24/02/09

La locataire - Hilary Mantel

9782070787340Au début on découvre le portrait d'une famille en perte de vitesse. Colin Sidney, le père, se sent juste bon à éponger les dépenses excessives des siens, sa femme Sylvia se préoccupe de son apparence en suivant une hygiène de vie drastique, et les enfants sont des adolescents bruyants, brouillons et passables. Sans savoir pourquoi, Colin se surprend à penser à Isabel Fields, son ancienne maîtresse. Il avait pensé tout quitter pour elle, et puis Sylvia est tombée enceinte, elle n'en a jamais rien su, et la vie a suivi son cours. Tout a l'air un peu banal dans le fond, c'est alors que les choses vont davantage s'éclaircir.
Car nous sommes au 2 Buckingham Avenue, et dix ans auparavant, Colin et Isabel ont été les témoins, malgré eux, d'un drame dans cette maison occupée par les femmes Axton. La mère est décédée, la fille a été internée. Les raisons sont longtemps restées floues, et le chapitre semble avoir été enterré. Erreur.
Muriel est de retour. Personne ne s'en doute. Elle a choisi de se camoufler, de prendre de fausses identités et de se déguiser. Elle agit en douce, mais assez efficacement pour titiller la curiosité du lecteur. Très vite on comprend qu'elle veut se venger - de qui ? pourquoi ? On sait aussi qu'elle a pris en grippe les Sidney et Isabel Fields, son ancienne assistante sociale. Aujourd'hui elle veut récupérer son dû. Seul l'avenir nous dira l'ampleur de sa vengeance, et avec quel machiavélisme son esprit fou et sadique va se mettre en branle.
J'ai particulièrement trouvé ce roman effrayant, froid et implacable. Le personnage de Muriel Axton, décidément brillant, me faisait penser à une Katie Bates prête à tout, qui inspire la crainte de façon sournoise. C'est effectivement un être vicieux, vraiment inquiétant, décrit sans état d'âme. Franchement c'est flippant !
J'ai aussi découvert que ce roman était la suite de C'est tous les jours la fête des mères, qui racontait l'histoire tordue de Muriel Saxton et de sa tyrannique de mère. Toutefois il n'est pas utile de l'avoir lu - pour preuve, moi je ne le connaissais pas et cela ne m'a posé aucun souci - car tout un chapitre dans La locataire revient en détails sur le passé des Axton.
Je trouvais déjà la couverture du roman étrange, la lecture m'a confirmé cette impression. Humour noir, glacial et ambiance austère sont au programme. Tout ceci sonne dérangeant et inconfortable, je ne vous cache pas que c'est vrai, mais atmosphère, atmosphère... quand tu nous tiens, tu nous lies !

« Il sentit les cheveux se dresser sur son cuir chevelu, la chair de poule lui glacer l'échine. Curieux, il s'était toujours figuré que c'était une façon de parler. La communication restait engagée : bourdonnement informe, grésillement de friture. "Mr Sidney ?"
Ce n'était pas une voix connue de lui. Elle semblait venir de très loin. Son timbre lui chatouillait la mémoire avec une familiarité maléfique, comme une vieille manie, un vieux forfait. A nouveau, il perçut le souffle de la respiration, plus lourd, presque pénible, rauque. Il eut d'abord l'impression que son interlocuteur réprimait un rire, un rire triomphant retenu ; puis le ton changea, comme si cette hilarité tournait court, qu'une main étreignait cette gorge. Que pouvait-il bien faire, seul dans cette maison froide et vide ?
»

Editions Joelle Losfeld, 2009 - 295 pages - 25€
traduit de l'anglais par Catherine Richard
   

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29/09/08

La réconciliation - Anne Constance Vigier

Sous cette couverture qui fleure bon le printemps, se trouve une histoire moins légère, centrée sur une femme, qui approche de la quarantaine, divorcée et mère de jumeaux, Alice et Antoine, âgés de quinze ans. Ces derniers s'envolent pour l'île de Gorée, deux semaines durant, et l'abandonnent à son triste sort : son père vient loger sous son toit. Parce qu'il doit suivre plusieurs examens médicaux, parce que l'hôpital se trouve juste en face de son appartement, parce que ça enlèverait une épine du pied de la mère, parce que c'est comme ça... La narratrice est effondrée, paralysée. C'est toute son enfance qui lui revient en pleine figure.

