19/03/10

I'm Into Something Good

Cela commence par la voie des anges :

Quarante hommes en blanc étaient couchés sur le pavé.
On croyait voir un champ de neige. Les hirondelles frôlaient les corps en sifflant. Ils étaient des milliers à regarder ce spectacle. Notre-Dame de Paris étendait son ombre sur la foule assemblée.
Soudain, tout autour, la ville parut se recueillir.
Vango avait le front contre la pierre. Il écoutait sa propre respiration. Il pensait à la vie qui l'avait conduit ici. Pour une fois, il n'avait pas peur.
Il pensait à la mer, au vent salé, à quelques voix, quelques visages, aux larmes chaudes de celle qui l'avait élevé.
La pluie tombait maintenant sur le parvis mais Vango n'en savait rien. Allongé par terre au milieu de ses compagnons, il ne regardait pas fleurir l'un après l'autre les parapluies.

Un zest de paranoïa ...

Le dernier petit miracle, c'était elle. La diversion idéale. Elle s'était retrouvée enfumée comme un hareng dans son grand appartement du premier étage.
Weber avait les yeux remplis d'étoiles. Il connaissait toutes ses chansons.
Il faut savoir que Raimundo Weber était un moine capucin de Perpignan qu'on avait laissé prendre sa retraite à la capitale et qui jouait du fox-trot la nuit sur l'orgue de la chapelle. Il mesurait à peine un mètre cinquante-cinq mais avait des mains de deux octaves chacune.
Il se cambra, détacha sa robe de chambre et la fit tourner autour de lui comme un torero. Il portait un pyjama à carreaux. Il fit un pas vers la chanteuse, puis un autre, puis encore un autre, comme s'il l'invitait pour un tango de rue. Il finit par s'incliner, ce qui, vu sa taille, le mettait au ras du pavé. Puis, d'une nouvelle passe de corrida avec sa robe de chambre, il recouvrit les épaules nues de la belle.
- Permettez-moi, mademoiselle. Avec toute mon admiration.
Nina Bienvenue souriait.

Tandis que, de l'autre côté du brouillard ...

Mademoiselle était une magicienne de la cuisine.
Sur son petit fourneau de pierre, au bord de cette île perdue en Méditerranée, elle faisait chaque jour des merveilles qui auraient fait pleurer les gastronomes des plus grandes capitales. Au fond de ses poêles profondes, les légumes faisaient une danse ensorcelante dans des sauces dont l'odeur montait à la tête et à l'âme. Une simple tartine de thym devenait un tapis volant. Les gratins vous tiraient des larmes alors que vous n'aviez pas encore passé le pas de la porte. Et les soufflés... Mon Dieu. Les soufflés seraient allés se coller au plafond tant ils étaient légers, volatils, immatériels. Mais Vango se jetait dessus avant qu'ils s'évaporent.
Mademoiselle préparait des soupes et des feuilletés impossibles. Elle faisait lever à la main des mousses aux parfums interdits. Elle servait le poisson dans des jus noirs au goût d'herbes inconnues qu'elle trouvait entre les pierres.

Ah ! Zefiro...

La conversation qui suivit entre ces deux hommes d'église dut faire atrocement rougir leurs anges gardiens.
- J'ai trouvé votre reine, dit le frère cuisinier.
- Ma reine...
Zefiro poussa soigneusement la porte.
- Vraiment ? Vous avez ma reine ?
- Je crois que je l'ai trouvée, padre.
Zefiro posa la main contre le mur. Il semblait perdre l'équilibre.
- Vous croyez ? est-ce que vous croyez seulement ?
Le cuisinier balbutia en triturant ses lunettes déjà bien abîmées :
- Je crois...
- Il ne suffit pas de croire ! dit Zefiro.
Dans la bouche d'un homme qui avait choisi le métier de croire, cette phrase était un dérapage. Zefiro s'en rendit compte. Il tenta de se calmer avant que, dans son dos, son ange gardien n'implose.
- Vous comprenez, frère Marco..., continua-t-il.
Ils parlaient presque à voix basse.
- Je cherche ma reine depuis si longtemps...
- Je comprends, padre. C'est pourquoi je vous en parle. Je crois... Je pense qu'elle peut être parmi nous dans quelques jours si vous le voulez.
Cette fois, Zefiro devint tout pâle. Il souriait.
- Dans quelques jours... Ma reine, mon Dieu ! Ma reine !
- Il y a une condition.
- Ah ?
- Vous devez laisser partir le petit.
Zefiro regarda fixement le père Marco et sa tête de singe malicieux.
- Le petit ?
- Oui, le petit Vango. Dès aujourd'hui.
Zefiro fit semblant de consentir un gros effort. En réalité, il était prêt à tout.
- C'est du chantage ?
- A peu près.
- D'accord. Qu'il parte.
- Et puis... Vous le laisserez revenir.
La padre Zefiro avait sursauté.
- Quoi ? Vous êtes fou ?
- Pas de Vango, pas de reine.
- Vous êtes fou, fratello ?
- Je ne suis pas fou. C'est Vango qui sait où elle se trouve. C'est lui qui la ramènera.
A ce point de la conversation entre les deux moines, il n'y aurait eu qu'un seul moyen de relever leurs anges gardiens, scandalisés, évanouis sur le sol, l'auréole en bataille.
Il n'y aurait eu qu'à leur donner ces quelques explications.

