09/06/17

Toute la beauté du monde n'a pas disparu, de Danielle Younge-Ullman

Tout la beauté du mondeEnvoyée à Peak Wilderness, un camp d'été dans la nature la plus sauvage, dans les conditions les plus rudes, avec un groupe d'adolescents ravagés du bocal, Ingrid doit tester au mieux sa résistance pour prouver à sa mère sa force de caractère avant d'intégrer une prestigieuse école de chant. Margot-Sophia Lalonde, également une ancienne cantatrice, désapprouve totalement son choix. C'est comme réveiller un vieux traumatisme, auquel sa mère est encore prisonnière, et non merci.

Depuis le jour où sa carrière a brutalement pris fin sur scène, face à un public ébahi, Margot-Sophia n'a plus du tout été la même. Prostrée dans sa chambre, dans un état dépressif, elle a complètement ignoré sa fille, livrée à elle-même, avant de refaire surface pour mener une existence banale et ordinaire, de laquelle elle a effacé toute trace de son passé. Nul ne pouvait évoquer son drame ou sa vie d'avant en sa présence. Et Ingrid a grandi dans l'ombre de cette mère dévastée par un gouffre jamais comblé, ne sachant jamais comment faire pour lui plaire ou la satisfaire.

Ingrid débarque ainsi à Peak Wilderness sans se douter du sort qui l'attend, elle qui s'imaginait passer trois semaines dans des cabanes en bois, autour d'un feu de camp, en communion avec des compagnons épris de nature et attentifs à leur bien-être intérieur, la voilà en train de s'aventurer dans un trek épuisant, éprouvant et fracassant. Le vrai choc. Ingrid va pourtant s'accrocher, se découvrir une endurance à toute épreuve, et en même temps, crever l'abcès qui l'empoisonne depuis l'enfance. 

Suivre le parcours de cette héroïne combative et attachante a été sincèrement stimulant. J'ai souvent souri, beaucoup compati, malgré moi gloussé et halluciné à la lecture de son apprentissage, mais c'est raconté à la fois avec fraîcheur, humour et ironie. Il faut lire toutes les lettres que la jeune fille adresse rageusement à sa mère, sa montagne de reproches tournés en dérision, sa sensation de subir un rite initiatique auquel elle n'était pas préparée (et on la comprend, imaginez vous balader avec vos papiers WC usagés pour protéger l'environnement... eh ouais !). Bref. Le roman cache aussi une bonne couche d'émotions, en traçant les contours d'une relation mère-fille conflictuelle et bancale, on l'appréhende au compte-gouttes et on reçoit l'onde sismique avec autant d'effarement que d'incompréhension. Mais on ressort de cette histoire émouvante en inspirant bien fort et en levant le nez vers le soleil. C'est tout plein d'espoir, d'amour et de résilience. Un concentré de passion, de détermination et d'énergie positive. Top. ♥

Gallimard Jeunesse, coll. Scripto, 2017

Trad. Laetitia Devaux [Everything beautiful is not ruined]

 

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27/02/17

La fin d'une imposture, de Kate O'Riordan

la fin dune impostureJe continue d'enchaîner les lectures perturbantes, de celles qui vous entraînent dans une spirale vertigineuse et vous inspirent un profond sentiment de malaise. Je demande donc le roman de Kate O'Riordan, La fin d'une imposture.
À la veille de Noël, alors qu'elle s'affaire en cuisine pour les derniers préparatifs du réveillon, Rosalie reçoit la visite de deux policiers venus lui annoncer la mort accidentelle de son fils Rob, actuellement en voyage en Thaïlande. Cette secousse sismique ouvre une faille profonde, dans laquelle toute la famille sombre en une chute lente, longue et douloureuse. Des mois après, la cellule familiale n'existe plus. Le couple est à couteaux tirés, leur fille est une adolescente désœuvrée qui songe à se suicider en clamant sa responsabilité dans la mort de son frère. Rosalie se sent impuissante, mais parvient à entraîner Maddie dans un groupe de parole où elle tombe sous le charme de Jed, un garçon sensible et charmant. Ne voulant pas décevoir sa fille, Rosalie accepte de l'inviter à la maison pour partager leurs repas et s'immiscer dans leur quotidien. Le temps passant, le jeune homme devient indispensable à leur famille. Rosalie se sent enfin apaisée, rassurée du bonheur de sa fille. D'ailleurs, elle aussi est séduite par Jed, dont la présence physique la trouble de plus en plus. Honteuse de ses rêves érotiques, elle n'ose se confesser à leur ami de longue date, le père Tom, qui tente de mettre en garde Rosalie contre l'influence croissante qu'exerce ce garçon dans leur vie. 
Ô misère, cette lecture ! Quelle rouerie, quelle efficacité, quelle angoisse ! Le roman se dote d'un spécimen remarquable en matière de pervers narcissique redoutable. Son rôle perfide nous saute pourtant aux yeux mais son emprise est hélas totale et nous prend dans ses filets sans la moindre résistance. C'est sidérant. On voit venir le drame, le piège et le point de non-retour avec une force implacable, mais on subit le choc avec abrutissement. J'avais beau grommeler contre les personnages, contre le scénario, contre l'ingéniosité de l'auteur... j'ai tout gobé en écarquillant les yeux et étourdie d'horreur, d'incompréhension et de révolte. Une lecture hyper dérangeante, mais fascinante dans son amorce doucereuse et tranquille. 

