11/02/11

Ils diront d'elle

- C'est à cause de ton père n'est-ce pas ? avait demandé sa mère quand elle avait deviné, quelques années plus tard, à quoi pouvait ressembler sa "vie avec une copine" dans un bled maritime, quartier abandonné pendant dix mois de l'année, vent qui souffle, grosses marées, mais personne pour juger quand on veut s'embrasser.

L'avantage des questions fermées c'est qu'elles parlent à la place du sujet concerné. Estelle avait l'habitude, elle avait toujours entendu sa mère répondre pour elle. Depuis l'âge des jambes croisées qui se balancent sous la chaise, jusqu'à celui des pieds qu'on lui laissera enfin ne pas avoir "sur terre", sa mère commençait ses phrases par "ma fille" et Estelle attendait de connaître la suite en même temps que la directrice du collège ou que l'enseignant qui les avait convoquées. Elle apprenait qu'elle était comme ci ou comme ça, qu'elle avait envie de faire ceci ou cela, elle était quelqu'un qu'on lui décrivait.  Alors oui, si elle le disait, si c'était la réponse que sa mère proposait, parce que ça l'arrangeait, parce que ça l'épargnait, elle, qu'est-ce qu'elle aurait raté ?

De la faute de son père, c'est bien restons-en là, avait pensé Estelle. Elles n'avaient jamais eu de véritable discussion. Elle s'était contentée d'apprécier que sa mère ait deviné sans paraître mortifiée, qu'elle ait mis le pied dans le plat sans même se déchausser. Plus tard, Estelle doutera de l'avoir correctement interprété.

IMG_2461A l'occasion des retrouvailles en famille pour les fêtes de fin d'année, Estelle a choisi de discuter des parents avec ses frères et soeurs. Elle a grandi sous le poids des secrets, elle s'est sentie étouffée et empoisonnée, cela continue de la hanter, aujourd'hui il est temps de s'en libérer. C'était la petite dernière, beaucoup d'écart la sépare de ses aînés, a-t-on cherché à la protéger, à la tenir à l'écart car elle était trop jeune ? Ou est-ce de sa faute aussi d'avoir noirci le tableau ? Entre la disparition du père, cavaleur et faible, qui aurait cédé à la facilité, et entre le silence martyr de la mère, Estelle en a vu de toutes les couleurs et a longtemps tu ses frustrations. En choisissant donc de briser le tabou, elle s'expose. Elle entend bousculer ses frères et soeurs, mais la réalité la déconcertera davantage.
Ce roman conserve une empreinte de tristesse et de désolation qui ne parvient pas à s'enlever, je m'y suis enlisée, je ne sais pas pourquoi, j'ai trouvé que les problèmes d'Estelle étaient pesants et m'ennuyaient un peu. Fatalement ses histoires de famille empiètent sur sa vie personnelle, sur son manque d'ambition, sa vie sentimentale qui m'apparaît subie. Oui, elle est heureuse auprès de Vanessa, qui est une jeune femme à la personnalité flamboyante. Tout est terriblement lié - le manque de repère et de confort a fragilisé Estelle, qui se rassure et se sustente dans sa fascination. C'est compliqué, j'exagère ou je raccourcis, mais il me restera de cette lecture une impression mitigée. J'avais nettement préféré les précédents romans de Fanny Brucker, Far Ouest et J'aimerais tant te retrouver
.
Celui-ci m'échappe un peu...

Merci, merci, F.B. !

Ils diront d'elle, roman de Fanny Brucker
JC Lattès (2011) - 267 pages - 17€

 

Posté par clarabel76 à 10:45:00 - - Commentaires [3] - Permalien [#]
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20/03/09

J'aimerais tant te retrouver ~ Fanny Brucker

fanny_brucker_2Claire, Rose et Nicolas ont en commun ce besoin de fuir, de s'enfermer dans leur coquille, de se protéger et de chercher. Quoi ? Le bonheur, l'amour, la sécurité. C'est ça, et plus encore.
Claire a quitté son compagnon car elle ne supportait plus cette vie qu'elle menait avec les enfants d'une autre et où elle ne trouvait plus sa place. Rose a perdu son mari et s'est réfugiée dans sa maison qui ressemble à un ranch, elle mène une existence tranquille, coupée du reste du monde. Nicolas vient d'apprendre qu'il n'est pas le père de l'enfant de sa partenaire, cela réveille sa blessure secrète : être un orphelin, né sous X. Il a choisi de placarder une petite annonce dans les journaux locaux de Rochefort pour retrouver sa mère. Quarante ans après.
En Charente Maritime, ces trois âmes en peine vont se croiser, se toucher, se comprendre et bouleverser tout lecteur qui va vouloir s'intéresser à leurs histoires. Forcément, l'attirance est totale, la séduction imparable. Il y a un charme indéniable derrière ces parcours, les personnages sont remplis de générosité. Ils sont bancals, ont besoin de raccomoder leurs cicatrices, portent un regard lucide et triste sur ce qui les entoure.
Mais c'est poignant, c'est très beau, raconté avec justesse, sans pathos. On sent comme une famille de bras cassés qui se serre les coudes parce qu'ils ont compris qu'ensemble c'est tout, et la beauté des paysages, la chaleur derrière les rapports humains, l'espoir de se tendre vers un inconnu meilleur rendent forcément ce roman tendre et attachant.
Inutile de préciser que j'ai beaucoup aimé. Voici typiquement le genre de lecture réconfortante, qui inspire mille pensées et qui provoque milles soupirs. J'en avais vraiment besoin, j'ai franchement savouré !
« Cet endroit était merveilleux comme un dessin d'enfant. Un dessin qu'elle avait fait, ou qu'elle avait vu, elle ne se souvenait plus. Séjourner ici revenait à s'installer dans un livre. Un album aux grosses pages en carton colorées, avec des animaux partout dont on retient les noms, des fleurs, un arrosoir, des pommes rouges et des papillons. »