extraits de Vango, le nouveau roman de Timothée de Fombelle.

vango

et c'est un vrai régal !

 

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08/02/10

La Forêt des Mains et des Dents. Et moi ! Brrr.

La_foret_des_damnes_de_RyanQuelle angoisse, ce roman !
Mais qu'est-ce que c'était bon. Au début, cela me paraissait assez lent, mystérieux aussi, baignant dans une ambiance post-apocalyptique et vraiment flippante. Un village forme une enclave où se nichent des humains, en protection de la forêt. Celle-ci est habitée par des Damnés, qui gémissent en se collant à la clôture, guettant la moindre brèche, espérant envahir le village pour mordre et se repaître du sang humain. Très vite, on comprend qu'une infection entraîne une Mutation, et ainsi s'explique cette épidémie de Damnés, contre laquelle la poignée de survivants se bat avec la force du désespoir.

Dans le village où vit Mary, la narratrice de l'histoire, la Congrégation des Soeurs a largement pris en charge les solutions de survie, les règles du quotidien, les leçons dans les écoles, selon la parole du Livre Sacré. Soeur Tabitha, la mère supérieure, est intransigeante et n'a aucune pitié avec les contestataires. Seule Mary oppose aujourd'hui une résistance, avec ses questions, ses doutes, son manque de foi et sa rebellion. Elle parle d'un monde au-delà de la Forêt, elle rêve de voir l'océan, mais ce sont des histoires racontées par sa mère. Toutefois, Mary s'y accroche. Elle n'a pas le choix. Elle voit son horizon restreint et étouffant. Soit elle embrasse la vie de la Congrégation, soit elle accepte de s'unir à Harry, son ami d'enfance. Or, Mary est amoureuse de Travis, son frère, qui a choisi de se fiancer avec Cass, sa meilleure amie.

L'histoire, ensuite, se laisse découvrir ! C'est sombre, envoûtant, vraiment bien écrit, dans une langue généreuse et élégante. L'atmosphère est aussi admirablement dépeinte, je craignais, avec raison, ce monde des Damnés, et finalement ce n'est pas si gore ou horripilant. Enfin, disons que c'est tout ce qu'il faut pour donner la chair de poule, cela représente une menace permanente et épuisante. Je ne vous raconte pas la deuxième partie du roman, là j'avais les nerfs en pelote ! Je dévorais les pages, j'avais l'estomac noué, je n'en pouvais plus de savoir, j'étais inquiète et terrifiée, j'hallucinais et je me retenais de hurler.

En attendant, le début est lent. Accrochez-vous, car la suite vaut le détour. Avec le recul, cependant, j'ai trouvé que c'était une mise en place idéale, mettant en scène le lieu, le contexte et les personnages, plus la dose de suspense, avec les secrets que seule Mary découvre, en plus du climat inquiétant, de la tension qui monte, qui monte. Voilà de quoi bien vous ferrer ! Seul point sur lequel j'ai du mal à me prononcer, c'est la narratrice - Mary. C'est une vraie héroïne qui nous donne des bouffées de rage et de frustration, tant elle est splendide dans ses qualités et ses défauts : Mary est égoïste, curieuse, inconstante, amoureuse, jalouse, têtue et obstinée. On suit ses états d'âme et ses réflexions plus ou moins pertinentes, on partage ses doutes et on aspire comme elle au bonheur et à l'espoir. Rarement une héroïne a su autant m'irriter et me toucher !

