15/01/09

Une femme sans qualités - Virginie Mouzat

Sous forme d'une lettre qu'elle adresse à l'homme qui la convoite, la narratrice se met à nu. C'est une très belle femme, qui attire le regard. Toutefois, son corps à l'intérieur est vide, creux, en béton. A dix-sept ans, elle apprend qu'elle est stérile. Cette nouvelle ne fait que conforter une prescience confuse, celle de pouvoir rompre avec « la race des femmes, avec les enceintes et les autres, et à travers elles avec la maternité, avec cet immense esseulement de l'enfance, avec les larmes et la défaite ». Un médecin lui prescrit des médicaments, pour tricher, pour donner une apparence féminine. Faire comme si. Car au fond d'elle, elle sait que rien n'est juste. Qu'elle ment. Elle est différente des autres femmes, elle se pose en retrait. Elle se retranche dans sa bulle de détresse.

A l'homme qu'elle vient de rencontrer en Chine, elle choisit donc d'écrire cette longue lettre où elle parle d'elle en expliquant son incapacité d'aimer, d'éprouver du désir, de jouir. Elle est impuissante.

En près de 200 pages, elle nous livre une facette inattendue, celle d'une femme en colère ou d'une femme amoureuse. Elle tient à distance, mais elle attend aussi cet homme mystérieux, qui s'éloigne d'elle et qui la rappelle toujours. C'est une histoire qui se construit, qui n'est pas évidente. C'est comparable à cette maison que la jeune femme a su dénicher sur Ibiza, c'est une fermette farouche, pas très belle, en marge du marché, mais que la propriétaire refuse de céder. Il faut alors du temps pour l'approcher, l'amadouer, la sentir.

En fait, j'ai beaucoup aimé ce premier roman. Je l'ai trouvé captivant, dérangeant aussi, mais pas choquant. Chaque propos glissé par cette narratrice, parfois de façon crue et brutale, ne ressemble qu'à un cri de douleur, d'agacement et de ras-le-bol. C'est violent, tantôt lyrique, tendre, doux et amer. Envoûtant, sûrement.

41GW1oI1FZL__SS500_

Pour preuve de mon enthousiasme, je glisse une pelletée de bouts du roman... cela vous parlera mieux ! 

« Je suis infiniment seule, ça ne se voit pas. Enfin, je préfère croire que ça ne se voit pas. Et je suis plutôt douée pour ça. J'ai commencé très tôt à être seule, bien avant de découvrir que le monde se partageait en deux. J'avais découvert qu'il fallait un passeport pour être admise par le monde. Certaines préfèrent qu'on dise d'elles, c'est une salope, d'autres, elle est gentille. Pour la première catégorie, il faut des nerfs d'acier. Je ne les ai pas. Quoique. J'ai donc opté pour la gentillesse, un trait de caractère poreux, une qualité passe-muraille qui permet de distribuer des coups sans que ça se voie et qui ménage mon état nerveux. Le risque ? S'entendre dire qu'on est ennuyeuse. Mais si je n'étais pas ennuyeuse. Je ne le suis pas et ne veux pas l'être, je m'en vais avant. Je ne donne pas de mes nouvelles. Je n'appelle pas pour en demander. Je peux faire semblant de rire et de parler, de m'intésser, mais en vérité rien ne m'intéresse. »

« Lorsqu'on tombe amoureux de moi, on tombe sur du vide. On ne le sait pas tout de suite, et toi moins que les autres.  »

« Des phrases venues de très loin, de l'enfance, de ce temps où s'édifient les mythes que la vie rend amers, m'assaillaient de toute part. Surgissait un rêve de reconnaissance mutuelle que je savais être un leurre violent. Je m'imaginais des serments intenables, j'imaginais les mots que tu ne disais pas parce que tu étais prudent, parce que tu étais dans la vie, la vraie, et que tu savais que les mots engagent ceux qui les croient. Tu ne voulais pas me faire croire. Tu ne voulais pas cette responsabilité. Et je t'en ai voulu de ne pas me plonger tout de suite dans le vertige des promesses. »

« Les hommes plaquent sur moi la panoplie de la femme fatale. Je laisse faire. J'énerve. C'est comme ça et peut-être davantage lorsqu'on s'aperçoit que je suis encore plus perdue que narcissique. J'énerve aussi parce que je fais de mon silence une réserve de mystère que peu de gens comprennent. Je suis affligée d'une immense incapacité à me mêler, et la paresse sociale préfère trouver là la manifestation de mon arrogance. »

