10/07/17

La famille Middlestein, de Jami Attenberg

LA FAMILLE MIDDLESTEINEdie Middlestein pèse plus de 150 kg et doit subir une nouvelle opération à la jambe pour lui éviter des problèmes cardiaques. Sa fille Robin tient son père responsable de la déchéance de sa mère. Alors que celle-ci doit passer sur le billard, Richard n'a rien trouvé de mieux que de demander le divorce et s'offrir une nouvelle jeunesse en multipliant les rencontres sur le net. Benny, leur fils, est lui confronté à une soudaine calvitie - liée au stress - et laisse son épouse Rachelle partir en mission pour sauver sa belle-mère. En filigrane, se prépare également la célèbre bar-mitsvah des Middlestein où vont se croiser tous les membres de cette famille dysfonctionnelle. 

Ne vous attendez pas à une comédie familiale déjantée, ni à une tragicomédie plombante et bien amère. Le roman est un étonnant mélange des deux, tantôt grinçant et caustique, tantôt désopilant et saugrenu. On sent néanmoins tous les regards converger vers la mère juive despotique et effrayante, qui se moque du qu'en-dira-t-on et se remplit la panse pour assouvir tous ses désirs. Et on devine les dents grincer, les soupirs s'accentuer, les replis sur soi et les vaines tentatives de déculpabiliser. Edie est tout de même formidable dans son rôle d'ogresse, qui a déraisonnablement choisi de croquer la vie à pleines dents. C'est un portrait tout en humour, en tendresse et en suavité qui se dessine, mais qui ne cache rien du désarroi de ses proches. La famille Middlestein incarne les dérives d'une société imparfaite, pleine d'espérances et pourtant vouée à sa propre désagrégation. 

Une lecture finalement pas si légère, malgré une orientation cynique pleinement assumée, mais qui tend à se soigner pour ne pas sombrer dans le sinistre.

10-18 / Trad. Karine Reignier-Guerre (2015)

 

 

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Alice change d'adresse, de Michel Moatti

ALICE CHANGE D’ADRESSEAnéantie par la perte tragique de son fils Franck, Alice a tenté de mettre fin à ses jours et se trouve actuellement à la clinique de Belmont pour suivre une thérapie. Elle y rencontre un ancien officier de police, Van Dern, qui soulève l'étrangeté de son dossier - selon lui, son fils n'est pas mort mais aurait été enlevé. Cette révélation suffit pour secouer Alice, qui accepte de suivre l'individu hors des sentiers battus. Le personnel de la clinique est vigilant, mais elle refuse de lui octroyer davantage de temps à ressasser son drame. Un dimanche pluvieux, alors qu'elle se promenait avec Franck le long du canal, une averse s'est abattue sur eux, emportant son fils près de l'écluse n°9. Les souvenirs d'Alice sont néanmoins assez flous et confondent les images, les sons, les sensations. À force de discuter avec Van Dern, elle remet peu à peu en scène cet épisode dramatique en convoquant les souvenirs des rares témoins de cette sinistre journée.

Autant avouer que la lecture de cette histoire est tout aussi confuse et embrumée que l'esprit de l'héroïne traumatisée. Son état cotonneux, maintenu par sa prise intensive de médicaments, rend l'avancée tâtonnante et erratique. Mais cela cultive aussi un suspense psychologique appréciable et captivant. On a beau froncer les sourcils, n'y comprendre goutte, on ne lâche pas l'affaire et on tourne les pages avec l'envie d'en savoir plus. Le roman joue habilement avec les codes du genre. Ici, les silhouettes sont vagues, les mots confus et les pistes effacées. Les changements d'adresse d'Alice sont, autrement dit, des “aventures mentales” (“paysages mentaux de la folie”, “échappées belles des psychotiques”). L'expérience est déroutante, mais vaut le détour si l'on accepte de suivre le flux sans pointer du doigt les incohérences et dans l'attente patiente du final qui viendra éclairer les zones d'ombre. Le dénouement, avec ou sans grande surprise, ponctue la dernière note de cette lecture étrange, mais aux illusions et aux espoirs nombreux.