Près de 400 pages plus tard, je vous conseille vivement cette lecture ! J'en suis sortie sonnée, folle d'angoisse et impatiente d'en (s)avoir plus. Un prochain livre sort aux USA en mars 2010, sous le titre de The Dead-Tossed Waves, mais ce n'est pas une suite, plus un "companion book".

La Forêt des Damnés ~ Carrie Ryan
titre vo : The Forest of Hands and Teeth
traduit de l'anglais (USA) par Alice Marchand
Gallimard jeunesse, 2010 - 380 pages - 15,50€

Cette bande-annonce pour vous plonger dans la tourmente :

   

 

the dark side challenge - 4

the_dark_side_challenge

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01/02/10

Scarlett, Spencer, Lola, Marlène. New York. Et moi !

Voici un roman absolument charmant, délicieux, à déguster la bouche en coeur. Il plaira aux lectrices dès 13 ans, qui savoureront l'histoire de cette famille new-yorkaise qui vit dans un hôtel Art Deco, lequel hélas tombe un peu en décrépitude. 

Les finances de la famille Martin sont au plus mal, Scarlett le découvre le matin de son quinzième anniversaire, en recevant la précieuse clef de la Suite Empire, attribuant ainsi à l'adolescente la pleine responsabilité de cette chambre. Cet été, Scarlett est priée de rallier les rangs familiaux pour donner un coup de main à l'hôtel. Ses amis ont tous quitté la ville, occupés à d'autres projets plus palpitants, Scarlett traîne les pieds mais ne sait pas encore que ses vacances seront riches, très riches et excitantes !

Suite_Scarlett_de_Maureen_JohnsonCela commence par la venue d'une cliente, Mrs Amberson, qui occupe la Suite Empire. Avec elle, c'est un vent chaud, exotique, léger, aérien, déchaîné qui s'installe à Hopewell. Mrs Amberson est une femme excentrique et mystérieuse, un peu casse-pied sur les bords, elle harcèle Scarlett de coups de fil à répétition et la jeune fille se plie à ses moindres caprices. Toutefois, cette Mrs Amberson est aussi une personne formidable et pleine de ressources. Elle le prouvera lorsque le frère aîné de Scarlett, Spencer, qui rêve de devenir comédien à Broadway et répète actuellement la pièce de Hamlet avec une troupe de débutants, connaîtra bien des galères pour mener son projet dans les meilleures conditions.

Les deux autres soeurs de Scarlett, Lola et Marlène, sont aussi très présentes, elles butinent, elles minaudent, elles sont volubiles, excessives, discrètes et cachottières. Les anecdotes ne manquent pas non plus en ce qui les concerne.
Le roman raconte définitivement l'histoire d'une famille, avec des hauts et des bas, des moments d'euphorie, d'entente à merveille, de combines et de débrouillardises, des journées magiques où tout se goupille comme dans un rêve, les bonnes rencontres, les nouvelles qui font du bien, les intentions les meilleures. Puis, les nuages viennent obscurir ce ciel si beau, les doutes et la jalousie sont de sortie, les jolis garçons deviennent fuyants, colériques, compliqués, les filles sont minées, compliquées, soucieuses, malheureuses. Mais sous le ciel de New York, les beaux jours sont toujours de rappel !

Les aventures de la famille Martin me rappellent quelque part celles de la famille des Jean Quelque-chose (la série de Jean-Philippe Arrou-Vignod) pour son côté optimiste, joyeux et solidaire. Même dans les coups durs, même si l'argent fait défaut, même si les petits copains se font la malle et même si les clients sont étranges et fantastiques à la fois, l'histoire montre énormément de complicité, de bonheur, de gaieté et fait preuve d'humour.
C'est vraiment un petit roman très chouette, comme dirait ma fille.

Suite Scarlett ~ Maureen Johnson
Gallimard, coll. Scripto, 2010 - 384 pages - 13,00€
traduit de l'anglais (USA) par Cécile Dutheil de la Rochère
illustrations : Dominique Corbasson

Une suite va paraître en février 2010 aux USA sous le titre : Scarlett fever.