JC Lattès, 2009 - 334 pages - 18€

l'avis de Cathulu

Premier roman de Fanny Brucker : Far-Ouest  (JC Lattès, 2008)

Posté par clarabel76 à 08:30:00 - - Commentaires [14] - Permalien [#]
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28/07/08

Far-Ouest - Fanny Brucker

Ce livre et moi, c'est une histoire de je-t'aime-moi-non plus. Au début, bof je n'étais pas follement séduite, j'étais assez perplexe et je pensais que cela allait traîner en longueur. L'héroïne profite d'un héritage pour adopter un chien, un bâtard à la sale gueule, pas propre du tout et mauvais bougre qui boude sur le canapé ou se soulage sur le tapis marocain. Allons donc... Sixtine ne veut pas être découragée et guette le moindre soupçon de "vie" chez ce chien amorphe. L'étincelle va surgir, heureusement car je n'étais pas loin de désespérer au même titre que la jeune femme. Allait-on encore ingurgiter un nombre de pages conséquent sur la difficulté d'apprivoiser une âme en peine, surtout lorsqu'on est soi-même une "sauvage" libre d'attaches.

Pourtant je suis une vraie dingue de chiens et j'étais disposée à me couler dans ce livre. Résultat, il m'a fallu 200 pages pour me rendre compte - enfin - que j'étais conquise et que j'avais une grande, grande tendresse pour Sixtine, son chien Dalton et Jeanne Diamond. Ah tiens, un nouveau personnage est entré en scène ? Oui, il s'agit de la soeur aînée, âgée de soixante ans, elle vient de perdre son mari richissime et a choisi, sur un coup de tête, de quitter New York pour gagner le pays de l'huître y soigner son alcoolisme, oups, non ... en fait, elle cherche sa soeur, Sixtine.

Cela fait bien quatre décennies que les frangines se sont quittées. Autant dire, une éternité. C'est bien simple, elles ne se connaissent pas. D'ailleurs, à force de parcourir la Charente Maritime pour mettre la main sur sa petite soeur, Jeanne fait quelques constatations : les villages sont petits et perdus, pas une carte routière ne les recense. Les rares amis de Sixtine sont étonnés d'apprendre l'existence de Jeanne et ne savent pas où elle a plié bagages (en fait, un van lui sert de sauve-qui-peut). Sixtine est une solitaire, qui loue des maisons à vendre et fait des petits boulots. C'est comme le furet, elle court, elle court, elle est passée par ici et elle repassera par là. Mais que fuit-elle ?

Jeanne et Sixtine vont-elles entrer en orbite, se télescoper ? Le roman va jouer sur cette attente, ce n'est pas le gros suspense du siècle, et pour patienter l'histoire nous apporte quelques miettes. Parce que vous ne voulez pas savoir pourquoi Jeanne recherche sa soeur, et quel âge a Sixtine, que s'est-il passé dans sa vie, et pourquoi a-t-elle choisi de rester libre et disponible, pour refuser la monotonie ? Et Jeanne aussi est une sacrée bonne femme, qu'on devine aisément fragile et blessée par le passé. Mais tout ça, il faudra du temps pour le comprendre...

Pour l'instant, on nous explique que pour l'une : Dalton était devenu un prétexte de bonheur. Ce que Sixtine n'aurait pas fait pour elle-même, elle le faisait pour Dalton. Et pour l'autre, elle n'avait pas spécialement envie de retrouver Sixtine, mais sa recherche lui donnait l'occasion de se distraire et d'apprendre à vivre, seule, pour elle-même.

Pfiou. Ne croyez pas que ce soit laborieux, au début peut-être, mais ensuite c'est du bonheur en barre ! Gratouillez la couche d'épaisseur et coulez tranquille. Lecture sensible, délicate et assez subtile... Le charme opère, je vous assure, il faut juste être patient ! (Et vous ne le regretterez pas !)    

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Far-Ouest, de Fanny Brucker (1er roman)

JC Lattès, janvier 2008 - 305 pages - 17€

D'autres avis : Cathulu et Cuné ont aimé, aussi (et vous donnent le goût des chouquettes!)

Posté par clarabel76 à 09:00:00 - - Commentaires [5] - Permalien [#]
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