10-18 / 2017

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16/05/17

Le Diable de la Tamise, d'Annelie Wendeberg

EN POCHE ! Sherlock Holmes fait la rencontre de l'étrange Dr Kronberg...

le diable de la tamise

Au cours de l'été 1889, le Dr Anton Kronberg, bactériologiste de renom, est appelé pour confirmer les traces suspicieuses de choléra sur une victime retrouvée morte dans la Tamise. Sur place, il y fait la rencontre de l'excentrique Sherlock Holmes, personnage nerveux et insupportable, qui lui inspire aussitôt une aversion épidermique. Il faut dire que le détective a mis à jour le secret inavouable de Kronberg en une poignée de mains et un simple coup d'œil. Anton Kronberg est en vérité une femme, Anna. Originaire d'Allemagne, où les études de médecine sont interdites aux femmes, puis exilée à Harvard, pour enfin exercer ses talents à Londres, Kronberg dupe son entourage depuis de longues années, mais au prix d'une incroyable mise en scène entourée de mille précautions. Elle a également choisi de vivre dans un quartier misérable, où elle tombe le masque et redevient Anna, infirmière à la coupe de cheveux peu conventionnelle, qui se faufile dans le dédale des rues puantes et crasseuses pour retrouver son amant, un crocheteur irlandais, et pour soigner les plus malchanceux. Son quotidien n'est pas sans risques, Anna en a conscience, malgré un moral d'acier et un tempérament de feu, elle redoute la découverte de sa vraie nature et de finir en prison. En attendant, notre affaire de macchabée va prendre un nouveau tournant pour remonter la piste d'un étrange réseau de trafics humains, sous couvert de servir les besoins de la science (un vaccin contre le tétanos), avec les dérives inhérentes aux ambitions dévorantes.

Le duo formé par Sherlock Holmes, à qui l'on prête une posture effacée et pleine de retenue, et le Dr Kronger, figure autrement plus complexe à cerner, est franchement détonnant ! Ces deux-là jouent un drôle de jeu entre attirance et répulsion, besoin de bousculer l'autre et prouver qui est le meilleur, un concours d'ego assez pesant au démarrage, car les deux parties se jaugent et font grincer des dents. Que d'arrogance !! Puis, ça se tasse car l'histoire finit par les convaincre que l'union fait la force, qu'une femme peut être aussi subtile et intelligente qu'un homme, qu'il y aura toujours l'inégalable Irene Adler, et désormais Anna Kronberg, remarquable pour son habileté au déguisement et sa vivacité d'esprit ! Toutefois, la perspective d'un trouble amoureux a failli me perdre. Pensez donc... Un mythe se meurt ! “Ses lèvres avaient la douceur de la soie. Tout à coup, mon cœur si peu raisonnable quitta ma poitrine pour aller s'installer dans la sienne. Je me demandais s'il avait remarqué le poids supplémentaire.” Huhuhu.

Mis à part ces petits détails, le livre se lit vite et bien. L'intrigue criminelle n'est pas époustouflante, mais reproduit efficacement une ambiance, un contexte, des enjeux médicaux etc. Bon point pour le décor. Je ne suis pas convaincue par l'esquisse des personnages, mais je reste curieuse de la suite de leurs aventures, ce roman étant le premier d'une trilogie. Cf. La dernière expérience, Presses de la Cité (2017).

10x18 Grands Détectives, 2017 - Trad. par Mélanie Blanc-Jouveaux (The Devil's Grin)

12/05/17

La part des nuages, de Thomas Vinau

LA PART DES NUAGESUn homme vit dans sa bulle, seul avec son fils. Lorsque celui-ci part chez sa mère, pour la garde alternée, la prise de conscience du vide et de la solitude est aussi brutale que désarçonnante.

Joseph, 37 ans, boit à même le goulot une bouteille de rosé et se vautre dans la petite piscine de son garçon. Seul, paumé, ravagé. Face aux étoiles dans le ciel, face au silence de la nuit, face à l'absence, face à la vacuité de son existence. Il se réfugie dans la cabane nichée dans les arbres, retourne à des instincts primitifs, ne se lave plus, nourrit son corps de cochonneries et d'alcool, vagabonde dans les rues de la ville avec Odile la tortue dans son sac à dos, discute avec un désœuvré qui lui raconte son parcours d'ancien charpentier, fait une sieste dans le parc municipal, console sa petite voisine en pleurs et proclame la rébellion par la flûte traversière... Et déjà, sonne l'heure des retrouvailles avec le fiston, en pleine forme, débordant de projets et d'idées. Joseph est lui aussi de nouveau ancré dans la vie et passe un grand coup de balai sur le sol encrassé de sa maison.