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Son père a été une véritable ordure, il n'y a pas d'autres mots pour le décrire. Il était violent, autoritaire, exécrable, irascible et méprisant. Il a saccagé ses souvenirs d'enfance, a ruiné sa vie de femme jusqu'au jour où elle a choisi son émancipation. Mais aujourd'hui c'est lui qui a besoin d'elle, il est malade, diminué, obligeant. Prendra-t-elle sa revanche ? Or, c'est autre chose qu'il se passe. De façon incongrue, cette cohabitation vient lui renvoyer son vrai visage d'épouse bafouée, de mère dépassée et de femme lasse d'un travail qui stagne (son livre, en cours de traduction). La narratrice est déprimée. Accueillir son père, c'est comme faire une thérapie avec des effets secondaires déstabilisants.

Et le lecteur ingurgite ce vague à l'âme avec un stoïcisme remarquable. On pourrait s'attendre à un certain marasme, à quelques règlements de compte, à des éclats et autres qualificatifs d'oiseaux. Que nenni. Nous récoltons de la tempérance, des doutes, une certaine asthénie et des dialogues de sourds. C'est une histoire rentrée, dans le sens où les deux protagonistes se contiennent, ne se touchent jamais, se parlent à peine et sans jamais se faire face. Il y a un fossé entre eux dans lequel tombe le lecteur, heureusement il n'y a pas de mal ! C'est juste qu'on s'attendait à autre chose de ce roman - une réelle confrontation.

Finalement l'auteur décide d'employer la situation conflictuelle, qu'implique la relation entre le père et la narratrice, pour brusquer cette femme dans son moi profond. Ce retour du père qui a besoin d'elle l'oblige à fouiller en elle, à décrypter et soigner ses petits bobos. Il faut la voir s'accrocher à ses enfants, qui eux recherchent à se détacher. Gentiment, mais sûrement. Sans y penser, ce roman finalement traite de sujets personnels, de l'enfance et de la maternité. C'est plus complet qu'on imaginait... J'ai bien aimé (mais je n'ai pas l'impression d'avoir su parfaitement le communiquer, dommage).

 

 

 

 

La réconciliation

Editions Joelle Losfeld, août 2008 - 138 pages - 13,90€

Du même auteur : Entre mes mains

Un repas entre un père et sa fille, entre huîtres et malentendus.
Anne-Constance Vigier lit un extrait de son dernier roman «La Réconciliation» :

http://www.libelabo.fr/2008/09/18/%c2%abla-reconciliation%c2%bb/

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05/07/08

Ce que je sais - Andrew Cowan

En septembre dernier, les avis sur ce livre n'ont pas tardé à poindre sur la blogosphère, mais le jugement général était assez tristounet. Les lecteurs ont été frustrés et déçus par ce roman ! Du coup, j'y suis allée à reculons, repoussant mois après mois sa lecture. Et me voici donc, presque un an après, avec "le devoir accompli" ! :o) Mon verdict est moins lourd, mais je pense qu'avoir été prévenue d'une déception fort probable a su me blinder (et me préparer au pire ?). Car finalement, j'ai lu, j'ai vu et j'en suis bien rendue !

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La petite histoire : Mike Hannah est un détective privé qui vient juste d'avoir quarante ans. Le même jour, il se blesse au dos et est en partie immobilisé. Assez grisé de coller à la peau du personnage joué par James Stewart dans Fenêtre sur cour d'A. Hitchcock, son film fétiche, notre homme en profite pour rêvasser et faire le bilan de sa vie... morose et routinière. Ce n'est pas le démon de midi qui frappe à la porte, mais la claque retentissante du temps passé à s'ennuyer, à ne pas connaître ceux qui l'entourent et à dormir tous les soirs dans le lit d'une femme qui préfère se confier à son journal intime. Un soir, Mike rêve de son ancienne petite amie qui l'a quitté vingt ans auparavant, cela a pour effet de réveiller ses fantasmes ronronnants... Et encore ? Sa récente rencontre avec Will, l'écrivain, va aussi le pousser dans ses retranchements. L'un et l'autre jouent un jeu de dupes. Le premier l'espionne pour le compte d'une société d'assurances et le deuxième, prudemment mais sûrement, discute et interroge Mike, sur son métier, sa vie, son épouse... Gare au gorille, mes amis !

