20/11/15

D'après une histoire vraie, de Delphine de Vigan

D'après une histoire vraie

Cette histoire, qui n'en finit plus de brouiller les pistes et de chambouler les lecteurs, se complaît à décrire une situation et des personnages qui semblent inspirés du vécu de l'auteur, laquelle se défend du contraire. Ceci est une pure fiction. Il convient à chacun d'en déterminer les limites... Partant de ce principe, c'est prodigieusement démoniaque. ☺

Delphine a connu un succès fulgurant avec son dernier roman, mais est dans l'incapacité d'aligner le moindre mot depuis. Elle éprouve un rejet viscéral devant toute forme d'écriture. C'est dans cet état d'extrême fragilité qu'elle fait la rencontre de L. dans une soirée chez des amis. L. est une personne fascinante, attentive, prévenante et très intelligente. Elle flatte la jeune femme, la cajole, la rassure, la questionne... Elle réussit insidieusement à imposer sa présence auprès de Delphine, à se rendre indispensable. L. s'installe dans sa vie avec une aisance sidérante, ce contre quoi Delphine ne résiste pas, ne réalise pas non plus, car elle lui accorde une confiance aveugle, refusant de voir les signes d'une emprise obséquieuse et malfaisante. 

Cela se lit donc comme un thriller psychologique et cela pointe du doigt notre insatiable curiosité (envers la vie des autres), notre manie de fouiller et de vouloir démêler le vrai du faux. Delphine de Vigan s'amuse de cette tendance voyeuriste et joue avec nos nerfs. La méthode est déstabilisante, mais produit l'effet attendu. Il est question de manipulation, d'inspiration, de digression, “ni vu, ni connu, je t'embrouille”.  La descente n'en est que plus vertigineuse, chipant au passage de nombreuses références littéraires (Misery de S. King ou Sukkwan island de D. Vann). La lecture audio est suivie d'un entretien avec l'auteur au cours duquel on découvre une Marianne Epin en mode groupie, sincèrement bluffée par la construction de l'intrigue et son dernier mot, face à une Delphine de Vigan fidèle à son image insaisissable. Une jolie rencontre, assez touchante.

Audiolib / novembre 2015 ♦ Texte lu par Marianne Epin (durée : 8h 56)


23/05/13

Le prix amer des rêves. (Purge)

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1992, quelque part en Estonie occidentale. Seule dans sa ferme, Aliide Truu découvre une jeune femme en piteux état mais hésite avant de lui offrir le gite. C'est peut-être une ruse pour tenter de l'abattre ? Que craint-elle donc ? Après tout, Zara n'est qu'une paumée. Son histoire, elle n'ose pas la confesser, plus par honte que par mesquinerie. A la place, elle préfère raconter qu'elle se cache pour fuir son mari, en attendant de pouvoir rejoindre la Finlande.

Mais Aliide Truu est une vieille dame méfiante, sévère, froide et sans cœur. C'est ce qu'on croit, c'est ce qu'on découvre aussi, à travers son histoire qui commence à la fin des années 30, où elle était jeune, belle et insouciante, avec son sœur Ingel. Aliide Truu rêvait du grand amour, pour lui elle aurait été prête à tout, quitte à subir l'humiliation des arrestations abusives, des interrogatoires musclés et des tentatives d'intimidations. Aliide Truu a su se forger une carapace, tout en continuant de nourrir une passion obsessionnelle pour cet homme qui en a préféré une autre.

Comment la jalousie, la rancune et la rancœur ont pu aiguiser ce cœur meurtri ?! C'est ce qu'on ne cesse d'apprendre, de suivre, au fil du temps qui passe, à travers l'histoire d'un pays aussi, l'Estonie et ses trente années d'invasion, d'oppression, de propagande, d'exil et de déchirure. La vie d'Aliide Truu est jalonnée de souffrances et d'amertume, ce qu'on ressent pour elle est aussi un mélange de pitié, d'écœurement et de tristesse. La rencontre avec Zara va encore la déstabiliser, puisque cette jeune femme abusée, enlevée pour travailler à Berlin, en tant que prostituée, a vu ses rêves briser, à l'instar d'autres incrédules pensant trouver la richesse à l'Ouest...

Certes, ce roman est sinistre, âpre, douloureux et violent. Mais ses non-dits et ses mensonges rendent la lecture intense et captivante, car elle nous attire dans sa bulle pour nous chuchoter des mots durs et cinglants, pour dévoiler des secrets de famille et autres drames intimes. On se sent le cœur comprimé, à plusieurs reprises, et pourtant à aucun moment je n'ai eu envie d'aller voir ailleurs, de me sortir de cette emprise, car j'avais vraiment envie d'en savoir plus, je m'étais attachée à l'histoire, à ses personnages brisés. J'ai aimé cette lecture, lue par Marianne Épin, sur des accents graves, proches de la panique ou de la folie, comme pour mieux souligner toute la démence qu'ont hélas traversée les deux femmes. 

Purge, par Sofi Oksanen
Audiolib / Stock, coll. La Cosmopolite (2010) - traduit par Sébastien Cagnoli
Texte intégral lu par Marianne Épin (10h08 d'écoute)

Prix Fémina Étranger 2010 - Prix Roman Fnac 2010
existe en format poche