02/09/19

Le Chemin des falaises (Le Moulin du loup #2), par Marie-Bernadette Dupuy

Le chemin des FalaisesRetour au Moulin du loup dans la verte campagne charentaise, sur les terres de la famille Roy, alors unique papetier du pays. Amoureuse d'un bagnard en fuite, Claire avait rongé son frein pour vivre au grand jour leur bonheur en dépit de nombreuses déconvenues.
Cette suite promettait des retrouvailles, des émotions, des tourbillons. Et j'ai récolté des soupirs et des grimaces. En cause, le comportement de Jean : colérique, jaloux, impétueux. Mais aussi la sensiblerie excessive de Claire, devenue étrangement chichiteuse et barbante. Résultat, leur relation est souvent ponctuée de chamailleries inutiles et lassantes.

Ce gros roman de 790 pages, qui s'ouvre en 1905, décrit longuement la vie paisible au Moulin : les enfants grandissent, les cœurs battent à l'unisson, les espoirs s'enflamment et les illusions aussi se brisent. En fait, on suit des scènes de vie quotidienne avec le sentiment que c'est mou. Il y a bien des coups de canif dans le contrat, des gueulantes qui font claquer les portes... mais ce n'est jamais foufou non plus. On attend aussi les tourments de la guerre - qui survient finalement au 3/4 du livre ! On se dit que ce n'est pas grave. Après tout on sait que l'ambiance de cette saga est principalement sentimentale. On se passionne à juste titre pour les amours impossibles et les secrets de cette famille ordinaire. On s'attache à la brave Raymonde, au gentil Léon, à la délicieuse Faustine, à l'impossible Étiennette, au vieux Colin, à la pimbêche Bertille, au fougueux Matthieu et à l'intrigante Blanche... Finalement cette lecture se lit avec ses défauts car elle possède un goût de revenez-y auquel j'ai honteusement succombé.

Pocket (2016)

Après Le Moulin du Loup, Le Chemin des falaises poursuit l'histoire touchante d'un couple dans la tourmente des sentiments, des drames de la vie et de la tragédie de la guerre.

©2009 Presse de la Cité (P)2017 Sixtrid

 

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31/07/19

Le Moulin du Loup, de Marie-Bernadette Dupuy

LE MOULIN DU LOUPÔ agréable surprise ! J'ai quasiment bu d'une traite les 680 pages du roman ! Un exploit.
En fait c'est super facile et très entraînant à lire. On monte à bord du train en toute bonhomie et on ne le quitte plus avant le terminus. Préparez-vous cependant à une histoire sentimentale mais que voulez-vous... j'ai perdu tout sens commun et n'ai pas boudé mon plaisir.
L'histoire se passant dans la région d'Angoulême a également interpellé la vacancière que je suis car j'aime beaucoup le cadre verdoyant et campagnard. Bref. Chez la famille Roy dont le père, maître papetier, a quelques difficultés pour honorer ses dettes, l'heure est grave.
L'homme a accepté de marier sa fille Claire au fils Giraud non sans savoir que Frédéric traîne une réputation de brute débauchée. Celui-ci jure pourtant de se ranger pour les beaux yeux de Claire... n'imaginant pas qu'elle vient de succomber au charme d'un bagnard en fuite et qu'elle est prête à tout pour le sortir des griffes de la police.
La lecture va ainsi enchaîner les heurts et bonheurs de cette famille et de leurs proches à travers des alliances, des trahisons, des mariages, des naissances, des morts et tout ça. On absorbe ainsi une grande quantité de scènes crémeuses et parfois trop mielleuses. J'étais néanmoins scotchée et impatiente d'avancer car la lecture est honteusement addictive.
Mais la Claire du début - la jeune fille intrépide et désinvolte - devient une créature plus sombre et amère au fil des chapitres. La morosité et le mélodrame s'abattent sur son existence. Elle semble se résigner trop facilement et devient l'ombre d'elle-même. Quelques 100 pages avant la fin, on ne vibre plus du tout à ses aventures ou disons qu'on aimerait bien une sérieuse reprise en main pour soutenir à nouveau ses combats.
Affaire à suivre dans Le Chemin des Falaises.

