04/10/16

Un tueur sous la pluie, de Raymond Chandler

Un tueur sous la pluieDans ce recueil de trois nouvelles, dans lesquelles la figure du détective privé joue un rôle prépondérant, ce sont aussi trois enquêtes rigoureuses et brutes de décoffrage que l'on parcourt avec un certain effarement.
Ce sont globalement des œuvres mineures de Chandler, écrites au cours d'une “période d'apprentissage” et publiées dans le magazine Black Mask dans les années 30. Leurs valeurs littéraires sonnent passablement correctes, mais affichent néanmoins la marque de fabrique de l'auteur : situations dramatiques, rebondissements et habiles ficelles, dialogues percutants, sarcasmes et propos orduriers, rythme rapide, fusillades à la pelle, accumulation de cadavres et des coups qui pleuvent en abondance. Bienvenue dans le véritable esprit du roman noir hardboiled.
Un tueur sous la pluie (Killer In The Rain - 1935) raconte une enquête peu glamour dans un milieu dépravé. Un père recrute un détective privé pour sauver sa fille de la débauche. Sa récente relation avec un libraire, qui pratique un commerce parallèle salace, met l'homme dans tous ses états. Le soir même, sous une pluie battante, le type se rend près du petit nid d'amour des deux amants, en pleine séance de photos olélé, lorsque celle-ci est soudainement interrompue par une fusillade. Hystérie collective. Le détective déboule dans la chambre, expédie la nana pompette chez elle, puis retourne sur les lieux du crime et constate l'absence de corps. 
La suite des festivités n'est guère réjouissante. Dealer de morphine, chantage, flic pourri, meurtre à crédit, macchabées, Colt et whisky, en plus de détails saugrenus, comme deux paires de mules en velours émeraude, des pastilles à la violette, un grand balaise qui sort de taule et cherche “la p'tite Beulah”, avec son pantalon aubergine, son veston grisâtre, ses souliers de daim, sa cravate jaune et un énorme œillet rouge à la boutonnière...  (Bay City Blues - 1938) et Déniche la fille (Try The Girl - 1937)
Cette édition présentée par Gunnar Staalesen est un condensé de l'univers de Chandler dans une version sans filtre et sans réserve, mais avec beaucoup de cynisme et d'humour acerbe. On ne nous apprend rien. Le seul détail pertinent serait que ces nouvelles ont plus tard constitué la matière première de romans plus élaborés comme Le Grand Sommeil, La Dame du lac et Adieu, ma jolie. 

Trad. de l'anglais (États-Unis) par Henri Robillot et révisé par Cyril Laumonier

Nouvelle édition présentée par Gunnar Staalesen en 2016

Collection Folio policier (n° 537)


28/09/16

Highland Fling, de Nancy Mitford

highland flingQue d'ironie dans cette comédie anglaise, qui nous fait croiser un tas de personnalités sottes et caricaturales à un point ! ... C'est délectable, j'avoue.
Albert Gates est un jeune artiste incompris, après deux années d'exil à Paris, il rentre à Londres auprès de ses amis Walter et Sally Monteath. Ces deux-là vivent d'amour et d'eau fraîche. Lui est poète, elle est pimpante, mais leur rente commune ne suffit pas à subvenir aux besoins de leur train de vie dispendieux. Aussi, lorsque sa tante Madge l'informe être dans l'incapacité de recevoir ses hôtes pour leur traditionnelle partie de chasse à la campagne, dans leur château écossais, Sally se fait une joie de la remplacer au pied levé. Leur amie Jane Dacre, une jeune célibataire un peu fleur bleue, fille d’aristocrates, se joint à la compagnie. Et la farce peut commencer. Albert et Jane vont rapidement scandaliser ces vieux Lords et leurs épouses aux manières compassées par leurs propos indécents ou leur absence de convenances (cf. le pique-nique gloutonné dans le dos des convives avant de prétendre l'avoir égaré en conduisant, les critiques sur les militaires et leurs excentricités à conter fleurette). Tant de désordre offusque notre assemblée conformiste et c'est tout l'art de Nancy Mitford de tailler des dialogues piquants et savoureux qui rendent les échanges fabuleusement cocasses !
Paru en Angleterre en 1931, Highland Fling est en fait le premier roman de l'auteur. Et celui-ci révèle déjà son penchant pour épingler ses contemporains en usant d'un humour mordant qui pique sournoisement cette bonne soirée bourgeoise de l'entre-deux-guerres, à la fois celle soucieuse des traditions, mais aussi celle frivole et inconséquente. On découvre là une représentation tendre, drôle et cruelle du faste et des frasques de ses pairs oisifs et capricieux dans un roman certes perfectible, et néanmoins délicieux. 