 

23/01/10

Ce que j'ai vu et pourquoi j'ai menti ~ Judy Blundell

Gallimard jeunesse, 2010 - 288 pages - 12,00€
traduit par Cécile Dutheil de la Rochère

Être adulte, était-ce ça ? S'obliger à faire ce qu'on n'avait aucune envie de faire, avec un simple haussement d'épaules ?

ce_que_jai_vuNew York, 1947. Evie vit dans le Queens avec sa mère et Joe. Lorsque ce dernier reçoit un coup de fil insistant, il décide de partir en vacances en Floride. A Palm Beach, ville fantôme où seul un petit hôtel minable est ouvert, les Spooner vont lier connaissance avec un autre couple, les Grayson, et un ancien soldat qui a connu Joe en Europe, Peter Coleridge. Evie tombe immédiatement amoureuse de lui, elle a quinze ans, elle est naïve et a toujours vécu dans un cocon, elle voue une vraie fascination pour sa mère, Bev, qui est belle comme Lana Turner. A côté, Evie se sent comme le vilain petit canard, quelconque, transparent jusqu'à ce que Peter l'aborde, l'invite à danser, lui sourit, propose de la balader dans sa voiture et l'embrasse.

Les semaines passent sous un soleil accablant. Les Spooner n'en peuvent plus mais sont comme électrisés par l'ambiance. Ils repoussent leur départ, Evie s'en moque car elle ne veut pas se séparer de Peter. Et pourtant, le tableau des vacances cache aussi des zones de turbulence - les Grayson joueraient un double jeu, Joe est de plus en plus nerveux, Bev s'embellit sous le soleil et s'absente chaque jour pour apprendre le golf, Peter est terriblement beau, séduisant, charmeur mais c'est une bombe à retardement.

Sous ce climat lourd et pesant, la tension monte, donne du suspense au récit, lequel va très mal se terminer, mais le lecteur s'en rend compte tout seul, au fur et à mesure que l'histoire avance, l'amertume gagne du terrain, les masques tombent, certaines révélations apparaissent, les confiances se perdent, et au milieu Evie se prend la plus grande claque de sa vie. Son passage à l'âge adulte résonnera comme une lente tombée du haut d'un ravin, tant elle comprendra qu'autour d'elle il n'y a que duperie, mensonge et trahison. C'est ahurissant, et le décor de l'après-guerre apporte aussi son lot en dramaturgie et autres horreurs à dévoiler, c'est franchement flippant et hallucinant. La voix d'Evie devient encore plus poignante et magnifique, on partage longtemps cette dualité qui naît en elle, en même temps que la tragédie va fragiliser son petit monde.

C'est un roman à lire d'une traite, écrit dans un style proche des films noirs d'après-guerre, classique et envoûtant, aussi amer qu'un chocolat. Une atmosphère à laquelle j'ai été très sensible.

20/01/10

La voix du diable ~ Sylvie Brien

Gallimard jeunesse, coll. Hors-Piste, 2010 - 160 pages - 8,50€

voix_du_diablePetite frustration en découvrant ce quatrième tome des enquêtes de Vipérine Maltais, l'illustrateur n'est plus Gianni De Conno mais Nicolas Thers, et j'avoue que cette couverture n'a plus le même charme, ça manque. Dommage.
Heureusement le contenu du roman est toujours égal à lui-même : notre petite élève du couvent Sainte-Catherine est appelée à la rescousse pour résoudre la mort d'un journaliste, Honorius Sarfato, qui a été retrouvé raide dans un bain public. Direction, donc, la ville de Québec et les yeux de Vipérine sont éblouis ! Accompagnée de sa grand-tante, qui va réceptionner le contenu de son petit soulier (un side-car Harley Davidson !) à la barbe de tous, Vipérine va mener son enquête et résoudre l'affaire comme à son habitude - en un final digne des romans d'Agatha Christie, puisqu'elle réunit tous les suspects et expose les faits point par point avant la sentence implacable !
Je suis une lectrice passionnée et enthousiaste des enquêtes de Vipérine Maltais, j'apprécie l'écriture de Sylvie Brien, l'ambiance de ce Québec des années 1920, les réflexions pertinentes et les flèches bien senties des demoiselles contre l'époque qui refusent liberté et droits à la femme, en cela je suggère aussi aux lectrices de se pencher sur la série de Nancy Springer avec Enola Holmes, la pseudo petite soeur du grand détective.
C'est une série intelligente, avec du suspense, des personnages hauts en couleur et très attachants, un peu d'humour, beaucoup de répartie, les filles mouchent facilement les garçons trop insolents, la prise de conscience de l'injustice quant à l'éducation des demoiselles prend d'ailleurs de plus en plus de place, c'est très bien, et en même temps l'intrigue policière est présente, pas un temps mort, de l'action sympathique, la bonne soeur en side-car dans les rues de Québec, par exemple, c'est vraiment drôle ! Enfin, c'est un rendez-vous toujours appréciable, mais j'aimerais qu'on repêche Gianni De Conno pour ses illustrations, c'était un plus qui ne comptait pas pour des prunes, merci !

