Chez Clarabel (2)

Des livres, de la passion de lire et des dessous chics

08 février 2007

Geneviève Brisac en romans

brisac_genevieveParce que Geneviève Brisac vient (enfin!) de publier son nouveau livre pour adultes (oui, c'est également un auteur pour la jeunesse et une éminente traductrice) : 52, ou la seconde vie (L'Olivier), il est temps de faire un peu le point sur cette plume et cet univers qui me touchent particulièrement.

Ma rencontre a eu lieu suite à la critique élogieuse de Flo sur Les soeurs Delicata, le charme commençait déjà à s'opérer, j'étais intriguée, attirée par cette atmosphère qui détonnait de mes lectures habituelles. Je le sentais, oui, je le savais : j'allais succomber.

Je ne vais pas parler en détails de sa vie, de sa bio, etc. Il existe le site de l'auteur pour en savoir plus.

Moi je m'intéresse à ses écrits. Ses romans, ses albums pour la jeunesse, ses essais, sa passion pour Virginia Woolf, sa culture anglo-saxonne, véritable mine pour découvrir des auteurs comme Flannery O'Connor, et son énergie à défendre l'étiquette de la littérature féminine.

Passons en revue ses romans :

les_filles__brisacLes filles : "Nouk a décidé de planifier la guerre. Elles minutent, avec Cora, quelques escarmouches légères. Si aucune jeune fille ne peut rester, si toutes elles fuient, ou meurent, il n'y en aura plus. Donc être atroces. A tout instant, invivables." L'esprit retors de Geneviève Brisac se met en branle : pour son premier roman l'auteur impose déjà ses personnages fétiches, à jamais présents dans le reste de ses romans. Pour "Les filles", Nouk, Cora et le Bébé sont de jeunes enfants redoutables. Elles ne veulent plus de nourrice, c'est décidé. Lorsque Pauline débarque un matin, ses heures sont comptées. Avant elle, il y avait eu Maryse qui était cruelle, cinglante et violente. Elle est partie, on dit d'elle qu'elle est morte juste après... mais Pauline n'en saura pas plus. Déjà l'ambiance est assez glaçante, les filles sont trop intelligentes, elles pensent beaucoup, s'expriment peu ou ont des mots terribles. Ce sont des coeurs de béton armé, surtout Nouk. La jeune fille a décidé de créer une symbiose avec Cora comme un couple de jumelles. Et puis tout va se fissurer : une mort atroce dans un square, une séparation, un deuil et la maladie ... bref le roman ne se contente pas de lapider la nurse, l'histoire est morbide dans l'ensemble. Geneviève Brisac signe son premier livre d'une plume très sèche, par mots hâchés, le rythme général est saccadé, parfois l'on croit à des phrases coupées net. Point à la ligne. C'est aussi ironique, cruel, parfois drôle et moqueur. (1ère entrée en scène d'un des personnages fétiches de G. Brisac : Nouk !).

Madame Placard : Grosse déception. C'est une vague histoire de terrier où se sont nichées Martha et ses filles, Evangéline et Bérénice. C'est Evangéline la narratrice du récit (lequel est complètement décousu et dérangeant). Sa soeur ne marche pas, c'est elle qui s'en occupe à longueur de journée car elle dit de Martha que c'est une mauvaise mère. Le père est parti, comme beaucoup d'autres hommes, car dehors c'est la guerre et les hommes sont tous partis au front. Mais de ce départ du père, la famille n'a pas su se relever, la mère s'est effondrée, rejetée, bafouée. Evangéline a séjourné à l'hôpital, rancunière, haineuse et nourrissant un complexe sentiment d'amour et d'amertume pour sa soeur. Un jour, dans le terrier jonché de piles de photos, de linge à repasser et de crasse indéfinissable, débarque un couple ! Un homme, mystérieux, une femme, belle, prénommée Dora. Ils deviennent les nouveaux parents de Bérénice, aux yeux d'Evangéline, qui se terre dans la cave, avec les poules. C'est une étrange histoire pleine d'allégories où Geneviève Brisac explore son terrain familier des relations entre soeurs, avec la mère, le père, bref des relations familiales. Cela flirte avec l'amour, la haine, la mesquinerie ou la jalousie, c'est très alambiqué, teinté d'humour noir et ce livre, confus et à tendance mystique, me laisse bougrement perplexe !

