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Chez Clarabel

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14 avril 2009

L'année brouillard ~ Michelle Richmond

« un petit mystère âgé de six ans, une magnifique réplique féminine de son père »

annee_brouillard

C'est l'histoire d'une petite fille, elle s'appelle Emma, elle marche sur la plage. Abby détourne les yeux, quelques secondes passent. Quand elle regarde de nouveau, l'enfant a disparu. Elle va ressasser inlassablement ce court laps de temps, ne pas en croire ses yeux, filer appeler son fiancé qui est le père de la fillette, avertir la police, courir sur la plage, chercher dans les toilettes publiques, fouiller les poubelles. Aucune trace d'Emma. La police pense à une noyade, Abby est convaincue d'un enlèvement. Jake, lui, est anéanti.
Au fil des jours, des semaines et des mois qui passent, le couple est cassé. Dans le regard de l'homme, brillent la douleur et la rancune muette. Abby ressent tout cela. Aussi, pour combattre le mauvais sort, elle s'accroche à son espoir, force sa mémoire à se rappeler le moindre détail, fait même appel à l'hypnose pour chercher un indice quelconque.

C'est le cauchemar de tout parent raconté avec une minutie stressante mais captivante. C'est très long, le roman est lourd de 500 pages, c'est trop, mais d'un autre côté cela rend compte de l'attente, de l'angoisse, celle de ne pas savoir, de ne pas comprendre.

L'histoire est racontée d'après le vécu de la jeune femme, Abby, qui est photographe de métier. Très vite on sent une grande sensibilité chez elle, à travers son histoire d'amour avec Jake, son enfance et ses rapports avec sa soeur Annabel, de même on la comprend lorsqu'elle s'estime impuissante, incapable, coupable, déconcertée. Elle sait désormais qu'elle représente celle qui a perdu Emma, même si elle va déployer une énergie démentielle pour la retrouver à tout prix, elle ne pourra pas effacer les quelques secondes durant lesquelles elle a détourné son regard de l'enfant. Faute d'inattention, faute impardonnable.
Et puis elle n'est pas la maman d'Emma, juste une pièce rapportée. Est-ce que cela lui ôte davantage de légitimité ? La mère, Lisbeth, est partie depuis trois ans, sans jamais donner de nouvelles. L'enquête aidant, Lisbeth refait son apparition et c'est le choc pour Abby qui comprend que, contrairement à elle, Lisbeth restera, aux yeux de Jake, celle qui lui a donné Emma. Envers et contre tout.

Ce roman réussit l'exploit de soulever toutes les tensions complexes créées par la disparition d'un enfant. Mais qu'est-ce que c'est épuisant à lire, nerveusement ! C'est simple, le lecteur est à cran. Et il faut reconnaître que 500 pages, c'est beaucoup trop. C'est un soulagement d'en voir la fin, d'avoir la solution, même si une nouvelle fois on reste surpris et abasourdi par ce qu'on apprend. Quelques pages plus loin, rebelote, la fin n'en finit pas de finir. Ça manque de punch et de perspective, c'est le brouillard - et ce n'est pas qu'une image !
Pourtant, ne vous méprenez pas, j'ai beaucoup aimé ce roman. Malgré son poids et son nombre de pages, j'ai trouvé qu'il était haletant, parfaitement intraitable avec nos nerfs, mais bougrement scotchant.

Buchet Chastel, 2009 - 512 pages - 25€
traduit de l'anglais (USA) par Sophie Aslanidès

Lire les premières pages
 

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13 avril 2009

Kiki Strike dans la Cité Clandestine ~ Kirsten Miller

« il a suffi d'une seule et unique phrase pour que Kiki Strike devienne mon obsession »

 

kiki_strike

Tout commence quand Ananka fait la connaissance de Kiki Strike dans les souterrains new-yorkais (le sol s'est effondré en plein centre du parc, sous les fenêtres des Fishbein ; n'écoutant que son courage, Ananka s'est faufilée jusqu'au trou). Mais l'histoire s'arrête là. Ananka croit avoir rêvé d'une simple apparition, jusqu'au moment où l'adolescente de douze ans s'aperçoit de la présence de Kiki Strike dans sa classe ! Aussitôt elle est obnubilée par cette fille, totalement atypique, elle est menue, ses cheveux sont clairs, proches du blanc, sa peau est pâle, et elle est vêtue tout en noir. En plus d'être mystérieuse, Kiki Strike est fascinante, et pourtant personne ne s'étonne de sa présence, c'est comme si on l'oubliait aussitôt qu'elle quittait une pièce.

