15/10/07

Sans te dire adieu - Maryam Sachs

sans_te_dire_adieuRoxane est l'épouse comblée de Kamran, qu'elle a connu très jeune à 12 ans. Sûre de son choix, amoureuse éperdue, la jeune femme s'est mariée en croyant très fort à son rêve de princesse. Les premières années furent idylliques, et encore maintenant Roxane est profondément attachée à son mari, seulement elle se demande si les feux de la passion n'ont pas commencé à filer dans les airs.
En fait, si elle se pose ces questions, c'est aussi parce qu'elle vient de perdre pied en croisant le regard bleu d'un jeune homme, un soir à la brasserie Lipp, qu'elle n'a pas hésité à le suivre dans la rue où elle fut le témoin de son accident. Roxane a hélé un taxi, chargé le jeune homme inconscient et s'est rendue à l'hôpital avant de disparaître.
Le souvenir de l'inconnu est tenace, met en péril ses convictions. N'en pouvant plus, Roxane va chercher à le revoir.
L'histoire, au début, se présente comme un portrait de femme attachant - Roxane vient d'Iran où elle a vécu ses premières années avant de connaître l'exil, entre la Californie, Londres et Paris. Son mariage avec Kamran, un ami de la famille, s'est inscrit dans une continuité, une tradition consentie et qui correspondait aux rêves de la jeune femme (et de sa famille). Pendant les premières pages, sincèrement, le roman s'accroche à tracer la psychologie de cette femme avec une jolie clairvoyance, beaucoup de sensibilité aussi.
Et puis, en cours de route, j'ai de moins en moins apprécié la direction que prenait l'histoire. Roxane, en bute avec ses désirs et son coup de foudre, devient un vrai casse-tête, un tourbillon de questions et d'atermoiements. Personnellement, je me suis lassée.
Dommage pour ce premier roman qui avait des atouts généreux, servi par une belle plume, mais qui pêche par manque d'action à force de trop d'introspections ! A voir.

Le Passage - 167 pages - Octobre 2007.  14 €

Extrait : J'aime les livres. Tant qu'ils sont là, rangés par ordre alphabétique sur les rayonnages de la librairie, épars sur la table basse de notre salon, empilés à même le sol de notre chambre, tant que j'en ai au moins un sous la main, je me sens en sécurité. Les livres me parlent et je leur réponds. J'entretiens avec eux un rapport quasi charnel. Je leur dois mes larmes, ma gaieté, ma tendresse, ma sensualité. Je me promène entre les mots chaque fois que l'envie m'en prend, avec la certitude qu'au bout de la page, du chapitre, de la ballade ou du quatrain, le plaisir m'emportera loin, très loin. Je prends des mots, engrange du savoir avec l'application d'une écolière. J'extrais une phrase ou une expression, que je consigne sur l'un de ces petits carnets de poche - les One year of white pages, ou bien les célèbres Moleskine d'Ernest Hemingway - que nous vendons aussi, à la librairie. Oui, j'aime les livres et tout ce qui tourne autour d'eux. "Tu devrais écrire, écrire pour de vrai", me disait souvent mon mari quand il me voyait griffonner ainsi. Ecrire ? Non, je préfère lire les mots des autres, c'est moins dangereux.

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01/10/07

Le Journal de Yaël Koppman - Marianne Rubinstein

journal_de_yael_koppmanYaël Koppman est une célibataire de 34 ans, professeur d'économie à l'université, qui aimerait écrire un livre sur Angelica Garnett, la nièce de Virginia Woolf.
Sa cousine et meilleure amie Clara, de deux ans son aînée, travaille dans l'édition et lui tient un discours situé entre « il y a déjà plein de livres sur Bloomsbury » et « seule la chick lit compte de nos jours »...
Bien consciente des atouts peu glamours qu'elle accumule, Yaël décide donc de tenir son journal dans un petit carnet Moleskine où sont pris en sandwich ses notes sur sa vie personnelle, sa vie de famille et le cercle de Bloomsbury. Ce qui lui plaît chez Angelica Garnett, c'est que cette fille semble lui tendre « un inquiétant miroir ».
Yaël Koppman a du charme à revendre, mais aussi des complexes, un passé familial à problèmes et un horizon assez flou sur tous les plans. Sa vie sentimentale est clairsemée, puis partagée entre trois aventures brinquebalantes... Et l'écriture de son livre, dans tout ça ? Le projet est intéressant, et au moins a-t-il la richesse d'être le temporisateur de cette « célibattante » bien de chez nous !
L'allusion à Bridget Jones est évoquée d'office, aussi il est très facile d'y penser. Cependant, la comparaison s'arrête très vite car le roman de Marianne Rubinstein est plus riche, plus subtil et mutin. Ce mélange d'érudition et de légèreté est assez bien dosée, car dans ce livre on y croise aussi bien des théories de Keynes, des histoires d'amour, des kilos à perdre et un effeuillage appliqué de la tribu de Virginia Woolf.
Le journal de Yaël Koppman est une lecture distrayante, à la fois drôle et acide, complaisant et dérisoire, un beau moment offert aux lecteurs !

