01/09/09

Le Club des Incorrigibles Optimistes ~ Jean-Michel Guenassia

Albin Michel, 2009 - 756 pages - 23,90€

Au bout du restaurant, en face de moi, derrière les banquettes, la porte au rideau vert. Jacky en sortait avec des tasses et des verres vides. Je me suis renfoncé dans le coin. Il est passé sans me voir. Un homme mal rasé avec un imperméable élimé et taché a disparu derrière la tenture. Que faisait-il dans cette tenue en cette saison ? Il n'avait pas plu depuis des semaines. Mû par la curiosité, j'ai écarté le rideau. Une main malhabile avait inscrit sur la porte : Club des Incorrigibles Optimistes. Le coeur battant, j'ai avancé avec précaution. J'ai eu la plus grande surprise de ma vie. J'ai pénétré dans un club d'échecs. Une dizaine d'hommes jouaient, absorbés. Une demi-douzaine suivaient les parties, assis ou debout. D'autres bavardaient à voix basse. Des néons éclairaient la pièce ouvrant par deux fenêtres sur le boulevard Raspail. Elle servait aussi de débarras au père Marcusot qui y rangeait des guéridons, des chaises pliantes, des parasols, des banquettes trouées et des caisses de verres. Deux hommes profitaient des fauteuils pour lire des journaux étrangers. Personne n'a remarqué mon entrée.

La surprise, ce n'était pas le club d'échecs. C'était de voir Jean-Paul Sartre et Joseph Kessel jouer ensemble dans l'arrière-salle enfumée de ce bistrot populaire. Je les connaissais par la télé. C'étaient des gens célèbres. J'étais fasciné. Ils rigolaient comme des collégiens. Je me suis souvent demandé ce qui pouvait faire autant rire Sartre et Kessel. Je ne l'ai jamais su. Imré, un des piliers du Club, affirmait que Sartre jouait comme une patate. Ça les faisait marrer. Je ne sais pas combien de temps je suis resté là, sur le pas de la porte, à les regarder. Aucun d'eux n'a fait attention à moi.

*-*-*-*-*-*

 

Le_club_des_incorrigibles_optimistesEst-ce de la folie ou de l'inconscience ? 756 pages, rendez-vous compte ! C'est énorme.

Mais est-ce que cela vaut le coup ? Oui, heureusement. J'ai été surprise moi-même d'être embarquée dans cette histoire, après un simple coup d'oeil à la quatrième de couverture, j'imaginais davantage un roman politique ou s'y approchant. Que nenni. C'est beaucoup plus touffu.

Paris 1959, Michel Marini vient de fêter ses douze ans en famille. L'ambiance est explosive, chez les Marini on ne rigole pas avec les mathématiques, le communisme, la lecture, la guerre et les ambitions. Tout est prétexte à d'innombrables clivages. Heureusement qu'il existe le rock'n roll et le baby-foot pour s'échapper de cette atmosphère étouffante. A l'époque, une seule adresse importait : le Balto, sur la place Denfert-Rochereau. C'est aussi dans l'arrière-salle du bistrot que le garçon découvrira les écrivains célèbres que sont Sartre et Kessel, en plus d'une brochette de réfugiés politiques venus de l'Est.

Le reste ne se raconte pas, tant le roman invite à la découverte, page après page, les portraits défilent, les personnalités émergent, les aventures fourmillent. Oui, c'est une étonnante surprise. Je fais généralement peu de cas des romans acclamés partout, dans la presse etc., mais pour ce livre j'ai eu plaisir de me laisser convaincre par l'enthousiasme des libraires. Banco ! Cette lecture s'est avérée étonnament plaisante et enlevée, avec de belles réflexions sur l'univers de la littérature et du lecteur, pour ne citer que les sujets qui interpellent.
Ce jugement personnel, globalement positif, doit cependant être modéré car j'ai trouvé que c'était aussi très long. Que voulez-vous, ce sont 750 pages d'une logorrhée séduisante, mais qui finissent par peser dans la balance. Que cela ne pénalise pas l'envie ou la curiosité qui vous taraudent, car la lecture ne se montre jamais indigeste, la preuve Gérard Collard s'est senti "désappointé que ce gros livre se lise si vite et ne vous laisse orphelin de tous ces héros".  (son commentaire plus qu'exalté est ICI)

(le libraire nous dit aussi) -> Une époque aux dés pipés, basée sur des mensonges, des illusions, des espoirs bientôt déçus, mais avec des êtres vivants, ou poésie rime avec bagarre. L’humour omniprésent , les blessures vives et douloureuses, la générosité naturelle.

