26/05/08

Une ombre, sans doute - Michel Quint

Quatrième de couverture

Un homme arrive dans un village du Nord. Ses parents se sont suicidés. Il n'en connaît pas la raison. Commence alors une quête aux souvenirs. Flash-back : nous sommes pendant la Seconde Guerre mondiale, les parents du narrateur viennent de se rencontrer. Ambiance d'un atelier de couture où les ouvrières chantent, aiment et pleurent leurs amours défuntes. Tout est prétexte à oublier les noirceurs de la guerre. Arrive un espion anglais qu'il faut cacher, mais un Allemand n'est pas loin qui peut mettre en péril cet élan généreux.

une_ombre_sans_doute 

 

 

C'est encore une fois un roman remarquable, écrit par Michel Quint qui nous offre, au-delà d'une histoire émouvante et très fouillée, un style hors pair. J'aime son style, j'aime son genre d'emberlificoter les lettres et les mots, ça court sur le papier et ça roule sur la langue... j'adore ! On n'invente pas une telle écriture, on la sent et on la respire, ça fait du bien d'avaler des goulées pareilles et ça vous brise tous les carcans et les règles bien établies.

L'histoire, parlons-en, est une pelote de noeuds qui court durant des années, depuis la fin des années 30 jusqu'à nos jours. Le narrateur, de retour dans un village du Nord, a appris la mort de ses deux parents, à moins de vingt-quatre heures d'écart, et découvre ensuite qu'ils se sont suicidés. Un employé de mairie, un ami d'enfance, à vrai dire, constate également que le prénom de notre homme, George, est écrit sans S et qu'il faut deux témoins pour attester son identité. La situation est risible, mais pourquoi pas ? Il rencontre Augusta, une ancienne amie de la famille, qui va lui confesser des révélations importantes sur les siens. Cela s'est passé pendant l'occupation des allemands, dans leur petit coin perdu, à la campagne et dans un atelier de couture. Il y avait Valentine et Paul, les parents du narrateur, et Rob, l'espion anglais qui était tombé fou amoureux de Valentine... Tout le monde n'a pas la graine d'être un héros, on le sait, mais l'humanité est surprenante car elle est capable de briller ou de cracher par sautes d'humeur.

Plus qu'une vérité sur les origines d'un homme, qui semble immunisé contre le chagrin, le roman ouvre les portes d'un placard rempli de fantômes. Tous les acteurs de ce théâtre de boulevard, un peu aigre, sortent des mémoires et revivent devant nos yeux. Le passé reprend forme, le narrateur voit ses personnages et leur vie, non comme un modeste spectateur ou témoin de l'histoire, mais tel un spectateur assis au premier rang. "Je laisse voleter et s'ordonner des mots lointains et proches, je m'écoute venir du fond du temps. J'ai cinquante-neuf ans depuis peu et je ne sais plus qui je suis. Sinon le roman d'inconnus en quête d'auteur. Peut-être la littérature n'est rien d'autre que cela, un destin lu à rebours, corrigé, cette invention de soi qui devient la seule réalité. J'ai tiré une chaise vide à mon côté, vous n'avez qu'à vous installer."

Avec Michel Quint, il faut juste tendre l'oreille et écouter. Il vous raconte une histoire qui prend son temps, avec des personnages qu'on apprécie, malgré leurs faiblesses ou leur part d'ombre. Il n'y a pas d'héros dans ce livre, juste des êtres désespérés et capables (coupables?) d'accomplir des actes fous et insensés. Si c'est pas de l'amour derrière tout ça, c'est quoi alors ?

Editions Joelle Losfeld, 2008 - 207 pages - 16€

Extrait :

Personnellement, j'ai une petite tendresse pour les filles de l'atelier de couture, "Elles ne sont pas maquillées cinéma, elles ont leur âge, du bourrelet à la taille et la poitrine sans illusions, mais leur chair n'est pas triste, elles exhibent des anatomies de vamps, une lingerie de quatre sous visible aux jours des broderies, ou effrontées nues sous la robe fluide, et puis permanentées à la diable, le cheveu en rebellion, mais toutes elles ont fière allure, se pavanent avec des mines, fument des cigarettes, les lèvres en cul de poule, valsent lentement, menton levé, roulent de la hanche et battent des cils. Et elles chantent en se tenant les mains, ou seules, les yeux perdus par-delà les fenêtres..."