Voilà grosso-modo ce qu'on peut en retenir. N'attendez pas de ce livre une version romanesque du film d'Hitchcock, peut-être ici retrouve-t-on cette ambiance de quartier confiné et cossu, un microcosme tout à fait indiqué pour l'étude des moeurs de ses voisins (on juge cette pratique douteuse ou malsaine, Mike Hannah se défend de faire son job...). "De toute façon, cette histoire peut, c'est évident, induire les gens en erreur, à cause de ce qu'elle implique par rapport à moi, et à cause de ce qu'elle laisse entrevoir de mon travail. La plupart du temps, je ne vois que des fragments - des instants, des petits bouts, une partie d'un tableau plus vaste, d'histoires plus complexes. Ce que je vois du monde ce sont les ombres, les recoins et les marges."

Je n'ai pas follement aimé ce livre, je n'ai pas détesté non plus. Il figure parmi ces lectures vite ingurgitées, passablement appréciées et dont seul l'avenir déterminera la valeur... J'ai relevé un passage, dans le roman, qui évoque les critiques publiées sur les livres de William Brown, ce nouvel ami qui habite dans le quartier de Mike :

"Il en ressort qu'on l'admire beaucoup pour la qualité de son écriture et la justesse de la peinture qu'il fait de la vie ordinaire, sans éclats. Avec le regard acéré qu'il porte sur la vie ordinaire et l'attention méticuleuse qu'il accorde à chaque détail, il parvient, semble-t-il, à nous révéler sur l'amour, les vérités les plus insaisissables et les plus surprenantes et rend ainsi palpable la qualité particulièrement poignante des instants les plus sereins de notre vie avec les sentiments de triomphe et de regret qui s'y rattachent. Il parvient à le faire, mais cela a un prix : ses livres ne sont pas très exaltants. Ses récits sont généralements lents, parfois à la limite du supportable. Ses sujets sont peu enthousiasmants, voire déprimants. Et alors que sa façon d'accumuler les détails les plus insignifiants donne à ses textes leur authencitié, elle peut aussi conduire à tout un déballage qui encombre la page et pèse sur l'intrigue."

Je trouve, évidemment, que cet extrait pourrait totalement coller au roman d'Andrew Cowan... une auto-critique constructive et un jugement sans appel : "Il risque de devenir prisonnier de son génie de l'ordinaire". (Comme nous tous !)

Editions Joelle Losfeld, 2007 pour la traduction française - 280 pages - 22,50€

traduit de l'anglais par Lazare Bitoun.

D'autres avis : FlorinetteLaurence ...

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04/07/08

Chère Anne - Judith Katzir

De passage sur la tombe de celle qui fut son premier amour, la narratrice, Rivi, aujourd'hui âgée de 38 ans, mariée et mère de famille, retrouve le journal écrit pendant son adolescence. C'était un journal qui s'adressait à Anne Franck, au moment où Rivi, privée de l'appui moral de sa famille désunie, avait besoin de se confier. Page après page, l'adolescente mal aimée raconte sa vie quotidienne mais aussi sa passion pour Michaëla, le professeur de littérature qui encouragea sa vocation et lui fit découvrir la beauté, l'amitié et la volupté.

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Devenue romancière à succès, la collégienne d'autrefois s'interroge sur la véritable nature de cette relation singulière : une adolescente que son père ignore, une mère absorbée en elle-même ; l'adolescente trouve une jeune femme, disposée à l'écouter, à l'entourer, à lui dire qu'elle est belle et mérite d'être aimée. La jeune femme, mariée depuis peu, est peut-être amoureuse de sa propre image, de sa jeunesse qu'elle pleure encore, même de l'artiste en herbe qu'elle a identifiée chez la fillette. Puisque cette dernière avait appris très jeune à s'emparer des coeurs au moyen des mots.