Traduit de l’anglais par Charlotte Motley pour Christian Bourgois Editeur

Repris chez 10/18 - Août 2016

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26/09/16

Liaisons secrètes, de Patricia Wentworth

LIAISONS SECRÈTESQuel bonheur de retrouver ma bonne vieille copine Patricia Wentworth ! Je suis, à tous les coups, assurée de passer un bon moment de lecture : simple, dépaysant, vintage, captivant. J'adore.
Cette édition ne déroge pas à la règle et nous raconte l'histoire de Shirley Dale, une jeune femme sans le sou mais pleine de ressources. Installée à Londres, dans une petite chambre qu'elle loue à Mrs Camber, elle occupe également l'emploi de dame de compagnie chez Mrs. Huddleston, laquelle passe son temps à radoter, à se plaindre, à piquer du nez dans son fauteuil couvert de chintz, calée près du feu. Pourtant, un malheur va frapper cette rombière à qui l'on vient de voler une broche en diamants et une parure d'émeraudes. Tous les soupçons se portent sur Shirley, obligée de fuir sans demander son reste. Et la voilà qui débarque en pleine campagne, où ses ennuis ne sont pas finis pour autant !
Quelle incroyable rouerie que ce scénario ingénieux et aux rebondissements multiples. J'ai été franchement épatée par ce roman à suspense qui déploie ses ailes avec grâce et sans friser le ridicule. Tout est finement troussé, chaque pièce glissée sur l'échiquier dans un but précis. Patricia Wentworth a anticipé chaque sursaut et a piégé son lecteur dans cette course-poursuite effrénée. L'héroïne est à la fois attachante et écervelée, coincée dans une situation embarrassante, à propos de laquelle le lecteur n'est pas dupe, complice du crime en puissance.
Ce n'est pas non plus le défilé de la fanfare pour conduire au coup de théâtre final, toutefois cette lecture sait nous régaler de bonnes petites séquences d'une intensité dramatique palpitante ! J'ai été enchantée, complètement emportée dès les premières pages, plongée dans une autre époque, à croiser des personnages hauts en couleur (Jasper Wrenn ou Miss Maltby). Et reconnaissons que certaines péripéties sont stupéfiantes et inattendues. Bref. Du très bon dans le genre cozy mystery.

Traduit par Pascale Haas pour les Editions 10/18  (Juillet 2016)

Titre original : Hole and Corner 

23/09/16

Agatha Christie, le chapitre disparu, de Brigitte Kernel

Agatha Christie, le chapitre disparu

Au cours de l'hiver 1926, déjà éprouvée par le décès de sa maman, Agatha Christie découvre la liaison de son mari Archie avec sa secrétaire et se sent trahie. L'écrivain s'effronde, n'envisage pas le divorce et quitte le domicile sur un coup de tête. Au volant de sa Morris Cowley, Agatha prévoit de se jeter dans l'étang de Silent Pool, mais le destin va en décider autrement. Agatha Christie va alors mettre en scène sa disparition avant de se planquer au Swan Hydropathic Hotel à Harrogate dans le Yorkshire. Pendant dix jours, l'épouse bafouée va changer son apparence et prétendre être Teresa Neele, une veuve sud-africaine, tandis que la presse se déchaîne en faisant les gros titres de la mystérieuse disparition de l'éminente Agatha Christie ! Assassinat ou kidnapping, les spéculations n'en finissent plus de pleuvoir. Le colonel Archibald Christie est sous les feux de la rampe, suspecté d'être un maillon de la chaîne, après la révélation de sa relation adultérine avec la jeune Nancy Neele. Quel scandale ! Mais Agatha n'exulte pas dans son coin. Repliée dans sa chambre d'hôtel, l'écrivain est au plus mal. Malheureuse, déboussolée, trompée, et malgré tout amoureuse, elle se console dans l'écriture d'un roman sentimental (Loin de vous ce printemps, qu'elle publiera sous le pseudonyme de Mary Westmacott). Elle prétend aussi souffrir de pertes de mémoire et anticipe déjà sa sortie de scène. Car le temps est compté, même si la reine du crime a humilié publiquement son mari et la police, elle a encore toutes les cartes en main et compte bien jouer son dernier atout ! 