Sabine Wespieser Editeur - 217 pages  / Août 2007

** Rentrée Littéraire 2007 **

Déjà du bel enthousiasme sur le ouèbe : Brice DepasseFlorinette  ;  My Lou Book ... etc  (bien sûr complétez la liste des références !!!)

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30/09/07

Le fils du dragon ~ Laurent Maréchaux

Au 19ème siècle, Victor Combault est le digne héritier d'une tradition familiale séculaire : il prendra la mer, il deviendra marin et fera de sa vie une quête perpétuelle vers le bonheur. "Je voyage pour vérifier mes rêves", adage de Gérard de Nerval, est l'un des préceptes de ce héros-loup des mers, qui part de la ville de Nantes à l'âge de 15 ans. Il est surnommé le Dragon depuis l'enfance, sobriquet donné par son père, après avoir vomi sur son visage quand celui-ci le portait dans les airs pour admirer son nouveau-né. Victor est intrépide et goûte les traversées mouvementées et apocalyptiques. Il part dans les Caraïbes où il rencontre Monsieur Georges, un dandy polonais appelé Comte de Korzeniowski (futur Joseph Conrad) et avec qui il croisera à Marseille le chemin du poète fou, Arthur Rimbaud. Victor va connaître sa part d'ombre, "ces recoins secrets où cohabitent pulsions, authenticité, fascination du beau et du glauque, soif de la vie et proximité de la mort". En apprenant la fin proche de son père, Victor rentre chez lui. Il se marie vite fait à Louise, une fille de son pays, avec laquelle il ne trouve pas le bonheur escompté. Alors il fuit à nouveau et va se réfugier dans un coin paradisiaque en Orient, à Semarang, où il trouve l'amour dans les bras de Mey Lan. A Nantes, Louise a donné naissance à un fils, Rodolphe, qui ne connaîtra jamais son père. Alors qu'il est âgé de dix ans, le garçon apprend la mort de cet inconnu et décide, cinq ans après, de partir sur les traces du disparu.

"Le fils du dragon" est un roman haletant, palpitant, héritier de la scène des romans d'aventures, propres à Conrad, personnage qu'on croise d'ailleurs dans le roman ! L'ombre poétique de Rimbaud flotte, depuis Une saison en enfer à l'homme brisé et malade dans un hôpital de Marseille, très amer et n'écrivant plus de poésie, cet être désespéré qui a "passé l'âge de jouer au cerceau". Outre ces anecdotes croustillantes, le roman fait aussi l'apologie des aventures des mers sur les voiliers, les trois-mâts et autres flibustiers impavides et flamboyants. Ce monde obscur, plongé entre la vie et la mort, sans cesse à repousser les limites, à braver l'anéantissement. C'est en somme une histoire d'hommes perdus, de bordels et d'opium, une histoire de quêtes : d'un homme vers les plaisirs fous, d'un fils vers un père mystérieux, d'un Dragon vers des contrées sans contraintes. C'est tout bonnement exaltant et excitant, ça se lit d'un coup et ça vous récupère votre âme d'enfant et d'aventurier (ou aventurière). C'est le pied !

septembre 2006

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29/09/07

Lectures couci - couça

J'appelle à la barre la dénommée Lily qui par son analyse pertinente et toujours fine a su m'accrocher à ses filets pour me convaincre de lire Octavie dans tous ses états de Constance Delaunay. Avec ses arguments imparables, les extraits proposés et cette vague histoire d'adultère, j'étais donc particulièrement réjouie. D'autant plus que j'aime également cet écrivain pour avoir déjà lu quelques-uns de ses livres... (Autour d'un plat, Sur quel pied danser, La tsarine).