Saga familiale, amours impossibles et secrets de famille : en Charente, les aventures semées d'embûches d'une jeune fille rebelle et d'un bagnard, à la fin du XIXe siècle. 

©2015 Presses de la cité (P)2016 Sixtrid

Le Moulin du loup sixtrid

 

21/09/17

L'indien blanc, de Craig Johnson

L'indien blancWalt Longmire abandonne temporairement ses plaines du Wyoming pour accompagner son ami Henry Standing Bear à une expo sur l'art indien, à Philadelphie, et ainsi rendre visite à sa fille Cady, qui travaille pour un prestigieux cabinet d'avocats. Débordée, celle-ci décline son invitation à souper et promet de le retrouver dans la soirée. Or, quelques heures plus tard, un agent de police lui annonce que Cady est à l'hôpital, plongée dans le coma suite à une agression. Walt est fou de douleur, fou de chagrin. La police de Philadelphie cherche également à canaliser sa fougue mais c'est sans compter sur la compassion de la famille Moretti, la mère et les frères de Vic, son adjointe, laquelle accourt aussitôt en apprenant la nouvelle.

Changement de décor pour notre shérif, qui s'éloigne de son comté d'Absaroka pour un milieu urbain dans lequel il se sent comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. Du bruit, des carcans, des faux-semblants et de la violence. Cette plongée en ville ne réussit pas à notre shérif, déboussolé. Et puis le drame vient le rattraper et fragiliser sa vieille carcasse de cowboy solitaire. Il se sent plus désemparé que jamais, à mener une vendetta personnelle dans un univers d'argent sale et de corruption. 

Le charme du Wyoming manque cruellement à l'appel, mais la lecture n'en reste pas moins fascinante et riche en prospections. On découvre un Walt Longmire sans son étoile de shérif, et néanmoins détective tenace à débroussailler une enquête menée de longue haleine. Malgré les longueurs, et l'enchevêtrement tarabiscoté des indices pour conduire au dénouement, on assiste avant tout à l'expédition d'un homme hors de son univers familier et on savoure ses interactions avec des personnages secondaires fort attachants. Un bon melting-pot, qui rappelle cependant que notre homme doit rentrer au bercail ! 

Jacques Frantz, le lecteur pour Sixtrid, est comme d'ordinaire excellent dans son rôle et nous régale de sa voix bourrue qui interprète un shérif mélancolique et égaré. On ne s'ennuie pas, cela s'écoute sans déplaisir, et on passe un bon moment. 

©2011 Éditions Gallmeister (P)2017 Sixtrid - Interprété par Jacques Frantz (9h 45)

Traduction : Sophie Aslanides 

Sur les hauteurs du Mont Crève-Cœur, de Thomas H. Cook

Sur les hauteurs du Mont Crève-coeurTrente ans plus tôt, le corps de Kelli Troy est retrouvé sur les hauteurs du Mont Crève-Cœur. Ce drame suscite un vif émoi auprès de ses jeunes camarades. Kelli était nouvelle en ville, elle venait de quitter Baltimore avec sa mère et commençait tout juste à se fondre une place au soleil. C'est finalement en décrochant le rôle de Juliette, pour la pièce du lycée, que son destin semble avoir été scellé. Kelli est en effet tombée amoureuse de son partenaire, au grand dam de Ben Wade, le narrateur du roman. Celui-ci était fou d'elle, mais se gardait d'étaler ses sentiments. Désormais médecin à Choctaw, l'homme ressasse avec amertume l'enchaînement malheureux des événements ayant conduit au drame que l'on sait. C'est auprès de son vieil ami Luke qu'il livre tous les détails de ce récit tragique, depuis sa rencontre avec Kelli, sa passion obsessionnelle et silencieuse, leurs virées en pick-up, ses articles sur les émeutes de 1962, son soutien pour la cause des Noirs, ses découvertes sur le passé historique du Mont Crève-Cœur, ses confidences explosives au sein d'une communauté blanche et conservatrice de l'Alabama, et enfin l'hypocrisie, la trahison et les désillusions.