Clap de fin sur son évasion champêtre, une parenthèse poétique et extraordinaire, une robinsonnade au cœur de la routine, comme une envie de souffler, de penser, d'échapper au temps et aux autres. Une dérive riche de petits riens, nombreux et subtils. Des allégories poétiques écrites toutes en retenue. Cette part belle à la singularité, la lenteur et la contemplation est émouvante, même si elle ne suscite pas la même admiration que celle ressentie dans Ici ça va, un texte lumineux et éblouissant qui m'avait fait découvrir la jolie plume de Thomas Vinau. La part des nuages est un texte doux, qui se déguste à la petite cuillère, qui exalte les sens et qui invite à la tangente. Précieux. 

10x18 / 2017

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24/04/17

Treize marches, de Kazuaki Takano

EN POCHE ! UNE VRAIE DÉCOUVERTE, 100% ÉTONNANTE !

treize marches

Après deux années de prison pour coups et blessures ayant entraîné la mort, Jun'ichi Mikami bénéficie d'une remise de peine et est contacté, à peine libéré, par un surveillant à la retraite, Shôji Nangô, qui lui propose de travailler en équipe sur la révision d'une affaire de double meurtre. Un bienfaiteur anonyme a en effet promis une forte récompense si le binôme réussissait à prouver l'innocence du suspect condamné à la peine capitale, alors que celui-ci n'a aucun souvenir de ses crimes. Pour Jun'ichi et Nangô, c'est aussi l'occasion de faire amende honorable auprès de la société. Leur entente est immédiate, leur motivation pressée par les impératifs des décisions judiciaires. Pas le temps de chômer. Ils relisent ensemble le dossier, se rendent sur les lieux du crime, rencontrent les familles, font des liens, fouillent et explorent des zones jamais soupçonnées. Leur enquête va rapidement prendre un nouvel élan et les conduire sur de sérieuses pistes... aux révélations parfois sidérantes.

Et c'est ce qui m'a plu, dans ce roman, outre de découvrir un autre aspect du Japon, à travers sa politique carcérale et son milieu judiciaire aux antipodes de ce que l'on connaît, c'est aussi de participer à une quête de la vérité pointilleuse, méthodique et captivante. Pas de surenchère. Une tension impeccable, qui ne faiblit jamais. Une mise en situation pertinente et juste. Des personnages très éloignés du cadre irréprochable et qui renvoie là aussi une autre image de la société japonaise, où l'on marginalise hâtivement ceux qui sont en-dehors des clous. J'avais quelques craintes avant de me lancer dans cette lecture, car j'appréhendais de me mélanger les pinceaux avec les noms japonais ou de supporter un rythme trop lent. Au final, la lecture a été passionnante du début à la fin. Je n'ai pas vu le temps passer et j'ai adoré le déroulement de l'histoire, dont les nombreuses ramifications viennent s'emboîter en toute délicatesse au fil des chapitres. J'ai été complètement emballée par cette découverte ! 