Octavie_dans_tous_ses_etatsOctavie est l'épouse d'un seul homme. Corps et âme, elle s'est donnée à son époux. Elle ne connaît que lui, ne vit que pour lui, ne voit que par lui. Jusqu'au jour où une autre femme prend possession de cet homme, lui impose ses idées, tourne en dérision le mariage et prône l'amour libre. Octavie, qui se sent directement menacée, passe à l'attaque : cris, larmes, invectives, tout lui est bon pour forcer son époux à avouer sa liaison.

Comme Lily, j'ai aimé ce principe de narration, ce mélange des genres, cette idée originale de distiller la recette ancestrale du roman façon 18e - 19e siècle. La prise de parole, en exergue de l'histoire, faite par la narratrice apporte un côté drôle qui soulage du sujet bateau - l'amour trompé, bafoué et la liaison honteusement exhibée sous le nez de l'épouse. On aimerait beaucoup s'apitoyer sur Octavie, mais c'est hélas impossible. Pas qu'elle manque de charisme, au contraire ! Octavie est attachante, un peu midinette et on l'apprécie beaucoup pour ces facettes. Ce qui finalement porte le nom de "déboire" prend vite le goût d'une affliction à détourner et matière à riposte. A méditer ...

Bon hélas, je n'ai pas autant aimé que Lily. J'aurais bien aimé, mais je crois que je préfère Constance Delaunay dans les nouvelles. Sur 160 pages, j'ai fini par m'ennuyer un tantinet. Je préfère lire et relire le billet de Lily à la rigueur !   Gallimard, 164 pages  (avril 1996)

extrait : Mais ne sommes-nous nous pas tous des héros de roman ? Ne sommes-nous pas obligés de l'être, sous peine d'exploser, réduits en miettes, privés d'histoire ? Un mélange de souvenirs, de projets, craintes et espoirs marque chaque instant présent, instant qu'on qualifiera d'abstrait, d'imaginaire, afin d'échapper aux forces centrifuges qui conduisent tout droit à la folie.
Ainsi, plus nous avançons dans la vie, mieux nous comprenons qu'il nous faut à toute force construire notre histoire, à la façon d'un jardinier qui taille par-ci, élague par-là, enlève les feuilles jaunies, les boutons, qui pompent la sève au détriment de la fleur unique, vouée à l'épanouissement.
Mais foin de ces propos qui n'engagent que moi et que je n'ai pu m'empêcher d'introduire en contrebande, revenons à Octavie, bien vivante, avec ses cris, ses pleurs, ses rebiffades.

Note info : Gilberte Lambrichs est traductrice et écrivain. Elle est l'épouse de Georges Lambrichs. Traductrice entre autres de Fritz Zorn (Mars) et Thomas Bernhard (Béton, Maîtres anciens, Extinction), elle publie également sous le nom de Constance Delaunay.  (Entretien)

Lire tout haut par Constance Delaunay


daddy_blueGuillaume connaît le bonheur d'être papa pour la première fois et accueille avec éblouissement sa petite Justine. Il pourrait être comblé, or sa compagne Florence va au plus mal. Et en moins de vingt-quatre heures, l'heureux papa va hélas faire l'expérience du deuil en apprenant la mort de sa femme.
Ivre de folie, de chagrin, de remords, l'homme tente de refaire surface et va apprivoiser son bébé. Tous les deux vont se surprendre et se découvrir. L'étrange relation qui va naître devient enivrante et fusionnelle. Mais dans ce roman qui pourrait paraître bien lisse, un fait bizarre se produit : au fur et à mesure que le bébé pousse, le père régresse. Jusqu'au point de non-retour ?
Etrange roman sur le choc de la paternité, "Daddy blue" est un récit allégorique où le fantastique prend un peu le pas, se glissant furtivement dans l'idée d'un donnant-donnant à double tranchant.
De bonnes idées pouvaient compléter ce court roman, toutefois le style adopte parfois un ton poussif qui pénalise la fantaisie du propos.
J'ai été un peu déçue, mais je pense que ce livre gagne à être offert aux futurs papas !