petitePetite : Nouk a 13 ans et décide de ne plus manger. "Petite" c'est toute cette histoire d'une adolescente intelligente et douée qui cesse de s'alimenter du jour au lendemain, l'histoire d'une anorexie qui empoisonne une existence et une vie de famille. Geneviève Brisac parle à travers la petite Nouk qui confie ses états d'âme, ses victoires, ses résolutions et ses angoisses. C' est une histoire poignante, détaillée et finement construite. L'auteur prend un soin particulier à décrire la maladie et sa perversité, à souligner que Nouk n'est pas folle ni méchante, qu'elle ne fait pas exprès, qu'elle ne veut pas torturer sa famille, ni se rendre intéressante. C'est un mal qui ronge le corps et l'ossature de la jeune fille, mais pas seulement. "Petite" en révèle toute l'étendue ... C'est joliment écrit, finement exprimé, surtout à travers la voix de la jeune Nouk de treize ans. Il est juste (un peu) dommage de hâter la fin, notamment avec le passage des années, ce qui rend la fin du roman un peu hoquetante. (Un des romans les plus connus, réédité en 2005 dans la collection Medium de L'école des Loisirs.)

weekend_de_chasseWeek-end de chasse à la mère : Dans ce roman, on retrouve avec bonheur Nouk, une maman paumée, décalée et limite un peu folle, et son fils Eugenio, petit garçon exigent, ogre, lucide, intelligent et vorace. Tous deux vivent trop l'un sur l'autre, alimentent une relation étouffante que l'entourage juge anormal et mauvais pour la mère et l'enfant. Nouk passe son temps à écouter les exigences de son fils qui, la veille de Noël, ordonne à sa mère de leur organiser une fête "différente", non plus un tête-à-tête mère/fils qui le gonfle. Au programme : l'achat d'un vrai sapin de Noël, un réveillon au Bon Marché, la rencontre d'un type qui a de Tchekov le prénom d'Anton, l'enterrement saugrenu du canari Eve, des vacances en bord de mer en Bretagne, etc... Mais Eugenio n'est pas satisfait. Même les blagues potaches sur la reine Elisabeth le laissent de marbre, alors Nouk se pose des questions. Et si son amie Martha avait raison ?.. si l'eau était finalement trop grise et impossible à peindre ?.. Et qui disait cela : je marche des cailloux dans les poches ?..  Là, Geneviève Brisac prend véritablement plaisir à broder autour du sujet de la relation maternelle, la relation filiale, l'amour vautour, l'enfant roi, etc. C'est parfaitement jubilatoire, pour l'écrivain de l'avoir écrit, d'avoir exploser son délire, et donc pour le lecteur, de ricaner, de déchanter, etc.  (Prix Femina 1996)

voir_les_jardinsVoir les jardins de Babylone : On retrouve Nouk qui approche de la trentaine, elle est maman d'un bébé (Eugenio) et vit avec Berg. L'histoire de Nouk démarre lorsqu'elle apprend qu'elle fait partie de l'échantillon pour une enquête sur la vie sexuelle des Françaises. D'abord réticente, Nouk va progressivement se confier et raconter ses premières amours, souvent catastrophiques, avortées ou saugrenues. Car Nouk a fait Mai 68, adhéré aux groupes féministes, revendiqué des changements radicaux, manifesté, rédigé des tracts etc.. Insidueusement, ses idées sont tout aussi provocantes, anti-bourgeoises: ne jamais déclamer son amour, être dans le doute perpétuel de trouver le bon amoureux, ne pas se marier, tout se dire dans le couple etc. Car au fil de ses aveux, Nouk va introspectivement analyser ses sentiments, sa vie et son amour pour Berg et au fil des chapitres l'amertume va poindre... Portrait sans complaisance d'une jeune femme, de sa vie amoureuse, de ses loupés, ses manques et ses incertitudes. Car Nouk est compliquée comme sa vie : est-elle une bonne mère, son bébé est-il idiot, Berg est-il l'homme de sa vie. S'ajoutent ses questions sur son implication au sein de son groupe des Adélaïdes, ses amitiés, sa vie alentour, etc. Texte grinçant et sarcastique, à compléter avec "Week-end de chasse à la mère".