 

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14/01/10

La douane volante ~ François Place

Gallimard jeunesse, 2010 - 334 pages - 13,50€

La Bretagne, c'est ce grand bout de granit qui termine la France, à l'extrême pointe du continent : Finis Terrae, disent les savants. L'océan vient s'y fracasser. Les gens qui vivent là ont toujours eu de l'eau salée dans les veines.

la_douane_volanteGwen, quatorze ans, a failli mourir après une partie de pêche qui a mal tourné. Il doit la vie à la patience du vieux rebouteux, qui accepte de prendre le garçon comme assistant chez lui. Nous sommes en 1914, la guerre approche et le vieux Braz s'éteint. Gwen hérite de ses biens, mais aussitôt la jalousie s'allume dans le coeur des voisins. On murmure que le vieux rebouteux cachait un trésor, Gwen le Tousseux est pris pour cible, la nuit son jardin est visité, jusqu'au jour où le garçon tombe dans une embuscade, il sera tabassé, laissé pour mort et alors qu'il est dans les vapes, Gwen aperçoit l'Ankou qui l'emporte dans sa charrette noire.

Est-un un mauvais rêve ? Est-ce que le garçon est mort ? Lorsque Gwen revient à lui, il se trouve sur une plage, il y fait la connaissance d'un garde de la côte, Jorn, et il échappe à la douane volante en taisant les circonstances de son arrivée et de l'Ankou. C'est avec chaleur et grandeur d'âme que le garde l'accueille chez lui, à Waarn. La douce Silde, qui chante et danse du matin au soir, lui caresse les cheveux tendrement. Gwen se prend à rêver d'une vie meilleure... Mais l'illusion s'éteint lorsque le garçon découvre les coutumes de cette contrée (la célébration de la mort de Mère-Grand, une vieille tortue échouée qui agonise devant toute l'assistance avant de finir en viande grillée ... beurk !), puis les véritables intentions de Jorn sont enfin dévoilées.

J'admire la beauté du verbe, l'élégance et le classicisme de l'écriture, l'invention d'un monde perdu entre ici et ailleurs, la richesse des références, l'appui des légendes, l'inspiration qu'ont fait naître les tableaux de Van Goyen, peintre hollandais du XVII° siècle. Et pourtant, je suis restée en retrait. Je n'ai pas été transportée par ce roman, je l'ai bien aimé mais j'ai aussi éprouvé beaucoup de réticence. L'histoire m'est apparue froide, hermétique, très classique et rigoureuse, à l'image de cette peinture qui a été la petite étincelle pour titiller la muse de l'auteur. Je n'y ai pas été sensible, non. J'ai été bercée par les mots de l'auteur, mais ils n'ont pas su me faire rêver ou me transporter. Je suis restée de l'autre côté de la porte de bois, plantée entre deux talus sablonneux, je n'ai pas réussi à franchir le cap. Oui, je suis restée sur le seuil.

C'est un roman admirable, une oeuvre remarquable dans le domaine de la littérature jeunesse, et je suis reconnaissante à ce livre d'exister pour toutes les possibilités d'ouverture et de richesse qu'il va offrir aux lecteurs. On croirait un roman d'un autre temps, paré de ses plus beaux atours, servi à l'ancienne donc et saupoudré d'un zest de fantastique. François Place n'est pas ici qu'un nouveau romancier, il assoit sa réputation de conteur. C'est mérité, à chacun ensuite d'être sensible ou pas à la petite musique.