Le Cherche Midi - 176 pages - En librairie Août 2007.


le_grand_jardinDans cette histoire, j'ai aimé l'idée de deux frères faux jumeaux, d'un homme qui avait épousé une folle et adopté deux nains hongrois, et d'une grande fresque familiale sur fond de clichés d'une époque.
L'histoire se déroule dans un ancien territoire du Saint-Empire devenu belge après la première guerre mondiale et introduit le grand-père Klaus, chargé de créer une scierie et de bâtir les fondations de son clan dans une grande maison plantée au bord d'une vaste forêt. Florent et Paul sont les descendants d'une lignée ayant le sang chaud et le caractère bien trempé, mais avec une forte tendance aussi à l'atermoiement doublée d'une résignation silencieuse.
Leur père est tendre mais toujours absent, la mère dérangée et colérique, aussi les garçons vont très vite s'attacher au couple de nains hongrois, Laszlo et Paliki, un peu magiciens et ramenés pliés en quatre dans une valise.
Tout au long du récit, l'appréhension s'étend comme une marée noire et gagne nos deux frères. Même en vieillissant Florent et Paul vont comprendre qu'il sera toujours difficile de trouver leur voie, de croire en leurs histoires d'amour, tout en cessant de fuir les souvenirs et les fantômes de leur enfance. Heureusement la musique, les films et les livres serviront de bouées de secours.
La lecture très rapide de ce roman est surprenante, intéressante dans les premières pages, et puis ... Je ne connaissais pas Francis Dannemark, sauf de nom, je me suis réjouie de ce choix pour une première approche. J'ai juste un peu buté sur la "grande fresque romanesque" qui n'en finissait plus avec ses rebondissements, je sais bien que cela fait partie de l'idée générale, mais j'ai trouvé que cela créait trop d'incidences sur le long terme, et puis certains passages donnent aussi le sentiment de parcourir un arbre généalogique. En bref : lecture intéressante, pas nécessaire. Mais je compte bien lire d'autres livres de cet auteur !

Editions Robert Laffont - 262 pages - En librairie le 27 Août 2007.

Illustration : Stéphane Manel, d'après une photo d'Emmanuel Robert Espalieu.

** Rentrée Littéraire 2007 **

L'avis de Laurence

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La passion selon Juette - Clara Dupond Monod

passion_selon_juetteEnfant, Juette aimait la compagnie de son ami et confident, le prêtre Hugues de Floreffe, qui lui racontait des histoires où amour courtois et chevaliers servants promettaient à la petite fille un brillant avenir. Mais en grandissant, Juette commence à percevoir l'injustice de son sort (apprendre à coudre et être vouée au mariage) et son discours alerte l'évêque qui la dit « abandonnée en paroles ». Les parents de Juette se hâtent de la marier, l'enfant n'a que treize ans.
Nous sommes au 12ème siècle, dans la petite ville de Huy, en Belgique. Les filles obéissent à leurs pères, disent « oui, je le veux » devant l'autel de l'église et subissent avec les larmes de la douleur une nuit de noces qui a toutes les allures d'un viol. Juette abhore son époux, ne supporte plus ses assauts, elle souffre, endure ses grossesses qui la déchirent et l'écorchent de plus en plus. « Un enfant ne fait pas un enfant », écrit-elle.

J'étais peu convaincue par cette histoire avant d'ouvrir le livre. On parle d'une sainte, au temps du Moyen-Âge, d'un esprit en extase, une personnalité céleste qui va protester contre les représentants de l'Eglise de l'époque... Bof, pas trop l'envie. Et en fait, j'ai été totalement surprise, emportée par les premières pages du roman, complètement séduite par Juette qui, en dépit de son jeune âge, fait montre d'une lucidité passionnante.
Juette n'est pas une vulgaire insoumise, elle n'est pas non plus une hérétique, ni une folle, tout bonnement. C'est une passionnée, une âme qui vibre aux Voix qu'elle entend, qui répond aux Apparitions. Son combat contre la perversion, son investissement au sein de la léproserie, son refus de plier l'échine font rapidement d'elle une Noble personne, une féministe de première heure ! Car Juette ose et s'oppose à l'Homme (le prêtre, le père, l'époux, le fils...).
Il existe bel et bien une jeune fille prénommée Juette, née en 1158 à Huy en Belgique. Le récit de sa vie a été écrit par le religieux Hugues de Floreffe, son ami et confident. En s'inspirant de ce texte, Clara Dupont-Monod a écrit un roman lumineux sur une jeune femme qui n'était pas de son temps. Son récit est croisé par les deux voix, celle de Juette et celle de Hugues, et donne un magnifique face-à-face entre le cri de révolte et la tendre sagesse, proche de l'amitié amoureuse.
« La passion selon Juette » n'est pas un roman qui fait grand bruit, pourtant il mérite qu'on s'y attarde !
(Le roman a déjà obtenu le Prix Laurent Bonelli - Lire & Virgin Megastore.)