Ah oui, ça fait du bien. C'est un bon roman. Un très bon roman. Il ne faut pas avoir peur de s'y noyer, on remonte toujours à la surface, avec le sourire aux lèvres. C'est vous dire ! ...

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26/08/09

Mon enfant de Berlin ~ Anne Wiazemsky

Gallimard, 2009 - 250 pages - 17,50€

J'ai aimé d'amour ce roman, impossible à expliquer pourquoi, comment, c'est arrivé comme ça, un amour immense qui a gonflé, gonflé... Bonheur absolu. 

mon_enfant_de_berlin

Ce livre raconte l'histoire de Claire Mauriac, ambulancière à la Croix-Rouge française durant la 2nde guerre mondiale. Elle a vingt-sept ans, c'est une très belle femme, issue de la classe bourgeoise et catholique, fille de l'illustre écrivain.

Elle a pourtant le souci de faire oublier son pedigree et voudrait qu'on l'apprécie pour elle. Nous sommes en septembre 44 et depuis quelques mois la jeune femme a le blues. Son boulot à la Croix-Rouge lui plaît, elle n'entend plus rentrer à Paris mais ses fiançailles avec Patrice, prisonnier en Allemagne, l'étouffent.

Entre les lettres qu'elle envoie à ses parents et les extraits de son journal intime, se dessine un portrait en finesse d'une jeune femme en plein épanouissement, elle qui était une petite fille gâtée, choyée, dorlottée, se découvre délivrée des convenances depuis sa récente émancipation.

C'est seulement en partant pour Berlin qu'elle prendra la pleine mesure de son envol, lorsqu'elle fera la rencontre du prince russe, Yvan Wiazemsky, réfugié politique et expulsé de son pays depuis la révolution. Wia est un homme charmant, plein d'entrain, extraverti et drôle, il affiche très rapidement son amour pour Claire. Un tel empressement ferait fuir la plus prude des jeunes filles, mais Claire n'est plus cette jouvencelle parisienne, ou juste un peu. Très attachée à sa famille, elle continue d'écrire des lettres nunuches pour s'attacher le consentement de ses parents, qui jugent sévèrement sa récente toquade.

Le temps file, on parle d'amour, mais pas seulement. Car dans la foulée on suit les activités de la fière équipe du 96 Kurfürstendamm (Rolanne, Mistou, Plumette, Olga, Leon de Rosen...). Ils sont jeunes, ils vivent à Berlin les plus belles années de leur vie, les plus intenses. Ils ont le désir fou d'oublier les souffrances de la guerre, d'aider les autres. Rechercher les personnes disparues, les retrouver, les sauver devient un idéal à la hauteur de leurs exigences. D'office, le lecteur les adopte. Il les aime d'une amitié forte et indéfectible.

Et puis il y a cet amour entre Claire et Wia. « Un amour qui nous éblouissait, qui rejaillissait sur nous et qui nous soudait tous ensemble. Quelque chose qui nous rendait incroyablement heureux et solidaires de leur bonheur. ». Cette romance au coeur d'un quotidien plus morose devient la touche qui illumine le texte. Tout ce qui a trait à la guerre et ses conséquences ne s'avère pas barbant ou rédhibitoire. Bien loin de là. C'est un ensemble. Le lecteur se sent immédiatement intégré à l'histoire, et particulièrement à l'équipe du 96 Kurfürstendamm, comme s'il partageait leur routine, leur mission, leurs heures de gloire, de faiblesse. C'est totalement prenant.

Mon enfant de Berlin est une parenthèse enchantée, l'histoire d'un amour fou vécu à un moment incrusté dans le temps, la solidarité d'un groupe et leur amitié soudée dans la communion d'une même vocation - aider les autres, oublier les heures sombres. C'est un très, très beau roman, le cadeau d'une fille pour ses parents, car c'est elle, Anne, l'enfant de Berlin. Livre après livre, elle nous raconte son incroyable destin romanesque, sans déballage impudique, et c'est tout bonnement admirable.
J'aime infiniment.

Ce billet est dédié à Alice.