Ananka va longtemps la guetter, la suivre dans la rue, mais ne tente pas de l'approcher. C'est Kiki Strike elle-même qui lui donne rendez-vous, et sans expliquer ses projets plus longuement elle entraîne Ananka à des réunions de scoutes. Par quatre fois, Kiki approche des filles et leur confie une enveloppe dorée. Ananka l'ignore encore, mais le club des Irrégulières (clin d'oeil à Sherlock) est en train de se créer sous ses yeux.

De qui s'agit-il ? Betty, Oona, Luz et DeeDee sont des filles banales en apparence, mais elles ont chacune des capacités extraordinaires (dans l'art de se déguiser, de pirater l'informatique, de bidouiller la chimie ou des explosifs). Kiki Strike a une idée derrière la tête, en réunissant tous ces petits génies : découvrir la Cité Clandestine. Ce n'est pas une lubie, cette cité existe dans les sous-sols de New-York depuis des centaines d'années. Elle a été creusée pour satisfaire des ambitions clandestines, le marché noir, le rendez-vous de pirates, mais aussi pour ouvrir des saloons, des tripots et des dancings underground.

Pour motiver ses troupes, Kiki Strike parle aussi d'un trésor ! Les filles sont folles de joie, excitées par l'aventure, la découverte et l'originalité du projet où il leur faudra, en plus du reste, devenir des espionnes, des archéologues, et stoïques face à l'adversité. Place au spectacle, avec ces héroïnes précoces, plongées au coeur d'une action haletante, doublée d'aventure et de mystère, et qui sera pimentée par le souffle d'un complot politique en deuxième partie du roman.

Personnellement j'ai eu un peu de mal à entrer dans l'histoire, pourtant séduite par la jolie couverture, j'ai cru jeter l'éponge quand, enfin, au bout de 150 pages j'étais totalement dans l'histoire. C'est qu'elle est devenue aussi beaucoup moins lisse, avec des lacets entortillés autour d'une figure phare, celle de Kiki Strike. La jeune fille s'était gardée de dévoiler certaines informations à son sujet, on en apprend donc au fil des pages, c'est excitant, entre les disparitions et les trahisons, c'est un vrai champ de bataille. Au final, grosse bonne surprise comme roman ! C'est aussi un coup de coeur international, le roman a déjà été traduit dans vingt pays. Je ne dis pas ça comme une surenchère, mais plutôt parce que je trouve le succès avéré. D'ailleurs une suite a déjà été écrite !

Pocket jeunesse, 2009 - 458 pages - 15€
traduit de l'anglais par Julie Lafon

illustration de Tara McPherson

10 avril 2009

Bogueugueu goes to London !

Bogueugueu va à Londres ~ Béatrice Fontanel
Illustrations Marc Boutavant

bogueugueuTroisième aventure avec Ferdinand Pompon et son copain bègue Basile Tambour, plus connu sous le nom de Bogueugueu ! (cf. Bogueugueu entre en sixième)

Toute la classe va passer une journée à Londres. C'est une grande nouvelle. Ferdinand et Bogueugueu s'y voient déjà, dans un bus rouge à deux étages, visitant le British Museum, Big Ben, le palais de Buckingham, Trafalgar Square, la Tour de Londres et la maison de Sherlock Holmes... A eux le plaisir du five o'clock tea, du plum pudding, du breakfast et des baked beans. On s'en pourlèche d'avance !

Manque de bol, au cours de la visite, Bogueugueu, distrait, oublie de descendre du bus. Ferdinand prévient la prof, Madame Rosmorduc, qui saute dans le premier taxi (noir) pour sauver la situation. C'est trop d'émotions pour elle, et elle s'évanouit. Les british policemen interviennent à temps et notre ami Bogueugueu est retrouvé sain et sauf, une bonne glace pleine de crème rose fluo entre les mains, et la bouche en coeur, pratiquant un very fluent english !

