06/03/20

La Fabrique de poupées, d'Elizabeth Macneal

La Fabrique de poupéesRoman beaucoup vu à droite et à gauche depuis cet automne. D'abord méfiante, j'ai finalement tenté l'expérience en format audio... et puis, la couverture est si jolie !

Question ambiance, on plonge dans un roman à la Dickens. On vivote dans les quartiers populaires de Londres, ça sent la crasse, la vinasse, la hargne, on pousse la porte d'un cabinet de curiosités ou celle d'un grand magasin, on croise des personnages aux parcours chaotiques... dont Albie, un garçon des rues qui vit de débrouilles (et refourgue des animaux morts à un taxidermiste), comptant aussi ses piécettes pour s'acheter de nouvelles dents, mais aussi Rose et Iris, deux sœurs embauchées dans un atelier pour dessiner des visages aux poupées, qu'un jeune peintre préraphaélite, en quête de sa muse, va croiser en chemin. Tout ça se déroule sur fond d'Exposition Universelle de 1850 qui s'apprête à ouvrir ses portes... Là encore, on entend les ouvriers s'échiner à l'ouvrage, les journalistes, les médisants, les ambitieux et les opportunistes soupirer autour du tout nouveau Crystal Palace. L'ambiance est vivante : authentique, palpable, unique. Clairement on vit, on respire, on sent l'effervescence de l'époque victorienne, celle qui n'épargne guère les pauvres, les laissés-pour-compte ou les écorchés.

Bref. Les chapitres défilent et l'histoire tisse sa toile entre les rencontres, les pièges, les quiproquos, les mensonges, les révélations etc. On gobe tout. L'atmosphère apparaît vénéneuse mais fascinante. Mine de rien, un individu se détache du lot, devient inquiétant, obsessionnel et dangereux. On devine que le roman va basculer encore plus loin et plus bas. On frissonne un peu. Par contre le dénouement... je ne sais pas. Sans quoi, la lecture a tenu la distance et fourni un bon voyage dans le temps. Pour les décors et l'inspiration, franchement, nous sommes servis ! C'est excellent. La trame romanesque est plus discutable car elle crée parfois un climat malsain et dérangeant (la relation entre Iris et Louis, par exemple, bof bof).

Place donc à un premier roman étonnant, à la fois lourd et excentrique, ambitieux et accessible, un bel hommage au pouvoir de l'art, de la création et à la passion. Enfin un peu de changement dans le paysage éditorial, oui ça fait du bien !

©2019 Titre original : "The Doll Factory" / Presses de la Cité pour la traduction française (P)2020 Lizzie

J'ai ressenti un bonheur immense à retrouver le comédien dont j'apprécie beaucoup le travail en tant que lecteur pour livres audio (c'est lui la voix des romans de Fred Vargas). Du plaisir sur toute la ligne... un ton grave, jamais exagéré, une intonation mesurée, pas de stéréotypes, une tension palpable qui ne faiblit jamais. Que dire ? Oui, c'est excellent !

#challengebritishmysteries chaperonné par @lou_myloubook et @hildelle 

 

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10/07/17

La famille Middlestein, de Jami Attenberg

LA FAMILLE MIDDLESTEINEdie Middlestein pèse plus de 150 kg et doit subir une nouvelle opération à la jambe pour lui éviter des problèmes cardiaques. Sa fille Robin tient son père responsable de la déchéance de sa mère. Alors que celle-ci doit passer sur le billard, Richard n'a rien trouvé de mieux que de demander le divorce et s'offrir une nouvelle jeunesse en multipliant les rencontres sur le net. Benny, leur fils, est lui confronté à une soudaine calvitie - liée au stress - et laisse son épouse Rachelle partir en mission pour sauver sa belle-mère. En filigrane, se prépare également la célèbre bar-mitsvah des Middlestein où vont se croiser tous les membres de cette famille dysfonctionnelle. 

