24/05/17

Le témoin invisible, de Carmen Posadas

Interprété par Marc-Henri Boisse pour Sixtrid (avril 2015)
Durée : 12h 35mn

Le témoin invisibleSi la Russie et les Romanov vous fascinent, alors ce livre est fait pour vous. Il est richement documenté, instructif et passionnant. Tout simplement excellent.
Il vous entraîne de suite dans la Russie du tsar Nicola II, dans l'intimité de la famille Romanov et dans la fureur de la révolution bolchévique. L'histoire est racontée par un vieil homme malade, Léonid Sednev, réfugié à Montevideo. Entre la fatigue, les douleurs et le temps qui file, il rassemble au mieux ses souvenirs d'ancien ramoneur au palais impérial, petite ombre furtive et témoin invisible des terribles événements ayant conduit au massacre du 17 juillet 1918.
Je le dis, je le répète, c'est captivant. Rien n'échappe à son regard, la vie de famille dans un cadre préservé, la symbiose parfaite, l'exubérance des princesses, la fragilité du tsarévitch Alexis, la dévotion de l'impératrice Alexandra, l'influence trop prononcée de Raspoutine, son assassinat, la colère du peuple, la guerre contre l'Allemagne, la famine, l'abdication et l'exil... 
J'ai trouvé dans ce récit une précision remarquable, couplée à un sens du romanesque grandiose. La combinaison des deux est une réussite. J'ai littéralement plongé au cœur de l'Histoire, j'avais la sensation de voyager dans le temps, de fureter dans les couloirs ou de me cacher dans les coulisses. J'étais spectatrice du bonheur et du malheur des Romanov.
Ce roman s'inspire donc de faits réels. Seule une personne est sortie vivante de la Maison à destination spéciale, soit Léonid Sednev, marmiton de quinze ans. Le matin du 17 juillet, celui-ci a été renvoyé chez lui sans explication. On ignore ce qu'il est devenu, car sa trace a été perdue, on ignore aussi s'il a rédigé ses mémoires, Carmen Posadas en a ainsi fait son héros, son “témoin invisible”, à qui elle prête une fascination amoureuse pour la grande-duchesse Tatiana et des émois balbutiants pour la délicieuse Maria.
Cette lecture s'ajoute sans doute à une longue liste, mais elle dégage un supplément d'âme qui en fait tout son charme. Une lecture foisonnante, poignante et palpitante. J'ai adoré. ♥
« Les grands secrets sont comme les sortilèges, ils s'évanouissent dès lors qu'on les expose. »

Trad. Isabelle Gugnon pour les éditions du Seuil - Disponible en Poche chez POINTS

Le Témoin invisible de Carmen Posadas

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24/05/09

La coquetterie du malheur ~ Nata Minor

coquetterie_du_malheurUne femme tente de trouver son chemin dans le dédale d'une nécropole et se tord les chevilles en escaladant les pavés inégaux avec ses talons hauts. Qui est-elle ? Que veut-elle ? Cette promenade dans le cimetière éveille en elle des souvenirs, son enfance et son arrivée en Europe, son départ de Russie, ses origines oubliées, son père brillant, sa mère neurasthénique, sa grand-mère gourmande, et les visiteurs qui tambourinent à la porte, les blouses blanches qui emportent sa mère, les enfants dans les parcs qui s'esclaffent en écoutant son accent, toutes les glaces à la vanille avalées pour suivre l'exemple de sa grand-mère, qui aimait aussi s'allonger dans le canapé pour lire des romans français, le porte-monnaie de la ménagère et les virées chez guerlain...
Un roman court, très agréable à lire, servi d'une langue élégante et généreuse, pleine de vie, avec une histoire teintée des couleurs de l'enfance, pas vraiment nostalgique... Le texte se perd un peu dans ces chassés-croisés entre le passé et le présent, au cours duquel la narratrice fait une rencontre. Une ancienne danseuse, Anna, devenue boiteuse, lui confie un manuscrit rédigé en cyrillique. Qui, pourquoi, où va-t-on ?
Une lecture étrange, pleine de charme, mais qui nous conduit nulle part. J'ai bien aimé, mais sans comprendre pourquoi.