10x18 Domaine Policier, 2017 - Trad. Jean-Baptiste Flamin

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01/03/17

Dernier meurtre avant la fin du monde, T.2 : J-77, de Ben H. Winters

dernier meurtreAprès l'excellente appréciation du premier tome de la série, cf. Dernier meurtre avant la fin du monde, c'est avec grand plaisir que j'ai retrouvé Hank Palace, flic de la police de Concord, récemment remercié pour ses bons et loyaux services. Depuis l'annonce du crash de l'astéroïde sur la planète, le monde est sens dessus-dessous, les services de police règlent les problèmes à la légère, mais Hank refuse de baisser les bras et d'accepter cette fatalité.
Approché par Martha Cavatone, la baby-sitter de son enfance, Hank est touché par sa détresse, lorsqu'elle lui apprend que son époux Brett a mystérieusement disparu alors qu'il faisait une course pour son beau-père. Aucun indice dans la vie des Cavatone ne laisse entendre une discorde, une infidélité, un coup de folie. Brett est décrit par tous comme un homme exemplaire, droit dans ses bottes, un ancien trooper aux valeurs morales irréprochables. Au fil de ses investigations, Hank reprend également contact avec sa sœur Nico, qui a rejoint une communauté d'irréductibles convaincus de pouvoir sauver le monde en accusant le gouvernement de détenir des informations. Même s'il désire par-dessus tout l'extraire de ce semblant de groupe sectaire, blindé d'activistes, Hank a besoin de leurs connaissances du terrain, lesquelles pourraient même le guider jusqu'à son disparu ! 
Ce que j'apprécie toujours dans cette série, c'est son climat lourd et pesant, accablé par le spectre d'une fin du monde imminente. La description est si réaliste qu'on a l'impression d'être concrètement visée, de ressentir l'angoisse des personnages et de tourner comme des lions en cage face à cette condamnation programmée. Je ne cesserai de répéter combien l'ambiance est la très grande force de la série ! Nous évoluons dans un monde éteint et désabusé, où les principes les plus élémentaires sont promptement bafoués, et où les combats de Hank pour rétablir la vérité ou la justice sonnent comme des coups d'épée dans l'eau. Toutefois, ses enquêtes ne manquent jamais de poigne ni d'intensité dramatique. Elles vont souvent à contresens de ce qu'on trouve habituellement, puisqu'elles vont au-delà des apparences et des conclusions basiques. C'est très bon, très fort, absolument convaincant et saisissant d'authenticité. Le dernier volet est déjà disponible, au titre évocateur : Impact.
« This is the end. »

“Cette enquête était une ligne droite, simple et propre : un homme a disparu. Trouver l'homme. Et maintenant on dirait que la nature sauvage reprend ses droits le long de la route, transformant le monde en un épais sous-bois, un labyrinthe, une jungle.”

10x18 - Septembre 2016

Traduit par Valérie Le Plouinec pour Super 8 Editions [Countdown City]

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25/02/17

Le Puits, par Iván Repila

LE PUITSAprès ma traumatisante expérience avec le roman de Kevin Brooks, cf. Captifs, j'ai récidivé sans le vouloir dans l'horreur, l'ignoble, l'inexplicable et l'énigmatique. Voici Le Puits, premier roman de l'auteur espagnol, Iván Repila. 120 pages d'une histoire incroyable, qui pèsent l'équivalent d'un pavé. Dur.
Deux frères, le Grand et le Petit, sont prisonniers au fond d'un puits, au milieu d'une forêt. On ignore comment ils ont atterri dans ce trou. Ils ont en leur possession un sac de victuailles donné par leur mère. Dedans, il y a une miche de pain, des tomates séchées, des figues et un morceau de fromage. Le Petit suggère d'y goûter, pour soulager sa crampe d'estomac et son ventre qui crie famine. Car les jours passent et les deux frères sont toujours coincés au fond du puits. Le Grand interdit formellement d'y toucher. À la place, ils se débrouilleront avec des racines, des fourmis, des lombrics. L'attente est longue, douloureuse. Et le flou autour est également tenace. Comment se sortir d'un tel guêpier ? Bientôt des loups s'approchent de leur fosse, alléchés par l'odeur du désespoir. Les frères tiennent bon. Il faut survivre. S'échapper. Fuir. Accomplir la mission.
Qui, que, quoi ? C'est la tête bourdonnante de questions qu'on avance dans ce bouquin. C'est court, c'est bref, mais c'est intense. Le style, surtout, surprend. L'écriture est lyrique et réaliste, étonnamment belle dans un contexte aussi sombre et hostile.

« La dernière traînée de soleil quitte le puits et décolore le monde, exacerbant leur lassitude de vivre ensemble. Comme lorsque la farce prend fin au beau milieu d'un songe et qu'on se réveille dans un mauvais film.
- Tu es encore tout chamboulé par la fièvre. Mange quelque chose et dors un peu. Ça ira mieux demain, dit le Grand, en s'allongeant.
Le Petit ne bouge pas.
- La rage, ça y est, je crois que je l'ai, dit-il.
- Non. Pas encore.
Le Petit lui lance un regard dépourvu d'amour et lui demande :
- Alors c'est quoi cette colère que je ressens à l'intérieur de moi ?
- Tu deviens un homme, répond le Grand. »

Une lecture perturbante et déroutante, dont l'empreinte va pourtant s'insinuer profondément dans mes souvenirs. Le Puits est un conte brutal. Une fable sur l'amour fraternel, la survie et la vengeance. “Une aventure sensationnelle” selon Zoé Valdés.