pour_qui_vousPour qui vous prenez-vous : Le monde de Geneviève Brisac n'est pas édulcoré, tout est souvent sinistre et railleur. Ses personnages s'appellent Max, Gerbert, Melissa Scholtès, Mélinée ou Madame Archer. Ce sont des êtres qui souffrent (en silence), qui frisent la folie ou le désespoir. Ils témoignent d'une société qui vote l'inconscience, téléphone par mobile, part skier près d'un pays en guerre ou part un week-end à la campagne. Au fil des pages, la narratrice, aidée par l'auteur très en verve, regarde le monde et nous ouvre les yeux. Avec elle, on sent la honte de la puérilité, le trouble de la mort et on regarde ces oiseaux noirs de malheurs : les corbeaux. ("C'est l'un des animaux les plus proches de l'être humain. ça les rend intelligents, névrosés, cruels, intéressants, tendres aussi.") Le livre de Geneviève Brisac est tout ça aussi : tendre, violent, intelligent et attachant. La lecture n'en laisse pas moins perplexe mais "Pour qui vous prenez-vous?" recèle un charme indicible, un peu poète et beaucoup désespéré. "Dans l'eau, je me suis mise à pleurer sans crier gare. Des litres de larmes dans des litres d'eau. Les larmes faisaient des trous dans la mousse, comme des puits creusés par des puces de sable, par des lombics. Des tunnels de larmes pour aller nulle part."  (Recueil de 11 textes.)

Les soeurs Delicata :  Les soeurs Délicata sont Paloma, Evangéline, Clotharia, Esther, Nouk, Judith et Mo. Sept petites filles qui vivent dans un appartement "qui ressemble à un boa". L'histoire commence le 20 décembre. Nouk, la narratrice, parle de ses soeurs, des anges qu'elles confectionnent, de sa grand-mère (l'extravagante Grand-Mère Oiseau qui vit dans sa chambre, "sa grotte", et en sort parfumée, maquillée, accoutrée avec exubérance). Rencontres mystérieuses, disparition des uns et des autres, arrivée fracassante de la grand-mère Tchaïka, une Villa blindée et nimbée de secrets ... Que se passe-t-il chez les Délicata? Entre hallucinations et croyances, l'histoire des "Soeurs Délicata" plonge le lecteur dans un mystérieux conte à consonnance mystique, à la croisée des Contes Gothiques de Karen Blixen et des contes d'Andersen. L'ambiance est inquiétante, intéressante, palpitante et un rien gothique, le tout sur un mystère qui grossit, dans un univers à la fois onirique et surréaliste.

  • Les publications pour la jeunesse concernent surtout la série Olga, une petite fille très intelligente et complètement attachante, qui ne manque pas de répartie et à qui il arrive de bien sympathiques aventures, pleines d'humour et de facétie !  (Plus de titres en jeunesse sur son site)

Alors, je suis désolée pour la longueur du billet ! ...

Posté par clarabel76 à 19:56 - Pochothèque - Commentaires [14] - Permalien [#]

Commentaires

Oh mais non, ne sois pas désolée, c'est top pour faire son choix et se répérer dans l'univers de Geneviève Brisac, grand merci au contraire !
Je n'ai lu que ses nouvelles pour l'instant, me reste à faire !! (D'ailleurs, tiens c'est marrant, je me souviens que c'est ce que je lisais quand j'ai déjeuné avec JPB. Souvent je me souviens très précisément, et pendant longtemps, du moment et du lieu où j'ai lu tel ou tel livre, parfois plus que du livre lui-même !! :-D)

Posté par cuné, 08 février 2007 à 20:08

Je n'ai pas lu ces romans pour adultes. Nous avons par contre à la maison, le noël dOlga et Olga et le décision maker. Voilà pourquoi j'aime beaucoup les abonnements école des loisirs, ils nous permettent de nombreuses découvertes. Geneviève Brisac et Agnés Desarthe dont tu parles dans ton billet en font partie.

Posté par Bellesahi, 08 février 2007 à 20:11

J'ajoute qu'il ne me reste plus qu'à découvrir ces romans adultes !

Posté par Bellesahi, 08 février 2007 à 20:12

J'espère que tu vas apprécier aussi la lecture des romans pour adultes, c'est un univers plus particulier mais délicieux, Bellesahi ! ;-)

Cuné - ouiiii ! J'ai justement remarqué ton commentaire sur Amazon et honnêtement je le trouve SUPERBE ! Tu as très, très bien saisi l'univers de Geneviève Brisac, il faudrait l'explorer davantage ! C'est captivant !!! (Moi aussi je me rappelle davantage du contexte de lecture plutôt que le contenu du livre lui-même ! Flippant ou non, mais ça fait sourire !).