Brigitte Kernel s'empare du chapitre V de l'autobiographie d'Agatha Christie, ce fameux chapitre V qui évoque sa disparition en décembre 1926, et au sujet duquel elle n'entend éclaircir aucun point. C'est le chapitre fantôme ! À partir de là, B. Kernel se glisse dans la peau d'Agatha pour reconstituer les heures sombres et dramatiques de son passage à vide. Le but n'est pas de crier victoire en tirant des conclusions personnelles, chacun est amène de juger si ce portrait de la romancière anglaise correspond à ses attentes. En ce qui me concerne, j'ai fortement apprécié l'idée, le subterfuge, la dérobade ! L'image d'Agatha est certes moins rigoureuse, femme fragile et borderline, avec un penchant pour le mélodrame. Toutefois, cette histoire qui mêle amour, vengeance et manipulation a fait d'Agatha Christie l'héroïne de sa plus belle énigme et peut se targuer d'être LE mystère qui ne sera jamais pleinement élucidé. Le reste n'est que littérature. Brigitte Kernel, en tant que romancière, s'est emparée du sujet avec beaucoup de tact et de classe. En tant qu'interprète, elle livre aussi une belle prestation et on reconnaît là son expérience de dame de la radio !  Très bon à lire, ou à écouter ! 

Texte lu par Brigitte Kernel - durée : 5h 13

©2016 Flammarion (P)2016 Le Livre Qui Parle

Agatha Christie, le chapitre disparu : La reine du crime a-t-elle été kidnappée ? | Livre audio

>> Livre audio disponible en exclusivité sur Audible (uniquement en téléchargement).

 

 

« Voilà, le livre est fini. J’ai posé le point final. Le titre : Une autobiographie. Je ne me sens pas très à l’aise. Mon éditeur va s’en rendre compte… Des pages manquent : ma disparition à l’hiver 1926. Pourtant, j’ai bien écrit ce chapitre. Des pages et des pages, presque un livre entier. Mon secret. Ma vie privée. Une semaine et demie qui n’appartient qu’à moi. »

 

 

 

 

Agatha, de Françoise Dargent

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Adolescente de quatorze ans, solitaire et sauvage, Agatha s'oppose au projet de sa mère qui veut vendre Ashfield, leur maison où la jeune fille compte tous ses souvenirs. La mort du père a certes révélé des dettes insurmontables, que Mrs Miller tente de résorber du mieux qu'elle peut, mais la jeune fille exige de ne rien y toucher. Heureusement, sa sœur aînée Madge arrive à la rescousse et va trouver une solution pour satisfaire tout le monde !
Ainsi va la vie de la future Agatha Christie, qui coule une enfance heureuse et insouciante à Torquay, dans le comté de Devon. Ses journées se composent de lectures, de baignades, de bons petits plats préparés par Mrs Potter, de leçons à domicile et de voyages. C'est aussi une période charnière pour cette demoiselle qui trouve son corps maladroit et dégingandé, en comparaison avec sa sœur, belle et gracieuse, ou son amie Muriel Huxley. Et puis il y a aussi les garçons, patauds, rougissants et empruntés, entre le très prévenant Mark Barnes, dont l'allure de poupon joufflu l'agace, et Billy Mackintosh qui incarne son idéal masculin.
Agatha est fleur bleue, rêveuse, avec une imagination débordante. Elle se surprend à inventer des histoires, mais n'envisage pas encore d'en faire son métier. Pour l'heure, Agatha se voit chanteuse lyrique et part à Paris pour approfondir ses connaissances. Elle y passe deux années merveilleuses et gagne en confiance, voit ses perspectives d'avenir s'éclaircir (un peu douloureusement) avant de remplir de nouveau ses malles pour accompagner sa mère en Egypte. 

