30/10/06

Voyageuses - Paul Bourget

voyageusesPaul Bourget était un grand voyageur et un écrivain touche-à-tout (romans, nouvelles, théâtre, poésie, essais, etc). En rééditant les "Voyageuses" (textes écrits en 1896)  dans la nouvelle collection de Buchet Chastel, "Domaine Public", il y a une volonté de remettre au goût du jour un auteur oublié et pourtant éternel contemporain ! .. La littérature de Paul Bourget, par le biais des souvenirs d'un globe-trotter, offre dans ce recueil une image de la femme dans la société bourgeoise de la Belle Epoque.. d'une manière pas toujours flatteuse, et aux prises d'intrigues soit religieuses ou politiques, ambitieuses et intéressées, voir mystiques et hallucinatoires.

Six histoires courtes où le narrateur met en scène des femmes croisées en chemin... De ces rencontres fugitives sont nés des récits poétiques, le détail des souvenirs rattachés à des séjours (en Italie, à Corfou, en Amérique ou en Irlande), où le temps passe (parfois dix années se sont écoulées !) et les réminiscences frappent l'auteur qui consignent ses petites histoires marquées très souvent par le sceau du drame, des accidents et des cas de conscience. Dans l'ensemble, je conseille "La Pia" (autour d'une chapelle choyée comme un joyau par l'homme d'église et une jeune fille dévote, révoltée qu'on puisse arracher une perle cachée en son sein...), "Odile" (suicide ou meurtre dans la bonne société bourgeoise.. un homme se remarie trop vite, la maîtresse se pavane mais peine à dissimuler sa haine pour la fille de la défunte, influence très Whartonienne, j'ai trouvé) & "Neptunevale" (une demeure en Irlande que les héritiers ont décidé de vendre à un homme très parvenu, l'ensemble des employés est indigné et a choisi d'émigrer en Amérique... mais des rêves étranges commencent à saisir les principaux intéressés).

C'est finalement un voyage bien étrange (mais agréable) ressenti à la lecture de ce livre. Jetez-moi des tomates, car je ne connaissais pas Paul Bourget. J'ai réparé cette aberrance et je suis séduite par cet explorateur qui visait plus loin que la transcription de ses escapades. C'est une littérature différente mais guère démodée, une littérature dépaysante, que votre bibliothèque peut s'enrichir d'accueillir !

... morceaux choisis :

  • Pourquoi ai-je cédé en commençant ce récit au vulgaire préjugé qui réduit toute la poésie de la vie aux choses de l'amour, et regretté de ne pouvoir associer aux radieux et intimes horizons de Corfou que ces images d'un admirable vieillard à la veille de mourir inconnu, d'une fille de trente-cinq ans, victime de la plus mensongère des idolâtries, et d'un forban qui se jouait de l'optimisme magnanime de l'un comme de la foi profonde de l'autre ? A mesure que les épisodes s'évoquent dans ma mémoire, je comprends que la secrète antithèse entre ces pacifiques paysages levantins et la tragédie psychologique jouée devant moi aura donné à mes impressions de nature une acuité et comme un pittoresque de plus...

  • La paire de chevaux, le demi-rang de perles, - c'était leur vie à tous deux, leur gaie et frivole vie d'heureux ménage parisien qui revenait les hanter, les attirer, les reprendre; et, en les écoutant l'un après l'autre, je les avais distinctement aperçus là-bas, bien loin de ce mélancolique et solitaire Neptunevale : Maxime, remontant du Bois vers le Cercle de la rue Royale, par une jolie fin d'après-midi du mois de mai, assis sur son haut phaéton, menant deux superbes bêtes, et j'avais vu la jeune femme, par un soir du même mois, s'asseoir à la table fleurie d'un dîner élégant, ses fines épaules nues et autour de son cou délicat l'orient de ses perles brillant d'un si tendre éclat ! Oui c'était leur vie, cela : pour elle, se parer davantage et davantage, comme un oiseau de paradis qui lisse ses plumes au gai soleil; pour lui, conduire des chevaux et tailler des banques, au club, ainsi qu'il convient à un jeune homme d'une grande fortune et d'un grand nom, dans le triste monde contemporain ! Qu'ils eussent l'un et l'autre senti, même légèrement, la poésie et le romanesque de ce coin d'Irlande, c'était déjà un tel prodige, -le miracle, chez elle, de l'amour, qui donne aux femmes les plus insignifiantes un rien de génie, - et le miracle, chez lui, de la race, qui fait qu'avec une certaine qualité de sang on n'est jamais entièrement vulgaire d'âme...

Buchet Chastel

Posté par clarabel76 à 12:57:00 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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