"Je n'essaie plus de comprendre, maintenant. Je veux seulement revenir sur ces jours sombres de ma vie, qui sont également les jours les plus lumineux, dépouiller les écorces de la maturité qui se sont accumulées sur moi avec les années, traverser les couches du temps, pour arriver au fond et toucher à nouveau, ne fût-ce qu'un instant, ces eaux limpides. Je les regarde et contemple mon reflet - le visage ardent d'une adolescente, aux yeux rayonnants d'amour."

Cette histoire est incroyablement languide et poétique, elle raconte l'éveil érotique et littéraire d'une adolescente de quatorze ans, avec un double regard : celui de la collégienne, curieux et exalté, celui de l'adulte, hésitant et profondément nostalgique. Le roman est décomposé en quatre parties : la rencontre et l'approche, la séduction et la volupté, les conséquences et les remises en question, et fatalement l'analyse, trente ans après. "La chose la plus importante que j'aie apprise d'elle, c'est la force de la volonté. Chaque aspiration, chaque amour commence par une nostalgie, un rêve, si nous osons désirer quelque chose ou quelqu'un de tout notre être, nous l'obtiendrons finalement, même si cela paraît inaccessible."

En marge de la bienséance, il restera de cette histoire des pages et des pages de tendresse, d'érotisme, de délectation, de lascivité... L'histoire d'amour est décrite à travers le regard innocent d'une adolescente romanesque, un canard à lunettes qui deviendra un cygne altier, comme elle se décrit. (Son compagnon lui reprochera d'avoir nourri là des caquetages romantiques de lycéenne !) Le pouvoir des mots transcende cette liaison scandaleuse et contestable, toutefois je suis demeurée très en retrait du propos et j'ai davantage apprécié la fin du livre, après un début lent et alambiqué. Et quitte à me pousser davantage dans mes retranchements, je crois avoir encore plus estimé la qualité littéraire de ce livre, et un peu moins son histoire, trop alourdie avec ses 350 pages. Avis aux amateurs de passions amoureuses, pas si simples, ce livre est pour vous !

Editions Joelle Losfeld, février 2008 - 350 pages - 22,50€

traduit de l'hébreu par Ziva Avran et Arlette Pierrot.

 

 

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03/07/08

Un âge irresponsable - Lavinia Greenlaw

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Il y a des romans que vous regrettez de ne pouvoir entrer dedans, la faute au temps, au soleil, à la saison (aux enfants, dans la rue, qui jouent en s'époumonnant), aux vacances qui pointent etc. C'est un constat flippant et ahurissant : je n'ai pas su aimer ce livre et ça me mine ! Pourtant, Lavinia Greenlaw a le gabarit des auteurs anglophones qui me bottent, me séduisent et me font craquer. Et l'allusion en quatrième de couverture d'une forte influence par la vie et l'oeuvre de Virginia Woolf ne pouvait que me conquérir d'avance... Ah mais oui, le problème (encore un), c'est que j'apprécie plus volontiers les journaux de Virginia Woolf, et moyennement ses romans. D'ailleurs, ce n'est pas quelconque si Lavinia Greenlaw adresse un clin d'oeil à La chambre de Jacob, en choisissant de débuter son histoire par le même incipit : "Alors, bien sûr, il n'y avait plus qu'à partir."

Etait-ce prémonitoire ? J'avais pourtant toutes les clés en main, mais j'ai foncé. Têtue, obstinée, fonceuse et butée... je suis. L'histoire introduit Juliet Clough, issue d'une famille nombreuse et dont les membres ne se supportent pas. Entre eux les scènes de la vie ordinaire, les réunions de famille tournent souvent à l'aigre lors d'échanges verbaux tantôt cruels tantôt sarcastiques. Bref, Juliet prépare une thèse et travaille à mi-temps dans une galerie, laquelle est séparée par une cloison assez fine, à travers laquelle elle perçoit toutes les conversations du voisin. Ce type l'obsède et va très vite la fasciner. Il s'appelle Jacob, il est professeur et écrivain, accuse la quarantaine, il est marié mais en passe de se séparer. La relation n'est pas claire, Barbara est une femme de poids (et de poigne), limite déséquilibrée, et Jacob lui-même est une sorte d'anguille, insaisissable créature qui se glisse dans la vie des gens pour en sortir aussitôt. Très frustrant, donc. Qu'à cela ne tienne ! Juliet et Jacob couchent ensemble, ont une liaison d'attachement et de détachement. C'est très arrangeant, surtout pour nos deux protagonistes, mais déconcertant pour le spectateur (lecteur) extérieur !