« Rien n'est naturel dans mon monde et j'en revendique l'immense liberté. Pour moi, la fille à part, le mot filiation est banni et il n'y a rien à redire à ce phénomène. En moi, ça ne ressemble à rien. C'est un contrat, une enveloppe physique fabriquée à coups de chimie, qui s'est avérée très efficace, puisque, m'affirme-t-on, je suis incroyablement féminine. Rien qui se voie. Un peu de drame greffé sous la peau, c'est tout. Et tenter de vivre, prétendre vivre et s'étourdir de parades pour que les autres n'y voient que du feu. C'est donc, pour le restant de ma vie l'attitude : rendre invisible ce qui me constitue. »

« Même morte aux désirs, je continue de proposer mes leurres. Sans m'en rendre compte, j'ai posé ainsi les bornes de mon enfer, puisque résister seule à ce que tout le monde veut pour moi, c'est résister au monde entier. Ce monde entier dit en me voyant, elle est sexy. Je ne sais pas bien ce que ça signifie. Mais les hommes et les femmes autour de moi me réduisent à des seins, du cul, du sexe, du plaisir. On raconte qu'on se casse le nez sur moi, que ma douceur est en béton. »

Albin Michel, 2009 - 178 pages - 14,50€ 

 

 

Posté par clarabel76 à 16:00:00 - - Commentaires [14] - Permalien [#]
Tags : ,


12/01/09

Juste pour le plaisir - Mercedes Deambrosis

Ce n'est pas facile de trouver les mots pour ce roman, mais une chose est sûre : il est bon, très bon !

Au début, au risque de s'y perdre, on s'accroche, on suit à travers les époques et les lieux différents plusieurs personnages en de courts chapitres qui se suivent sans relâche, à vous donner le tournis. Il y a par exemple un commissaire avec quelques années en plus, qui n'oublie pas une affaire douloureuse survenue pendant la guerre, avec le meurtre de trois jeunes filles qui étaient des voisines à Montreuil. Le dossier a été trop vite rangé dans les placards, cela continue de le hanter. Eté 1942, la famille Meïer est arrêtée pendant la rafle du Vel d'Hiv, sur simple dénonciation - pense la mère, un peu dégoûtée de confier les clefs de son appartement au mari de sa bonne, Germaine, qui ne donne plus de nouvelles. Il y a aussi un homme brun, une anguille ou un caméléon, on le voit se faufiler sur tous les sites en ruine et en guerre, il n'a pas de patrie, il n'a aucune moralité, ce type appelé Zacharie file des frissons dans le dos. Fin des années 80, en Allemagne, dans une tour abandonnée de tous, est retenu un prisonnier hors du commun, un criminel de guerre jugé à Nuremberg - un certain Rudolf Hess.

51nSj_WflSL__SS500_

J'ai déjà lu deux livres de Mercedes Deambrosis, qui est d'origine espagnole mais écrit en français. L'un était un roman léger, acide et amer, sur deux copines qui se retrouvaient après bien des années, elles s'arrêtent prendre un verre et papotent allègrement, et la conversation vire doucement à l'aigreur, attention aux révélations finales qui font bing bang boum. (cf. Un après-midi avec Rock Hudson). L'autre était un recueil de nouvelles dans lequel l'auteur n'hésitait pas à régler quelques comptes avec son pays à l'histoire douloureuse, meurtrie par une guerre civile, et soldée par une tuerie inutile et bête. Comme souvent dans toutes les guerres. (cf. La promenade des délices).

Ce que j'ai souvent constaté chez Mercedes Deambrosis, c'est de pouvoir calfeutrer les dénonciations sous un vernis de douceurs et de paroles gentilles, le genre de politesses glissées dans un sourire, et pourtant elles ne font pas dans la dentelle. Avec ce roman, Juste pour le plaisir, on assiste à un livre « qui a le rythme d'un thriller », un vrai roman noir, où la palette des personnages réunit des gens laids, fourbes, arrivistes, ou opprimés, violentés, bafoués, (« petites gens, salauds, trouillards, naïfs, crapules, femmes violentes, femmes écrasées »). Des bourreaux et des victimes. Des menteurs et des héros. Les périodes les plus troubles révèlent les âmes les plus sombres.