Chose curieuse, Bogueugueu s'exprime en anglais sans aucun bégaiement ! Cela lui donne une idée... plus tard, il viendra vivre en Angleterre. En attendant, retour en France via le tunnel sous la Manche (grosse rigolade à ce sujet, à imaginer des baleines ou des calamars géants autour du petit tunnel !!!). C'est encore mieux qu'un guide touristique, parce que ici c'est plus coloré, merveilleusement illustré et puis c'est drôle ! Cela reste une excellente façon de présenter Londres (dans toute sa superbe... image d'Epinal !), de donner envie aux enfants de traverser la Manche et de se fondre dans la masse, enfin moi je prendrais bien la poudre d'escampette !

Gallimard jeunesse, 2009 - 44 pages - 9€

10 avril 2009

Le gang des culottes courtes ~ Zoran Drvenkar

« le gang des culottes courtes est né au beau milieu de l'hiver, un moment à marquer d'une pierre blanche dans l'histoire du monde »

gang_des_culottes

Rudolpho, Island, Snickers et Ciment sont quatre jeunes canadiens dont la vaillance est tellement reconnue qu'ils sont conviés au studio de télévision pour raconter leurs aventures. Ils ont réussi à sauver des vies lors d'une tempête de neige, d'un accident de train, à dompter les grizzlis, à braver les fantômes et à se transformer en accoucheurs coincés dans une voiture.
Cela peut paraître invraisemblable et exagéré, et j'aimerais pouvoir trancher entre ce qui est vrai ou faux, mais c'est inutile. C'est un tel régal de se laisser berner par leurs sornettes (ou pas), de rire aux éclats en découvrant leurs péripéties abracadabrantes.
A tour de rôle, ils prennent donc la parole pour répondre à la question du public, comment sont-ils devenus la coqueluche du pays ? Très sérieusement, parfois timidement, et même un peu gênés, ils s'expriment. Et pour ça, ils sont cash. Désopilants. Attachants. Drôles. Fanfarons. Eux espèrent que toute la vérité sera enfin dite sur leur compte, puis rêvent d'aller manger une part de pizza loin des feux de la rampe.

En attendant, leur histoire se laisse lire avec un plaisir non simulé. A la fois c'est dépaysant, cela se passe au Canada, on a droit à tout le folklore (tempêtes de neige, caribous, grizzlis, hockey sur glace), ensuite les personnages sont inimitables, des Petites Canailles au grand coeur, qui se trouvent brusquement au coeur de l'action puis propulsées sur le tapis rouge, contre leur gré. Ils restent des enfants attachants, simples et sympathiques.

Et puis j'ai également aimé la mise en scène voulue par l'auteur, comme quoi le traducteur « Dick Sionert » serait venu en personne rencontrer Zoran Drvenkar dans sa maison de bois, près du lac Manitoba, retranché du reste du monde. Drvenkar est le seul à connaître toute l'histoire, à avoir recueilli les confidences secrètes des protagonistes... De cela, on n'en saura pas plus car l'histoire est bricolée de telle sorte qu'elle intrigue du début à la fin, mais l'auteur en joue jusqu'au bout, on trouve dans ce texte une profusion de notes, toutes plus risibles les unes que les autres, qu'importe, c'est du bonheur en barre !
Un bouquin dédié aux enfants, mais qu'on peut sans honte leur chiper !!!

Folio junior, 2009 - 192 pages - 5,90€
traduit de l'allemand par Laurence Bouvard
dès 11 ans

Illustrations intérieures de Ole Könnecke
Illustration de couverture Matthieu Sapin

9 avril 2009

Enterrez-moi sous le carrelage ~ Pavel Sanaïev

« elle m'aimait plus que la vie, et ses amies, éblouies par un tel bonheur, hochaient la tête, émerveillées »

enterrez_moi

Sacha a dix ans et vit chez ses grand-parents depuis six ans, loin de sa mère divorcée qui s'est installée avec « un nabot buveur de sang ». Ce n'est pas l'enfant qui s'exprime ainsi, c'est plutôt son incroyable grand-mère. Nina, une septuagénaire qui mériterait qu'on lui savonne la bouche tant elle est grossière et insolente, élève son petit-fils dans la démesure. Trop d'insultes, trop de protection, trop de mensonges.