Trad. de l'anglais (Irlande) par Laetitia Devaux [Penance]

Collection Folio policier (n° 823) - Janvier 2017

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01/02/17

Scarlett Epstein rate sa vie, par Anna Breslaw

Sarlett epstein

Enfin un roman qui ne prend pas les filles pour des nouilles et qui s'affranchit des clichés tout en racontant une histoire ordinaire, mais sur un ton plein d'humour ! J'ai adoré.
Scarlett Epstein est une fan inconditionnelle de la série Lycanthrope College, mais voit son monde s'effondrer en apprenant que celle-ci s'arrête sans crier gare. Pour tromper son ennui, elle se met à inventer une fanfiction librement inspirée de sa vie personnelle. En effet, la jeune fille extrapole le petit monde cruel du lycée dans un univers d'androïdes qui connaît un gros succès en ligne. Scarlett y trouve un certain confort de pouvoir se libérer de toutes les frustrations de la journée. Car Scarlett snobe résolument ses petites camarades, en particulier la clique des populaires, qu'elle juge navrants de bêtise. Elle est aussi extrêmement déçue de l'attitude de Gideon, son ami d'enfance, avec lequel elle ne parlait plus depuis des années, et qu'elle découvre en train de papillonner avec ces moutons, ou dans les bras de sa rivale, la sublime Ashley, qui ne manque jamais l'occasion de critiquer Scarlett, trop pauvre, trop geek, trop asociale. Scarlett se sent au-dessus du lot, certes sa mère fait du ménage, boit trop et s'imagine souvent avoir trouvé le grand amour, mais Scarlett ne cultive pas non plus l'image sordide du foyer misérable. Sa voisine, Ruth, une vieille intellectuelle qui passe son temps à fumer des pétards, lui parle de lectures, de féminisme et de ses folles expériences, pendant que l'adolescente s'occupe de son jardin. Elle évoque aussi la vie sans mesure et incite Scarlett à s'ouvrir davantage, loin de son écran et de sa communauté virtuelle. 

J'ai trouvé ce roman très riche, intelligent, drôle, caustique et savoureux. Scarlett Epstein est une héroïne extra, avec un caractère de cochon, de la mauvaise foi et du sarcasme en bandoulière. Au fond, on le sait, c'est une grande sensible, qui préfère se réfugier dans un monde imaginaire, pour fuir le réel. On la découvre touchante et vulnérable, à se voiler la face et à accuser les autres alors qu'elle envie leur aisance, leur naturel, leur spontanéité. Son histoire contient juste ce qu'il faut de dérision, d'ironie et de situations téléphonées. Le tout est mordant, actuel et frais. J'ai totalement accroché à ses réparties, à sa vision de la vie, à ses blagues, à ses références en matière de pop culture... C'est loin des modes actuelles qui surfent sur le mélodrame à deux balles et qui pondent des romances ineptes et fades. Ici, le portrait de la lycéenne est désopilant, décalé, décapant. Franchement top ! 

Traduit par Laetitia Devaux pour les éditions Gallimard Jeunesse - Collection Scripto - Janvier 2017

Titre VO : Scarlett Epstein Hates It Here

 

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