Ne vous attendez pas à une comédie familiale déjantée, ni à une tragicomédie plombante et bien amère. Le roman est un étonnant mélange des deux, tantôt grinçant et caustique, tantôt désopilant et saugrenu. On sent néanmoins tous les regards converger vers la mère juive despotique et effrayante, qui se moque du qu'en-dira-t-on et se remplit la panse pour assouvir tous ses désirs. Et on devine les dents grincer, les soupirs s'accentuer, les replis sur soi et les vaines tentatives de déculpabiliser. Edie est tout de même formidable dans son rôle d'ogresse, qui a déraisonnablement choisi de croquer la vie à pleines dents. C'est un portrait tout en humour, en tendresse et en suavité qui se dessine, mais qui ne cache rien du désarroi de ses proches. La famille Middlestein incarne les dérives d'une société imparfaite, pleine d'espérances et pourtant vouée à sa propre désagrégation. 

Une lecture finalement pas si légère, malgré une orientation cynique pleinement assumée, mais qui tend à se soigner pour ne pas sombrer dans le sinistre.

10-18 / Trad. Karine Reignier-Guerre (2015)

 

 

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23/07/16

L'Échappée belle du bibliobus, de David Whitehouse

L'ÉCHAPPÉE BELLE DU BIBLIOBUS

Val est femme de ménage dans le bibliobus municipal, un camion de vingt tonnes en sursis devenu trop cher à entretenir pour la ville. Elle élève seule sa petite fille Rosa, atteinte d'une forme d'autisme, lorsqu'elle rencontre le jeune Bobby Nusku, un gamin fragile, obsédé par le souvenir de sa mère et maltraité par son père. Val se prend d'affection pour lui et est révoltée par les brimades qu'il subit, mais à vouloir lui apporter son soutien, le voisinage se retourne contre elle et l'accuse d'agissements douteux sur mineur. Sans réfléchir, tous trois plient bagage et s'enfuient à bord du bibliobus. Première escale en pleine forêt pour y camper une nuit et réfléchir à la poursuite de leur aventure. Là, ils rencontrent Joe, un marginal grand et efflanqué, qui se joint à la bande en leur indiquant de regagner un vieux manoir en Ecosse. Toute la police sera à leurs trousses, leur escapade faisant également la une des journaux, aucune solution de repli ne s'offre à eux, si ce n'est un ultime face-à-face au bord de la falaise. 

La lecture est premièrement déroutante, car elle ne renferme pas ce qu'on aurait pu supposer être une comédie enlevée sur l'amour des livres et l'épopée extravagante d'une équipe de bras cassés. Il y a de ça, mais pas seulement car les premiers pas dans l'histoire sont assez douloureux et déprimants. Toute l'histoire finit par dévoiler des sentiments meurtris, des êtres blessés, des cœurs broyés et un profond sentiment d'injustice. J'avoue avoir été longtemps perplexe, même si je me surprenais à tourner les pages à toute vitesse (livre dévoré en quelques heures). Et c'est au moment de refermer la dernière page que j'ai ressenti un semblant de félicité. Toute la magie enfouie dans le livre venait de dégouliner et m'éclaboussait copieusement. Une sensation étrange, mais réjouissante. Et de réaliser alors ô combien ce roman est fondamentalement attachant. 

Malgré leurs fêlures et les non-dits, les personnages déploient des trésors d'ingéniosité pour travestir la vérité. Leur expédition revêt alors les plus belles parures d'un roman d'aventures (Moby Dick, Le Petit Prince, Nils Holgersson, Chitty Chitty Bang Bang, etc.) avec une note d'excentricité et une généreuse couche de mélo - miraculeusement peu rebutante ! Puis prend des allures de conte fantastique, avec une Reine, une Princesse, un Homme des cavernes, un Enfant, un chien, un ara et même un Robot. Un bouquin franchement surprenant, à apprivoiser en douceur... l'effet boomerang est assez renversant ! 

Traduit de l'anglais par Karine Reignier-Guerre (Mobile Library) pour les éditions Presses de la Cité, Juin 2016

« Les histoires ne sont pas des histoires, si nul ne les raconte. Les personnages peuvent être bons ou mauvais mais, si les lecteurs ne font pas leur connaissance, ils ne sont ni l'un ni l'autre. Ce qui est bien pire. »

« Une famille, ce n'est pas forcément un père, une mère, un fils et une fille. Ce qui compte, c'est d'avoir assez d'amour. Or, de l'amour, l'Enfant, la Reine, la Princesse et l'Homme des cavernes en avaient beaucoup. À eux quatre, si improbable que cela paraisse, ils formaient une vraie famille. »

 

Posté par clarabel76 à 10:30:00 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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