Cette fiction inspirée de la vie d'Agatha Christie ne prétend pas à son exactitude, car l'auteur a pris la liberté d'attribuer à son héroïne des sentiments et des émotions qui lui sont propres. Après, on peut se dire que c'est l'histoire d'une adolescente de la Belle Époque et c'est tout aussi excitant ! Le contexte y fabuleusement coquet, frivole et guilleret. C'est à savourer à la petite cuillère ! La touche Agatha offre néanmoins la plus-value inestimable.
La lecture brosse une perspective de la condition féminine tout à fait pertinente, souvent les femmes voient leur horizon étriqué et ne s'émancipent qu'à travers le mariage, toutefois la jeune Agatha peut se targuer d'avoir bénéficié d'une éducation moderne et laxiste. Certes, les bonnes manières importaient aux Miller, qui veillaient à donner à leurs enfants toutes les chances de réussite et de bonheur, mais ils ne trouvaient guère d'intérêt à s'enfermer dans des pensions strictes et formatées ou à vivre à l'écart de leur progéniture. Tout était question d'harmonie et de partage à Ashfield ! Les soucis d'argent ont longtemps jalonné leur mode de vie, mais à l'époque on tirait parti des grandes maisons en les louant le temps d'être toujours par monts et par vaux. La vie d'Agatha Miller a ainsi été nourrie de cultures hétéroclites, lesquelles ont su sustenter son esprit éveillé et inventif ! On imagine très bien ces petits cailloux constituer le socle de l'écrivain en devenir. 
On prend aussi grand plaisir à suivre une adolescente en apparence ordinaire, avec ses questions et ses doutes, mais aussi avec ses fantasmes, ses espoirs et son ambition, tout en ayant conscience “du personnage” en éclosion (la future reine du crime, c'est elle !). Cela m'a sincèrement beaucoup plu ! Ce roman possède, de plus, un charme fou. Tout est délicat et soigné, avec une écriture élégante et un sens du romanesque totalement admirable. Très bon moment de lecture !

Hachette Romans - Août 2016

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20/09/16

En attendant Bojangles, d'Olivier Bourdeaut

En attendant Bojangles

Quelle lecture épatante !

Largement plébiscité par les libraires et les lecteurs, récompensé par de nombreux prix, ce roman n'usurpe pas l'excellente appréciation qui le précède et se révèle cet incroyable petit bijou de littérature qui donne du baume au cœur et des larmes aux yeux. Oui c'est tellement beau, à lire ou à écouter. Car n'hésitez pas à vous plonger dans la version audio (Gallimard, coll. Ecoutez Lire) qui s'accompagne d'une réalisation sonore impeccable, en incluant des extraits de la chanson de Nina Simone, Mr. Bojangles, auquel le titre fait référence. L'ensemble fait bon ménage. L'histoire est lue par le comédien Louis Arene de la Comédie Française, qui sert avec délice cette histoire d'amour fou en alternant l'innocence de l'enfant et la dévotion du mari au service d'une femme complètement toquée, mais qui n'en conserve pas moins toute sa superbe ! 

C'est donc l'histoire d'une rencontre entre un homme à l'imagination débordante et une femme fantasque qui vont allier leur grain de folie, se marier, fonder une famille et vivre de soirées pétillantes, à boire, à danser, à discuter avec la crème intellectuelle. L'homme et la femme forment un couple magique, intouchable. Leur fils souvent les observe avec émerveillement et tendresse. Lui aussi revendique sa part d'élucubrations loufoques que sa maîtresse réprimande, mais l'enfant est couvert par les excentricités de sa mère, qui préfère l'enlever du carcan de la société pour l'emmener dans ses délires, ses rêves et ses voyages. La réalité, hélas, rattrapera notre trio audacieux et s'invitera à la fête de manière brusque, intolérable et poignante. Clap de fin sur la valse étourdissante, retour au concret avec toujours la petite musique en toile de fond. Qui a dit que l'aventure était terminée ? Car Bojangles est éternel, et cette histoire nous le prouve. C'est triste et drôle, tragique et étincelant, dans un style inventif et poétique, qui saura vous éblouir, vous toucher et vous emporter au-delà de toute raison. Une lecture fantaisiste, mais si vraie, si sensible et sensuelle... ♥

Texte lu par Louis Arene pour les éditions Gallimard, coll. Ecoutez Lire (durée 4h 30) - Septembre 2016