Dans la vie de la famille Clough, un drame va survenir avec la mort du frère, Tobias, dans un accident (attentat à la bombe). Cet élément va rejaillir sur l'ensemble de la fratrie mais chacun poursuivra son bonhomme de chemin avec la même candeur et insouciance. Sauf pour Juliet, électron libre, qui va ressentir un malaise profond, être atteinte d'un mal qu'elle ne parvient pas à nommer et décider de partir en Amérique. Je ne peux pas en dire davantage, car j'ai abandonné ma lecture !!! C'est ma très grande faute, j'avoue. J'étais totalement déconcentrée.

Car il y a un potentiel énorme dans ce livre, bourré de charme, de fraîcheur et d'exubérance. Les gestes et les mots des protagonistes sont empreints de cette douce extravagance. Ils ont tous bien du charme. Ils déroutent, captivent, attisent la curiosité. C'est insolite et tendre, comique et dérisoire. Cela ressemble un peu à un incroyable fourre-tout, du genre comédie britannique déjantée, avec la panoplie des personnages loufoques, complètement barrés, qui luttent avec leurs vies. Qu'on s'y trompe pas : ce roman est pointu, guidé de l'oeil avisé et de la plume acérée de Lavinia Greenlaw, révélateurs d'une extrême sensibilité.

Editions Joelle Losfeld, avril 2008 - 305 pages - 21,50€

traduit de l'anglais par Florence Lévy-Paolini.

 

Un âge irresponsable

 

 

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26/05/08

Une ombre, sans doute - Michel Quint

Quatrième de couverture

Un homme arrive dans un village du Nord. Ses parents se sont suicidés. Il n'en connaît pas la raison. Commence alors une quête aux souvenirs. Flash-back : nous sommes pendant la Seconde Guerre mondiale, les parents du narrateur viennent de se rencontrer. Ambiance d'un atelier de couture où les ouvrières chantent, aiment et pleurent leurs amours défuntes. Tout est prétexte à oublier les noirceurs de la guerre. Arrive un espion anglais qu'il faut cacher, mais un Allemand n'est pas loin qui peut mettre en péril cet élan généreux.

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C'est encore une fois un roman remarquable, écrit par Michel Quint qui nous offre, au-delà d'une histoire émouvante et très fouillée, un style hors pair. J'aime son style, j'aime son genre d'emberlificoter les lettres et les mots, ça court sur le papier et ça roule sur la langue... j'adore ! On n'invente pas une telle écriture, on la sent et on la respire, ça fait du bien d'avaler des goulées pareilles et ça vous brise tous les carcans et les règles bien établies.

L'histoire, parlons-en, est une pelote de noeuds qui court durant des années, depuis la fin des années 30 jusqu'à nos jours. Le narrateur, de retour dans un village du Nord, a appris la mort de ses deux parents, à moins de vingt-quatre heures d'écart, et découvre ensuite qu'ils se sont suicidés. Un employé de mairie, un ami d'enfance, à vrai dire, constate également que le prénom de notre homme, George, est écrit sans S et qu'il faut deux témoins pour attester son identité. La situation est risible, mais pourquoi pas ? Il rencontre Augusta, une ancienne amie de la famille, qui va lui confesser des révélations importantes sur les siens. Cela s'est passé pendant l'occupation des allemands, dans leur petit coin perdu, à la campagne et dans un atelier de couture. Il y avait Valentine et Paul, les parents du narrateur, et Rob, l'espion anglais qui était tombé fou amoureux de Valentine... Tout le monde n'a pas la graine d'être un héros, on le sait, mais l'humanité est surprenante car elle est capable de briller ou de cracher par sautes d'humeur.