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16/05/08

La Sandale rouge - Guy Jacquemelle

la_sandale_rougeFraîchement arrivée à Paris, pour son premier emploi de journaliste dans un grand quotidien, Jeanne voit ses illusions doucement ternies pour l'amertume de ses tâches, guère folichonnes, et par sa nouvelle vie dans la capitale, faite de faux-semblants, de solitude et de grisaille. Cette jeune femme de vingt-et-un ans, qui a grandi dans le Sud-Ouest, se retient de tomber dans le désarroi et commence peu à peu à trouver ses marques en débusquant une étrange affaire d'incendies criminels et de pots-de-vin dans un village provençal. Ce coup médiatique lui offre une formidable opportunité : soudaine reconnaissance, ouverture dans son boulot, diversité de ses piges, bref Jeanne décroche de nouvelles responsabilités en un temps record. Elle vient aussi de rencontrer un brillant énarque, Thibault, conseiller en communication à Matignon. L'idylle la transporte et lui fait côtoyer un nouveau monde, assez factice, celui des soirées mondaines.

Un soir, au sortir de l'une d'entre elles, Jeanne arrive sur les lieux d'un accident où un couple de jeunes gens a été fauché par une voiture qui a pris la fuite. L'intervention des ambulanciers est rapide mais inquiétante, Jeanne est vivement invitée à partir, la suite de l'enquête n'est pas de son ressort. Les jours suivants, elle s'interroge et découvre qu'il n'existe plus aucune trace des blessés ni de l'accident. Cet étrange fait divers sent le soufre, Thibault lui demande d'être prudente, son rédacteur en chef n'est pas emballé mais la journaliste va s'entêter et retourner sur le terrain où elle rencontre un témoin capital. Toutefois, la pression devient suffocante, montrant à Jeanne qu'elle vient de mettre le doigt dans un engrenage infernal et très dangereux.

Ce roman signé de Guy Jacquemelle a su me rappeler celui de Tatiana de Rosnay, Moka (qui évoquait la couleur du véhicule en fuite, responsable d'avoir renversé le fils de la narratrice). La sandale rouge est, ici, le seul détail existant et qui prouve qu'un accident a eu lieu, malgré les efforts pour effacer son passage. La suite est une succession de doutes, de but presque atteint, d'espoir insensé et d'énormes déconfitures. L'histoire raconte l'ascension et la descente en enfer d'une jeune femme qui ne cherche pas à devenir justicière, simplement elle nourrit pour son métier de journaliste une véritable passion et une motivation assez naïve, celle d'être juste, de mener jusqu'au bout son article, malgré les pressions et l'onde de choc. Ce n'est pas une quête du sensationnalisme, on comprend vite que tout dépasse cette jeune provinciale à qui le succès toque à sa porte, avec en prime l'amour et les risques du métier.

Le roman est un tout-en-un : l'intrigue est à la fois policière, sentimentale et psychologique ; c'est également un roman d'apprentissage, une plongée dans les coulisses du pouvoir, dévoilant les pièges de la manipulation et de la duperie. Et enfin, on y trouve un portrait de femme juste et touchant. Bref, un roman très prenant, écrit au mode du présent.

Editions Ramsay, 2008 - 360 pages - 23€

http://lasandalerouge.blogspot.com/

On retrouve aussi Guy Jacquemelle sur son site, alalettre.com, consacré à la littérature.

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01/05/08

La valise de Vera - Florence Morgensztern

Eté 2005, automne 1995, automne 1932... La machine à remonter le temps est en marche, entraînant dans son tourbillon trois générations de femmes. Il y a Vera, qui a quitté son mari et a trouvé une quiétude dans son quartier qui lui rappelle un Paris d'autrefois. Un jour, la concierge lui confie une valise déposée par une américaine et qui lui a été adressée par un fantôme du passé. Quand elle va l'ouvrir, Vera gardera son sourire et va préparer avec minutie ses petits cachets, son film de trois heures et s'endormir sur le fauteuil.