On absorbe tout ça au terme d'une lecture assez longue et très lente. Thomas H. Cook a coutume de broder ses intrigues autour de flash-backs interminables - procédé judicieux pour Dernière conversation avec Lola Faye - mais qui tend cette fois à diluer le suspense et rendre la lecture répétitive. Le narrateur est un type torturé, probablement par un sentiment de culpabilité, mais il porte surtout en lui le poids des regrets et des remords. Sa confession ne dédouane sans doute pas ses actes, elle vient éclairer un chapitre sombre de son passé et soulager la curiosité dévorante du lecteur. On a là du Thomas H. Cook hyper classique et attendu, mais probablement trop redondant à mon goût. Excellent Guy Moign, le comédien interprète pour Sixtrid ! 

©2016 Éditions du Seuil (P)2017 Sixtrid - Interprété par Guy Moign (durée : 9h 53)

Traduction de Philippe Loubat-Delranc [Breakheart Hill]

 

 

24/05/17

Le témoin invisible, de Carmen Posadas

Interprété par Marc-Henri Boisse pour Sixtrid (avril 2015)
Durée : 12h 35mn

Le témoin invisibleSi la Russie et les Romanov vous fascinent, alors ce livre est fait pour vous. Il est richement documenté, instructif et passionnant. Tout simplement excellent.
Il vous entraîne de suite dans la Russie du tsar Nicola II, dans l'intimité de la famille Romanov et dans la fureur de la révolution bolchévique. L'histoire est racontée par un vieil homme malade, Léonid Sednev, réfugié à Montevideo. Entre la fatigue, les douleurs et le temps qui file, il rassemble au mieux ses souvenirs d'ancien ramoneur au palais impérial, petite ombre furtive et témoin invisible des terribles événements ayant conduit au massacre du 17 juillet 1918.
Je le dis, je le répète, c'est captivant. Rien n'échappe à son regard, la vie de famille dans un cadre préservé, la symbiose parfaite, l'exubérance des princesses, la fragilité du tsarévitch Alexis, la dévotion de l'impératrice Alexandra, l'influence trop prononcée de Raspoutine, son assassinat, la colère du peuple, la guerre contre l'Allemagne, la famine, l'abdication et l'exil... 
J'ai trouvé dans ce récit une précision remarquable, couplée à un sens du romanesque grandiose. La combinaison des deux est une réussite. J'ai littéralement plongé au cœur de l'Histoire, j'avais la sensation de voyager dans le temps, de fureter dans les couloirs ou de me cacher dans les coulisses. J'étais spectatrice du bonheur et du malheur des Romanov.
Ce roman s'inspire donc de faits réels. Seule une personne est sortie vivante de la Maison à destination spéciale, soit Léonid Sednev, marmiton de quinze ans. Le matin du 17 juillet, celui-ci a été renvoyé chez lui sans explication. On ignore ce qu'il est devenu, car sa trace a été perdue, on ignore aussi s'il a rédigé ses mémoires, Carmen Posadas en a ainsi fait son héros, son “témoin invisible”, à qui elle prête une fascination amoureuse pour la grande-duchesse Tatiana et des émois balbutiants pour la délicieuse Maria.
Cette lecture s'ajoute sans doute à une longue liste, mais elle dégage un supplément d'âme qui en fait tout son charme. Une lecture foisonnante, poignante et palpitante. J'ai adoré. ♥
« Les grands secrets sont comme les sortilèges, ils s'évanouissent dès lors qu'on les expose. »