Posté par Clarabel, 08 février 2007 à 20:26

(Pour certains romans, j'entends !)

Posté par Clarabel, 08 février 2007 à 20:27

Il y a aussi l'odeur du livre qui me rapelle un endroit !! Je m'explique, certains livres de poches ont une odeur particulière et lorsque je sens cette dernière je suis transportée immédiatement à Narbonne-plage (lieu de nos vacances plusieurs étés de suite) et je me souviens des livres que j'y lisais. Je peux dire d'un livre que je l'ai aimé ou pas mais je ne me souviens pas du contenu sauf si il m'a vraiment beaucoup beaucoup plu ! "Le parfum" par exemple et quelques autres mais ils sont peu nombreux.

Posté par Bellesahi, 08 février 2007 à 20:42

Quand j'ai vu son petit dernier en librairie samedi, j'ai vraiment eu du mal à résister ! :( On attend un bouquin pendant des lustres et quand il sort, il faut encore attendre que la biblio l'achète : ce n'est pas humain !!
Pour rebondir sur le souvenir parfois très précis que l'on peut avoir de la lecture d'un livre, cela m'arrive très souvent, notamment pour les livres que j'ai adorés. Il me semble que bien que le livre nous absorbe, on ne peut pas ignorer complètement le lieu et l'état de notre esprit au moment d'une lecture marquante !
Mon préféré de Brisac reste "Les soeurs Delicata", peut-être parce que je l'ai découvert avec ce livre mais comme tu l'écris on sent tout de suite son univers si particulier nous happer (enfin, je pense que quelqu'un qui n'aimera pas, sera allergique de suite aussi !).

Posté par Flo, 08 février 2007 à 21:13

Elle passait ce soir même sur France-Inter à 20 heures, mais je n'en ai entendu que des bibres (trop occupée à cette heure là)

Posté par sylire, 08 février 2007 à 21:34

Me voilà rassurée, je ne suis pas la seule à avoir trouvé "Mme Placard"...confus (en fait, je n'ai même rien compris...)."Week-end de chasse..." reste mon roman favori de G.Brisac. J'en ai photocopié un extrait sur le "mensonge" des photographies. Je le relis très régulièrement.J'y suis sensible parcequ'il trouve un écho dans mon histoire et il me fait, à chaque lecture, beaucoup de bien.

Posté par Anne, 09 février 2007 à 08:17

Je suis en train de lire "52...". pour ce qui est de l'émission de France Inter paut être peut-on la réécouter, c'est souvent le cas mais pendant une semaine seulement.
je ne connais pas ses romans pour enfants, juste ceux pour adultes et je préfère nettement ceux qui mettent en scène le personnage de Nouk.

Posté par cathulu, 09 février 2007 à 08:55

Moi aussi je suis plongée dans son dernier livre, qu'est-ce que j'adore ce qu'écrit cette femme !!! Triple soupirs...

Flo, je n'oublie pas combien Geneviève Brisac nous a réunies, toi et moi, dans une frénésie à tout lire de la dame, c'était bon, c'était fou, c'était chouette ! :-)

Et j'aime l'idée de l'écho d'un livre dans notre propre vie, comme le révèle Anne. C'est tellement vrai.
Tout comme ce qu'implique le livre, au-delà de son poids et son histoire, il faut regarder à plus grande échelle, à travers son odeur, son contexte, etc.
Moi je regarde à jamais le souvenir du jour où j'ai terminé le livre de Christophe Dufossé, "L'heure de la sortie". J'apprenais dans l'après-midi que mon chien était parti dans son sommeil... Un 30 septembre, un jeudi. Un truc pareil, ça vous marque !

Posté par Clarabel, 09 février 2007 à 09:39

(Pour la promo du livre, il y a un article dans le Elle de cette semaine du 05/02.)

Posté par Clarabel, 09 février 2007 à 09:40

Merci beaucoup Clarabel pour ce long article sur Geneviève Brisac. J'avais beaucoup aimé "Weekend de chasse ..." ;)

Posté par aria, 09 février 2007 à 22:52

N'hésite pas à découvrir le reste !

Posté par Clarabel, 10 février 2007 à 15:06

Poster un commentaire