L'enfant a une santé fragile, il est chétif et a peur de tout. C'est la faute de Nina qui le couve trop, lui fait porter un bonnet la nuit et une paire de collants pour éviter les refroidissements, lui mouline ses repas pour qu'il ne s'étrangle pas, l'abstient d'aller à l'école parce qu'il risque d'être culbuté par des armoires à glace, l'abreuve de granules et autres vitamines à des heures fixes, et j'en passe. Les exemples ne manquent pas, comme la séance du bain, qui ouvre le roman, elle répond à un vrai cérémonial qui frise le grotesque, et toutes les anecdotes qui suivent sont du même acabit.

Alors, grotesque ? Pathétique ? Ridicule ? Non, l'histoire racontée par le garçon flirte effectivement avec l'insouciance, l'humour et le détachement. Mais on finit par soulever quelques voiles qui montrent une grand-mère différente de la despote suggérée. On découvre alors une femme rongée par la douleur et la folie de son amour. C'est troublant, voire poignant. Cette ambivalence constante dans le roman permet de relativiser le sentiment d'incompréhension qui nous gagne. Les preuves d'amour de la grand-mère sont bien maigres, maladroites et contradictoires. Ses effets vont à l'encontre de ses espoirs, et on la plaint davantage. Mais c'est cette discordance qui est intéressante.

J'ai lu ce roman qui figure parmi la sélection du prix littéraire d'aufeminin.com, et c'est ainsi que je le découvre. Je serai très probablement passée à côté. Du coup je suis reconnaissante de cette agréable trouvaille.

Les allusifs, 2009 - 266 pages - 23€
traduit du russe par Bernard Kreise

Lu pour le prix de la révélation littéraire auFeminin.com   logo   

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« Vous savez, Véra Pétrovna, quand j'ai fini de lui faire prendre son bain, je n'ai plus la force de vider la baignoire et je me lave dans la même eau. (…) Je sais que lorsque j'y entre après lui, cette eau est comme un ruisseau qui coule sur mon âme. Je pourrais la boire cette eau ! Il n'y a personne que j'aime ou que j'ai aimé autant que lui ! C'est un petit imbécile qui s'imagine que sa mère l'aime encore plus, mais comment pourrait-elle l'aimer plus, dès l'instant qu'elle n'a pas autant souffert pour lui ? Une fois par mois, elle lui apporte un jouet : est-ce que c'est de l'amour, ça ? Moi, je respire par lui, je ressens par ses sentiments ! Je crie après lui, mais c'est par peur, et ensuite je me maudis de l'avoir fait. La peur que j'éprouve pour lui, c'est comme un fil qui me relie à lui, qui s'étire, et où qu'il se trouve, je ressens tout (...). Un amour pareil est pire qu'un châtiment, il n'en résulte que de la douleur, mais qu'y puis-je s'il est ainsi ? Je pourrais hurler à cause de cet amour, mais sans lui pourquoi devrais-je vivre ? »

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8 avril 2009

L'orgue de Quinte ~ Hervé Picart

orgue_de_quinte

Frans Bogaert est en vacances à Provins. Il a confié sa précieuse boutique brugeoise, l'Arcamonde, aux mains de son assistante, la troublante et délicieuse miss L. (double parfait et confondant de l'actrice Lauren Bacall). Frans séjourne dans la maison de Lamartine avec son beau-père, Victor Brunel, qui vient d'emménager en France pour une raison personnelle (la disparition de sa fille, en fait) et se révèle un compagnon érudit et passionnant dans la cité provinoise.

Sur la place du marché, un dimanche matin, l'antiquaire fait la trouvaille d'un objet curieux, vendu comme étant l'orgue à liqueurs de des Esseintes (célèbre personnage du roman d'Huysmans). Bogaert flaire l'arnaque et marchande l'objet car sa curiosité est piquée au vif, il veut connaître le secret de cet objet. Avec délicatesse, il va le dépouiller, le caresser d'un fin pinceau et révéler des initiales gravées. Mais les découvertes ne s'arrêtent pas là !

Cette série décrite comme un roman-feuilleton en douze épisodes est définitivement un rendez-vous incontournable ! Ce volume 2 nous offre une aventure encore plus singulière, qui fourmille de passion, d'érudition et d'énigmes !