Sa fille France, qui a choisi de rajouter un S pour se démarquer... donc, Frances et son père André ne comprennent pas le geste de Vera. Pourquoi un suicide ? Il n'y a pas de lettre, pas d'explication. Juste une valise. Mais que contient-elle, pardi ?! A son tour, Frances va éplucher les secrets de cette valise et comprendre ce qu'elle cache. Elle rencontre de cette façon Anna, sa grand-mère, une jeune femme amoureuse d'un joueur de jazz, elle est juive, exubérante et vit en Pologne. Nous sommes dans les années 30, le ghetto de Lublin commence à dresser son contour menaçant, dans l'ombre de la folie meurtrière. Anna va lutter et choisir de rejoindre l'Amérique...

Je suis bien embêtée car j'ai un peu loupé le coche avec ce livre. Son histoire avait tout pour me plaire, mais je suis restée en marge. Tantôt séduite, tantôt ennuyée. La partie centrale, celle avec Frances, est la plus faible à mes yeux. Je n'ai pas trouvé cette jeune femme sympathique, même Vera m'est apparue trop étrange et compliquée. En gros, je n'ai pas eu le déclic pour les personnages et cela a été très compliqué pour m'attacher à leurs parcours. L'histoire d'Anna est, par comparaison, plus captivante et fascinante.

La note de l'éditeur : À travers le parcours de ces trois femmes et de leur entourage, se dessinent des destinées marquées par la grande Histoire, et aussi par tout ce qui fait d'une existence un nuancier de couleurs plus ou moins vives, plus ou moins sombres, mais toujours intenses.

Le Passage éditions, avril 2008 - 270 pages - 17€


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27/03/08

L'amant de la ligne 11 - Rina Novi

Amant_de_la_ligne_11Veuve précoce, Cécile arbore malgré tout une trentaine épanouie ; bien qu'un peu frustrée, elle se sent désormais prête à croquer la vie à pleines dents. Son corps crie famine, ses entrailles ronronnent, l'appel au désir réveille ses sens mis en berne. Et c'est dans le métro qu'elle va vivre une rencontre étonnante. Après une journée de boulot, compressée parmi la foule, elle sent soudain un doigt effleurer le téton de son sein. Elle pense d'abord à une maladresse, puis hésite à crier au scandale, et finalement préfère être étourdie par ce toucher coquin, émoustillée par l'idée, pensant que ça en resterait là. C'est alors qu'un véritable jeu de cache-cache va se jouer entre elle et cet inconnu de la ligne 11, cet homme indolent et ondulant tandis qu'il se déplace, ne paraissant connaître aucune entrave. Il plonge sur elle, comme un faucon fond sur sa proie. Et elle, avec une expectative totale, y répond avec gourmandise, caprice et plaisir. Un véritable érotisme se dégage, saucé d'un brin de romantisme et de suspense (qui est cet homme ? que veut-il ? vont-ils échanger une parole ? une liaison est-elle envisageable ? comment tout ça va se terminer ? et vont-ils se revoir ? ...). On parcourt ainsi 226 pages empreintes d'une sensualité débridée, chargées d'électricité dans les airs, il y a des étincelles, des étoiles, bref un feu d'artifice ! Une lecture qui invite à l'évasion et aux fantasmes... le temps d'un trajet dans les transports en commun. À méditer. 

Buchet / Chastel - 226 pages - 14,50 €

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25/03/08

Le pianiste de Trieste - Aliette Armel

pianiste_de_triesteCela commence par une rupture, une douleur qui frappe sans prévenir la narratrice, Anne Viseux. Amoureuse d'un chanteur italien, Nicola Bassano, cette femme est abandonnée la veille de son voyage pour Tel-Aviv car celui-ci lui demande de ne pas quitter Trieste pour le suivre (il va y accomplir une mission importante, avec un ami poète). Déboussolée, elle choisit de partir en Bretagne, dans la maison de son enfance, quittée dix-neuf ans plus tôt. Cette maison est un legs de son père, le célèbre pianiste Guido Turatti, où il avait trouvé refuge après son départ de l'Italie en 1946. L'homme s'était également illustré pour avoir refusé, dès 1940, de jouer en public pendant la guerre.