10x18 - mai 2016

Traduit de l'espagnol par Margot Nguyen Béraud pour les éditions Denoël [El niño que robó el caballo de Atila]

Préface de Zoé Valdés

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Captifs, de Kevin Brooks

captifsLecteurs claustrophobes, passez votre chemin ! Ce roman, hautement perturbant, a le sombre dessein de vous entraîner dans une lente, lente descente en enfer.
Coincés dans un bunker souterrain, six individus croupissent dans un confort spartiate et à la merci d'un tortionnaire invisible. Les uns après les autres, ils ont été piégés, drogués, kidnappés pour être finalement conduits, via un ascenseur, dans cet espace criblé de caméras. Leur vie ne leur appartient plus. Linus, un adolescent de seize ans, livre dans son carnet leur calvaire. Les jours passent, les questions se bousculent, la folie guette, le désespoir monte en flèche. Autour d'eux, ce sont six chambres séparées, une salle de bains, une cuisine, une table avec des chaises pour tenir leurs conciliabules et une bible pour tuer le temps. Ils n'ont rien en commun, Jenny est une fillette de neuf ans, Anja une trentenaire un peu folle, Fred un toxico en manque, William Bird est rustre et violent, Russell Lansing un vieil homme malade. Ils sont terrés comme des rats, confrontés à eux-mêmes. Viennent les doutes, les tentations, les psychoses délirantes, les désillusions et les prises de conscience tardives. Sont-ils fichus ? Qui leur inflige ce supplice ? Pourquoi ? Ce sont autant d'interrogations qu'on se pose, tout en tournant les pages du bouquin. Le mieux à dire, c'est que la lecture est flippante et démoralisante. La violence ronge les parois de leur prison, la détresse suinte par les quelques failles du système, on se sent voyeur impuissant et témoin halluciné de cette exécution programmée. C'est l'histoire d'une lente agonie, d'une révolte, d'une condamnation sans explication, sans règle, sans torture. C'est l'histoire d'une tension psychologique implacable. Où le poids des mots est immense, l'attente insupportable et écrasante. J'étais complètement abrutie, à la fin. 

10x18 - Février 2017

Traduit par Marie Hermet pour Super 8 Éditions [The Bunker Diary]

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24/02/17

Une sale affaire, de Marco Vichi

une sale affaireCette deuxième enquête du commissaire Bordelli va s'annoncer particulièrement houleuse et douloureuse. La verte campagne florentine est en effet souillée par la découverte de cadavres de fillettes de huit ans. Face aux mères effrondées, Bordelli promet d'arrêter ce dangereux maniaque mais se heurte à une enquête sans piste sans indice. La police piétine, la colère monte, la frustration gagne du terrain. Notre commissaire ronge son frein et ne cache pas son impuissance auprès de son amie Rosa, une ancienne prostituée qui a le cœur sur la main mais qui veille sur lui comme une mama possessive et jalouse. Lorsque Bordelli croise le chemin d'une jeune femme en mission secrète, les sens de notre enquêteur sont également tourneboulés. De nouvelles révélations entrent en collision, l'affaire des meurtres d'enfants prend un tour inattendu et notre histoire s'enrichit d'un contexte lourd, poignant et éternellement traumatisant. Nous sommes en 1964 et les souvenirs de la guerre sont encore vivaces. Bordelli lui-même ne trouve plus le sommeil à force de ressasser son passé. Cela donne à la lecture un goût saumâtre et une tonalité pleine d'amertume. C'est assez saisissant, mais heureusement la brochette des personnages est pittoresque et attachante - outre le commissaire, son amie Rosa, on compte aussi le jeune policier Piras, venu de Sardaigne pour apprendre le métier et se familiariser aux coutumes locales avec le même dévouement, sans oublier le médecin légiste Diotivede, seul capable de déjeuner sur son lieu de travail, ainsi que Toto, le cuisinier de la trattoria qui propose toujours des recettes “à son goût” ! Cet univers récurrent fait oublier la sensation de désarroi imposée par l'intrigue criminelle. Certes, l'enquête suit son cours sur un rythme nonchalant, elle avance à petits pas et ne verse jamais dans un tumulte inopiné. La lecture laisse cependant dans son sillage une note d'ironie douce-amère et un humour grinçant (Bordelli est un flic usé, au volant de sa Coccinelle, il parcourt la ville de Florence en quête d'un grand peut-être). C'est tout à la fois dépaysant, subtil et bouleversant. J'avais découvert, l'été dernier, Le commissaire Bordelli et j'avais été particulièrement séduite par cette approche. Toutefois ce deuxième épisode est plus dur, plus lent, plus dramatique. La série amorce un virage délicat. À voir si les prochains tomes seront traduits en VF (la série originale compte six titres). 