Titre disponible aux éditions Finitude, qui ont eu du flair en dénichant cette pépite ☺

« Depuis notre pétaradante rencontre, elle faisait toujours mine d'ignorer la réalité d'une façon charmante. Du moins, je faisais mine de croire qu'elle le faisait exprès, car c'était chez elle si naturel. [...]
Son comportement extravagant avait rempli toute ma vie, il était venu se nicher dans chaque recoin, il occupait tout le cadran de l'horloge, y dévorant chaque instant. Cette folie, je l'avais accueillie les bras ouverts, puis je les avais refermés pour la serrer fort et m'en imprégner, mais je craignais qu'une telle folie douce ne soit pas éternelle. Pour elle, le réel n'existait pas. J'avais rencontré une Don Quichotte en jupe et en bottes, qui, chaque matin, les yeux à peine ouverts et encore gonflés, sautait sur son canasson, frénétiquement lui tapait les flancs, pour partir au galop à l'assaut de ses lointains moulins quotidiens. Elle avait réussi à donner un sens à ma vie en la transformant en un bordel perpétuel. »

 // 

  • GRAND PRIX RTL-LIRE 2016
  • PRIX DE L'ACADÉMIE DE BRETAGNE 2016
  • PRIX EMMANUEL-ROBLÈS 2016
  • PRIX ROMAN FRANCE TÉLÉVISIONS 2016
  • ROMAN DES ÉTUDIANTS FRANCE CULTURE - TÉLÉRAMA 2016

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22/07/16

Bloody cocktail, de James M. Cain

Bloody Cocktail

Le mari de Joan vient de se tuer en voiture, après avoir quitté la maison dans un état d'ébriété avancé, suite à une violente dispute. La jolie veuve faisant preuve de peu de compassion, les enquêteurs de police la soupçonnent d'avoir précipité la mort du conjoint. Cependant, Joan est inquiète pour son avenir et celui de son fils. Livrée à elle-même, sans un sou en poche, elle décroche un poste de serveuse dans un bar à cocktail, où on lui apprend très vite à jouer de ses atouts physiques pour obtenir de bons pourboires.
C'est ainsi qu'elle rencontre régulièrement Earl K. White III, un homme riche, plus âgé qu'elle, sensible à son charme. Il transgresse l'avis de son médecin en lui proposant de l'épouser, malgré son angine de poitrine qui rend son état fébrile et fragile. Joan est séduite, mais contrite.
Elle n'éprouve aucune attirance pour cet homme bon et généreux, même si son aisance financière lui ôterait bien des soucis. Son fils Tad est entre les griffes de sa belle-sœur qui n'entend pas lui rendre, Joan a donc besoin d'assurer son confort matériel pour le récupérer au plus vite.
Le casse-tête se complique avec l'apparition du séduisant Tom Barclay, jeune, fougueux et ambitieux. Il est fou de Joan, prêt à tout pour ravir son cœur (et son corps) mais la belle fait de la résistance. C'est que Joan n'est pas cruche et cultive une certaine éthique que son métier et son physique pulpeux peuvent mettre injustement en doute.
Racontée à la première personne, l'histoire n'en demeure pas moins sulfureuse et sensuelle, rapportant avec une naïveté à peu près calculée un concours de circonstances malencontreuses pour notre héroïne, qui se défend de son honnêteté et de son innocence. Mais qui est Joan Medford ? Une maman aux abois, une ravissante idiote, une blonde voluptueuse, une amante redoutable, proche de la mante religieuse ?
De ses multiples facettes, Joan tire habilement toutes les ficelles de l'intrigue pour davantage nous troubler et nous interroger. Le roman en devient vite fascinant et déconcertant, il 
idéalise la femme en tant qu'objet pas si potiche et la dote d'un esprit malin et rusé. Au lecteur d'en tirer ses conclusions.
Ambiance vintage à souhait pour un revival du genre roman noir hardboiled, dans la veine des Raymond Chandler et Dashiell Hammett. Très bon ! 