Nota Bene :

Comme une ombre bienveillante, on retrouve bien évidemment la figure paternelle. Oui, celle de François Mauriac. J'ai notamment aimé cette petite phrase, chuchotée avec tendresse, débordante de complicité : « Je suis content que tu l'épouses, lui saura te rendre heureuse. C'est que tu es difficile, ma petite fille, très difficile... »   

 

 

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23/08/09

Une année étrangère ~ Brigitte Giraud

Stock, 2009 - 208 pages - 17€

une_annee_etrangereJuste une précision avant de présenter ce roman de Brigitte Giraud, évitez de lire la quatrième de couverture qui raconte TOUT le roman. Je n'ai pas saisi le but...
Ensuite, si vous pouviez lire ce roman en écoutant en musique de fond Seventeen seconds de The Cure, ce serait parfait ! Totalement dans l'ambiance.
De quoi ça parle, donc ?
Laura, une française de 17 ans, part en Allemagne, dans la ville de Thomas Mann, en tant que jeune fille au pair. Elle est accueillie chez les Bergen, le couple et ses deux enfants. Tout semble extraordinairement calme et tranquille chez eux, ça repose et ça change. La française vient de quitter une famille brisée, à la maison l'atmosphère est étouffante, chacun se rejette la faute de la mort de Léo, le petit frère de Laura. Elle-même a beaucoup de mal à soulager sa peine, à exprimer la douleur de ce deuil brutal. Elle a préféré fuir et se plonge dans le quotidien d'une famille allemande, au mode de vie totalement opposé du sien.
Tout est lent, étrange sur le long terme. Laura se sent maladroite et encombrée de son inaptitude. Elle ne parle pas un allemand fluide, elle n'arrive pas à se faire comprendre ni à comprendre les autres. L'ennui s'installe, comme elle le décrit si bien, tout devient mélancolique et sans relief.
Tout doucement, Laura s'installe donc dans une routine, elle dépose la petite fille devant la navette scolaire, elle épluche des pommes de terre et cuisine des gratins dauphinois, elle se rend au supermarché ou à la bibliothèque, elle lit La Montagne magique de Thomas Mann, elle promène le chien tous les soirs, elle étend le linge, elle repasse. Le soir, elle écrit de longues lettres à son frère Simon.
Les échanges avec les Bergen restent rares et bredouillants. Toutefois, l'ordinaire de cette famille commence à se fissurer. Laura s'en rend compte, et c'est avec son consentement tacite qu'elle coule avec eux dans la tragédie qui va les frapper.
A croire que le malheur des autres va réveiller cette jeune fille endormie, anesthésiée par sa propre affliction.

Une année étrangère est un roman qui peut paraître bien amer et morose. Il ne faut toutefois pas s'arrêter à cette impression, l'histoire dresse le portrait d'une jeune fille vidée, passive, qui a largué les amarres et espère être détournée de son passé pour mieux supporter son présent.
Elle s'est coupée de tout - du noyau familial, de sa langue maternelle, de son rythme de vie, de son apparence aussi. Même son propre corps lui semble étranger.
C'est lent, c'est sombre, c'est étrange. Je ne vous dis pas le contraire.
Pourtant c'est aussi un livre intéressant, qui parle de la fin de l'adolescence, du passage vers l'âge adulte, avec coups et blessures, qui ne se voient pas forcément. Cela parle du déracinement, de la perte et de la douleur, on sent perpétuellement la frontière entre la vie et la mort à travers le récit de la narratrice, mais non, non, ce n'est pas du tout morbide, c'est juste le cheminement nécessaire pour sortir du deuil. Puiser le mal jusqu'à la racine (Laura va aller jusqu'à lire Mein Kampf).
Et il faut placer l'histoire dans un décor allemand, frappé par l'isolement, le ciel gris, le froid, la pluie pour comprendre qu'il règne dans ce livre un sentiment de dénuement en plus de la désolation.
Je conçois que tout ceci semble empreint de désespoir, et c'est vrai que ce n'est pas un livre très rigolo ni léger.
Toutefois je ne l'aurais loupé pour rien au monde, parce que j'aime les livres de Brigitte Giraud, avec des hauts et des bas, comme pour tous les auteurs que j'apprécie et que je suis fidèlement. Chaque rendez-vous n'est pas systématiquement gagnant, mais c'est aussi ce qui rend le challenge excitant.

lire les premières pages sur le site de L'Express

 

