et désespérante. Un léger souffle de révolution fait battre le coeur des femmes iraniennes et ce n'est que plaisir à entendre !

Editions Zulma, 325 pages. Traduit du persan par Christophe Balaÿ -  En librairie le 23 Août 2007.

** Rentrée Littéraire 2007 **

Mon avis sur " Comme tous les après-midi " .

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27/02/07

Ornela Vorpsi

Ornela Vorpsi, née à Tirana, vit désormais à Paris. Elle a déjà publié Le Pays où l'on ne meurt jamais (Actes Sud, 2004) & Buvez du cacao Van Houten ! (Actes Sud, 2005). En 2007, elle publie simultanément Vert Venin et Tessons roses.

tessons_rosesLa narratrice est "morte par hasard. Je dis par hasard parce que j'étais encore jeune et je n'étais pas malade". Ce sont les premières phrases qui ouvrent ce livre, particulièrement étonnant, et qui vont nous entraîner vers des confidences d'une petite fille confrontée à des expériences intimes et étranges avec des hommes, plus vieux, tous les mêmes, ou des meilleures amies, qui s'amusent à jouer au docteur, et qui s'extasient sur des tessons roses découverts dans le jardin de sa tante...

Jeux interdits ou jeux dangereux, actes coquins, innocents ou marqués par la mort... Ornela Vorpsi nous raconte là des petites histoires troublantes, entrecoupées de photographies d'auteur (des fragments de visages et de corps, en noir et blanc, pour conduire vers une silhouette fluide et délicate). Ce livre est esthétiquement réussi, même s'il éveille chez le lecteur quelques interrogations. Personnellement j'ai trouvé les textes très bien écrits, qui s'attachent aussi à des détails de l'enfance sur "la couleur bleue" (l'encre de l'école) ou "le drap blanc" (pour enterrer la grand-mère).
Ce petit livre est un bon compromis pour faire la connaissance d'Ornela Vorpsi.

extrait : " A cette époque, j'étais très amoureuse des tessons roses. J'avais trouvé les bouts de verre dans le jardin de ma tante. Quelque chose avait dû se casser, un cendrier peut-être, je n'arrivais pas à identifier cet objet en verre rose. Je rassemblai les fragments. Ils me plaisaient beaucoup. Ils étaient précieux. Bianca se tenait à quelques pas, perdue dans sa vie. Je ne lui racontai pas que j'avais trouvé ces tessons si beaux et mystérieux parce que je les voulais tous pour moi. Qui sait, c'étaient peut-être des diamants. Je cachai les morceaux roses dans mon mouchoir et décidai d'en garder un tout petit dans ma main. Je l'observai en le faisant rouler entre les doigts et l'éclat, pour me rendre heureuse, prit les couleurs de l'arc-en-ciel. "

Textes écrits en italien. 45 pages.

Album Photo d'Ornela Vorpsi

vert_venin

La narratrice n'aime pas les voyages en avion et c'est vraiment en gage d'amitié si elle effectue ce trajet qui la mène à Sarajevo. Elle a été alertée par la soeur de son ami qui demeure reclus, qui ne vit plus, ne sort plus, ne met plus un pied à l'extérieur. Qui lui est-il arrivé ? qu'est-ce qui se trame dans sa tête ?...

Ce voyage est un point d'honneur. La narratrice semble faire un chemin en arrière dans ce pays voisin de son Albanie natale. Un jour, elle est partie en Italie avant de s'établir à Paris où elle vit. Forcément, les Balkans posent sur elle un regard de fascination, la sollicitent, lui trouvent un teint "vert" (Tiens, dit-il soudain en haussant le ton afin de paraître plus convaincant, tu as viré au vert. Attention !  - Au vert ? Quel vert ?  - Le vert de la migration, ma pauvre. Le vert de la dénutrition auquel on reconnaît ceux dont les racines sont à l'air. Fais attention, c'est ainsi que commence la maladie dont je te parle. ). Le vert rappelle le capitalisme, la richesse des pays occidentaux, la couleur du dollar... et le capitalisme brouille le teint. On devine le fossé creusé entre les gens restés au pays et ceux qui sont partis, ce sont eux aussi des étrangers désormais.