C'est comme un puzzle immense qu'on bricole en plus de 400 pages, et cela tournicote pendant longtemps. Cela a trait à la guerre, à l'occupation et à la collaboration, et par-dessus tout, aux actes des hommes, du commun des mortels sous la couche duquel peut dormir un dangereux tortionnaire. C'est stressant, curieux, d'une absolue et irrésistible cruauté. C'est très bon. 

Buchet Chastel, 2009 - 461 pages - 21€

Posté par clarabel76 à 14:30:00 - - Commentaires [5] - Permalien [#]
Tags : , , ,

11/01/09

Le soir autour des maisons - Murielle Levraud

41lfVWz0fnL__SS500_

L'histoire s'ouvre sur un paquet de café, de bon matin, la figure enfarinée, et l'attitude outrée. Il y a le couple Solange - Paulet, elle est toute discrétion, il a un balai coincé dans le postérieur. Elle ne vit que pour lui, s'efface mais s'étiole. Heureusement son amitié pour Brune-Olive la tire de son quotidien terriblement ordinaire. Elles sont régulièrement aperçues toutes deux bras dessus bras dessous dans la forêt, elles pouffent comme deux gamines, Solange est heureuse. Son amie est une femme forte, au tempérament bien trempé. Elle est mariée à Roland, un ancien taulard, désormais passionné de pêche.

La petite vie à La Garde, tranquille bourgade, est un cocon pour ses habitants, on y croise aussi le couple Diane et Josefa, autres figures emblématiques. L'une est un peu siphonnée, suite au passage de la remorque et de la comète et des deux "m". Elle a été prise sous l'aile de sa voisine d'en face, au grand dam de l'époux qui piaffe, car le temps passant, la voisine refuse que l'épouse regagne son foyer, sous prétexte qu'elle est toujours fragile...

Cela grince joliment dans ce roman, quand arrive le drame. Brune-Olive apprend une douloureuse nouvelle, elle a peu de temps pour agir et écrit deux cartons de lettres à envoyer pour faire semblant, pour après, comme si la vie allait continuer de couler paisible. 

C'est un très joli roman, pas long, qui est tendre et attendrissant. Jamais il ne se prend au sérieux, il met en scène des personnages colorés et attachants, le tout sur une note pleine de verve.

Vous obtenez ainsi une histoire délicieusement déjantée, mais pas loufoque. Cela ressemble davantage à une comédie vaudevillesque, pas trop lourde et bien digeste. On se régale, c'est parfait pour la détente et puis ça change des ambiances moroses. De la douceur, de la légèreté, c'est bien aussi.

Julliard, 2009 - 148 pages - 17€

 

L'éditeur le dit très bien : On ne s'ennuie jamais avec Murielle Levraud. Dans cette comédie farfelue, elle multiplie pour notre plus grand plaisir les situations invraisemblables, les quiproquos surréalistes et les coups de théâtre réjouissants. De son écriture enjouée qui regorge d'ingénieuses trouvailles, Murielle Levraud compose un univers naïf (au sens pictural du terme), ludique, enfantin et léger (même lorsqu'il s'agit d'y dépeindre des sujets graves) qui n'appartient qu'à elle.

Pour moi, cela ressemble à du Barbara Constantine.

Du même auteur, son premier roman est disponible en poche (pocket, 2007) : N'allez pas croire qu'ailleurs l'herbe soit plus verte... : Elle est plus loin et puis c'est tout

Précommandez : Le Soir Autour des Maisons

Posté par clarabel76 à 18:00:00 - - Commentaires [15] - Permalien [#]
Tags : ,

09/01/09

L'homme sans lumière - Richard Andrieux

418S7fqKBPL__SS500_C'est l'histoire d'un homme triste et usé - il s'appelle Gilbert. Il vit seul, sa compagne vient de le quitter, après 7 ans d'une liaison sans saveur ni odeur. Aujourd'hui Gilbert a choisi d'écrire pour décharger le poids de son fardeau, soulager sa rancoeur, libérer son trop-plein de désespoir. Il s'adresse à un inconnu, croisé dans la rue, aperçu dans un café, suivi au cimetière, observé à la loupe. Gilbert sait pratiquement tout de cet individu, son train-train quotidien, son passé, celui du père collabo, sa solitude et son veuvage. Pas de doute, c'est un compagnon d'infortune. Gilbert peut lui écrire, tout lui dire, cet homme va comprendre. Ils ont des points communs, et seules deux années les séparent. Ils sont vieux avant l'heure, accablés et dégoûtés.