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18/08/09

Le prisonnier ~ Anne Plantagenet

Stock, 2009 - 140 pages - 14,50€

le_prisonnier« Elle est l'institutrice. Elle a dix-neuf ans. C'est un sale coup, une affreuse plaisanterie. Elle était faite pour la beauté, la musique de Beethoven, la cuisine du terroir, les promenades dans les champs, pas dans les forêts, qui l'oppressent, Julia, il lui faut du vaste, du large, de l'étendu. Elle aimait la danse et les fleurs blanches, l'amour à la hâte, l'amour urgent, impératif et pressé, ça ne l'a jamais gênée qu'Abel la prenne debout ou sur un coin de table, à l'animal, les manières Julia les laisse aux dames des grandes villes. Et Abel n'avait rien contre. C'était un homme précieux dans ses manières, sa bonne éducation, le soin qu'il mettait à plaire le trahissaient à chaque mot. Maître de son langage. Son corps, en revanche, démasquait sa vraie nature de jouisseur, de possédé des sens. Son corps faisait de lui ce qu'il voulait. Et en Julia avait déniché son jouet. Julia était son instrument, accordé, prêt à l'emploi. Abel lui apprend l'abandon total, le maniement des cordes et la frappe des touches. Abel l'aimait, Julia était sa chérie, il l'appelait mon ange, disait je suis ivre de toi, tu me rends fou, malade, ma douce, ma diablesse, mon démon. Et rien ne pouvait les séparer. Julia n'a pas compris le mal qu'il lui a fait, irréparable. Des mois plus tard, elle n'a toujours pas compris. »

C'est la nuit. Julia est tirée de son lit par une bande de gamins du village, excités d'avoir mis la main sur celui que l'on surnomme Papa. Cet homme est traqué depuis des mois, il vient d'être arrêté, salement amoché, il attend dans une salle de classe. Julia s'en moque, de Papa ou des gamins. Au fond d'elle, c'est une jeune femme qui souffre, qui hurle et qui boit du cognac pour chasser ses démons. La faute à la douleur causée par une séparation, qu'elle porte en elle et qui la rend folle. Folle de rage.
Face au dénommé Papa, elle est dégoûtée. Malgré elle, elle lui sert à boire et à manger, entame une discussion, découvre quel genre d'homme il est. Papa aussi avait une femme, qu'il a quittée. Et ceci ne gagne pas son indulgence, elle se répète qu'il est un monstre à l'apparence humaine, et à travers lui c'est son mal d'Abel qu'elle ressent et qu'elle reçoit en pleine face.
« La colère la tire de l'enfouissement où la plonge la tristesse, c'est son mérite. Pour le reste, Julia en a une trouille bleue. Elle a découvert chez elle une zone insoumise et impossible à contrôler, qui la métamorphose en une créature déchaînée, délirante, rongée par la souffrance et l'effarement. »
Entre Julia et Papa, ce sont finalement deux bêtes traquées et affolées qui se rencontrent. De cette nuit insensée, survivra le plus fort. Celui qui aura sauvé sa peau. Que ce soit par la rédemption, la mort et une autre vie possible.

Un roman terriblement oppressant, qui dégage urgence et sursis, et crée un sentiment d'inconfort et de tension. On ne sait pas où et quand se passe l'histoire, mais peut-être les dernières pages dénoncent le genre de régime politique d'absolutisme qui sévit dans les pays sud-américains. Toutefois le propre de l'histoire dénonce essentiellement la folie d'une femme, affligée par une rupture amoureuse.
Je ne vous cache pas que ce roman m'a laissée bien perplexe.

du même auteur : Seule au rendez-vous (robert laffont, 2005), un très beau roman mettant en scène Marceline Desbordes-Valmore.

en librairie le 19 août.

 