 

-> l'avis très enthousiaste d'emmyne et celui plus nuancé d'esmeraldae.

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08/12/09

Les extraordinaires aventures d'Alfred Kropp ~ Rick Yancey

Folio junior, 2009 - 350 pages - 7,10€
paru en Hors-Série en 2006 (la couverture était mieux !)
traduit de l'anglais par Jean Esch

J'ai souvent lu des romans d'aventure où le héros était un type charmant, courageux, intelligent, bref un surhomme qui ne peut exister que dans la fiction. Soupirs. Avec Alfred Kropp, la vérité est enfin avouée : aucun glamour, beaucoup de maladresse, un esprit pas très vif, un coeur gros comme ça, un bon gros nounours au physique hors du commun, et malgré tout, beaucoup de charisme, de l'humour malgré lui et une cascade de péripéties à suivre les cheveux au vent. Visez la couverture d'un mauvais goût assuré, sic, mais je suis sûre qu'elle branchera les jeunes lecteurs avides de sensations fortes (bon, je dis ça en toute innocence, accro aux jamesbonderies, je trouve que l'histoire ici s'inspire des clichés du genre, en plus de bonnes trouvailles et de mélange du genre, attendez que je développe, bref tout un programme !).

alfred_kropp_poche

Alfred Kropp a quinze ans. Il n'a jamais connu son père, sa mère est décédée d'un cancer, il a été recueilli chez son oncle (quarante ans, célibataire, gardien de nuit pour l'homme le plus riche de la ville), il déteste le foot, il n'a pas d'amis et encore moins de petite amie. Le parfait type de la loose.
Mais imaginez que son oncle et lui, contre un million de dollars, sont prêts à dérober une épée, tombent alors nez à nez avec trois moines armés d'une épée (décidément !) et mettent les pieds dans un beau traquenard... Car cette épée serait celle du roi Arthur et la rencontre avec Bennacio, le dernier chevalier, va entraîner Alfred, au volant d'une Ferrari Enzo, vers une palpitante course-poursuite depuis le Tennessee jusqu'au Canada, via l'Europe et le fantastique site de Stonehenge.
Au tournant, on trouve de la bastonnade, des crimes commis de sang-froid, de la fourberie, en plus de l'appât du gain, et en même temps se mêlent les légendes arthuriennes, la chevalerie, Excalibur, le code de l'honneur et de la loyauté, le courage, la fraternité, l'amour et mon coeur palpite à cent à l'heure.
Les Suzuki Hayabusa et les hélicoptères noirs peuvent pleuvoir et arroser l'intrigue en donnant dans la surenchère racoleuse, cela m'importe peu car j'ai tout lu d'une traite, j'ai beaucoup aimé, l'action est prenante, les personnages ne manquent pas de charme, il y a aussi beaucoup d'humour et Alfred Kropp prouve qu'un garçon ordinaire peut devenir un héros extraordinaire, et plus encore.
La fin suppose que Kropp will be back !

 

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01/11/09

Le Voleur de magie ~ Sarah Prineas

Gallimard jeunesse, 2009 - 335 pages - 13,50€
traduit de l'anglais (USA) par Jean Esch
illustrations : Antonio Javier Caparo