C'est l'histoire d'un petit homme qui a toujours eu peur, qui n'a jamais su briller. C'est un roman composé de lettres envoyées dans le vide, sans accusé de réception. Ce sont des balles perdues, dégainées comme pour clamer tout ce qui fait horreur, pour « cracher sur ce monde qui est aussi laid que lui ». C'est une vision sombre, pleine d'amertume et rongée par le désespoir, d'un homme cassé, brisé et sans illusion. Jusqu'au bout, on attend qui répondra à ses lettres. Existe-t-il, cet alter ego, cet inconnu compatissant ? Lui, Gilbert, n'a jamais cessé de « vomir sur ces gens qui se disent généreux, sur ces princes du paraître, sur ceux qui se couchent tous les soirs en tremblant sous des draps en soie maculés de la peur de tout perdre ». On ne se brise pas les côtes à trop rire, ce texte n'est pas follement réjouissant. Gilbert nous saisit vite par la gorge pour nous plonger dans son univers. Impudique, mais touchant. Presque insoutenable. Richard Andrieux n'a pas la prétention d'être le bouffon de service, on l'a bien compris.

Editions Héloïse d'Ormesson, 2009 - 128 pages - 16€
Son roman « José » sera disponible en poche, chez Pocket, début février 2009.

« Il y a des gens comme ça qui vous donnent l'impression que leur vie est une évidence heureuse. Comme si pour eux le seul fait de vivre, de respirer, suffisait pour que chaque instant ait un sens. On dirait qu'ils n'ont besoin de rien pour se sentir bien. Comment font-ils ?
La vie n'est faite que pour les gens heureux. »

Posté par clarabel76 à 19:30:00 - - Commentaires [13] - Permalien [#]
Tags : ,

08/01/09

Des vents contraires - Olivier Adam

vents_contrairesUn homme seul avec ses deux enfants choisit de reprendre tout à zéro en s'installant près de la mer, à Saint Malo. Qu'est-il arrivé dans sa vie pour que Paul soit cassé, le dos en compote, les nerfs à vif, le coeur au bord des lèvres ?

C'est l'histoire d'une femme, Sarah, qui a disparu. Cela fait un an maintenant. Personne n'en parle, c'est le sujet tabou. A-t-elle tout quitté pour un autre ? Pourquoi abandonner les enfants ? Voulait-elle souffler, s'éloigner pour mieux revenir ? Car Paul n'attend qu'une chose, qu'elle rentre. Que la vie d'avant reprenne. Que son fils Clément retrouve le sourire. Que sa petite Manon cesse de pleurnicher à la moindre contrariété. Ils sont trop jeunes, ils posent des questions qui n'espèrent aucune réponse. Car comment expliquer ce qui ne s'explique pas ? Sarah est partie.

Le roman pèse lourd, sur cette présence fantôme, sur le trio qui se serre les coudes, sur la vie en général qui n'offre pas d'alternative. Paul a pensé s'offrir une seconde chance, et du répit en bonus. Il a trouvé refuge auprès de son frère et de son épouse, il donne des leçons pour l'auto-école. Il est un peu comme un Superman, il attire les âmes déboussolées et veut les aider comme il peut. Mais il fait trop, pour tout le monde. Et ainsi, il ne fait pas toujours bien. Avec ses enfants, il est le bon papa gâteau. Il console, supporte, écoute, cajole. Il ne gronde pas. Il se veut comme un mur infranchissable, solide et inébranlable. Or, un matin, il risque d'apprendre comme Buzz l'éclair qu'il n'est qu'un jouet. Juste vulnérable.

Ce n'est vraiment pas la joie. L'un des personnages dans le roman dit à Paul, qui est un écrivain en panne sèche, que ses romans sont « geignards, mais c'est pas mal ». Cette petite phrase m'a fait sourire. Je suis une grande fidèle d'Olivier Adam, mais hélas je commence à avoir de plus en plus de mal à le lire. C'est tellement déprimant, même si c'est toujours bien écrit, tiré vers le haut, de façon remarquable. Malgré tout, et malgré moi, cela fait l'effet d'une enclume qui vous tombe dans le ventre, et vous cloue au sol.

