Cela commence par la voie des anges :

Quarante hommes en blanc étaient couchés sur le pavé.
On croyait voir un champ de neige. Les hirondelles frôlaient les corps en sifflant. Ils étaient des milliers à regarder ce spectacle. Notre-Dame de Paris étendait son ombre sur la foule assemblée.
Soudain, tout autour, la ville parut se recueillir.
Vango avait le front contre la pierre. Il écoutait sa propre respiration. Il pensait à la vie qui l'avait conduit ici. Pour une fois, il n'avait pas peur.
Il pensait à la mer, au vent salé, à quelques voix, quelques visages, aux larmes chaudes de celle qui l'avait élevé.
La pluie tombait maintenant sur le parvis mais Vango n'en savait rien. Allongé par terre au milieu de ses compagnons, il ne regardait pas fleurir l'un après l'autre les parapluies.

Un zest de paranoïa ...

Le dernier petit miracle, c'était elle. La diversion idéale. Elle s'était retrouvée enfumée comme un hareng dans son grand appartement du premier étage.
Weber avait les yeux remplis d'étoiles. Il connaissait toutes ses chansons.
Il faut savoir que Raimundo Weber était un moine capucin de Perpignan qu'on avait laissé prendre sa retraite à la capitale et qui jouait du fox-trot la nuit sur l'orgue de la chapelle. Il mesurait à peine un mètre cinquante-cinq mais avait des mains de deux octaves chacune.
Il se cambra, détacha sa robe de chambre et la fit tourner autour de lui comme un torero. Il portait un pyjama à carreaux. Il fit un pas vers la chanteuse, puis un autre, puis encore un autre, comme s'il l'invitait pour un tango de rue. Il finit par s'incliner, ce qui, vu sa taille, le mettait au ras du pavé. Puis, d'une nouvelle passe de corrida avec sa robe de chambre, il recouvrit les épaules nues de la belle.
- Permettez-moi, mademoiselle. Avec toute mon admiration.
Nina Bienvenue souriait.

Tandis que, de l'autre côté du brouillard ...

Mademoiselle était une magicienne de la cuisine.
Sur son petit fourneau de pierre, au bord de cette île perdue en Méditerranée, elle faisait chaque jour des merveilles qui auraient fait pleurer les gastronomes des plus grandes capitales. Au fond de ses poêles profondes, les légumes faisaient une danse ensorcelante dans des sauces dont l'odeur montait à la tête et à l'âme. Une simple tartine de thym devenait un tapis volant. Les gratins vous tiraient des larmes alors que vous n'aviez pas encore passé le pas de la porte. Et les soufflés... Mon Dieu. Les soufflés seraient allés se coller au plafond tant ils étaient légers, volatils, immatériels. Mais Vango se jetait dessus avant qu'ils s'évaporent.
Mademoiselle préparait des soupes et des feuilletés impossibles. Elle faisait lever à la main des mousses aux parfums interdits. Elle servait le poisson dans des jus noirs au goût d'herbes inconnues qu'elle trouvait entre les pierres.

Ah ! Zefiro...

La conversation qui suivit entre ces deux hommes d'église dut faire atrocement rougir leurs anges gardiens.
- J'ai trouvé votre reine, dit le frère cuisinier.
- Ma reine...
Zefiro poussa soigneusement la porte.
- Vraiment ? Vous avez ma reine ?
- Je crois que je l'ai trouvée, padre.
Zefiro posa la main contre le mur. Il semblait perdre l'équilibre.
- Vous croyez ? est-ce que vous croyez seulement ?
Le cuisinier balbutia en triturant ses lunettes déjà bien abîmées :
- Je crois...
- Il ne suffit pas de croire ! dit Zefiro.
Dans la bouche d'un homme qui avait choisi le métier de croire, cette phrase était un dérapage. Zefiro s'en rendit compte. Il tenta de se calmer avant que, dans son dos, son ange gardien n'implose.
- Vous comprenez, frère Marco..., continua-t-il.
Ils parlaient presque à voix basse.
- Je cherche ma reine depuis si longtemps...
- Je comprends, padre. C'est pourquoi je vous en parle. Je crois... Je pense qu'elle peut être parmi nous dans quelques jours si vous le voulez.
Cette fois, Zefiro devint tout pâle. Il souriait.
- Dans quelques jours... Ma reine, mon Dieu ! Ma reine !
- Il y a une condition.
- Ah ?
- Vous devez laisser partir le petit.
Zefiro regarda fixement le père Marco et sa tête de singe malicieux.
- Le petit ?
- Oui, le petit Vango. Dès aujourd'hui.
Zefiro fit semblant de consentir un gros effort. En réalité, il était prêt à tout.
- C'est du chantage ?
- A peu près.
- D'accord. Qu'il parte.
- Et puis... Vous le laisserez revenir.
La padre Zefiro avait sursauté.
- Quoi ? Vous êtes fou ?
- Pas de Vango, pas de reine.
- Vous êtes fou, fratello ?
- Je ne suis pas fou. C'est Vango qui sait où elle se trouve. C'est lui qui la ramènera.
A ce point de la conversation entre les deux moines, il n'y aurait eu qu'un seul moyen de relever leurs anges gardiens, scandalisés, évanouis sur le sol, l'auréole en bataille.
Il n'y aurait eu qu'à leur donner ces quelques explications.

extraits de Vango, le nouveau roman de Timothée de Fombelle.

vango

et c'est un vrai régal !