On retrouve avec bonheur le personnage de Frans Bogaert, l'antiquaire perspicace et gourmand de savoir, dans un cadre qui n'est plus Bruges (qui n'est pas totalement absente, merci la sublime Lauren qui intervient avec brio et beauté !). Provins n'a pas à rougir et se montre à la hauteur de toutes les espérances. La ville offre un cadre idyllique et historique, chargé de mystères, idéal pour alimenter l'intrigue, qui est tout bonnement extraordinaire, riche et excitante. On découvre l'histoire étonnante d'un maître-verrier, obsédé par sa quête du cristal parfait, mais inutile d'en lâcher plus.

Entre les lignes, on commence à percer une autre piste sur la disparition de Laura Bogaert, l'épouse de l'antiquaire, ce mystère (cf. Le dé d'Atanas) figure comme un fil rouge et la suite promet monts et merveilles. Comble de tout, ce texte est servi par une plume à faire pâlir d'envie, le style d'Hervé Picart est léché, fluide et agréable. Un régal.

Ne résistez plus ! C'est une perte de temps et d'énergie. Une impardonnable erreur, en plus !

Le Castor Astral, 2009 - 216 pages - 13€

Volume 1 : Le dé d'Atanas

Déja annoncés :  Le coeur de gloire (tome 3) en novembre 2009 -  La pendule endormie (tome 4) en mars 2010.

L'Arcamonde vous ouvre ses portes : http://arcamonde.hautetfort.com

Les recettes de l'Arcamonde :

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« Victor Brunel a tendu à son beau-fils un élégant verre ballon où danse un précieux liquide doré, qui happe la lumière pour mieux scintiller.
- Qu'est-ce que c'est ?
- Du vin de glace. Cela ne peut que vous réchauffer, non ?
- Du vin de glace ? s'étonne Bogaert. De quoi s'agit-il ? Encore une de ces richesses de bouche de nos amis français ?
- Tout à fait. Ce régal est le produit miraculeux de la plus tardive des vendanges. Les vignerons alsaciens attendent que les premières fortes gelées viennent crisper les derniers pampres. Sous la peau fripée du raisin se produit alors une exceptionnelle concentration des sucres. Ainsi s'élabore ce divin breuvage, à mi-chemin entre un Riesling ancien et un vin de paille
.
»

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« Bogaert a commandé une grouse à l'hydromel. Il attaque la bête avec un bel entrain, la narine tout émoustillée par le fumet aigre-doux qui monte de son assiette. La chair du gibier, à l'arrière-goût de réglisse, se marie à merveille au miel de la sauce. Le régal lui fait baisser paupière.
- Excusez cette faiblesse, croit-il bon d'ajouter aussitôt, de peur de paraître excessivement ridicule ou gourmand. Ce plat est somptueux. Vraiment, cette grouse me grise. Vous auriez dû vous laisser tenter. Votre thon au poivre jaunet me semble un tantinet austère.
- Un peu d'austérité ne peut nuire au bonheur, monsieur Bogaert. C'est juste un condiment de vie comme un autre : elle produit une douceur aigrelette qui rappelle celle de votre grouse.
»

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7 avril 2009

La mode est au rouge sang - Valerie Stivers

mode_au_rouge_sangLe temps d'un été, et sous la pression de sa tante Victoria, Kate McGraw accepte un poste de stagiaire au sein du prestigieux magazine de mode, Tasty. La jeune fille, future étudiante de médecine à Brown, déteste la mode et tout ce qui s'y approche. Elle a certes un don pour la création, mais cela lui rappelle trop sa mère Eva qui a mystérieusement disparu.

Son entrée dans la gigantesque tour noire aux vitres teintées fiche un frisson, et Kate s'y sent pataude et inadaptée. Son look vintage cloche, du moins le pense-t-elle à force de scruter ses collègues toutes plus filiformes les unes que les autres, totalement lookées et vêtues de noire, et d'une beauté glaciale mais fascinante. Pour le lecteur, avisé par le titre et la couverture (un peu moche), il n'y a aucun doute possible sur la double facette des employées de Tasty. C'est un nid de vampires ou je ne m'y connais pas !