Mais ce rêve des migrants a un coût et ils ne sont pas rares ceux qui décident de rentrer au pays, comme ce chauffeur de taxi. "Ces Albanais et d'autres encore nourrissent un désir ardent. Ils veulent modifier l'image de leur pays, mais, comme l'histoire l'enseigne, c'est un projet difficile qui requiert parfois beaucoup de temps. "  Malgré le constat d'amertume, l'histoire inculque donc un amour de la mère patrie qui est truffé de paradoxes : les mirages de l'eldorado, le goût de l'ailleurs, le coeur des Balkans... La narratrice effectue une odyssée qui n'est pas sans réveiller des sentiments, des observations. Tout l'attache et pourtant elle sait qu'elle n'appartient plus à ce peuple. "Le sang, ce n'est pas de l'eau ! Impossible de jouer l'indifférente, impossible de tourner la tête sans écouter."

Dans ses précédents livres, Ornela Vorpsi nous intéressait davantage à sa jeunesse à Tirana, à ses proches et cette envie commune de traverser les frontières. Dans "Vert Venin" il est finalement question de cet après, de ce que ressentent les migrants, les frustrés, les rejetés et ceux qui y croient encore... Le portrait est sensible et mélancolique, écrit dans une langue poétique, mais avec beaucoup moins d'humour (cf. "Le pays où l'on ne meurt jamais").

Quelques extraits

Dans cette région, la tragédie est fille de la générosité. Parce qu'elle s'offre en overdose. Quand elle franchit les limites, la générosité se change en un monstre qu'il est difficile d'accueillir.

L'odeur des Balkans réveille le passé qui tourmente. De nostalgie, d'amour, de rancoeur, de désolation, d'impuissance, d'éloignement, de proximité.

"Désormais, je suis une parfaite étrangère. Quand on est à ce point étranger, on regarde les choses d'une autre façon que lorsqu'on est à l'intérieur. Etre condamné à regarder du dehord entraîne parfois une grande mélancolie. Un peu comme si vous alliez à un dîner de famille sans pouvoir y participer : une vitre glaciale d'un verre bien épais, à l'épreuve des balles, à l'épreuve des rencontres, vous sépare. Les membres de votre famille vous observent, vous reconnaissent, vous invitent à entrer et à les rejoindre, vous les voyez vous aussi et répondez par les mêmes gestes, mais le dîner se consomme ici, il se consomme comme ça. Bientôt, ils cessent de vous inviter, ils se lassent, le poulet rôti leur sourit, le poulet rôti tiré du four au bon moment est une véritable consolation. Leurs paroles sont inaudibles. Leur chaleur lointaine. Vous restez spectateur."

Actes Sud - 116 pages

  • A propos des 2 précédents livres de l'auteur :

Buvez du cacao Van Houten est un ensemble de 13 nouvelles qui méritent bien son titre car l'amertume coule à flots ! L'humour sauve la mise de cet univers où la tension est latente, les Albanais semblent être un peuple doué pour le fatalisme, l'accablement et les mystères de disparition, les envies d'ailleurs et d'exil... A noter : "Le prix vorpsi_ornela_2du thé" où la narratrice, convaincue de savourer un produit rare, d'une exceptionnelle qualité et comble du raffinement, a l'estomac noué par l'excitation. Au risque de constater, avec dépit, que son corps n'est finalement pas habitué aux choses merveilleuses !..

Le pays où l'on ne meurt jamais revient sur l'enfance et l'adolescence de la narratrice. Et il lui en arrive à cette petite, dont le regard, innocent et éclairé, met en scène des situations cocasses et risibles, au détriment de ses acteurs. Au total, 15 tableaux dessinent le paysage d'un pays et de ses habitants - les Albanais paraissent un peuple fier, amoureux et souvent contrit, également viril, adorateur de la sensualité et de la beauté. Les souvenirs sont souvent désenchantés, mais quel humour !  A noter que ce titre est paru en format poche, chez Babel.

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