Grasset, 2009 - 106 pages - 11€

Nata Minor est également l'auteur de La Partie de Dames, un roman que j'ai lu il y a très longtemps (en 2003 ou 2004). On peut lire ici l'avis de Cathe sur Zazieweb.

En couverture, il s'agit bien du portrait de l'auteur enfant (archives de l'auteur).

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09/04/09

Enterrez-moi sous le carrelage ~ Pavel Sanaïev

« elle m'aimait plus que la vie, et ses amies, éblouies par un tel bonheur, hochaient la tête, émerveillées »

enterrez_moi

Sacha a dix ans et vit chez ses grand-parents depuis six ans, loin de sa mère divorcée qui s'est installée avec « un nabot buveur de sang ». Ce n'est pas l'enfant qui s'exprime ainsi, c'est plutôt son incroyable grand-mère. Nina, une septuagénaire qui mériterait qu'on lui savonne la bouche tant elle est grossière et insolente, élève son petit-fils dans la démesure. Trop d'insultes, trop de protection, trop de mensonges.

L'enfant a une santé fragile, il est chétif et a peur de tout. C'est la faute de Nina qui le couve trop, lui fait porter un bonnet la nuit et une paire de collants pour éviter les refroidissements, lui mouline ses repas pour qu'il ne s'étrangle pas, l'abstient d'aller à l'école parce qu'il risque d'être culbuté par des armoires à glace, l'abreuve de granules et autres vitamines à des heures fixes, et j'en passe. Les exemples ne manquent pas, comme la séance du bain, qui ouvre le roman, elle répond à un vrai cérémonial qui frise le grotesque, et toutes les anecdotes qui suivent sont du même acabit.

Alors, grotesque ? Pathétique ? Ridicule ? Non, l'histoire racontée par le garçon flirte effectivement avec l'insouciance, l'humour et le détachement. Mais on finit par soulever quelques voiles qui montrent une grand-mère différente de la despote suggérée. On découvre alors une femme rongée par la douleur et la folie de son amour. C'est troublant, voire poignant. Cette ambivalence constante dans le roman permet de relativiser le sentiment d'incompréhension qui nous gagne. Les preuves d'amour de la grand-mère sont bien maigres, maladroites et contradictoires. Ses effets vont à l'encontre de ses espoirs, et on la plaint davantage. Mais c'est cette discordance qui est intéressante.

J'ai lu ce roman qui figure parmi la sélection du prix littéraire d'aufeminin.com, et c'est ainsi que je le découvre. Je serai très probablement passée à côté. Du coup je suis reconnaissante de cette agréable trouvaille.

Les allusifs, 2009 - 266 pages - 23€
traduit du russe par Bernard Kreise

Lu pour le prix de la révélation littéraire auFeminin.com   logo   

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« Vous savez, Véra Pétrovna, quand j'ai fini de lui faire prendre son bain, je n'ai plus la force de vider la baignoire et je me lave dans la même eau. (…) Je sais que lorsque j'y entre après lui, cette eau est comme un ruisseau qui coule sur mon âme. Je pourrais la boire cette eau ! Il n'y a personne que j'aime ou que j'ai aimé autant que lui ! C'est un petit imbécile qui s'imagine que sa mère l'aime encore plus, mais comment pourrait-elle l'aimer plus, dès l'instant qu'elle n'a pas autant souffert pour lui ? Une fois par mois, elle lui apporte un jouet : est-ce que c'est de l'amour, ça ? Moi, je respire par lui, je ressens par ses sentiments ! Je crie après lui, mais c'est par peur, et ensuite je me maudis de l'avoir fait. La peur que j'éprouve pour lui, c'est comme un fil qui me relie à lui, qui s'étire, et où qu'il se trouve, je ressens tout (...). Un amour pareil est pire qu'un châtiment, il n'en résulte que de la douleur, mais qu'y puis-je s'il est ainsi ? Je pourrais hurler à cause de cet amour, mais sans lui pourquoi devrais-je vivre ? »