Mais l'histoire n'est pas simple, et le passé familial semble rattraper notre héroïne. Aujourd'hui, Anne est sollicitée pour retrouver la page disparue d'une partition unique écrite par son père Guido, peu avant sa mort. Fouiller dans les vestiges d'un temps révolu préoccupe la narratrice, soudainement confrontée à des secrets, à raviver une enfance dans ce village breton où tout semble différent, et pourtant peuplé des mêmes visages d'antan. Il est indiscutable que les mystères ont tous été emportés dans les tombes, du moins le pense-t-elle par lassitude. Car Anne est harassée par les turpitudes qui l'assaillent, elle se sent agressée, totalement empêtrée dans un écheveau d'intrigues qui ne la concernent pas, ou plus.

Au fur et à mesure que l'histoire progresse, l'ombre du père se faufile pour gagner les feux de la rampe, et permettre ainsi aux voiles du doute de se soulever. Le récit est construit avec minutie, il cerne la personnalité de la narratrice ; cependant un détail me chiffonne à son sujet, parce qu'elle accuse cinquante-quatre ans mais en paraît tellement moins d'après ses états d'âme ou ce qu'elle laisse paraître. Ce n'est que mon ressenti, peut-être me suis-je induite en erreur toute seule, inconsciemment. Je n'ai pas d'autres défauts à trouver sur ce livre, que j'ai trouvé simplement sensible et attachant. Cela raconte avec des mots justes et touchants le parcours d'une femme privée de ses racines, qui aujourd'hui revient sur les traces de son père et tente de tisser la trame de son passé avec rage et désespoir. D'un charme fou, indolent, ce roman sait nous transporter dans des endroits et à des époques différents. Sincèrement envoûtant...

Editions Le Passage - 266 pages - 17€

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21/03/08

Made in China - JM Erre

made_in_chinaToussaint Legoupil a été adopté il y a 25 ans à Shengdu en Chine, il a grandi à Croquefigue-en-Provence mais a pris la décision de partir pour retrouver ses racines. Le garçon est intrigué d'être natif de Chine alors qu'il est noir de peau ! Ses parents, Mado et Léon, sont opposés à ce projet, tentent de le retenir, font un ramdan du tonnerre dans la petite ville, ameutent amis et proches pour ficeler le garçon dans le giron familial. Las, Toussaint parvient à s'échapper, mais traîne à ses basques son amie d'enfance, Mimi Labrousse, également accompagnée de sa pipistrelle terroriste !

C'est le grand départ pour Toussaint Legoupil, qui est persuadé de découvrir qui il est vraiment dans le pays du Soleil-Levant. A peine sur place, il est aussitôt embarqué par M. Tao, un entrepreneur chinois, excellent francophone. Il devient son guide, son traducteur, son initiateur à des plaisirs exotiques peu recommandables (et avouables !). Parallèlement, l'enquête pour retrouver ses parents piétine un peu, puis connaît un sursaut de rebondissements, mais ces derniers vont s'accompagner d'une malédiction persistante qui plongerait notre Toussaint Legoupil dans une sacrée panade. Là où il passe, un crime s'inscrit dans son sillage ! La police est à ses trousses, mais la quête des origines n'est pas terminée - loin de là. 