Plus qu'une vérité sur les origines d'un homme, qui semble immunisé contre le chagrin, le roman ouvre les portes d'un placard rempli de fantômes. Tous les acteurs de ce théâtre de boulevard, un peu aigre, sortent des mémoires et revivent devant nos yeux. Le passé reprend forme, le narrateur voit ses personnages et leur vie, non comme un modeste spectateur ou témoin de l'histoire, mais tel un spectateur assis au premier rang. "Je laisse voleter et s'ordonner des mots lointains et proches, je m'écoute venir du fond du temps. J'ai cinquante-neuf ans depuis peu et je ne sais plus qui je suis. Sinon le roman d'inconnus en quête d'auteur. Peut-être la littérature n'est rien d'autre que cela, un destin lu à rebours, corrigé, cette invention de soi qui devient la seule réalité. J'ai tiré une chaise vide à mon côté, vous n'avez qu'à vous installer."

Avec Michel Quint, il faut juste tendre l'oreille et écouter. Il vous raconte une histoire qui prend son temps, avec des personnages qu'on apprécie, malgré leurs faiblesses ou leur part d'ombre. Il n'y a pas d'héros dans ce livre, juste des êtres désespérés et capables (coupables?) d'accomplir des actes fous et insensés. Si c'est pas de l'amour derrière tout ça, c'est quoi alors ?

Editions Joelle Losfeld, 2008 - 207 pages - 16€

Extrait :

Personnellement, j'ai une petite tendresse pour les filles de l'atelier de couture, "Elles ne sont pas maquillées cinéma, elles ont leur âge, du bourrelet à la taille et la poitrine sans illusions, mais leur chair n'est pas triste, elles exhibent des anatomies de vamps, une lingerie de quatre sous visible aux jours des broderies, ou effrontées nues sous la robe fluide, et puis permanentées à la diable, le cheveu en rebellion, mais toutes elles ont fière allure, se pavanent avec des mines, fument des cigarettes, les lèvres en cul de poule, valsent lentement, menton levé, roulent de la hanche et battent des cils. Et elles chantent en se tenant les mains, ou seules, les yeux perdus par-delà les fenêtres..."

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04/02/08

L'ange de pierre - Margaret Laurence

ange_de_pierreHagar Shipley est une vieille femme de près de 90 ans, qui perd un peu la tête et n'a plus la force de tenir debout sur ses jambes. Elle vit avec son fils Marvin et son épouse Doris dans sa propre maison, qu'elle a accepté de céder. Elle pense cependant qu'on cherche à la déposséder, car Marvin souhaiterait qu'elle se rende dans une maison de repos, où elle recevrait des soins adéquats. Or elle refuse absolument d'y mettre les pieds.
Chez elle, dans sa maison, elle se sent apaisée et confiante au milieu de ses objets et de ses souvenirs. Elle se rappelle ainsi la petite fille pleine de vie qu'elle était, l'étudiante appliquée et promise à un brillant avenir avant son brusque mariage avec Bram Shipley. C'était un assez bel homme, très grand, portant la barbe noire, il exerçait sur Hagar une attraction physique affolante. Pourtant ce type était un fermier de quatorze ans son aîné, veuf et père de deux filles, il était rustaud et grossier, et ne roulait pas sur l'or. Tout pour déplaire ! Et c'est contre l'avis de sa famille qu'Hagar se précipite dans ce mariage, complètement folle et irresponsable.
Le temps aura raison de sa jeunesse, de sa fraîcheur et de ses ambitions. C'était une demoiselle assez prout-prout qui enviait une ancienne copine, Lottie Drieser, d'avoir réussi ce qu'elle n'avait pu décrocher. Elle va nourrir en John, son deuxième fils, un espoir insensé, attendant de lui qu'il venge l'honneur de sa famille et reprenne le flambeau des Currie.
Mais l'ironie du destin voudra que la roue infernale ne cesse jamais de tourner, et à ce petit manège il sera toujours trop tard pour faire marche arrière...