Traduit par Pierre Brévignon (The Cocktail Waitress) pour les éditions Gallimard / Folio Policier, Janvier 2016

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11/06/16

Pique-Nique à Hanging Rock, de Joan Lindsay

Pique-nique à Hanging Rock

« Pour les habitants d'Appleyard College, le dimanche 15 février fut un jour de cauchemar où l'on balançait entre le rêve et la réalité et où alternaient selon les tempéraments des bouffées d'espoir violent et d'angoisse éperdue. » La veille encore, une cohorte de collégiennes innocentes s'aventure pour un pique-nique champêtre en compagnie de leurs chaperons. Le temps est ensoleillé, la chaleur douce et apaisante. Quatre jeunes filles vont se détacher du groupe pour se hasarder dans les brousses et explorer le site de Hanging Rock. Au bout d'une heure, pourtant, seule l'une d'entre elles revient en pleurant. Elle ne sait plus, elle ne comprend pas. Toujours est-il que ses camarades ont disparu, sans laisser la moindre trace. Une enseignante va se lancer à leur recherche, avant d'être à son tour aspirée par l'énigme et s'évaporer dans les airs. Ce drame va aussitôt marquer les habitants de la région et bouleverser le pensionnat de Mrs Appleyard, qui s'enorgueillissait d'instruire la crème de la crème en matière de jeunes héritières écervelées. La police va mener son enquête, fouiller les lieux, alerter la presse et ne pas ménager ses efforts. Elle va rassembler les témoignages des enseignants, des élèves, des rares témoins sur place, dont deux jeunes hommes en goguette...  « Oh, Miranda, Marion, où êtes-vous parties... ? » Outre le suspense présent dans cette histoire curieuse et inquiétante, on trouve aussi un style étonnamment alerte et primesautier, un lyrisme délirant et parfois déconcertant, où au détour d'un détail poignant, l'auteur coupe court avec des interventions hallucinantes. « Bien que nous soyons nécessairement concernés, dans un récit d'événements, par l'action physique qui se déroule au grand jour, l'histoire donne à penser que l'esprit humain s'aventure bien plus loin dans les heures silencieuses qui s'écoulent entre minuit et l'aube, ces fructueuses heures sombres rarement relatées, dont les secrètes floraisons engendrent la paix et la guerre, l'amour et la haine, le couronnement et la chute des rois. Ainsi, par exemple, que prépare la petite impératrice grassouillette de l'Inde, en chemise de nuit de pilou, dans son lit à Balmoral, qui la fait sourire en cette nuit de mars et froncer sa petite bouche obstinée ? Qui sait ? » Publié en 1967, adapté au cinéma par Peter Weir, Pique-nique à Hanging Rock est une lecture hors du commun et hors du temps. Récit dramatique, il est surtout empreint d'un charme envoûtant, qui laisse une trace marquante d'un mystère qui continuera de vous hanter un long moment.

Traduit par Marianne Véron pour Flammarion (1977)

Repris par Le Livre de Poche, mai 2016 pour la présente édition

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# Mois Anglais 2016 : Auteurs anglais d'origine étrangère 

Drink tea and read english

Joan Lindsay, née Weigall, est une écrivaine connu pour son roman Picnic at Hanging Rock publié en 1967. Dramaturge, critique littéraire et critique d'art, elle a collaboré à diverses revues et journaux. Elle fait partie des membres fondateurs de National Trust of Victoria, une organisation non gouvernementale australienne, créée pour la promotion et la conservation du patrimoine aborigène, naturel et historique du pays.

 

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06/06/16

Les Rêves sont faits pour ça, de Cynthia Swanson

Les rêves sont faits pour ça

Un matin, Kitty se réveille dans une chambre inconnue, auprès d’un homme inconnu et dans une vie inconnue (mariage, enfants, maison d'architecte). Serait-ce un gag ? Car Kitty se souvient être une célibataire de trente-huit ans, qui tient une librairie avec sa meilleure amie Frieda et vit dans un duplex coquet avec pour seul compagnon son chat Aslan, où elle mène une existence ordinaire, en attendant le retour de ses parents en vacances à Honolulu. Sitôt qu'elle ferme les yeux, qu'elle tombe de sommeil, elle se retrouve dans cette autre vie, auprès d'un homme séduisant qu'elle aurait sauvé d'une attaque cardiaque, huit ans plus tôt, après leur rencontre par petite annonce dans le journal. Son autre vie lui apprend qu'il serait mort et qu'elle n'en aurait rien su - qu'est-ce que cela veut dire ? Kitty / Katharyn jongle ainsi entre deux visions de sa vie, ne sachant plus déterminer les frontières du rêve et de la réalité, réalisant peu à peu qu'aucune des deux perspectives n'est exempte de défauts, de contraintes et de désillusions, que le bonheur est ici, là et ailleurs. Cette valse tourbillonnante entraîne aussi le lecteur dans un maelström de sensations et d'émotions. Tout est confus, insaisissable et troublant. Kitty perd pied entre ses rêves et sa réalité, Kitty veut s'accrocher à ses espoirs en piochant entre les deux pour s'arranger une vie de rêve, car “les rêves sont faits pour ça”. Mais ce n'est tout... du moins, c'est une histoire surprenante sur toute la ligne. Et la lecture est aussi étonnante, captivante, fascinante... et terriblement poignante.