Cocasse ou grotesque, la frontière est mince pour déterminer ce roman qui peut, à tout moment, basculer dans les deux tendances. Or, souvent en craignant le pire, le meilleur arrive au galop. Je me suis surprise à sourire à plusieurs occasions en dévorant ce livre - oui ! on le dévore tellement il est clair, limpide, vivifiant à découvrir !  De plus, c'est une histoire qui se présente comme un jeu de pistes, dans lequel l'auteur glisse des indications et des notes renvoyant à telle ou telle page, baladant le lecteur dans un univers joyeux et enchanteur. En un mot, c'est ludique ! L'histoire est burlesque, truffée d'exagérations et d'invraisemblances. Mais franchement, c'est vraiment drôle ! Imaginez, aussi, une espèce de secte qui porte aux nues Saint Cloclo, le vrai ... « - Grand Maître Jean-Marius !
- Oui, fidèle compagnon du MINOU ?
- Je voulais vous dire que les sirènes du phare d'Alexandrie chantent encore la même mélodie.
- C'est très bien... Saint Cloclo est fier de toi. Mais tu devrais peut-être prendre un peu de repos, non ?
- J'ai plus d'appétit qu'un barracuda !
- Je vois...
- Je boirais tout le Nil si tu n'me retiens pas !
- D'accord... Voilà ce qu'on va faire : tu vas prononcer un voeu de silence pour quelques mois. ça nous fera des vacances. »   
... et qui voit en Toussaint Legoupil l'Elu, soit celui qui va opérer le Grand Renversement, c'est-à-dire l'heure où chaque fidèle trouvera sa vraie place dans la réalité qui lui correspond. Grosse magouille à l'horizon, pour ne pas en dire plus !

Au début je pensais franchement que ça n'allait pas décoller plus loin, que j'allais vite me lasser de tant de loufoquerie. Et puis, c'est scotchant, ça vous colle aux doigts et ça vous change radicalement les idées. Envie de bonne humeur, de légèreté, d'anti-stress et d'une grande rasade de dérision, lisez Made in China ! L'auteur JM Erre confirme son gros potentiel déjà perçu dans Prenez soin du chien, son premier roman.

Buchet Chastel - 258 pages - 18 €

Illustration de couverture : Anne Bénoliel-Defréville

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18/03/08

La traversée vénitienne - Isabelle Yhuel

traversee_venitienneAu départ de Venise, un paquebot appareille pour une croisière musicale d'une semaine en Méditerranée. Welcome aboard ! Préparez-vous à une ambiance cosy, préalablement recommandée, pour bercer les états d'âme, exacerber les passions, alimenter les battements de coeur, favoriser les confidences des passagers. Et qui mieux qu'un public féminin pourrait nous offrir un tel panel d'effervescence !?   A bord, donc, on y croise une soprano, Lucie, femme épanouie et amoureuse d'un homme plus jeune qu'elle, mère d'une adolescente, Manon. Lucie accuse cinquante ans, qu'elle assume pleinement, même si elle admet la peau molle, seul indicateur du temps qui passe, et savoure totalement de connaître enfin l'orgasme avec son compagnon, Roland. Ce couple donne une photographie de ce que deviendra Ida et Paul, quinze ans plus tard. Epousée en secondes noces, Ida s'est fondue dans la vie de son artiste de mari, faisant sienne son existence, adoptant Claire, sa fille de 11 ans. Elle revit à travers celle-ci une maternité neuve et différente, au-delà de ce qu'elle a su créer avec sa propre fille, Marianne, qu'elle a eue avec Denis, son ex. Puis il y a Florence, la pianiste, mariée à Albert, ils sont les heureux parents d'un petit garçon intrépide et imprudent, Malo. Couple harmonieux, ils offrent une vision idyllique de la vie à deux. 

Roman contemplatif, intimiste et musical, La traversée vénitienne est la possibilité pour toutes ces femmes, toutes générations confondues, de frotter leur image, leurs attentes et leurs désirs au miroir que renvoie le regard des autres. C'est l'éternelle rengaine. Elles vont prendre plaisir à se mettre en danger, tester les limites de leur confort, sentir la chance qui coulent entre leurs doigts, mais elles sortiront toutes de cette croisière avec le petit truc en plus ou en moins, bref ce qui n'existait pas avant, et qui s'est révélé pendant. C'est une croisière méditative, en somme, où on ne rencontre pas que de riches bourgeoises oisives...   

Prenez Ida, par exemple, le pilier essentiel de la narration. Elle vit sa vie en puisant ses sources d'après des livres lus, des musiques entendues et emprunte au peintre Nicolas de Staël que le monde n'est qu'un odieux théâtre où quelques gens confortablement assis regardent en souriant souffrir les autres.  Ida a effectivement développé une mémoire des musiques, des livres, de certains tableaux, parce qu'ils sont son père, sa mère, sa famille, son assise. Bref, Ida est la plus observatrice de tous, spectatrice amoureuse des répétitions de la troupe des musiciens, éblouie par son mari, dévouée, délicate, sensible aux rencontres, à la musique de Schubert qu'on lui fait découvrir, troublée par la drague d'un bel Italien...