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17/08/09

La femme blessée ~ Caroline Pascal

Plon, 2009 - 256 pages - 19€

la_femme_blesseeVictoire de Clervie, épouse Mornas, découvre la liaison de son mari, Henry. Celui-ci est l'objet de tractations mielleuses faites dans les coulisses du milieu politique. Sa tête est jeté sur le billard, le bonhomme est soudain promu nouveau chouchou et valeur montante, avec poste à l'Elysée à la clef, surtout s'il se débrouille bien. On mise gros, on le jette dans les bras d'une très belle femme qui travaille dans la communication, on a tous les dés en main. La victoire est assurée. Or, ladite Victoire, de son prénom, épouse malheureuse car délaissée, a découvert le pot-aux-roses et ne digère pas la trahison de son Henry Mornas. Il lui faut cependant se taire, ranger son amertume dans un placard fermé à double tour, et faire profil bas, au nom de son appartenance à cette petite noblesse qui serre les fesses et les dents, qui accepte sans sourciller la tromperie en pensant au devoir, aux enfants et au sacrifice. Point barre. Néanmoins, il semblerait qu'un souffle de révolte agite les pensées de Victoire de Clervie, épouse Mornas. Va-t-elle réellement faire preuve de dissidence ? refuser de porter la médaille de la famille, devenue trop lourde et pesante ?
Il s'agit du troisième roman de Caroline Pascal, après Fixés sous verre et Derrière le paravent (lus et appréciés). Un retour attendu depuis 2005 ! Aussi, j'ai été très heureuse de recevoir ce nouveau livre, signé et dédicacé par l'auteur. Avec un clin d'oeil de sa part, chut je n'en dis pas davantage. J'aurais aimé lui rendre un avis amical, hélas je n'ai pas été totalement emballée par La femme blessée. Et j'en suis désolée.
Ce n'est pas que j'ai détesté non  plus, j'ai lu le roman d'une traite et j'y ai retrouvé cette ambiance à la Chabrol, pincée en apparence, tout à fait grinçante une fois le couvert débarrassé. J'ai simplement trouvé l'ensemble très lisse, attendu, pas franchement désagréable, mais trop sage et sans réel cynisme. Je ne sais pas dire... un roman sans grande surprise, qui se lit sans déplaisir.

Lecture notée  3/5.

 

 

 

extrait : « On oublie. Elle, elle n'a rien oublié. Elle est toujours là, terrée au fond d'elle-même, cette part d'histoire qu'elle a cachée. Ne rien dire, ne rien avouer, le meilleur moyen pour oublier. C'est ce qu'elle avait pensé. Pas donner de réalité, d'existence. Juste un souvenir, parce qu'un souvenir, ça s'efface, ça s'estompe. On finit par se demander si ça a vraiment existé. C'était peut-être qu'un fantasme. Peut-être rien. Des gestes en silence, dans le noir, deux êtres qui savent. Pas l'autre, pas le troisième, celui qui aurait besoin de mots, d'explications, de sens. Qui construirait une histoire, avec des fondations, des origines, des raisons. Qui trouverait la fissure, la lézarde inévitable. Qui voudrait replâtrer, une couche d'enduit, trois de peinture et ça se voit comme le nez au milieu de la figure, définitivement. Le silence, ça se voit pas. Jamais. Et pourtant si ; dans sa paume, il est resté un truc, une impression qui ne s'est pas effacée. Elle la sent tous les jours, plus ou moins. Parfois, une petite chatouille, comme un remords. Parfois, un picotement, comme une envie. Mais rien qui mérite d'ouvrir la main. Elle garde le poing serré sur son secret.  »

en librairie le 20 août.

 

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14/08/09

Bonheur fantôme ~ Anne Percin

Rouergue, coll. La brune, 2009 - 220 pages - 16,50€

bonheur_fantomeC'est une phrase empruntée à Thoreau, dans Walden, qui dit ceci : Si un homme ne s'accorde pas avec ses semblables, c'est peut-être qu'il entend le son d'un autre tambour. Pierre, le narrateur, n'a pas trente ans et a tout quitté. Paris, son job, son amour. Il s'est enterré dans la Sarthe, a acheté une petite maison et s'est improvisé brocanteur. Il a créé autour de lui « un rempart fait de ruines, avec fortifications littéraires, fondations enfantines, tour de guet philosophique, meurtrières ironiques ». Il écrit également une biographie sur Rosa Bonheur, une peintre française, dont la vie a été éclaboussée de frasques amoureuses et de conduites excentriques.
Tout cela sent la planque à plein nez, et ça ne manque pas, on comprend très vite que l'homme fuit un passé obsédant. On saisit quelques bribes, le frère disparu, alors qu'il n'était qu'un enfant, et aussi l'amant perdu, échappé, égaré... Cette histoire avec R. n'est d'ailleurs pas finie. Elle prend même l'aspect d'une chanson répétitive, une rengaine qui va et qui vient, qui raconte l'histoire d'un amour, avec la rencontre, les bons moments, les passages euphoriques et les instants dégrisants, les coups bas, la lâcheté et la cassure.
Ce n'est pas non plus un hasard si la sérénade de Mouloudji, Fantôme de bonheur, est martelée pour faire comprendre la détresse de Pierre, son chagrin, en plus du reste.
Car c'est lui qui est parti, de son plein gré. Et R. n'est pas facile à oublier, c'est un personnage admirable, très beau, avec beaucoup de charme et de mystère. Si ce n'est pas de l'amour dans ce tas de cendres, dites-moi, ça y ressemble très fort !
« Aimer, c'est sentir vivre en soi quelqu'un qui n'est pas soi. Et si je n'étais parti que pour savoir cela ? (...) La certitude que j'ai d'aimer est le seul bien qui me semble immortel. »