En attendant, on reste un peu sur la touche, à suivre les pérégrinations de la narratrice, alias Kate, qui a vent des rumeurs mais pense, au début, qu'il ne s'agit que de remarques imagées. Elle commence sérieusement à s'inquiéter lorsqu'elle est témoin de crimes dégoûtants (un chien vidé de son sang et abandonné dans un placard, ou des filles retrouvées mortes au cours des soirées vip...). Petit à petit, elle regroupe certains détails (interdiction stricte de servir de l'ail à la cantine, toutes les filles du magazine ne boivent qu'un jus visqueux qui passe pour du jus de betterave, au matin les bureaux sont vides, ou on y trouve d'étranges caisses en bois qui ne sentent pas la rose, et ce sont tous d'infatigables noctambules, sur qui les traces du temps n'ont vraiment aucune emprise !).

La rédactrice en chef n'est pas sans rappeller une certaine Miranda Priestly (cf. le roman de Lauren Weisberger). On est proche du Diable s'habille en Prada, simplement dans l'idée (une patronne effrayante, une jeune stagiaire innocente), mais comme l'indique le titre et la couverture du livre de Valérie Stivers on devine ici qu'on a affaire à des buveurs de sang ! Pas de mystère défloré. L'intrigue reste aguicheuse, bien tendue sans filer de sueurs froides, car cela reste de la lecture de divertissement. La narratrice, et héroïne, est une jeune fille moderne, naïve mais pas idiote. Ses questions apportent le cheminement nécessaire pour alimenter la tension et les énigmes qui fleurissent ci et là dans le roman.

Au final, on a un livre correct, léger, pas mémorable mais tout indiqué pour les vacances et la détente. 

Fleuve Noir, avril 2009 - 14,90€

 

7 avril 2009

Les mains nues ~ Simonetta Greggio

« quand on tient un amour on le garde, on le défend contre lui-même et contre les autres »

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Emma est une femme de quarante-sept ans, vétérinaire en pleine campagne, qui a choisi de vivre une existence rude et solitaire. Débarque Gio, quatorze ans, bientôt quinze, « l'âge des catastrophes naturelles ». Il est le fils de Raphaël, qu'elle a connu autrefois, et avec qui s'est joué quelque chose qu'elle a voulu oublier. Gio est en fugue, en colère contre ses parents, contre leurs secrets aussi. Il trouve refuge chez Emma, qui accepte de l'héberger mais en échange il doit prévenir ses parents. Au début cela l'embête car elle s'était jurée de se tenir à distance des histoires de Raphaël et Micol, mais Gio possède une tendresse et une gentillesse qui lui rappellent des doux souvenirs. Entre eux, la passion folle ne naît pas sur un coup de tête, c'est simplement le résultat d'une longue patience, de regards échangés contre tous les discours du monde, d'une connivence certaine et inébranlable.

« Peut-être avais-je toujours été suspecte d'être une femme seule, sans mari, sans même le plus vague fiancé. Je me devais d'être accompagnée d'un homme, d'avoir des enfants - ou de me plaindre de ne pas en avoir. Je n'avais pas joué le jeu, n'avais respecté aucune règle. Je n'avais même pas fait semblant, et peut-être était-ce ça le plus grave, ce qu'on ne pouvait pas me pardonner. »

Voilà un roman qui ne parle pas que d'un amour interdit, mais qui aborde également toutes les nuances chez une femme qui vieillit et qui assume sans complexes sa sensualité et ses rides, « être trop jeune pour être vieille, un peu trop vieille pourtant pour être encore jeune » reconnaît Emma. Elle est dans la fleur de l’âge et elle n’a pas honte de son corps de femme qui réclame encore d'être caressé et aimé. Elle s'émeut de la tendresse offerte sur un plateau par un gamin plus jeune qu'elle. Elle va en payer le prix. 

Son histoire avec l'adolescent reste très pudique, tout est chuchoté, pas du tout racoleur. Aucun détail n'est d'ailleurs donné. On n'en retient que les cris, une gifle, l'impuissance et la jalousie. Pas besoin d'en dire trop, car tout ceci repose aussi sur un écheveau d'intrigues et de liaisons secrètes. De vengeance aussi. Simonetta Greggio signe un bon roman, écrit avec beaucoup de sensibilité et qui met en avant une femme remarquable, qui accuse et s'accuse (pas de quoi soulever les ligues de la bienséance, je vous rassure !). Toutefois je n'ai pas retrouvé ce qui avait su me séduire et m’enchanter lorsque j'avais lu La Douceur des hommes, son premier roman publié en 2005.