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30/09/08

La Promenade des Russes - Véronique Olmi

Sonietchka, treize ans, vit seule avec sa grand-mère Macha, rue Rossini à Nice. Cette dernière, née en 1901, se prétend être la seule survivante (encore en vie) de la Révolution Bolchévique et ainsi tout connaître du mystère Anastasia, la princesse disparue. Elle écrit de longues lettres au directeur d'Historia, les récite à voix haute à sa petite-fille, il faut qu'elle comprenne tout, qu'elle la soutienne et l'escorte pour se rendre à la Poste. Elles s'y rendent donc, à un train d'escargot, la grand-mère fière comme Artaban, la petite tétanisée et ennuyée de cette rengaine.

Ce qu'elle aimerait, c'est aller à la plage, profiter du soleil, se baigner, rêvasser sur un banc et non plus s'enfermer dans cet appartement sombre, encombré, qui sent la laque Elnet et la poudre de riz. Tout est dépassé, figé comme une image, Sonia a envie de tout chiffonner pour l'envoyer à la poubelle. Elle veut de la vie, de l'amour, un signe de tendresse. Sa mère est partie on-ne-sait-où, son père fait sa vie de son côté, seule reste sa grand-mère, trop protectrice. C'est la croix et la bannière pour mettre un pied hors du foyer. Un jour, elle ment et se rend en cachette à un rendez-vous fixé par Olga, sa mère.  C'est le point de départ d'une existence qui va foutre le camp.

L'histoire est racontée par l'adolescente de treize ans, ce qui donne beaucoup de fraîcheur, de légèreté, d'humour et de naïveté au récit. Cela masque le souci premier que présente l'intégration des étrangers dans un pays inconnu, pour Sonia c'est un problème voilé. Elle ne se sent pas russe, à l'instar de sa mère qui a choisi de fuir tout ce qui s'en approchait, elle ne se sent pas française non plus. Elle aurait aimé être une Camille Dubois, plus passe-partout, mais elle est Sonietchka, détentrice d'un flambeau que lui brandit sa Babouchka (et qui lui pèse franchement).

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La promenade des Russes n'est pas un roman historique, mais plutôt le parcours initiatique d'une demoiselle mal dans sa peau. Cela pourrait ressembler à une biographie romancée de l'enfance de Véronique Olmi, rien n'empêche d'y croire. Mais l'important n'est pas de savoir ce qui est vrai ou faux, inspiré ou fantasmé. On embarque facilement dans le coeur de ce récit, teinté de poésie, de blues, de drames familiaux, de grandeurs et décadences du royaume russe... On s'attache énormément à cette petite Sonia, une adolescente pas comme les autres, et qui le soir rêve dans son lit de se rendre à Manderley, à force de lire et relire Daphné du Maurier, dans le dos de sa grand-mère (vraiment une femme qu'on admire et qu'on ne comprend pas non plus). Elle est sèche, sévère, excessive, peut-être un peu toquée aussi.

On cernera mieux son histoire en ayant tout lu le roman,  pourquoi toutes les femmes de cette famille sont si vulnérables et comment le passage du relais, entre les générations, peut s'assurer sans peine ni heurts. Pour cela, le livre possède un charme secret qu'on ne soupçonne pas forcément à la première lecture, c'est simplement en laissant passer le temps qu'on se surprend à conserver une profonde tendresse et affection pour cette histoire (et pour les personnages !). Vraiment troublant, ce roman. Il est tourné vers la nostalgie, les non-dits, les secrets de famille, mais il n'est jamais morose pour autant. C'est un beau roman, pas facile à décortiquer mais on lui conserve, au chaud, un vrai sentiment de reconnaissance.

La promenade des Russes

Grasset, septembre 2008 - 248 pages - 16,90€

Véronique Olmi chez Auteurs TV (merci lily!)

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