En fait, le roman parle d'une reconstruction, pure et simple : Pierre est un jeune homme brisé, traumatisé par la mort de son frère à l'âge de dix ans, trop inquiet sur son avenir et sur ses sentiments, sa peur de s'attacher et d'afficher ses sentiments. Du moins, c'est l'impression qu'il me donne. J'ai trouvé son parcours long et compliqué, son introspection douloureuse. On y trouve, pêle-mêle, « une imagination délirante, un sentimentalisme exacerbé, une sensibilité maladive, le pressentiment d'une destinée d'exception et, à l'égard du frère disparu, un mélange oppressant de culpabilité et de rancune ». Pas étonnant qu'il se sente si proche d'Adèle, la fille de Victor Hugo.

J'ai aimé le roman d'une façon toute particulière et très égoïste, en fait. J'ai notamment apprécié le côté enfermé dans le dix-neuvième siècle du narrateur, comme il se décrit lui-même. Comment il parle des objets anciens, le goût du passé, l'odeur des vieux livres, les photographies, la musique, tout ça et j'en passe. J'ai été moins sensible au monsieur qui fuit ses racines et devient ermite, même si cela se révèle nécessaire pour fouiller son passé d'écorché.

Par-dessus tout, j'ai été absolument séduite par la figure de R. Limite intouchable et irréelle. C'est sans doute le principal fantôme qui hante les pages du livre. R. nous apparaît par petites doses, mais quelle présence ! On en oublie la morosité de la Sarthe, les petites campagnes tristes à pleurer, la vie recluse de Pierre, son ascétisme. Ses cauchemars, ses trouilles, aux oubliettes. Car finalement ce roman nous parle, et ce depuis le début, d'une grande et très belle histoire d'amour, avec une déclaration sublime pour solde de tout compte.

Anne Percin commet avec Bonheur fantôme son premier roman hors de son champ habituel qu'est l'écriture pour la jeunesse, cf. L'âge d'ange, que j'avais beaucoup aimé.

A noter aussi que la vie littéraire du narrateur de Bonheur fantôme a commencé en 2006 avec le roman Point de côté (éditions Thierry Magnier). 

 

lire le 1er chapitre sur le site de L'Humanité

pour écouter la chanson de Mouloudji :

 

* La citation de H.D. Thoreau, en version originale : If a man does not keep pace with his companions, perhaps it is because he hears the beat of a different drummer. (Walden)

 

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27/06/09

Miel et vin ~ Myriam Chirousse

Empoignant son édredon, Judith le serra si fort dans ses bras qu'il lui sembla que Charles était encore là, dans la tiédeur des draps, contre sa peau, au bout de ses ongles... Emergeant du sommeil comme un noyé refait surface, elle sentit croître en elle une douleur diffuse, comme si sa peau lui faisait mal, comme si ses yeux lui faisaient mal, comme si respirer  et sentir son coeur battre lui faisaient mal aussi. C'était une douleur indéfinissable tapie avec elle dans les limbes de la nuit, une vieille souffrance endormie depuis longtemps, un manque atroce, un arrachement, le mal des amputés qui n'ont plus que la moitié d'eux-mêmes pour aller par le monde et ressentent jour et nuit le néant de la part manquante... Elle se recroquevilla. Dans la confusion du réveil, elle le pressentit dès cet instant : plus rien ne serait comme avant.