Ce roman est douloureux, il a des accents mélancoliques, qui flirtent entre le désespoir et l'impuissance. L'histoire est triste, très triste. Pleine de détresse, avec des personnages sur la corde raide. Tout est à fleur de peau, les pères sont cabossés, les femmes sont quasi inexistantes. Et l'amour, dans tout ça ? Il s'inscrit partout, dans chaque geste de Paul pour ses enfants. Mais cela ne permet pas d'aérer le climat pesant. Heureusement il y a la mer, autre bouffée d'oxygène, elle s'étend sous nos yeux, elle brille, elle nous éblouit. Cela n'efface pas l'angoisse, les nuits sans sommeil, l'alcool noyé dans le sang, la mère disparue. C'est un sauve-qui-peut. La fin du roman nous tend une autre bouée de sauvetage, et étrangement c'est lorsque les questions trouvent enfin leurs réponses qu'on comprend que ça ne résoud rien. Que la tristesse est toujours là, elle ne s'atténue pas.

(Avis chagrin pour un roman compatissant... je me sens toute grise à l'intérieur ! Brrr.)   

Editions de l'Olivier, 2009 - 255 pages - 20€

 

 

 

 

Posté par clarabel76 à 18:30:00 - - Commentaires [65] - Permalien [#]
Tags : ,


07/01/09

A contretemps - Jean Philippe Blondel

41wkLJ0747L__SS500_

Hugo, dix-huit ans et le bac en poche, choisit Paris pour suivre des études de lettres. Il trouve un toit chez un homme qui vit seul, Jean Debat. Un monsieur discret, souvent absent, et taciturne, qui vilipende la littérature, le romanesque et tutti quanti. Hugo est déboussolé, lui qui ne vit que pour sa passion de la lecture, il trouve son logeur secret. Limite inquiétant par son déni farouche. Cela n'empêchera pas Hugo de faire doucement son trou dans sa nouvelle vie, il trouve un petit boulot, rencontre une chérie, se lie d'amitié avec Michèle, une super libraire. Il rentre chez lui pour dormir, entre Jean et lui c'est le coup de vent.

Un dimanche matin, tout change. Son logeur sort de ses gonds en apercevant Marine, la petite amie du garçon. Il est temps d'avoir une discussion franche, entre quatre yeux. Mais cela dépasse la simple intrusion du sexe féminin dans cet appartement coupé du reste du monde, en fait Hugo va découvrir le passé de Jean.

Ce roman est clairement destiné « à tous ceux pour qui la littérature est cette étrange life-supporting machine, comme disent les Anglais, ce refuge qui permet de rester en vie  ». C'est un Jean-Philippe Blondel grand lecteur qu'on cerne dans ce roman, un amoureux des livres, qui comprend et partage ce que représente la plongée dans un univers de fiction. Savez-vous par exemple qu'un grand lecteur peut souffrir de porosité ? Et je ne parle pas de la frustration sexuelle qui expliquerait pourquoi on adhère à une histoire qu'on nous raconte... C'est ainsi truffé de petites répliques tantôt drôles ou étonnantes, tantôt déconcertantes et ronflantes. C'est à voir.

J'ai curieusement été moins sensible au spleen de l'écrivain raté, celui qui a cru et s'est cassé les dents. Cela devient un peu trop long et étouffant, les piques acerbes étant proprement dégainées pour souligner l'hostilité de celui qui a été oublié. Toutefois on touche davantage à l'ego frustré, et je ne suis pas compatissante. On peut ensuite s'intéresser à la relation complice entre l'étudiant et l'homme bougon. Oui, complice... car ces deux-là vont finir par s'apprécier, et s'apprécient déjà sans se douter. Ils s'agacent, parce qu'ils se reconnaissent l'un dans l'autre. C'est plutôt mignon.

En fait, j'ai clairement deux gros penchants dans ce livre : Michèle, une libraire exceptionnelle, unique, incomparable, et l'importance de la lecture dans la vie. Comme l'écrit le narrateur, c'est « ma dose ». On se comprend... 

