Enterrez-moi sous le carrelage ~ Pavel Sanaïev
« elle m'aimait plus que la vie, et ses amies, éblouies par un tel bonheur, hochaient la tête, émerveillées »
Sacha a dix ans et vit chez ses grand-parents depuis six ans, loin de sa mère divorcée qui s'est installée avec « un nabot buveur de sang ». Ce n'est pas l'enfant qui s'exprime ainsi, c'est plutôt son incroyable grand-mère. Nina, une septuagénaire qui mériterait qu'on lui savonne la bouche tant elle est grossière et insolente, élève son petit-fils dans la démesure. Trop d'insultes, trop de protection, trop de mensonges.
L'enfant a une santé fragile, il est chétif et a peur de tout. C'est la faute de Nina qui le couve trop, lui fait porter un bonnet la nuit et une paire de collants pour éviter les refroidissements, lui mouline ses repas pour qu'il ne s'étrangle pas, l'abstient d'aller à l'école parce qu'il risque d'être culbuté par des armoires à glace, l'abreuve de granules et autres vitamines à des heures fixes, et j'en passe. Les exemples ne manquent pas, comme la séance du bain, qui ouvre le roman, elle répond à un vrai cérémonial qui frise le grotesque, et toutes les anecdotes qui suivent sont du même acabit.
Alors, grotesque ? Pathétique ? Ridicule ? Non, l'histoire racontée par le garçon flirte effectivement avec l'insouciance, l'humour et le détachement. Mais on finit par soulever quelques voiles qui montrent une grand-mère différente de la despote suggérée. On découvre alors une femme rongée par la douleur et la folie de son amour. C'est troublant, voire poignant. Cette ambivalence constante dans le roman permet de relativiser le sentiment d'incompréhension qui nous gagne. Les preuves d'amour de la grand-mère sont bien maigres, maladroites et contradictoires. Ses effets vont à l'encontre de ses espoirs, et on la plaint davantage. Mais c'est cette discordance qui est intéressante.
J'ai lu ce roman qui figure parmi la sélection du prix littéraire d'aufeminin.com, et c'est ainsi que je le découvre. Je serai très probablement passée à côté. Du coup je suis reconnaissante de cette agréable trouvaille.
Les allusifs, 2009 - 266 pages - 23€
traduit du russe par Bernard Kreise
Lu pour le prix de la révélation littéraire auFeminin.com
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« Vous savez, Véra Pétrovna, quand j'ai fini de lui faire prendre son bain, je n'ai plus la force de vider la baignoire et je me lave dans la même eau. (…) Je sais que lorsque j'y entre après lui, cette eau est comme un ruisseau qui coule sur mon âme. Je pourrais la boire cette eau ! Il n'y a personne que j'aime ou que j'ai aimé autant que lui ! C'est un petit imbécile qui s'imagine que sa mère l'aime encore plus, mais comment pourrait-elle l'aimer plus, dès l'instant qu'elle n'a pas autant souffert pour lui ? Une fois par mois, elle lui apporte un jouet : est-ce que c'est de l'amour, ça ? Moi, je respire par lui, je ressens par ses sentiments ! Je crie après lui, mais c'est par peur, et ensuite je me maudis de l'avoir fait. La peur que j'éprouve pour lui, c'est comme un fil qui me relie à lui, qui s'étire, et où qu'il se trouve, je ressens tout (...). Un amour pareil est pire qu'un châtiment, il n'en résulte que de la douleur, mais qu'y puis-je s'il est ainsi ? Je pourrais hurler à cause de cet amour, mais sans lui pourquoi devrais-je vivre ? »
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Commentaires sur Enterrez-moi sous le carrelage ~ Pavel Sanaïev
J'aime beaucoup les éditions des Allusifs !
Ils publient toujours des textes judicieux qui me correspondent tout à fait en tant que lectrice.
Celui là je ne l'ai pas lu mais rien que le titre c'est hors norme et cela me convient ;-)
> Alice, je ne connais pas assez la maison des Allusifs... mais je reconnais une très grande qualité dans leur travail, par le soin apporté aux livres, le papier, la couverture, etc. Et puis ils vont fouiller et chercher des textes hors du commun.
