14/02/17

L'homme qui a vu l'homme, de Marin Ledun

L'homme qui a vu l'hommeNostalgique de la lecture d'un autre roman se passant sur la côte Basque, cf. Du son sur les murs de F. Delplanque, j'étais curieuse de découvrir ce livre de Marin Ledun, dont j'avais déjà apprécié Les visages écrasés, pour son effet uppercut. 

L'histoire nous entraîne dans les étroits couloirs du mouvement basque (ETA), avec ses règlements de compte, ses kidnappings, ses conférences de presse solennelles et ses menaces sous-jacentes. Au départ, un jeune militant, Jokin Sasko, est porté disparu. Sa famille est à cran et sollicite tous les médias pour empêcher la justice d'étouffer le dossier. Iban Urtiz, un journaliste local, prend alors connaissance des enjeux et des guerres intestines qui se nouent entre les multiples vecteurs, depuis la communication jusqu'aux hautes instances du pouvoir. C'est un univers compacté, mais très oppressant et dangereux. Pas besoin d'être devin pour s'attendre à des trahisons et autres procédures d'intimidation visant à garder le contrôle de la situation. Urbiz se heurte aussi aux traditions et aux liens du sang, car on ne cesse de lui rappeler qu'il n'appartient pas à la “famille”, même s'il est né basque, il a quitté la région pour grandir en Savoie. Du coup, il ne parle pas la langue et ne connaît rien de l'organisation armée indépendantiste, du moins pas l'étendue de son influence. Qu'importe. Urbiz s'obstine et recueille des témoignages d'enlèvements, de séquestrations et de tortures. La naïveté du journaliste est fortement ébranlée, le meurtre de Jokin ne laissant plus de place au doute, la démonstration de force s'accentuant aussi, l'histoire braque son projecteur sur des mercenaires qui tentent d'étouffer la vérité et ne vont pas y mettre les formes.

C'est une guerre sans pitié qui se livre sous nos yeux, d'autant plus ahuris pour la profane que je suis, tant les circonstances sont floues et les règles du jeu purement inexistantes. Un point s'impose, nul ne décroche le rôle de héros ou de bourreau à juste titre, car tous les rôles sont implicitement mélangés. C'est d'ailleurs la réelle intention de l'auteur de dénoncer un imbroglio politique inextricable, où les premières victimes n'en demeurent pas moins les familles éplorées et en quête de vérité, même si cette dernière n'est pas bonne à entendre. Bref. J'ai eu une sensation d'apnée à l'écoute de ce livre - excellemment lu par Eric Herson Macarel - impression de revoir Daniel Craig sous les yeux - mais j'ai vécu une immersion glaçante et pénétrante. Cette ambiance du tout-pourri est désagréable, mais conforte l'idée d'un roman noir habilement exécuté, en plus d'être farouche et enragé. Le rythme est bon, malgré le sentiment de recevoir un cours accéléré de géopolitique, de recenser des faits et de distribuer des mauvais points, et puis la galerie des personnages est importante - faute de concentration, je m'embrouillais parfois avec les noms basques. :/ Ce ne sont que des détails négligeables, car le roman ajuste son coup et met souvent le lecteur k-o.
Cette fiction est inspirée de l’affaire Jon Anza, militant basque mort de façon suspecte en 2009.

Texte intégral interprétré par Eric Herson-Macarel pour les éditions Sixtrid (durée 11h 06) - Mai 2016

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18/10/12

Asphyxie progressive.

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Vincent Fournier, salarié d'un centre d'appels, n'en peut plus de subir la pression de ses supérieurs. Son médecin du travail, le docteur Carole Matthieu, est à son écoute. Un soir, après une longue discussion, elle s'empare de son Beretta et lui tire une balle dans la tête. Hop, ni vu ni connu. Le crime est découvert dès le lendemain, la police enquête et Carole fait profil bas. Elle sait qu'elle est coupable mais ne compte pas se dénoncer dans l'immédiat. Elle a l'autre Histoire, comme elle dit, à écrire.

Se présente alors une lente plongée au sein de l'entreprise, de ses arcanes et de ses révélations perfides et dérangeantes. Un réseau oppressant, un cercle vicieux, au centre duquel Carole elle-même est prise au piège. Se consacrant à son boulot corps et âme, elle réalise avec écoeurement qu'elle a été trompée par le système dans son intégralité.

Pour l'anecdote, j'ai terminé ma lecture juste avant d'éteindre la lumière pour dormir. Quelle erreur. Impossible de fermer les yeux après ça ! C'était comme si j'avais avalé une enclume. Je ne cessais de ressasser l'histoire de Carole, femme usée, droguée, abrutie par son monde du travail. L'histoire aussi est sordide et tellement réaliste, elle fait écho aux drames des dernières années (le harcèlement moral au sein de l'entreprise, des employés au bout du rouleau, poussés au suicide, une direction qui encaisse les coups en se lavant les mains, une opinion publique alertée avec un train de retard...).

C'est conscient de cette gangrène qu'on ne décolle plus le nez du livre. Qu'on absorbe ce récit éprouvant, au rythme saccadé, effréné, poussé dans ses retranchements. Ce livre est judicieux, écrasant mais percutant dans son approche. Quelque part j'étais gênée, mais j'étais aspirée par cet appel du vide. Et c'est prise d'un frisson d'effroi que j'ai tourné la dernière page, soulagée, sonnée mais admirative du tour de force.

Les visages écrasés, par Marin Ledun
Points, coll. Thriller, éd. 2012 / Grand Prix du Roman Noir (Festival du film policier de Beaune)

Posté par clarabel76 à 08:15:00 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
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