Grasset, 224 pages  / Août 2007.

** Rentrée Littéraire 2007 **

Lire l'article de François Busnel (Lire)

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28/09/07

L'échappée - Valentine Goby

 

l_echappeeMadeleine, seize ans, a quitté son village de Moermel pour travailler à l'Hôtel des Ducs de Rennes (là où les allemands ont pris leurs quartiers). Nous sommes en 1940. Un jour, arrive Joseph Schimmer. Il est différent des autres soldats, lui c'est un pianiste qui rivalise de rage et de sensibilité pour exprimer, à travers Liszt, la folie de la guerre.
Par hasard, il va choisir Madeleine pour être sa tourneuse de pages. La jeune fille est effrayée, elle ne connaît rien à la musique et se demande pourquoi elle a été choisie, et puis il lui faut vaincre ses réticences et ne pas fixer l'inconnu dans les yeux. Les avertissements de sa mère lui cognent encore dans la tête : « Les hommes t'attrapent par les yeux et le reste suit. Quarante mille Boches à Rennes, tu vas connaître par coeur le bout de tes chaussures. Me fais pas de saloperie, Madeleine. »
De toute façon, que peut-il arriver entre une petite paysanne inculte et sans charme et un musicien allemand qui occupe le territoire ? De la timidité, des frémissements, une séduction douce et un amour balbutiant ...

L'Histoire a voulu qu' « En ce temps-là, pour ne pas châtier les coupables, on maltraitait les filles. On alla même jusqu'à les tondre. » (Paul Eluard)
Car Madeleine va aimer Joseph Schimmer et attendre un enfant de lui. A la Libération, elle sera traînée avec d'autres filles, humiliée et bafouée. Et le temps passant, l'histoire rappelle qu'on n'efface jamais les consciences, que la rancoeur est tenace. Madeleine et sa fille Anne vont longtemps payer ce qu'on appelle maladroitement « une faute » (pour être polie).
Aussi, en s'inspirant du destin de cette femme brisée d'avoir osé aimer l'interdit, Valentine Goby brode l'inqualifiable à la violence laissée en goût amer dans la bouche. Jamais elle ne tombe dans le mélodrame, elle est, bien au contraire, dans la retenue.

Le style adopté par l'auteur peut cependant déconcerter : un débit lapidaire, un rythme quasi infernal. Et plus on avance dans la lecture, plus on sent cette pression enfler. Ce n'est pas de la colère, c'est de l'impuissance, une énorme frustration, la répétition insensée du même cauchemar.
La scène où Madeleine est tondue en place publique est émouvante, totalement éprouvante. On y retrouve les vers d'Eluard qui résonnent sinistrement dans cet interlude glauque et ignoble. Et c'est clair que c'est le passage le plus marquant du livre !
Le roman évolue dans le temps, il est composé de quatre parties. Son propos pourrait se résumer aux "grandeurs et décadences d'une femme amoureuse, d'une mère malgré elle et d'une fille qui ne connaîtra que l'absence".
La fin n'est pas fermée et offre plusieurs options. Ce procédé est discutable mais pourra satisfaire chaque lecteur qui choisira ainsi la version qu'il préfère.

Gallimard, 228 pages / Août 2007

** Rentrée Littéraire 2007 **

J'en profite pour rappeler le poème d'Eluard :

 

 

 

En ce temps-là, pour ne pas châtier les coupables, on maltraitait les filles.
On alla même jusqu’à les tondre.

 

Comprenne qui voudra
Moi mon remords ce fut
La malheureuse qui resta
Sur le pavé
La victime raisonnable
À la robe déchirée
Au regard d’enfant perdue
Découronnée défigurée
Celle qui ressemble aux morts
Qui sont morts pour être aimés

Une fille faite pour un bouquet
Et couverte
Du noir crachat des ténèbres

Une fille galante
Comme une aurore de premier mai
La plus aimable bête

Souillée et qui n’a pas compris
Qu’elle est souillée
Une bête prise au piège
Des amateurs de beauté

Et ma mère la femme
Voudrait bien dorloter
Cette image idéale
De son malheur sur terre.