10 X 18 - Domaine Policier - Janvier 2017

Traduit de l'italien par Nathalie Bauer [Una brutta faccenda]

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05/10/16

L'Inconnu du pont Notre-Dame, de Jean-François Parot

L'inconnu du pont Notre-Dame

1786. Alors que le royaume s'agite autour du procès de l'affaire du collier, Nicolas Le Floch est envoyé en tant qu'émissaire à Rome pour rencontrer le pape Pie VI, puis rentre à Paris pour être aussitôt convoqué auprès de son ancien chef, Le Noir, désormais directeur de la Bibliothèque du roi. Celui-ci s'inquiète de la récente disparition de son conservateur au cabinet des médailles, le dénommé Halluin, pourtant un employé discret et zélé, mais autour duquel flotte aussi un vent de mystère. En fouillant son logement, Le Floch remarque, au vu des artifices trouvés dans son armoire, que les mœurs de l'homme seraient pour le moins particulières, mais qu'il détenait chez lui des contrefaçons de médailles tirées de la collection royale. Une enquête s'impose !
Paris, à la même heure, est en plein tohu-bohu autour du quartier du pont Notre-Dame. Les maisons sont rasées, le cimetière des Innocents déplacé. C'est une vraie pétaudière et la population s'agace. Forcément, au milieu du chantier, surgit le corps défiguré d'un homme. Et des conclusions s'imposent - serait-ce donc là l'insaisissable Halluin ? 
Notre commissaire aux affaires extraordinaires au Châtelet est bien en peine. Une autre affaire vient également le chatouiller sur le plan personnel. Lors d'une réception donnée par l'a
mbassadeur anglais, de passage à Paris, Nicolas rencontre son vieil ennemi, Lord Aschbury, ainsi que Lord Charwel et sa charmante épouse, la délicieuse Antoinette, qui n'est autre que son ancienne maîtresse et la mère de son fils Louis de Ranreuil. Cette dernière, espionne à la solde du roi Louis XVI, est infiltrée chez l'ennemi et doit demeurer aussi lisse et inexpressive que du marbre. Seulement Sartine s'en mêle et mande le jeune Ranreuil de servir de garde rapprochée à la lady, durant son séjour parisien. Bonjour la petite réunion familiale au sommet ! ^-^
Mais la politique reprend ses droits, et la menace gronde. La vie du roi est effectivement en danger, alors qu'il parcourt la campagne normande et se délecte de la liesse populaire, un complot digne d'un roman de Dumas voit le jour. Notre vaillant Nicolas va alors se jeter à corps perdu pour déjouer les plans machiavéliques des espions anglais. 

C'est un tome foncièrement palpitant, qui renoue avec les grands classiques aux intrigues enflammées, avec des figures aussi aimables et sympathiques que notre commissaire, son subordonné et ami, l'inspecteur Bourdeau, sans oublier le vieux Noblecourt, dont la santé est de plus en plus fragile, Catherine, la cuisinière alsacienne et la belle Aimée d'Arranet, qui boude dans son coin. C'est tout un univers familier qu'on retrouve avec grand plaisir. La lecture est également élégante, habile et instructive à brasser de judicieuses références historiques à une trame romanesque riche et enlevée. L'auteur lève le voile sur les origines de Le Floch, dresse aussi un portrait bienveillant de Louis XVI, un roi économe et précautionneux, qui détestait les jeux d'argent, et plante un Paris au bord de l'implosion avec les fumets de la révolution à l'horizon. D'ailleurs, on se régale toujours autant autour de la table de JF Parot ! Les descriptions abondent, les plats redoublent d'exotisme ou encensent le terroir, c'est goûteux et ça vous met l'eau à la bouche... Bref. Cette série est incontestablement savoureuse au sens propre et au sens large du terme. À découvrir sans attendre. 

10x18 Grands Détectives / Octobre 2016

Texte lu par François d'Aubigny (durée : 10h 51) pour Audiolib - Février 2016

L'Inconnu du pont Notre-Dame