Robert Laffont, 2009 - 240 pages - 19€

 

 

Acheter : A Contretemps, de Jean-Philippe Blondel

Posté par clarabel76 à 19:30:00 - - Commentaires [25] - Permalien [#]
Tags : , ,

15/12/08

La relieuse du gué - Anne Delaflotte Mehdevi

41k7NdKuDjL__SS500_« Cyrano, que je vous prévienne, est mon "androthérapie". Il ne me quitte jamais. J'ai plusieurs éditions de la pièce de Rostand, et toujours une à l'atelier et une à côté de mon lit. J'ouvre le soir le livre de la pièce au hasard. Je lis quelques pages et je m'endors. Mais je ne l'aime pas qu'au lit. J'ai abusé de lui dans bien d'autres circonstances comme lorsque je passais mes examens. Je l'avais tout le temps dans ma poche tel un gri-gri. Je l'ouvrais en attendant les épreuves ou ne l'ouvrais pas. Mais il était là. »

Mathilde, devenue relieuse après une courte carrière de diplomate au Quai d'Orsay, a ouvert son atelier à Montlaudun en Gironde. Elle occupe ses journées à coudre, à coller, à fignoler, à respirer les livres, c'est une passion léguée par son grand-père qui s'est endormi sous un châtaigner. Un matin de très bonne heure, on tambourine à sa porte qui s'ouvre sur un beau jeune homme, un brin mystérieux. Il lui confie un épais ouvrage qu'il viendra récupérer dans quelques jours. C'est urgent, c'est important et c'est secret. Avant de partir, l'homme a un malaise, sa beauté et son aura énigmatique intriguent Mathilde, mais elle le laisse partir sans le questionner davantage. Quelques jours après, elle apprend sa mort brutale.
L'apparition de cet individu reste obsédante pour la relieuse, qui s'interroge sur l'identité de l'inconnu, cherche à percer l'importance qu'il daignait accorder à l'ouvrage, lequel repose désormais entre ses mains, dans son atelier. Mais cette histoire commence à susciter un intérêt un peu trop vif de la part des habitants de cette petite ville, des rumeurs se propagent, des tensions naissent, une enquête a été ouverte. Mathilde elle-même a décidé de retrouver la famille du défunt et de restituer le livre ancien, en pensant ainsi accomplir les désirs de l'homme sans nom.

Ce roman possède, en plus du charme, une odeur et un son. Il est très particulier, tant il voudrait être murmuré ou lu à voix basse. C'est l'impression qu'il me donne, à me sentir coincée dans la ruelle du gué, à croiser des personnalités fortes et originales, à suivre les pas de Mathilde la relieuse. Elle a fait de sa vie une quête pour le bonheur, dans la chaleur des livres qui chuchotent leurs secrets et qui confient leur intimité à ses mains habiles et délicates. Mathilde est une amoureuse, une contemplative. Scrupuleuse, soucieuse et discrète. La rencontre avec l'inconnu qui sent la fougère et la terre fraîche va bouleverser sa petite existence, jusque là bien remplie par Cyrano et ses répliques pleines de panache. Les voisins de la relieuse ont tous des personnalités éclatantes, parmi lesquelles Mathilde apparaît finalement un peu terne et effacée. La relieuse du gué est aussi un roman à l'écriture sensuelle, à l'ambiance chaleureuse et à l'intrigue qui est un judicieux mélange de légèreté et de mystère. Le début est très, très bon. La fin manque de sombrer dans une certaine lenteur, et/ou maladresse. Mais c'est sans importance. L'ensemble de la lecture procure un sentiment de douceur et c'est un roman vraiment très agréable à lire par temps d'hiver !

Gaïa, 2008 - 268 pages - 19€

« On peut lire Bergerac de Rostand comme on le fait d'une carte postale d'été, ou le dire haut, juste pour le rythme facile de la rime. On peut le lire pour rire, pour s'émouvoir, pour s'attarder sur le panache de son héros. Pour bien dormir, on peut prendre le soir, un dialogue au hasard, et faire une toilette de chat de l'esprit, juste avant de sombrer. On peut le prendre au petit déjeuner, pour se donner du coeur et une âme claire, juste une lampée avec son café. »

D'autres avis : Cathe , Cuné ...

Posté par clarabel76 à 07:30:00 - - Commentaires [29] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

22/11/08

Êtes-vous passés à côté de...

Tobie Lolness, de Timothée de Fombelle ?

51lw4KdFwvL__SS500_Tobie Lolness, un millimètre et demi, appartient au peuple du grand chêne. Le père de Tobie, savant génial et sage, a refusé de livrer le secret d'une invention pour transformer la sève de l'arbre en énergie motrice. Furieux, le Grand Conseil a condamné les Lolness à l'exil dans les basses branches, territoire sauvage. Tobie y rencontre Elisha.