Ce titre de Pavel Sanaïev, par exemple, a été finaliste du Booker Prize russe.
Christophe Donner en a fait une chronique extrêmement enlevée dans le Monde2 qui m'avait mis l'eau à la bouche... ton analyse conforte mon envie premiere... je m'en vais voir à la bibliothèque :o)
Je l'ai acheté au Salon du livre, très tentant :))
Comme Alice, j'adore cette maison d'éditions, vraiment remarquable leur travail !
L'histoire me tente mais la grossièreté de la grand-mère risque de m'énerver assez pour que le roman me déplaise... Je pense donc que je vais passer mon tour...
> Mu, disons que c'est un livre qui joue à merveille avec les ambiguités... c'est le festival des émotions pour le lecteur !
Et personnellement je n'en avais jamais entendu parler.
> lily, j'attends ton avis ! ;)
> Karine :), mais sa grossièreté fait partie du personnage, cela n'agace pas, mais ça déconcerte, et puis finalement quand on comprend mieux la grand-mère cela devient encore plus complexe...
Dommage de passer à côté. ;)
Salut je passe sur votre page et je trouve qu'il y a plein de bonnes choses dessus !! Continuez comme ça surtout !
Faites tous un tour sur mon blog principal : valentin10.blogspot.com
Vous êtes tous les bienvenus quand vous le voulez ;-)
Merci beaucoup pour le partage et les conseils de lectures, les articles sont toujours très intéressants et donnent envie de revenir consulter ce blog plus souvent.
c'est idiot de ma part car les Allusifs ont une excellente réputation de choix des textes, mais je fais un rejet total de leurs couvertures que je trouve toutes très laides et "datées". je me prive moi-même de belles découvertes sans doute, mais non franchement quelles horribles couleurs (toutes, pas que celle-ci)
J'aime beaucoup cette maison d'édition aussi, je sais je copie un peu sur les autres...des textes judicieusement choisis et des ambiances qui changent. Bon ben, je note celui-ci, forcément.
Moi aussi j'aime cette maison d'éditions, même si le prix me freine souvent. Mais les deux textes que j'y ai pêchés étaient vraiment bons: Du mercure sous la langue de Sylvain Trudel et Cadeau d'adieu de Vladimir Tasic. Alors je note celui-ci, qui sait lors d'une prochaine escapade métropolitaine...
J'aimerais bien y jeter un oeil ! L'extrait que tu cites me plait. Pour la couverture, je ne la trouve pas spécialement à mon goût, mais quand le livre est ouvert, on ne la voit plus :-)
> C'est vrai !
La couverture peut avoir un double effet : le jaune pétant attire l'oeil, mais ça peut rebuter aussi.
Je sais que c'est difficile de faire abstraction d'un premier contact rédhibitoire... même si une fois le livre ouvert, on oublie la couverture. Il n'empêche que ça marque aussi.
Je ne regrette toutefois pas cette découverte, grâce au prix d'aufeminin.com, parce que je n'avais jamais entendu parler de ce livre, et finalement il m'a plu. (Au début, en le recevant, j'avais un peu grimacé en voyant ce jaune !!!! J'avoue.) ;))
Ca y est je l'ai lu et effectivement ce livre ne laisse pas indifférent...
j'aime bien la voix de Sacha : sa chronique d'enfance et sa capacité de mise à distance...
et aussi quel personnage que cette grand-mère toute en paradoxes... ah les dernières pages, la logorrhée emplies de contradictions, d'amour et haine mêlés...
Cela m'a dérangé, cela m'a plu j'en ai aussi parlé sur mon blog (http://l-oeil-bande.blogspot.com/2009/05/enterrez-moi-sous-le-carrelage-de-pavel.html)
Auteur à suivre !
> Ce titre a été retenu pour figurer parmi les 4 finalistes du Prix de la révélation littéraire organisé par auFeminin.com (j'ai été jury dans cette aventure !).
Pour voter, c'est ici : http://www.aufeminin.com/prixdelarevelation/