Trad. Isabelle Gugnon pour les éditions du Seuil - Disponible en Poche chez POINTS

Le Témoin invisible de Carmen Posadas

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16/05/17

Meurtriers sans visage, de Henning Mankell

meurtriersUn matin d'hiver, en pleine campagne suédoise, un couple de paysans retraités est sauvagement assassiné dans leur ferme isolée. Seul détail incongru, le meurtrier a nourri le cheval avant de quitter les lieux. Kurt Wallander est perplexe. Sur son lit d'hôpital, l'épouse à l'agonie a murmuré avant de s'éteindre le mot “étranger” aux enquêteurs. L'information ayant hélas fuité, la presse se répand en propos acrimonieux et une flambée de violence se déclenche dans les rues d'Ystad, visant notamment le camp de réfugiés et les demandeurs d'asile.

L'inspecteur Wallander doit échapper aux raccourcis et ne pas tomber dans le piège des conclusions hâtives. Toutefois, notre homme est également préoccupé sur un plan personnel - il a 42 ans, sa femme vient de le quitter, sa fille refuse de le voir, son père fait des crises de démence sénile. La pression pèse sur ses épaules, Kurt est au bout du rouleau. Il se distingue pourtant par sa ténacité, refusant de rendre les armes, cherchant dans les moindres détails une réponse aux nombreuses interrogations qui entourent le meurtre des Lövgren, fouillant au passage dans leur passé, déterrant de vieux secrets de famille, dépouillant des coïncidences, débusquant les crapules... Il ne laissera rien au hasard.

Ce roman date de 1991 mais nous explose en pleine figure par son sujet - racisme et xénophobie, traitement des réfugiés, politique de sourds, une population en pleine dérive. Quel triste constat. Il s'agit également de la première enquête de l'inspecteur Wallander, personnage récurrent de la série policière de Henning Mankell, un anti-héros dépressif et déprimant, trop souvent exposé à la réalité douce-amère de la société suédoise et aux façades faussement lisses de ses contemporains. Un flic terriblement humain, avec ses failles, ses défauts, ses hésitations. On est loin du mythe de l'enquêteur aguerri !

Pour une raison que j'ignore, l'édition audio n'est accessible qu'aujourd'hui - Les Chiens de Riga remontant à 2009. C'est Marc-Henri Boisse qui nous embobine de sa voix rauque dans une interprétation sommaire, où l'on retrouve nos repères, un décor de désolation, le froid, la violence sous-jacente, la colère ronronnante, les bas instincts, le désœuvrement... C'est peut-être affaire de goût, mais je préfère lire Mankell durant la saison hivernale, car j'ai eu un peu de mal à me transposer dans son histoire alors que je baignais dans un contexte insouciant et ensoleillé. Mais le comédien fait le job, et puis c'est une valeur sûre, un bon classique du roman policier à la sauce nordique !

Texte interprété par Marc-Henri Boisse (durée : 9h 26) pour Sixtrid, 2017

Trad. Philippe Bouquet pour Christian Bourgois éditeur

 

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29/03/17

Un sale hiver, de Sam Millar

un sale hiver sixtrid

Il neige dru sur Belfast. Drapé dans le peignoir rose de sa compagne, entre bouteille de lait et journal du matin, Karl Kane découvre une main, soigneusement sectionnée, sur le seuil de sa porte. La deuxième en quelques semaines. La police trouve cette coïncidence douteuse, mais c'est aussi devenu un sport, du fait des rapports houleux qu'entretient notre détective avec les forces de l'ordre, la méfiance et l'arrogance se disputent la part du gâteau. Toutefois, Kane est interpellé par cette affaire, encore plus depuis qu'une grosse prime a été promise par un riche industriel si celui-ci obtient davantage d'informations. Un bonus non négligeable pour soulager les finances désastreuses de son agence.