le_voleur_de_magieConnwaer est un garçon des rues et un voleur. En fouillant les poches d'un passant, la chance va peut-être lui sourire puisqu'il vient de mettre la main sur une étrange pierre noire. Hélas, son propriétaire le retrouve mais ne paraît pas en colère. Il s'agit du magicien Nihil et il invite le garçon à le suivre dans une taverne pour casser la croûte. Méfiant mais affamé, Conny accepte et se remplit le ventre. Il apprend alors que c'est un miracle s'il est toujours en vie car cette pierre est en fait une locus magicalicus et qu'il aurait pu mourir simplement en la touchant.
Connwaer n'est pas au bout de ses surprises. Il est engagé par Nihil pour le suivre dans cette étrange demeure, Ataraxie, qui appartient à sa famille depuis des générations et qu'il a été contraint d'abandonner durant les vingt années de son exclusion de la ville de Wellmet.
Son retour s'explique parce que les magistères ont besoin de lui, ils comptent sur lui pour expliquer pourquoi la magie est en train de disparaître, affaiblissant Wellmet qui serait condamnée à mourir si le phénomène ne cesse d'amplifier. Pour cela, Nihil doit acquérir l'approbation de la duchesse Cedra Forestal, qui bien évidemment le déteste, et veiller à ne pas accorder sa confiance à tous les magistères, Connwaer lui-même émet une mise en garde immédiate contre l'un d'eux mais Nihil n'est pas encore prêt à écouter le gamin.
La présence de ce dernier va cependant s'avérer utile et étonnante, car il n'est pas le vulgaire pickpocket qu'on pourrait penser. Ses origines sont mystérieuses, et il démontre, en plus d'une grande intelligence, une certaine réactivité à la magie qui rend perplexe Nihil. Finalement, lui qui rechignait de s'encombrer de ce garçon des rues va le choisir comme apprenti. Mais pour y arriver, Connwaer doit à tout prix trouver sa propre pierre magique (sa locus magicalicus), à moins de retourner croupir dans les sombres quartiers du Crépuscule et tomber sous les coups des sbires de l'Underlord.
C'est un très bon premier roman, écrit par l'américaine Sarah Prinéas, où l'on plonge dans un univers victorien imprégné de magie. Certains détails font implicitement penser à Harry Potter, sans pour autant donner l'illusion d'une copie, cela reste une lecture entraînante et pleine de surprises, servie par une intrigue dynamique, teintée d'humour et d'ironie. Les personnages gagnent à être connus, car s'il s'agit là du premier tome d'une série, le livre trouve une fin en soi mais la richesse des personnages tend à vouloir en savoir plus et découvrir davantage sur le passé de Connwaer ou sur celui de Nihil. 
Le Voleur de magie est à l'origine une trilogie, qui devint une série de quatre volumes, voire plus, compte tenu de son succès international. Le tome 2, publié en mai 2009 aux USA, sortira en France en 2010.
www.sarah-prineas.com

 

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27/10/09

Les sortilèges du passé ~ Marianne Curley

Folio junior, 2002 - 550 pages - 7,90€
traduit de l'anglais par Valérie Mouriaux
titre vo : Old Magic

 

 

old_magicJ'ai d'abord connu le roman en anglais avant de découvrir qu'il avait été traduit en français et qu'il existait une version en format poche chez folio junior, hélas la couverture est repoussante comme ce n'est pas permis (je vous en fais grâce, par souci de préserver votre sensibilité). Bref, l'histoire sur le papier avait tout pour me séduire et je n'ai pas hésité un instant.

C'est donc l'histoire d'un garçon très, très beau, Jarrod Thornton, qui fait son entrée dans la classe de Kate Warren au lycée d'Ashpeak, une petite ville paumée dans les montagnes. L'arrivée de ce garçon ne passe pas inaperçue, tous les regards sont braqués sur lui, l'apparition semble irréelle, Kate elle-même est subjuguée. C'est une jeune fille différente des autres, avec une beauté atypique, elle a un teint diaphane, des cheveux longs très noirs et des yeux bleus translucides, qui font frissonner son entourage, les quolibets ne manquent pas et Kate est souvent mise à part, rendue invisible et ça lui va très bien puisqu'elle est sorcière, c'est un secret bien sûr, concrètement cela s'explique par des dons qui lui permettent de sentir les émotions des autres, de se glisser dans leur tête pour deviner leurs pensées. Elle tente de cerner le nouvel élève, mais son esprit se ferme. Qui est-il ? Kate sent un pouvoir immense chez Jarrod, dont il ne semble pas avoir connaissance, et très vite ça se vérifie puisque, sous le coup de la colère, le garçon provoque une tempête avec éclair, tornade etc. dans la classe de chimie !
Kate n'hésite pas une seconde et veut lui expliquer l'importance de son don. Elle l'entraîne chez sa grand-mère, également sorcière, et lui parle de magie et de sorcellerie, mais sans se rendre compte de la frayeur de Jarrod. C'est un garçon ultra rationnel, il refuse de la croire, il a le désir de mener une vie normale, d'être accepté au lycée et de faire partie de la bande des branchés, bref il l'envoie balader.
Kate ne va pas renoncer aussi facilement, d'autant plus qu'elle réalise qu'elle est tombée amoureuse de Jarrod et qu'elle ne supporte pas de le voir fréquenter les deux filles les plus populaires de l'école. C'est alors qu'un drame va frapper la famille de Jarrod, et ainsi le garçon va écouter les théories de Kate, selon lesquelles il serait maudit depuis des siècles et devrait effectuer un voyage dans le passé pour anéantir cette malédiction.