Le roman est une valse lente et hypnotique, au coeur de laquelle tourbillonne la vie d'Hagar qui se débat contre ses souvenirs et contre le temps qui passe ; elle n'est pas sénile, elle se rappelle encore très bien, malgré les signes, et force toutes les portes pour la conduire vers son histoire passée. Lui prouver le contraire ne sert strictement à rien, Hagar a peu conscience de ses erreurs et n'adopte nullement le repenti ! Car Hagar Shipley affirme un tempérament bien trempé, qui cache ses faiblesses et refuse les larmes, houspille ses proches au lieu de s'ouvrir à eux pour lui confier ses peurs. « L'orgueil a été ma folie, et la peur le démon qui m'a poussée. Seule, toujours, et jamais libre, car mes chaînes étaient en moi, se sont déployées hors de moi et ont entravé tous ceux qui m'étaient proches. »
Au passé, se mélange un présent tout aussi réel, et qui dévoile une Hagar plus faible et fragile qu'on ne le pensait. Elle mène plusieurs combats, contre elle-même aussi. C'est très émouvant, vraiment bouleversant. J'ai même retenu quelques larmes sur les dernières pages, tellement ce portrait de femme a su me toucher. 

« L'ange de pierre » est le premier livre du Cycle de Manawaka (ville fictive se situant dans le Manitoba, au Canada). Margaret Laurence était sincèrement un brillant écrivain, pour le constater n'hésitez pas à lire aussi « Une divine plaisanterie » (roman paru en 2006).

Joelle Losfeld - 318 pages.  21.00 €

Traduit de l'anglais (Canada) par Sophie Bastide-Foltz. Titre vo : The Stone Angel.

« L'ange de pierre » vient d'être adapté pour le cinéma par la réalisatrice Kari Skogland.

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23/06/07

Le Dieu des Cauchemars - Paula Fox

dieu_des_cauchemars"Au début du printemps 1941, treize ans après nous avoir quittées, ma mère et moi, mon père, Lincoln Bynum, est mort loin de nous dans un village côtier au nord de la Californie." Aussitôt, la mère d'Helen Bynum congédie aimablement sa fille unique de leur petite ville de Poughkeepsie, située au nord de New York, et l'engage à se rendre à La Nouvelle Orléans où réside la tante Lulu, ex-danseuse aux Ziegfield Follies convertie en alcoolique notoire.

Helen découvre sa tante dans une salle de bal, elle est nue et plongée dans un profond sommeil après une consommation excessive d'alcool. A ses côtés, se trouve un grand jeune homme avec une épaisse chevelure, "plumeuse et argentée", répondant au nom de Len Mayer. "Je savais depuis longtemps que Lulu avait ce que ma mère appelait une vie de bohème, qu'elle faisait fi des contraintes ordinaires. Mais je n'avais pas la moindre idée de ce que cela signifiait dans la réalité. Alors, l'idée même que j'étais venue dans le Sud pour persuader cette grande créature rousse pleine d'alcool d'aller s'occuper d'une pauvre petite affaire de location de bungalows dans la campagne glacée du Nord m'a paru si grotesque que j'ai soupçonné ma mère de m'avoir joué un tour monstrueux et une bouffée de rancoeur m'a envahie".

Helen Bynum, vingt-trois ans et célibataire un peu cruche, vient d'atterrir dans une existence toute neuve et extraordinaire. Elle s'installe dans le Quartier Français, chez un couple charmant mais illégitime, va trouver un travail de vendeuse en sous-vêtements féminins avant d'enrichir son réseau relationnel.

Car plus riche que cette ambiance nacrée d'une vie excitante dans ce Sud américain, Helen Bynum s'aperçoit du luxe des amitiés, des rencontres, des amours. Ils sont plusieurs à échouer dans la loge de Gerald Boyd, "tous ceux qui venaient là avaient des histoires à raconter". Ils forment une communauté d'âmes désoeuvrées, des éclopés un peu brusqués par la rudesse de cette année 1941, où les échos meurtriers survenant en Europe viennent assombrir les humeurs.

Le doute plane. Lulu n'arrive plus à maintenir la tête hors de l'eau, Nina a le coeur brisé par le Dr Sam Bridge, Gerald promet d'achever ses poèmes et espère obtenir le divorce pour épouser Catherine, le libraire Howard Meade rugit de jalousie et vampirise épouse et maîtresses, Claude de Fontaine, érudit et terriblement dandy, entretient une liaison clandestine avec une petite frappe de la pègre, et Helen, au coeur de toutes ces belles tourmentes, est de plus en plus séduite par Len...