Il faut savoir que lire ce roman est un appel vers un ailleurs envoûtant et enchanteur. Pas seulement destiné à la jeunesse, ce livre est une invitation à la poésie, la philosophie et le respect pour l'environnement. L'arbre dans lequel vit le jeune Tobie détient un coeur qu'il faut sauver et préserver de la vilennie du terrible Jo Mitch. L'idée qu'une communauté s'affaiblit à force de subir la peur et l'humiliation fait émerger une étrange dualité entre l'amour et la trahison. Car dans ce roman on s'aperçoit bien vite qu'il est tout aussi facile de dénoncer et de s'en mordre les doigts, de combattre et de tromper les apparences.

Il y a cette volonté d'indétermination distillée par l'auteur et qui permet ce constat de rebondissements pour casser la routine et l'attente. Jusqu'à la dernière page, le souffle est tenu en haleine. Tobie Lolness est un garçon remarquable, qui ne manque jamais de ressources, malgré la somme d'épreuves offertes. Les personnages qu'il croise ont ces contours flous qui les rendent insaisissables. C'est une prodigieuse réussite, un joli monde sans magie, sans esprit surnaturel. C'est de la poésie, vibrante et touchante, accessible pour tous les lecteurs !

Prix Tam-Tam Je bouquine 2006 (Salon de Montreuil).

--) La série s'est faite connaître en avril 2006 avec un premier volume intitulé La vie suspendue ; la suite est parue l'année suivante avec Les yeux d'Elisha. Retrouvez-les en un seul volume, et avec une nouvelle couverture !   

 

Gallimard jeunesse, Octobre 2008 - 660 pages. 22€
Illustrations de François Place.

Posté par clarabel76 à 09:00:00 - - Commentaires [30] - Permalien [#]
Tags : , ,

21/11/08

Le dé d'Atanas - Hervé Picart

de_atanas

Bon, je vous le confie tout de suite : ce roman a un charme fou ! Il vous emmène à Bruges, la ville perdue dans la brume et le froid polaire, avec ses canaux et son climat spectral. En bord de quai, se trouve une boutique baptisée L'Arcamonde. Il suffit de pousser la porte, d'entrer dans ce délicieux capharnaüm et de faire la connaissance, autour d'un lait chaud parfumé à l'anis, de Frans Bogaert. C'est un antiquaire cultivé, le Sherlock Holmes du bibelot mystérieux, qui cache dans son arrière-boutique un antre peuplé de créatures cybernétiques. En clair, notre homme sait allier les technologies modernes à la science infuse en un claquement de doigts !

Le roman s'ouvre sur l'arrivée d'une beauté pâle arborant une longue chevelure blonde - Mme Margaret Van Ostade. Elle a en sa possession un étrange dé hérité de son grand-père. Ce n'est pas un dé comme les autres, il est anormalement froid et résiste à toute source de chaleur. Aussitôt intrigué, Bogaert se lance dans une recherche frénétique pour percer le mystère de cet objet incongru.

Aidé de sa ravissante assistante prénommée Lauren, le sosie parfait de Lauren Bacall, notre gentleman distingué et érudit remonte la piste de la mythologie lituanienne et perçoit chez sa trop belle cliente un secret bien mal dissimulé.

Un régal, ce roman. Ce que j'ai surtout apprécié, c'est son atmosphère, son écriture et son invitation à décrypter l'énigme dans l'énigme. Alors que tout est gris et froid à l'extérieur, préférez lire ce trépidant roman au coin du feu ou sous la couette.

Il m'est très difficile de le classer : cela ressemble à un roman policier, mais l'enquête pourrait frustrer les plus aguerris, et pourtant il y a une chasse au trésor, une épopée façon Indiana Jones et un hommage sous forme de grâce et de canaillerie au cinéma de l'âge d'or hollywoodien. Les clins d'oeil fusent, les personnalités aussi troublantes qu'énigmatiques de Bogaert et son assistante ne sont pas sans rappeler certaines figures mythiques.

C'est envoûtant, sombre et voluptueusement nostalgique. C'est une parenthèse enchantée en cette saison triste et chagrine.   

Et comme l'indique la couverture, il s'agit de la première enquête de l'antiquaire... "le premier tome d'un grand roman-feuilleton moderne" ! A suivre.   

Le blog : http://arcamonde.hautetfort.com/

Le premier chapitre du Dé d’Atanas est disponible : vous pouvez le télécharger ici.