Elle admire Lucie, contemple Florence, se prend d'affection pour Maud, qui lui révèle sa part de féminité cachée. Et ainsi, elle va avancer d'un pas rapide et puissant, (...) allegro vivace, puis un peu plus lentement, puis de nouveau elle accélère, presto, prestissimo, de nouveau piu lento, jusqu'à s'arrêter, se figer. Cette traversée vénitienne va générer une détermination farouche, parce que durant une semaine, Ida va beaucoup réfléchir, être spectatrice, ressentir de nouvelles passions, être émerveillée par cette personne qui sommeillait au fond d'elle et qui se réveille enfin, à 35 ans. C'est, ainsi et également, un roman sur l'éclosion. Les adolescentes, par ailleurs, vont franchir des caps interdits, pour devenir les futures jeunes femmes de demain, par un premier baiser ou une première fois dans le lit d'un homme. Ce côté langoureux, nonchalant est vraiment prégnant dans le roman, lequel parfois s'enchaîne à dégager un sentiment rébarbatif, à cause de cette langueur. Et puis, difficile de s'y retrouver avec tous ces personnages, dans les premières pages. Malgré tout, le roman sait toucher, émouvoir et faire écho sur plusieurs points, car c'est un roman qui parle aux femmes, de toute façon !

JC Lattès - 280 pages - 18 €

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11/03/08

Ker Violette - Karine Fougeray

Ker_VioletteUne jeune femme de 36 ans arrive dans un village breton, elle recherche son cheval. Elle est très mince, a de gros seins, elle est blonde, avant de virer au jaune. Dans le premier bar venu, elle commande un kir-champagne et rencontre Félix, un pêcheur devenu artiste peintre. Elle tombe dans ses bras, ivre morte, et débarque chez Violette, une septuagénaire propriétaire d'une maison d'hôtes, les Albatros.

Clara doit absolument retrouver son cheval. Pour comprendre pourquoi, il faut faire le chemin en arrière et grandir dans un foyer où brillait l'amour, entre la radieuse de mère et le père qui s'absentait en mer. La naissance de Clara est venue. Clara comme une eau claire. Clara comme la clarté de son bonheur. Suivie par l'arrivée de Clarence.

Longtemps Clara a cru être libre, légère, butinant d'un point à l'autre, d'homme en homme, de trois petits tours et puis s'en vont. Tous ont craqué en la voyant : un sourire, un s'il te plaît, des yeux noirs qui scrutent le fond de l'autre. Mais Clara se sent morte à l'intérieur, alourdie par ses fantômes, pressée de rejoindre son cheval pour reprendre le cours de sa vie, pour revivre. Tout bonnement. Un cheval ?! pense-t-on. Alors je vous vois venir, mais non chassez de votre esprit les images de Robert Redford, le monsieur n'a pas sa place ici. Pas dans cette histoire qui se contruit comme un jeu de lego, petit bout par petit bout. Un peu compliquée l'histoire que tu cherches à nous vendre, rétorquez-vous. Ah mais non.

Que je vous dise... Ceci est un roman qui parle d'amour, mais vraiment un amour mirifique, hors du commun, qui dure depuis des lustres. C'est un feeling, une émotion pure et instantanée, un électrochoc, le genre qui file une décharge sitôt qu'on se frôle... C'est l'histoire d'une tristesse, d'un abandon, d'un deuil, d'un chagrin. C'est aussi un énorme silence, un poids qui dure et qui s'encroûte avec les années. C'est une rencontre éblouissante, deux âmes qui s'unissent, une communion, un déchirement. Dans ce livre, aussi, on respire l'air de la mer, on boit beaucoup de champagne, on sent l'eau de cologne de Guerlain, une odeur surannée de violette. La mer, encore, on la maudit, on l'admire, on court après, on s'y baigne nue. On la traite de tricheuse, de menteuse, de mante religieuse. Mais la mer n'est pas tout. La mer, ou la mère ?...