Peu de temps après, Kane reçoit aussi la visite d'une nouvelle cliente, Jemma Doyle, qui recherche son oncle pour permettre à son père mourant de se réconcilier avant le grand saut. Naomi, sa tendre et chère, renifle bruyamment pour manifester son mécontentement. Kane est anormalement mielleux dès lors qu'il est en présence de demoiselle en détresse, oubliant que c'est l'archétype des problèmes en devenir. Karl n'en fait qu'à sa tête et s'embarque dans une enquête jusqu'à la sulfureuse petite ville de Ballymena, puis fait un crochet dans un quartier chaud de la ville, jusqu'à un abattoir aux odeurs nauséabondes et aux pratiques qui soulèvent sa sensibilité inavouée. Face aux individus louches et aux entrevues musclées, Kane ne se démonte pas et s'entête avec audace et un brin d'inconscience. Casse-cou, notre Karl Kane ? Complètement. Depuis deux livres déjà, preuve a été faite que ce détective privé aimait particulièrement enfoncer des portes ouvertes. De caractère revêche et pugnace, notre homme en a aussi sacrément bavé, d'abord le meurtre de sa mère sous ses yeux de môme qui ne cesse de le hanter, sans oublier ses dernières enquêtes qui ont plongé tout le monde (protagonistes et lecteur compris) dans la tourmente.

Roman noir par excellence, l'ambiance est aux petits oignons et nous sert un bon bouillon de cynisme, d'ironie et de sarcasme. Après Les chiens de Belfast, puis Le Cannibale de Crumlin Road, ce troisième tome de la série est un rendez-vous incontournable, pour qui apprécie les intrigues féroces et les personnages sur la corde raide. Karl Kane ne fait pas dans la dentelle, mais son rôle s'étoffe au fil des épisodes pour révéler une facette autrement plus humaine et attachante. Le prochain livre, Au scalpel, le propulse d'ailleurs dans une situation inconfortable, puisque Karl Kane renoue avec son passé pour affronter le meurtrier de sa mère. Aucune chance que je fasse faux bond au “poète des ténèbres” !

Sixtrid - Texte interprété par Lazare Herson-Macarel (durée : env. 7h) - ©2016 Éditions du Seuil pour la traduction par Patrick Raynal [Dead of Winter]

 Repris en format poche au POINTS, avril 2017

un sale hiver

 

14/02/17

L'homme qui a vu l'homme, de Marin Ledun

L'homme qui a vu l'hommeNostalgique de la lecture d'un autre roman se passant sur la côte Basque, cf. Du son sur les murs de F. Delplanque, j'étais curieuse de découvrir ce livre de Marin Ledun, dont j'avais déjà apprécié Les visages écrasés, pour son effet uppercut. 

L'histoire nous entraîne dans les étroits couloirs du mouvement basque (ETA), avec ses règlements de compte, ses kidnappings, ses conférences de presse solennelles et ses menaces sous-jacentes. Au départ, un jeune militant, Jokin Sasko, est porté disparu. Sa famille est à cran et sollicite tous les médias pour empêcher la justice d'étouffer le dossier. Iban Urtiz, un journaliste local, prend alors connaissance des enjeux et des guerres intestines qui se nouent entre les multiples vecteurs, depuis la communication jusqu'aux hautes instances du pouvoir. C'est un univers compacté, mais très oppressant et dangereux. Pas besoin d'être devin pour s'attendre à des trahisons et autres procédures d'intimidation visant à garder le contrôle de la situation. Urbiz se heurte aussi aux traditions et aux liens du sang, car on ne cesse de lui rappeler qu'il n'appartient pas à la “famille”, même s'il est né basque, il a quitté la région pour grandir en Savoie. Du coup, il ne parle pas la langue et ne connaît rien de l'organisation armée indépendantiste, du moins pas l'étendue de son influence. Qu'importe. Urbiz s'obstine et recueille des témoignages d'enlèvements, de séquestrations et de tortures. La naïveté du journaliste est fortement ébranlée, le meurtre de Jokin ne laissant plus de place au doute, la démonstration de force s'accentuant aussi, l'histoire braque son projecteur sur des mercenaires qui tentent d'étouffer la vérité et ne vont pas y mettre les formes.