Stock, 2009 - 170 pages - 16€

Lu pour le prix de la révélation littéraire auFeminin.com   logo

6 avril 2009

UN AUTEUR : Madeleine Bourdouxhe

« A toi d'aimer, à toi de vivre. Exiger de la vie, c'est-à-dire exiger de soi-même. »

A_la_rechercheMarie est une jeune femme simple, sensible, qui s'est accomplie dans le mariage. Elle aime Jean depuis six ans, entre eux l'entente est parfaite. Ils se parlent peu, mais se comprennent instantanément. Ils passent leurs vacances près de la mer, loin de Paris et de leur routine, cela change. Cela leur fait du bien. Marie passe son temps à regarder Jean se baigner. La mer la fait rêver. Un jour, elle aperçoit un jeune homme qui la trouble. Il lui donne son numéro de téléphone. A Paris, elle décide de l'appeler.

Marie va changer, s'ouvrir et s'épanouir. Le roman longtemps souligne combien elle s'est réalisée dans le mariage, et en même temps on sent une inertie chez elle, dans sa vie. Elle donne des leçons à domicile, elle est appliquée. Sa soeur Claude compte aussi beaucoup pour elle, même lorsque celle-ci perd pied et commet une bêtise. Marie a des mots très justes, très touchants sur l'amour et la vie. « On ne voit que ce que l'on comprend. Et l'on ne comprend que ce que l'on aime. Il faut d'abord se donner, s'engager, alors on recevra en échange. »

Les romans de Madeleine Bourdouxhe (cf. La femme de Gilles) dégagent un vrai sentiment de cocon, d'élégance et de grâce. Ses personnages féminins ont une beauté sincère et intérieure, qu'on cerne difficilement au début, j'avoue, tant de dévotion de la part des épouses pour leurs hommes peut déconcerter. Et ce sont des romans qui semblent intemporels, celui-ci a été publié dans les années 40 par exemple, et pourtant les considérations de l'héroïne sur l'engagement, l'amour, la vie sonnent toujours d'actualité. C'est d'une grande simplicité, d'une grande pudeur, et encore une fois ce texte surprendra par sa grande sensualité, en des termes chics et authentiques. Personnellement cela me touche beaucoup.

Actes Sud, 2009 - 158 pages - 15€

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A noter également la sortie en format poche d'un recueil de nouvelles : les_joursLes jours de la femme Louise

Sept nouvelles, sept femmes silencieuses, la violence suit le contour du quotidien.

Quatrième de couverture

Elles s'appellent Louise, Anna, Blanche ou Clara. Elles sont ouvrière, femme au foyer, mère seule avec un enfant, bonne chez Madame. Elles sont confrontées à la vie, à l'amour, à l'ennui, à la frustration, à la violence des hommes, leur indifférence ou leur condescendance. Toutes ont en commun des rêves trop grands pour elles, des peurs d'enfant, des désirs qui n'osent s'exprimer. Alors elles avancent vaille que vaille, tombent et se relèvent, touchantes de fragilité, admirables de courage opiniâtre, fortes de leur douceur même, belles de tout cet espoir lumineux en elles que rien ne parvient à éteindre.

Ce qui bouleverse, dans l'écriture de Madeleine Bourdouxhe, c'est son style simple et franc, en empathie troublante avec les personnages, son réalisme poétique qui ne craint pas l'engagement social ou féministe mais privilégie l'émotion, la justesse psychologique.

Babel, 2009 - 126 pages - 6,50€

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Et pour rappel, le roman qui m'a fait connaître Madeleine Bourdouxhe : La femme de Gilles (2004)

femme_de_gillesMilieu ouvrier, Nord de la France. Elisa est mariée à Gilles, ils ont deux petites filles, attendent un troisième enfant. C'est l'amour tranquille, le cocon familial idyllique, Elisa est amoureuse de Gilles, et réciproquement.