Je ne vous cache pas que Ker Violette offre un bonheur de lecture instantané. Première page ouverte, plouf ! c'est l'éponge. Les mots nous collent aux doigts, les lignes s'inscrivent sur notre peau, les personnages sortent du livre pour nous offrir une bolée de cidre et nous partons de suite dans leurs aventures. On s'attachera aussitôt à Clara, la jolie petite fille qui cherche son cheval ; on voudra se pendre au cou de Félix et on cherchera compulsivement dans le bottin si la pension de Violette existe pour de vrai ! ... Ce sont trois personnages jetés sur le tapis vert, les dés sont joués, à eux de tenir les paris.

Faut-il vous préciser ? Ker Violette sait aussi préserver ses secrets. Pour en savoir plus, lisez le livre !!!!

Editions Delphine Montalant - 250 pages - 18 €

Un gros, gros, gros merci à Karine !!! Merci pour cette nouvelle bouffée d'oxygène, après le goût des galettes, miam le champagne, une Clara plus vraie que nature, et des larmes, des rires, un coeur qui palpite plus fort sur certaines pages... C'était bon ! Et déjà, ils me manquent tous... ils me manquent aussi les pages 251, 252, 253, 254, 255, etc.

Et merci pour les graines de violettes !

02/03/08

Peines perdues - Emmanuelle Peslerbe

peines_perduesUn homme atteint de la maladie d'Alzheimer est retrouvé mort chez lui. C'est sa fille Ghislaine qui découvre le corps. Le commissaire Jean Brisson conclue à un assassinat et met le doigt sur l'appartement fermé à double tour. La liste des suspects se réduit, et très vite il porte son intérêt sur les deux soeurs Boudard. Trop d'amnésie, trop d'ambiguité dans les emplois du temps, trop de propreté sur les lieux du crime... Le commissaire Brisson a décidé de serrer la vis, mais comment faire craquer ces deux carpes complètement muettes ?
Après une entrée en matière très conforme au genre du polar, l'ambiance qui était judicieusement sombre et oppressante finit par tomber dans le glauque. Et ça s'enfonce un peu plus, vers une issue complètement prévisible. Bien dommage d'avoir lâché la bride en cours de route ! Ce roman s'annonçait assez intriguant.

Editions du Rouergue, coll. La Brune - 116 pages. 12 €

Du même auteur : Un bras dedans, un bras dehors

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29/02/08

Les fantômes du soir - Sébastien Doubinsky

fantomes_du_soirAvec une jolie couverture et une quatrième alléchante, me voilà plongée dans ce livre... pour lequel je m'enchante prématurément ! L'histoire est celle d'un écrivain de 52 ans, dont le 12ème roman figure sur la liste finale du Goncourt. Enfin les lauriers de la gloire ? Cela commence par un passage dans une émission pour la télévision, et c'est le fiasco. Le type s'écroule de son siège, en direct, impossible de sauver la face, de moucher l'animateur arrogant, qui exulte par la même occasion d'obtenir une séquence aussi pendable que dérisoire ! ... La nuit s'enfonce dans l'invraisemblable pour Paul Rubinstein, car en rentrant dans son appartement, il découvre Henry Miller, Lawrence Durrell et Blaise Cendrars assis dans son salon. Illusion d'optique, contre-coup d'un choc violent ou sombre conséquence d'une alcoolémie avancée ?
Parce que le roman va se résumer à cette errance inqualifiable, dans un Paris tantôt austère, tantôt envoûtant, c'est la sinistre complainte d'un écrivain à qui le succès sourit soudain, mais qui refuse de saisir sa chance. Pas avare de confidences, l'homme va nous raconter quelques jours de son incroyable fantasme littéraire. Un chant d'amour ironique à la littérature, qui guérit de tous les maux - selon l'éditeur.
Hélas, j'attendais plus ! Ce livre possède un charme certain, mais qui va s'oublier avec le temps...

Le Cherche Midi - 176 pages - 13 €

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