Ce roman admirablement écrit par l'américaine Paula Fox est au-delà de tous les mots un roman sur une ambiance, un état d'esprit. Le petit cercle des personnages créés sous sa plume contribue à cette délicate atmosphère, subtile et ravagée par le charme ensorcelant de La Nouvelle Orléans. Il ne faut pas se laisser décourager par les premières pages moroses et qui n'introduisent pas à leur juste valeur les qualités effarantes qui vont suivre ! Car "Le Dieu des Cauchemars" est un roman poignant, puissant, sensuel, où se dégagent l'amitié, l'amour associés à la trahison et la déloyauté.
A ne pas manquer !

Joelle Losfeld - 216 pages - traduit de l'américain par Marie-Hélène Dumas. Préface de Rosellen Brown.

extrait :

Je suis restée à la porte de la petite pièce où Gerald travaillait, sans autre intention que d'y jeter un regard. Puis je suis entrée. Une simple étagère était accrochée sous la fenêtre qui donnait sur le jardin sauvage, remplie d'ouvrages de poésie : Chaucer, L'Iliade et L'Odyssée, Keats, Walt Whitman, William Carlos Willimas, Hart Crane, John Donne et plusieurs anthologies dont les couvertures reproduisaient des photos de poètes placées dans des petits médaillons. Il y avait sur la table une machine à écrire, une Remington portable, et quelques cahiers pareils à ceux que j'avais eus à l'école. Un crayon était posé en travers d'une longue feuille de papier, couverte de listes de mots.

J'avais toujours pensé que les poètes attrapaient leurs poèmes au vol. Comment est-ce que rimes et sens pouvaient s'associer de façon si absolue, former ce qui ressemblait à une chose si naturelle ? Et laisser croire que le poème était déjà là, objet attendant qu'on le trouve ?

La liste de mots - il y avait beaucoup de feuilles jaunes empliées, couvertes d'autres listes rédigées de la main de Gerald - suggéraient un humble labeur dont je n'avais pas eu idée.      (...)

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07/10/06

Une divine plaisanterie - Margaret Laurence

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  • « Une divine plaisanterie » est un roman drôle et pince-sans-rire autour d'une héroïne de 34 ans, institutrice célibataire et vivant toujours avec sa mère malade dans la petite ville de Manawaka (ville imaginaire de Manitoba au Canada). Rachel Cameron est une cruche attendrissante, gauche et complexée, et qui bien souvent agit le contraire de ce qu'elle pense ! Elle rêve de s'échapper de sa vie étriquée, et pourtant elle y demeure attachée ou paralysée de faire le grand saut. Pendant ses vacances d'été, elle fait la rencontre d'un type qui la séduit et nourrit ses fantasmes d'évasion (se marier, avoir des enfants etc.). Rachel se lance dans cette aventure à corps perdu, ivre de cet amour naissant et, pour elle, porteur de tous ses espoirs cachés.

    « Une divine plaisanterie » figure dans un cycle de cinq romans autour de la petite ville de Manawaka. Margaret Laurence a décidé de donner la parole à une femme seule et dépitée, sans toutefois rendre son récit pitoyable ou malheureux. C'est tout le contraire : le roman est enlevé, rythmé par le grotesque et la dérision. Rachel elle-même se moque de ce qu'elle est, consciente d'être double, triple, quadruple etc. Elle n'assume pas ce qui la ronge, ce qu'elle désire clamer ardemment sur tous les toits. Intérieurement, c'est une femme passionnée et brûlante, mais en vrai elle est timorée, contracte son corps dès qu'on la touche et se mine du qu'en-dira-t'on et des adolescents sûrs d'eux. Ses rapports avec son amie Calla, son directeur Willard, sa mère et son petit ami nourrissent des chapitres d'humour bien souvent involontaire. C'est un régal ! Ce roman n'a pas pris une ride (il est paru en 1966) et c'est à souhaiter que les éditions Joelle Losfeld publient très rapidement la suite de l'oeuvre de Margaret Laurence (auteur décédé en 1987).

extrait : « Les strates de rêves sont si nombreuses, il y a tant de membranes trompeuses qui enveloppent l'esprit que j'ignore leur existence, jusqu'à ce qu'une réalité coupante ne les tranche, et je vois alors les créations de mon imaginaire pour ce qu'elles sont, déformées, bizarres, grotesques, une plaisanterie insupportable si on la regarde de l'extérieur. »

Belfond

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