Puis, le drame : Gilles a une aventure avec Victorine, la soeur d'Elisa. Elle s'en rend compte comme ça, en le "sentant" et forcément ça la bouleverse mais elle préfère se taire. Par peur de perdre l'amour de Gilles. Alors elle prend sur elle, prête une oreille attentive, confidente et compréhensive, jamais elle ne pipe mot, seul le lecteur a conscience de sa souffrance.

Son côté "bobonne" fait bondir ! On s'insurge contre le mari adultère, la soeur intriguante, contre les gens qui pensent qu'elle "ne vaut pas mieux si elle accepte sans rien dire", contre la mère qui blâme sans tout savoir... On plaint beaucoup Elisa, on a du mal à comprendre son chemin de croix, son martyr silencieux. C'est beau, tout cet amour ? Oui, surtout quand Elisa répond que "sans amour je ne suis rien", et puis "à quoi sert de vivre sans cet amour". Oui, à quoi ça sert ?

Ce roman, c'est l'histoire d'une dévotion. Une histoire de totalité, d'égoïsme et de goujaterie. C'est fort, sensuel, dramatique et émouvant. C'est un roman qui a été publié en 1937, remis au goût du jour grâce au cinéma, et c'est un miracle de constater que ce livre n'a pas pris une ride !

Actes Sud, 2004 - 154 pages - 13,50€

A voir : La femme de Gilles par Frédéric Fonteyne, avec Emmanuelle Devos dans le rôle d'Elisa, mais aussi Clovis Cornillac (Gilles) et Laura Smet (Victorine).

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et un peu de musique... Piers Faccini :

 

5 avril 2009

Un swing parfait ~ Jean Paul Nozière

swing_parfait_2Le Village est un projet implanté par Antoine Jeunet, un redoutable homme d'affaires, qui a imaginé un lotissement de résidences pour riches, cerclé par une rempart, protégé par un gardien à l'entrée, avec barrière pour entrer et sortir. C'est un modèle copié sur un mode de vie américain, mais à Sponge, près de Dijon, l'idée chatouille.

Dans la famille Jeunet, il y a la mère, Manon, femme passive et transparente, très lasse de sa vie de couple. Antoine est un homme tyrannique, exigeant et mysogyne. Et puis il y a Elena, une belle plante de seize ans, solitaire et discrète, qui est folle amoureuse du fils de gardien, Lucas Porato. Un jour, un individu se présente en poussant le cri de la chouette. Le sang d'Elena se glace aussitôt, c'est un signe : son frère Ugo est de retour.

Depuis six ans, le garçon a fugué. Il n'en pouvait plus d'être une marionnette entre les mains de son père, qui attendait de lui d'être un champion de golf. Ugo revient au bercail, il a vingt-deux ans, ses traits ont changé, mais pas seulement. Il est devenu plus agressif, plus violent, plus aigri. Six années à zoner vont rendent différent. N'attendez pas d'autre explication.

Qui est ce garçon qui ressemble à son frère, mais qui pourtant est si différent de lui ? Peut-on se fier au jugement de ses souvenirs, s'accrocher à une quelconque espérance pour satisfaire les apparences ? Elena observe, elle n'est pas la seule. Marc Porato, le gardien, qui était un ancien flic, se pose aussi de plus en plus de questions.

L'histoire est racontée en multipliant les points de vue, en alternant le présent et le passé. La mise en scène sait instaurer d'office un climat de suspicion, le cadre du Village est en lui-même un vase clos, les sentiments étouffent, les passions sont exacerbées. Normal que le lecteur se sente aussitôt interpellé, et qu'il croit deviner d'avance, et pourtant il ne sera pas au bout de ses surprises ! J'ai beaucoup aimé l'ambiance du roman, très tendue, en plus d'être langoureuse (c'est l'été, il fait très chaud). La fin est peut-être un peu trop précipitée, les passions amoureuses trop vite amorcées, malgré tout j'ai été séduite par cette histoire renversante. Et puis j'ai lu ce roman d'une traite, parce qu'il vous impose ce besoin de ne pas décrocher avant la fin.

Syros, coll. Rat Noir, 2009 - 192 pages - 12€

le site de l'auteur : http://jpnoziere.com/index2.htm

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