HERVE PICART - Le dé d'Atanas - chapitre 1.pdf

Le Castor Astral, novembre 2008 - 206 pages - 12€

12 volumes à paraître
L'orgue de quinte [ L'Arcamonde 2 ] : mars 2009

Les recettes de l'Arcamonde :

mm1arnoldtourvisitresting013yj

 

 

Lait d’anis (anijs melk) à la façon de Bogaert

 

 

Pour un bon mug revigorant, porter à ébullition 25 centilitres de lait auxquels on ajoute trois étoiles de badiane (anis étoilé) et un clou de girofle. Laisser ensuite infuser dix minutes. Retirer badiane et girofle. Ajouter une cuillère à soupe de péquet de Liège ou de bon alcool de genièvre, ainsi qu’une cuillère à café de liqueur de mandarine (ou de Grand Marnier), et 7,5g de sucre (soit un morceau et demi). Mélanger. Redonner un petit coup de flamme si nécessaire car cela se déguste bien chaud quand tout gèle dehors…

Posté par clarabel76 à 07:30:00 - - Commentaires [13] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

17/11/08

En espérant la guerre - Dominique Conil

517MbsEQeKL__SS500_Il y a 25 ans, les journaux ont consacré leur une à l'affaire Pierre Livi, le braquage du siècle, un mas encerclé, une centaine de gendarmes mobilisés, deux morts, une disparition et une femme - Anne Valetta - seul témoin de toute l'histoire. Et cette femme est restée muette, intransigeante, secrète, mystérieuse et donc fascinante.

Léon, jeune journaliste qui souhaite partir en reportage de guerre, se voit confier le gros dossier par son chef. L'eau a coulé sous le pont, peut-être aujourd'hui Anne Valetta va accepter de parler et avouer où est caché Pierre Livi. Mais le petit chemin qui mène à la Baume, où se terre Anne, est long, terre dure, pierres dénudées, ligne végétale et cours d'eau, mais le plus souvent caillasse et ronces poussiéreuses. Là où est la maison le silence est total, rien ne bouge sous le soleil de plomb.

Et puis c'est le malaise. Léon a une migraine fulgurante, il trouve refuge dans la maison fraîche et pas très lumineuse, Anne babille. Car elle accueille cet homme chez elle et le surprend en choisissant de raconter son parcours, mais sans question, sans réfléchir. Un peu comme si elle parlait seule, face à un miroir. Et en échange, elle n'attend rien. « Vous savez, vous ne devriez pas me parler et le regretter. Vous en avez trop dit. Des fois, les gens se mettent à vous haïr quand vous êtes leur dépositaire. »

Ce qui ressort de ce premier roman est le portrait saisissant d'Anne Valetta. Cette femme ne nous dit pas tout, derrière sa façade de Pénélope qui attend son Ulysse. Autant de fidélité désarçonne notre journaliste, lui-même empêtré dans une histoire sentimentale qui part à la dérive. Il n'est pas le seul à ressentir ce vertige de l'incompréhension : Carmen, la fille d'Anne, le dit tout de go. Cette histoire ne concerne que sa mère. « Pierre Livi, c'est propriété privée. Propriété d'Anne Valetta. C'est pas mon père, c'était son mec. J'ai eu que des contes et légendes. Tout ce que je sais, c'est que le héros, il ne s'est pas montré pour moi, que dalle. »

Le désenchantement résonne dans cette histoire, au même titre que l'espoir et la résignation. On y parle aussi d'engagement, d'illusion et de liberté. Anne Valetta raconte, le lecteur dispose. C'est sincèrement un roman d'ambiance où tout se passe dans cette vieille bâtisse qui porte un nom prémonitoire - le Baume du Mal. Et il y a la figure souveraine d'Anne Valetta, implacable et touchante, impénétrable et admirable. Forcément antipathique, agaçante. Mais qui marque.

Au commencement était une histoire d'amour, et elle s'est éternisée, pétrifiée dans l'attente... Ce premier roman en livre les pleins et les déliés avec une constante remarquable, une rigueur parfois déconcertante, car l'émotion est écartée. On s'enrôle dans une histoire de coeur comme on part à la guerre, avec la trouille au ventre et le chagrin d'en garder des cicatrices. Mais ça vaut le coup, rien que pour l'effervescence. Et Léon l'a bien compris. Nous aussi.

Très bon roman, très bien écrit.

Actes Sud, octobre 2008 - 174 pages - 18€

Merci à l'auteur !

Posté par clarabel76 à 08:00:00 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
Tags : ,