Au fil des pages, on accompagne l'héroïne dans un cheminement long et difficile vers la vérité. Entre l'excitation du début et les révélations déstabilisantes en cours de route, l'histoire se distingue par la subtile mascarade qu'elle met en place et son extrême habileté à manipuler son monde. Le trouble est volontairement semé, il faut ensuite accepter de respecter les règles de ce jeu de dupes, tout en nuances et en zones d'ombre. J'ai été également séduite par le cadre de l'histoire, qui se déroule dans les années 60, avec Jackie Kennedy en véritable icône de la mode, un contexte économique en pleine évolution, impactant aussi le style de vie des américains avec les grands centres commerciaux en plein essor, les chaînes de librairie en expansion (au détriment des commerces de quartier) et les lotissements qui fleurissent en marge des centres-villes. Cette photographie d'une époque donne à la lecture un charme vintage. Un bonus appréciable et une belle rencontre littéraire... pour qui aime les énigmes et les ambiances brumeuses. 

Traduit par Marilyne Beury (The Bookseller) pour les éditions Mosaïc, mai 2016

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03/06/16

Le Temps des métamorphoses, de Poppy Adams

Le temps des métamorphoses

Après des années de silence, Vivien rentre à la maison, dans le domaine familial de Bulburrow Court, un manoir victorien délabré, basé dans le Dorset. Sa sœur Virginia l'attend avec une certaine fébrilité. Que diable cherche-t-elle ? pourquoi ce retour ? Mais il ne sert à rien de tergiverser que les retrouvailles ont déjà lieu, des retrouvailles empruntées et maladroites, couvertes de faux-semblants et de bavardages inutiles. Dès son arrivée, Vivien ne cache pas son choc en explorant les lieux dépouillés et s'étonne de l'hygiène de vie de sa sœur, qui vit recluse dans cette grande demeure glaciale. Contrairement à elle, Virginia n'a en effet jamais quitté les murs de Bulburrow Court, emprisonnée dans les vestiges d'une enfance idyllique, auprès d'une mère élégante et fantasque et d'un père passionné d'entomologie, que Ginny suivra aveuglément en reprenant le flambeau. Les sœurs sont censées avoir tant de choses à se raconter, et pourtant le malaise entre elles est palpable. Pour le comprendre, il faut accepter le va-et-vient des souvenirs, entre présent et passé, à nous livrer une histoire de famille lourde de secrets, de drames et de mensonges. Le roman ainsi surprend, par son charme éthéré et ses manières dépassées, mais en impose aussi, par son atmosphère pesante et énigmatique d'une vieille demeure poussiéreuse. Et puis la relation entre Vivien et Virginia laisse également planer le doute sur des faits trop longtemps enfouis et que leurs retrouvailles vont déterrer involontairement. Par contre le rythme est nonchalant, il faut s'adapter à la lenteur, enclencher le rétroprojecteur de la mémoire et ne pas prendre toute confession prodiguée pour argent comptant... Pour qui aime les lectures d'ambiance, et pourquoi pas les longues théories sur les insectes, ce livre n'attend plus que vous ! Je garderai le souvenir du raffinement, de son refus de lâcher prise, ainsi que la belle galerie de personnages, qui continuent de hanter les couloirs de Bulburrow Court.

Traduit par Isabelle Chapman (The Sister) pour les éditions Belfond, repris chez 10-18, déc. 2011

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# Mois Anglais 2016 :  (Vieilles) dames indignes ou indignées

Mois Anglais 2

 

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