(1944, in Au rendez-vous allemand)

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25/09/07

Bouchère ~ Catherine Soullard

La narratrice a ouvert sa boucherie dans un quartier de Paris et savoure son indépendance et son petit marché fructueux. C'est une nouvelle vie pour elle, après une séparation et un travail dans la critique de cinéma où elle tournait en rond. Désormais, être bouchère l'épanouit : jouer à la marchande, planquée derrière son comptoir, à l'abri dans sa boutique, à observer la rue et son activité. Cette narratrice sans nom est secondée par un jeune apprenti, Patrice, avec lequel elle se sent tantôt patronne, tantôt maman, bref sèche et protectrice. Elle attend beaucoup de lui et leur relation est très privée et exclusive. Et puis, un jour de pluie, Myriam fait son entrée à la Mary Poppins : "un chapeau mou enfoncé jusqu'aux oreilles dégoulinant de tous ses bords, les mains dans les poches d'un manteau rose thé qui ressemblait à un buvard imbibé, un paquet de linge blanc étincelant sous le bras". Cette femme de 54 ans vient travailler à la boucherie, elle s'immisce comme une anguille entre le couple et ne pipe jamais un pot. Sa présence est silencieuse, obstinée, envahissante et révélatrice d'un drame annoncé.

En bonne élève appliquée, Catherine Soullard a su restituer à merveille l'ambiance de la boucherie, du découpage de la viande, de l'abattoir dans ses plus scrupuleux détails. Mais travail trop consciencieux, oserai-je dire. S'il est vrai que le caractère de la bouchère est justement carré, fonctionnel et intransigeant, la façon de décrire son environnement y fait référence admirablement. Mais d'un autre côté, on s'ennuit un peu. Quelques passages sont trop longs, ou bien on attend qu'un coup de théâtre retentisse. Ou se fasse attendre. Les quelques pages avant la fin font figure d'un maigre espoir de sursaut, mais le résultat est tout juste acceptable. "Bouchère" est le deuxième roman de Catherine Soullard, après "Palmito d'Evian". C'est dommage que la pochette du roman n'apparaisse pas sur le site, elle est plutôt réussie !

septembre 2006

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Valdingue ~ Nathalie Carter

Un môme de 13 ans met le feu dans la maison de son grand-père et prend aussitôt la fuite, abandonnant le corps calciné de celui qui l'avait élevé depuis la mort de sa mère, noyée peu après sa naissance. Dit-il, car Antonin vient de recevoir une lettre d'Amérique qui a complètement chamboulé le garçon. Il pète les plombs et part le plus loin possible. Sur son chemin, il croise une femme qui l'appelle Alexandre, elle l'héberge dans une maison sur la plage, près de l'océan. Cette femme, Eve Beauchamps, porte un imperméable beige et n'a plus le goût à vivre non plus. Elle est également en fuite, le souvenir de son garçon semblant la rattraper plus vite qu'elle ne le pensait. Car survient le type, Jean, qui épie ce couple étrange et adresse ses rapports à une fille, qu'il décide de larguer sur un coup de tête, trop las, dit-il, d'être « un coucou velléitaire, élégamment désespéré, dont le principal talent consiste à dégotter des nids douillets où il peut bichonner avec complaisance son incapacité d'écrire » !

Drame en quatre actes, ainsi se résume « Valdingue », premier roman de Natalie Carter, scénariste pour le cinéma et la télévision. On lui doit, par conséquence, une manie pointilleuse à détailler en séquences hachées les scènes de son histoire, qui s'étoffe au fil des pages, suivant l'avancée du roman, qui dévoile page après page son intrigue et les dessous cachés du pourquoi le môme a-t-il tout brûlé, que disait sa lettre d'Amérique, que fuit Eve Beauchamps, qu'espère Jean et que sait vraiment la fille, à la fin de ce témoignage ? Le môme, le type et la fille sont les principaux pôles du roman, autour desquels va s'écrire « Valdingue ». C'est à la fois prenant, pesant et étouffant. Le môme, en ce qui concerne son chapitre, est un gamin violent et détestable, le lecteur devra surmonter son antipathie pour poursuivre sa lecture. Car « Valdingue » est un roman qui mérite le coup d'oeil, pas très long à lire, seulement 140 pages, et une histoire à la fois violente et tragique.