C'est une guerre sans pitié qui se livre sous nos yeux, d'autant plus ahuris pour la profane que je suis, tant les circonstances sont floues et les règles du jeu purement inexistantes. Un point s'impose, nul ne décroche le rôle de héros ou de bourreau à juste titre, car tous les rôles sont implicitement mélangés. C'est d'ailleurs la réelle intention de l'auteur de dénoncer un imbroglio politique inextricable, où les premières victimes n'en demeurent pas moins les familles éplorées et en quête de vérité, même si cette dernière n'est pas bonne à entendre. Bref. J'ai eu une sensation d'apnée à l'écoute de ce livre - excellemment lu par Eric Herson Macarel - impression de revoir Daniel Craig sous les yeux - mais j'ai vécu une immersion glaçante et pénétrante. Cette ambiance du tout-pourri est désagréable, mais conforte l'idée d'un roman noir habilement exécuté, en plus d'être farouche et enragé. Le rythme est bon, malgré le sentiment de recevoir un cours accéléré de géopolitique, de recenser des faits et de distribuer des mauvais points, et puis la galerie des personnages est importante - faute de concentration, je m'embrouillais parfois avec les noms basques. :/ Ce ne sont que des détails négligeables, car le roman ajuste son coup et met souvent le lecteur k-o.
Cette fiction est inspirée de l’affaire Jon Anza, militant basque mort de façon suspecte en 2009.

Texte intégral interprétré par Eric Herson-Macarel pour les éditions Sixtrid (durée 11h 06) - Mai 2016

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29/11/16

Marie Curie prend un amant, par Irène Frain

Marie Curie prend un amant

Cette lecture a fait resurgir le souvenir fugace de vacances en Bretagne, dans une grande maison isolée, à l'orée d'une forêt, où l'on y traînait les sandales aux pieds, chassant les légendes arthuriennes, avant de s'affaler sur un transat en rotin, pour avaler des bolées de cidre, occupant mes heures creuses avec de bonnes séances de lecture, dont le fameux livre de Jacques Neirynck, La mort de Pierre Curie.
Cette brève résurgence a ainsi auréolé le roman d'Irène Frain d'un doux parfum de nostalgie, bien malgré lui, puisque j'ai plongé avec bonheur dans son histoire et l'ai appréciée encore plus sincèrement ! L'auteur nous raconte le destin d'une femme brillante, qui vit dans l'ombre de son époux, également un scientifique renommé, avec lequel elle reçoit un prix Nobel pour ses recherches sur les radiations. Après la mort tragique et brutale de celui-ci, elle plonge dans une profonde mélancolie et un chagrin immense, dont elle s'extirpe péniblement en poursuivant ses travaux sur le polonium et le radium. Elle tombe également amoureuse du jeune assistant de son mari et bascule dans une liaison passionnelle qui provoque un scandale sans précédent.
Cette femme est bien évidemment Marie Curie, l'épouse de Pierre, puis la maîtresse de Paul Langevin, sujet autour duquel la presse de l'époque s'est acharnée en livrant une campagne de diffamation pour ruiner la réputation et la carrière de la physicienne. Ce portrait romancé, mais attaché à des sources avérées, se lit comme une grande fresque palpitante et pleine d'émotions. Car Marie Curie est une véritable héroïne, pionnière de son temps, farouche et indépendante, tour à tour femme amoureuse, mère dévouée et savante ambitieuse. Originaire de Pologne, venue étudier à Paris, Marie rencontre Pierre, qu'elle épouse et avec lequel elle partage une existence bohème au 108 boulevard Kellermann, auprès d'une joyeuse colonie de passionnés, où chacun étale son érudition en buvant du thé et en mangeant du saucisson. 
Ce que le roman dénonce, outre l'accumulation des procès, des duels, des articles assassins, des agressions corporelles, des lettres volées et des lapidations contre sa maison, c'est cette misogynie ambiante à l'égard d'une figure féminine supérieure et émancipée. Nous sommes à l'aube du XXe siècle et les jugements sont durs et impitoyables envers Madame Curie, alors que son amant se débat avec sa femme et sa belle-mère, sans autres préoccupations pour son image ou son plan de carrière. Terrible injustice. Marie Curie, en passe de décrocher un deuxième prix Nobel, dérange, d'où un lynchage en place publique sans autre forme de procès. 
L'enquête conduite par Irène Frain est à la fois minutieuse et se lit avec grand intérêt. On se passionne pour ce sociodrame à la française, en plus de pénétrer dans les arcanes du monde des sciences et de la recherche, mais on ressent aussi une grande compassion à la lecture de son parcours de femme-courage qui a souffert les pires bassesses de façon arbitraire. Le personnage de Marie Curie n'en apparaît que plus attachant et sincèrement humain. Très bon roman !