miel_et_vin

Premier roman, certes... mais quel talent ! Nous sommes dans le Périgord, en 1773, lorsque Guillaume de Salerac, génial inventeur loufoque, découvre une petite fille dans les bois. Elle sera recueillie par sa soeur, Louison, et adoptée sous le nom de Judith de Monterlant. Ignorant tout de son passé, la demoiselle reçoit une éducation de jeune fille appliquée mais son caractère impétueux et frondeur la distingue de son rang. Judith a le goût de l'espace, de la liberté. S'échappant de la vigilance des adultes, elle s'envole à bord de l'aérostat de son oncle alors qu'elle n'est qu'une gamine et rencontre chez un voisin celui qui lui fera battre son coeur et perdre tout bon sens dans les années à venir. Charles de l'Eperai, héritier en titre, est également connu pour être un enfant maudit et un bâtard. Il a le coeur dur, le regard froid et le diable dans le ventre. Lorsque le couple se croise à nouveau, lors du mariage de la soeur de Judith, l'attirance est évidente, la passion palpable. Et pourtant, il faudra attendre la fin de l'été pour assouvir cette soif et cette faim qui les poussent l'un vers l'autre.

C'est effectivement un grand roman sentimental et historique. Nous sommes en 1788, le peuple français est mécontent, les états généraux sont réunis. Judith a rejoint Paris avec son mari, mais son histoire avec Charles n'est bien évidemment pas terminée. Car c'est de cette passion que se nourrit l'intrigue et qui rend le lecteur dépendant, au point d'absorber sa lecture en ingurgitant page après page, sans hoqueter. Il en fallait bien - de l'amour, de la flamboyance, des éclats - pour attacher le lecteur à 544 pages, sans susciter de l'ennui. C'est un pari réussi, un roman passionnant, acquis dès les premiers chapitres. Impossible de s'en séparer. Et puis, le soleil aidant, les beaux jours et les vacances s'installant, il devient une prescription incontournable pour tuer le temps. S'il ne fallait en lire qu'un, dans vos bagages, glissez Miel et Vin. Parce que c'est un roman doux et sucré et piquant, gourmand et langoureux, avec des personnages aux destins inextricablement liés, par le secret de leurs origines et par cet amour fou qui les enchaîne. Ce n'est pas un roman mièvre ou trop long, avec des détails inutiles. Le romanesque est présent, très important, et l'amour a un pouvoir magique, troublant, envoûtant. Ce n'est pas du harlequin déguisé, c'est un bon gros roman captivant, qui ne vous lâche plus une fois la première page ouverte. A dévorer !

Buchet Chastel, 2009 - 544 pages - 24,50€

Feuilleter les premières pages

Invitation à un pique-nique littéraire, en compagnie de Myriam Chirousse, le dimanche 28 juin 2009, dans le bois de Vincennes : confirmer ou non sa participation sur Facebook

24/06/09

L'écorchée vive ~ Claire Legendre

ecorchee_viveBarbara est une belle jeune femme épanouie qui partage sa vie avec François. En apparence, simplement. Barbara vient de couper les ponts avec sa mère, lassée de mentir, de louvoyer, de promettre. Un secret sur son passé risque de peser sur sa relation amoureuse, Barbara est prévenue mais elle ne souhaite pas l'entendre, ni qu'on lui répète. Impossible toutefois d'ignorer les lettres anonymes qu'elle reçoit, des photographies de classe avec sa tête en moins. Qui peut lui vouloir du tort ? Et pourquoi Barbara a enfermé ses propres albums et un épais dossier médical dans un coffre à la banque ?

Car Barbara a été un monstre de laideur, repoussante avec sa gueule déformée depuis la naissance. Barbara a grandi en inspirant le dégoût, l'horreur, la répulsion. Longtemps condamnée à la solitude, elle a tenté de croire au bonheur, une intervention chirurgicale exceptionnelle a fini par lui offrir une plastique superbe, mais qu'en est-il à l'intérieur ? L'histoire montre que Barbara est une jeune femme fragile, marquée à vif, une écorchée avec des cicatrices. La simple vue du tableau Paulette de Soutine lui tire toutes les larmes de son corps, elle s'effondre et perçoit qu'on lui veut du mal. Qu'on cherche à la séparer de son amour. Et François lui-même ne peut pas l'aider, ne parvient plus à la comprendre.

Etrange, étonnant. Voilà mon sentiment...
Un roman où le chassé-croisé du pendant et de l'avant dresse un portrait sensible et touchant d'une jeune femme qui se sait monstre pour la vie.
Je n'ai ni détesté ni aimé vraiment. C'est moins bon que La méthode Stanislavski que j'avais énormément apprécié.

