28/09/07

L'échappée - Valentine Goby

 

l_echappeeMadeleine, seize ans, a quitté son village de Moermel pour travailler à l'Hôtel des Ducs de Rennes (là où les allemands ont pris leurs quartiers). Nous sommes en 1940. Un jour, arrive Joseph Schimmer. Il est différent des autres soldats, lui c'est un pianiste qui rivalise de rage et de sensibilité pour exprimer, à travers Liszt, la folie de la guerre.
Par hasard, il va choisir Madeleine pour être sa tourneuse de pages. La jeune fille est effrayée, elle ne connaît rien à la musique et se demande pourquoi elle a été choisie, et puis il lui faut vaincre ses réticences et ne pas fixer l'inconnu dans les yeux. Les avertissements de sa mère lui cognent encore dans la tête : « Les hommes t'attrapent par les yeux et le reste suit. Quarante mille Boches à Rennes, tu vas connaître par coeur le bout de tes chaussures. Me fais pas de saloperie, Madeleine. »
De toute façon, que peut-il arriver entre une petite paysanne inculte et sans charme et un musicien allemand qui occupe le territoire ? De la timidité, des frémissements, une séduction douce et un amour balbutiant ...

L'Histoire a voulu qu' « En ce temps-là, pour ne pas châtier les coupables, on maltraitait les filles. On alla même jusqu'à les tondre. » (Paul Eluard)
Car Madeleine va aimer Joseph Schimmer et attendre un enfant de lui. A la Libération, elle sera traînée avec d'autres filles, humiliée et bafouée. Et le temps passant, l'histoire rappelle qu'on n'efface jamais les consciences, que la rancoeur est tenace. Madeleine et sa fille Anne vont longtemps payer ce qu'on appelle maladroitement « une faute » (pour être polie).
Aussi, en s'inspirant du destin de cette femme brisée d'avoir osé aimer l'interdit, Valentine Goby brode l'inqualifiable à la violence laissée en goût amer dans la bouche. Jamais elle ne tombe dans le mélodrame, elle est, bien au contraire, dans la retenue.

Le style adopté par l'auteur peut cependant déconcerter : un débit lapidaire, un rythme quasi infernal. Et plus on avance dans la lecture, plus on sent cette pression enfler. Ce n'est pas de la colère, c'est de l'impuissance, une énorme frustration, la répétition insensée du même cauchemar.
La scène où Madeleine est tondue en place publique est émouvante, totalement éprouvante. On y retrouve les vers d'Eluard qui résonnent sinistrement dans cet interlude glauque et ignoble. Et c'est clair que c'est le passage le plus marquant du livre !
Le roman évolue dans le temps, il est composé de quatre parties. Son propos pourrait se résumer aux "grandeurs et décadences d'une femme amoureuse, d'une mère malgré elle et d'une fille qui ne connaîtra que l'absence".
La fin n'est pas fermée et offre plusieurs options. Ce procédé est discutable mais pourra satisfaire chaque lecteur qui choisira ainsi la version qu'il préfère.

Gallimard, 228 pages / Août 2007

** Rentrée Littéraire 2007 **

J'en profite pour rappeler le poème d'Eluard :

 

 

 

En ce temps-là, pour ne pas châtier les coupables, on maltraitait les filles.
On alla même jusqu’à les tondre.

 

Comprenne qui voudra
Moi mon remords ce fut
La malheureuse qui resta
Sur le pavé
La victime raisonnable
À la robe déchirée
Au regard d’enfant perdue
Découronnée défigurée
Celle qui ressemble aux morts
Qui sont morts pour être aimés

Une fille faite pour un bouquet
Et couverte
Du noir crachat des ténèbres

Une fille galante
Comme une aurore de premier mai
La plus aimable bête

Souillée et qui n’a pas compris
Qu’elle est souillée
Une bête prise au piège
Des amateurs de beauté

Et ma mère la femme
Voudrait bien dorloter
Cette image idéale
De son malheur sur terre.

(1944, in Au rendez-vous allemand)

Posté par clarabel76 à 09:00:00 - - Commentaires [39] - Permalien [#]
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