Texte lu par Hélène Lausseur pour les éditions Sixtrid  (durée : 9h 45) / Mai 2016

►Ecouter un extrait

Avec l'accord des éditions du Seuil - Repris en poche chez Points Grands Romans, novembre 2016

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10/10/16

Les Humeurs insolubles, de Paolo Giordano

Les humeurs insolubles

Cette lecture m'aura finalement apporté des sensations multiples, entre émotion, agacement et empathie. C'est l'histoire d'un couple qui embauche Madame A. pour aider au confort domestique et soutenir l'arrivée du bébé. Nora et le narrateur se soumettent à ses directives avec soulagement, le quotidien les embrouille, la maternité aussi. Ils ne savent clairement pas assumer leurs responsabilités. Madame A. est une femme autoritaire, qui prend en charge le ménage, la cuisine, l'enfant et le couple sous son aile. Sa simple présence constitue un pilier solide pour le foyer.

Et puis, Madame A. les quitte car elle est atteinte d'un cancer et veut affronter seule la maladie. Elle laisse ainsi le narrateur et son épouse dans le plus grand désarroi. Leur équilibre est rompu, faisant apparaître les failles de leur famille : une intimité qui s'étiole, un fils qui n'est pas meilleur que les autres, juste dans la moyenne, un travail prenant, une carrière qui tâtonne... Le désistement de leur “Babette” laisse insidieusement éclater une déroute à venir. Et c'est à travers ce roman de 130 pages qui ressemble à une lettre d'excuse pour cette femme échappée mais jamais oubliée que le narrateur exprime sa gratitude et ses regrets, tout en cherchant une solution pour retrouver le souffle et l'élan qui manque à leur vie.

La démarche est assez égoïste, et en même temps d'une grande sensibilité, en plus de la douleur de Madame A. confrontée à ses traitements, ses sautes d'humeur et son besoin de retrait, tout ça forcément m'interpelle et me fait mal à lire. L'histoire est poignante, lourde et désarmante. Et l'interprétation donnée par Lazare Herson-Macarel l'enferme aussi dans un immense voile de tristesse. C'est heureusement court à lire, moins de trois heures, car je pense qu'au-delà l'ennui aurait gagné du terrain. Pour évoquer le deuil et la détresse, mieux vaut l'étaler avec parcimonie. Un roman bouleversant par ses révélations et sa photographie de la famille, dont l'extrême complexité est mise à nu sans adoucisseur.

Texte lu par Lazare Herson-Macarel pour Sixtrid (durée : 2h 56) - mai 2016

Traduit par Nathalie Bauer pour les éditions du Seuil

 

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