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La maison Tudaure ~ Caroline Sers

A l'occasion de son deuxième roman, Caroline Sers a décidé d'employer le genre du roman noir et policier. En quelques touches incisives, elle crée une atmosphère opaque, impénétrable d'un petit village écarté avec ses habitants tout aussi intrigants. Derrière ce climat de suspicion générale, Caroline Sers a aussi souligné la délicate délation de la presse, impuissante à percer des remparts, et qui préfère frapper dans le tas plutôt que s'avouer vaincue. Parce qu'ils vivent à leur mode, ces villageois sont déconsidérés de toute condition humaine et étiquetés comme des primates incultes et non civilisés. C'est flippant. Peut-on leur reprocher, ensuite, de s'unir en se taisant, au risque d'attiser les flammes de défiance ?
"La maison Tudaure" est un roman réussi, dans sa peinture des âmes humaines (tiens, cela se rapproche du livre de Philippe Claudel, "Les âmes grises") et dans son intrigue sombre et angoissante. Le fin de l'histoire, d'ailleurs, est plutôt cocasse et insoupçonnable !

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24/09/07

Baisers de cinéma - Eric Fottorino

baisers_de_cinema« Je ne sais rien de mes origines. Je suis né à Paris de mère inconnue et mon père photographiait les héroïnes. Peu avant sa mort, il me confia que je devais mon existence à un baiser de cinéma. »
Depuis la mort de son père, le narrateur, avocat au Barreau de Paris, passe ses fins de journée dans un cinéma d'art et d'essai à visionner sans jamais se lasser les films en noir et blanc de la Nouvelle Vague. Car derrière les sourires figés de Delphine Seyrig, Romy Schneider, Françoise Dorléac, Anouk Aimée, Anna Karina ou Jean Seberg, Gilles pense saisir le mystère de son père, détecter une trace de sa mère.
Jean Hector était un capteur de lumière, un génie de la pellicule. L'homme a aimé beaucoup de femmes mais est parti avec ses secrets. Au fils qui a grandi seul, dans son coin, à ressasser ses questions, il ne reste aujourd'hui qu'un appartement avec des photos en noir et blanc, des journaux et des bobines de films amateurs.
Au cinéma Les Trois Luxembourg, le narrateur fait un jour la connaissance de Mayliss de Carlo. « Elle était très belle et très blessée. » Gilles tombe sous le charme, devient amoureux éperdu de cette femme qui est mariée et mère d'un petit garçon. Pourtant, les deux amants vont vivre une liaison fusionnelle, mais épuisante.
Et le roman va s'écrire sur ces deux poids, deux mesures ; d'une part il y a un enfant brisé de n'avoir jamais compris son père et qui cherche coûte que coûte à retrouver sa mère, et de l'autre il y a un homme envoûté par une femme insaisissable, elle aussi. Un seul homme, deux femmes, une quête impossible.
C'est finalement l'éternelle idée de « capturer une image », celle sur l'écran, celle sur la photographie et celle coincée dans une vie sans passion. Le roman d'Eric Fottorino est, sur ce plan, incroyablement fascinant. Il est merveilleusement bien écrit, très raffiné, empreint de zones d'ombre, influencé par les séances de films en noir et blanc, où l'on croise des héroïnes gracieuses et immortelles. Découvrir les mystères sur les origines de Gilles Hector est un fil rouge, le lecteur se prête à rêver une issue incroyable, et puis il y a cette aventure avec Mayliss de Carlo qui prend peu à peu une place plus imposante dans le récit.

C'est une histoire toute simple, finalement : un garçon qui a perdu son père, qui n'a jamais connu sa mère, qui ne parvient pas à aimer et qui tombe fou d'une femme inaccessible ... « Baisers de cinéma » est un roman mille fois plus troublant qu'il n'y paraît. Le portrait d'un homme s'y dessine, les voix des absents y murmurent et les secrets pleuvent, sans forcément trouver de réponses. Mais c'est ce qui rend ce roman attachant, incontestablement brillant et enchanteur. « Il accumulait des images à charge comme on cherche des preuves contre le temps qui passe. Mais toutes ces femmes finissaient par lui échapper avec son consentement. Loin de percer leur mystère, il prenait plaisir à l'épaissir. » (...) « Voilà ce que j'étais pour lui : un être qui passe et qu'on ne voit pas, un silence, une absence. »

Gallimard, 188 pages / Août 2007.

** Rentrée Littéraire 2007 **

L'avis de Fluctuat 

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