La version française aurait besoin d'une relecture et d'une nouvelle traduction pour offrir un texte plus peaufiné (avec moins de coquilles aussi) et plus élégant afin de mettre en valeur cette histoire qui pourrait être passionnante et captivante. C'est un roman qui en a toutes les capacités, même si la première partie est parfois lente et les personnages agaçants (Jarrod s'entête à être lâche et à le revendiquer) tandis que Kate s'obstine dans son rôle de fille solitaire, forte de sa personnalité cachée et qui rêve de partager son univers excentrique.
Un bon point, concernant la construction, c'est l'alternance des points de vue. L'histoire est racontée à la fois par Kate, puis par Jarrod, chapitre après chapitre, ce qui permet de savoir ce que les deux personnages pensent au même moment, et c'est vraiment très bien. L'histoire évite de piétiner, même si la deuxième partie arrive tardivement, avec son voyage dans le temps, sa plongée dans l'Angleterre du 13° siècle, l'affirmation des pouvoirs de Jarrod et sa prise de confiance en lui.
Et bonne nouvelle, ce livre ne s'inscrit dans aucune série ! Il se suffit à lui-même, il est même le premier roman de l'australienne Marianne Curley, auteur d'une trilogie The Guardians of time (pas traduite, à ce jour). C'est un roman qui n'est pas désagréable, mais qui mériterait (pour ceux qui souhaitent le découvrir en français) d'être rafraîchi. Un bon coup de neuf pourrait lui donner une seconde chance d'élargir son lectorat, actuellement friand des histoires d'amour entre lycéens qui possèdent des pouvois paranormaux.

 

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16/10/09

Mortelle mémoire ~ Jean-Paul Nozière

Scripto de Gallimard, 2009 - 165 pages - 8,50€

mortelle_memoireA Vron, petit village français, l'arrivée de l'allemand Tobias Grüber suscite murmures et ragots quant à la motivation de son installation dans une ferme isolée, avec ses chevaux et sa solitude sauvage. Ariane, quinze ans, découvre un cow-boy au regard triste, vingt-sept ans dans les bottes, un silence de plomb qui l'enferme car Tobias est rentré au pays pour solder un crime commis dix ans auparavant. Sa jeune soeur Lotte, qui travaillait l'été à Vron, a été violée et assassinée. Jamais le coupable n'a été inquiété.
Tobias ne vient pas fouiller le passé pour déranger et régler ses comptes, ses intentions sont plus personnelles, il les explique à Ariane qui reçoit également une place de lad dans sa ferme, avant de comprendre qu'elle devra assister l'allemand dans son pèlerinage.
C'est un été particulier et morbide qui s'annonce, deux mois durant lesquels les sentiments d'Ariane seront à vif et serrés dans un étau. « Vous vous tromperiez davantage encore en pensant que je m'apprête à raconter une histoire d'amour entre une fille de quinze ans et un homme de vingt-sept. Jamais il n'y eut d'amour entre Tobias et moi. Du moins, c'est ce qui me semblait, à l'époque. Et, évidemment, pas de sexe non plus. Pourtant, au cours de l'été, beaucoup d'habitants de Vron furent persuadés que nous couchions ensemble. »
J'ai trouvé ce texte particulièrement âpre et sec. La sensation accablante de la chaleur estivale ne m'a pas frappée, j'ai davantage ressenti le poids lourd des deux personnages - entre l'allemand, fermé et mutique, et la jeune française, qui lui rappelle sa soeur morte, paralysée par sa fascination pour l'histoire, le jeune homme, le passé et le fantôme de Lotte.
C'est un roman très étrange, prenant du début à la fin, et qui se lit d'une traite. Un roman où il est question de mémoire, au sens très large. J'avoue que cette lecture laisse un arrière-goût amer, pas désagréable, mais l'illusion par la couverture guillerette d'un instant rafraîchissant serait honnêtement trompeur. (Après tout, il est question de mortelle mémoire !)
C'est du très bon Jean-Paul Nozière, bien sûr !

> l'avis de Jean de la Soupe de l'Espace et d'autres infos sur le site de l'auteur

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