Grasset, 2009 - 250 pages - 18€

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23/06/09

L'oeil du cyclone ~ Stéphanie Janicot

oeil_du_cyclone

Nouvelle Orléans, août 2005. L'ouragan Katrina s'abat sur la ville. Des milliers de réfugiés se terrent vers le gymnase, parmi eux Victoria, ses deux filles et sa belle-soeur. Comment cette ressortissante française, fille d'un haut diplomate, a atterri dans cette galère ? Très vite, on découvre qu'elle vient de tout perdre, son misérable mobil-home, emporté par les eaux, et sa belle-mère alcoolique, noyée sous leurs yeux en sauvant la vie de la plus jeune des filles... Alors que l'apocalypse s'invite sur terre, la vie de Victoria défile. La jeune femme est groggy et assommée par la somme de catastrophes vécue en quelques heures. Et pourtant une autre nouvelle lui tombe sur la tête : la prison des femmes est évacuée, une certaine Remedios s'apprête à sortir. C'est l'heure des règlements de compte, en famille. L'instant s'annonce tragique. D'ailleurs, quelques temps après leur arrivée dans le Super Dôme, la fille aînée - Luz - disparaît.

C'est un roman proprement captivant, fluide et divertissant. Un livre qui parle beaucoup des femmes et des liens familiaux. Une histoire autour d'une femme que rien ne prédestinait à être veuve et mère avant vingt ans, le sort lié entre les mains d'une vieille folle alcoolique obèse, et voyante sur les bords. Un tel destin force l'admiration et l'interrogation, en plus du respect. Il ne faut pas en apprendre plus, juste tourner les pages pour découvrir, bout par bout, le parcours incroyable de cette française prisonnière de l'ouragan Katrina. Et suivre la fuite en avant d'une adolescente vulnérable et influençable. Elle aussi en marche vers son Destin. La rencontre espérée va néanmoins aboutir à une conclusion loupée, car précipitée. Léger bémol qui n'entache pas mon impression générale, car je conserve de ma lecture un goût de passion, de puissance, de rage et de désespoir. Derrière ces visages de femmes, il y a des larmes et des secrets, une force commune pour arracher sa part de bonheur à la fatalité. Et pour cela, j'ai aimé. Comme souvent. J'ai apprécié ces retrouvailles avec Stéphanie Janicot.

Albin Michel, 2009 - 280 pages - 18,50€

Un merci tout particulier à l'auteur... comme ça.

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14/06/09

La boucherie des amants ~ Gaetaño Bolàn

Tom avait donc un secret. Oh, ce n'était pas un formidable secret, un de ces grands mystères insondables et fabuleux qui font tourner les têtes et changent la face du monde. L'enfant ne disposait d'aucun pouvoir magique. Il n'avait aucune influence sur les éléments, l'eau, la terre, le feu, pas plus qu'il ne savait s'élever dans les airs ou changer le plomb en or. Non, il s'agissait d'une toute petite bricole, presque une astuce en somme, une de ces martingales qui font rêver les gamins et dans le coeur leur dessinent un avenir un peu meilleur.

*****

la_boucherie_des_amantsC'est l'histoire d'un petit garçon, Tom, frappé de cécité depuis la naissance, qui a également coûté la vie de sa mère. Il est élevé par son père, Juan, le boucher de la ville. Une jolie idylle avec Dolores, l'institutrice, va naître après un rock endiablé au Paradis, le dancing local. Tom est heureux, il est heureux de savoir son père heureux.
Mais cette histoire n'est pas la bluette sentimentale qu'elle paraît être, puisque nous sommes au Chili, le pays des portés disparus qui ne laissent ni traces ni adresse, qui portent des veuves éplorées, toutes de noir vêtues. Et Juan et quelques amis se rendent à des réunions secrètes, collent des affiches en pleine nuit.
C'est avec un talent rare que Gaetaño Bolàn nous décrit l'horreur et la violence sous des dehors guillerets, avec un lyrisme qui ne trempe jamais dans le larmoyant. C'est beau, admirablement bien écrit en français dans le texte (l'auteur est né au Chili et vit à Valparaiso, après plusieurs années en France).
Merci à Laure sans qui l'enthousiasme communicatif ne m'aurait jamais permis de connaître cet auteur et cette petite maison d'édition.

La Dragonne, 2004 - 82 pages - 13,50€

 

 

d'autres avis : alice ; sylire ; joelle 

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