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Chez Clarabel

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2 mars 2007

Le sourire de l'ange ~ Emilie Frèche

"L'opération consiste à coincer sa victime. La neutraliser. Le geste est délicat, le 'poisson' ne doit pas gigoter. Une fois l'individu bien calé -contre un mur ou une voiture-, il suffit de lui inciser les commissures des lèvres à l'aide d'un cutter. Les entailles n'ont pas besoin d'être larges, elles doivent être profondes. Le sang coule. L'ange entrevoit ce qu'il lui arrive, son visage se crispe. Il faut alors être rapide, efficace, tenir un demi-citron à portée de main. (...) Sur la chair à vif, de l'acide! L'ange hurle, déchire le silence, ouvre grand sa gueule... malheur à lui! "

Loin d'être angélique, "Le sourire de l'ange" résume cette barbarie pratiquée dans la cité de la banlieue de Mulhouse, là où vient d'atterir Joseph Vidal, jeune adolescent orphelin de ses deux parents. Il débarque de Tel Aviv, il débarque chez son grand-père qu'il ne connaît pas. "Je savais qu'il était communiste, que sa femme était morte en couches, le laissant seul pour élever ma mère, qu'il vivait dans un coin de la France où il fait toujours froid." Ce grand-père qui a renié la mère de Joseph, laquelle a pris la fuite en Israël où elle s'est mariée et a fondé une famille. Et puis, ses parents meurent tragiquement, brusquement. Le jeune Joseph est envoyé en France. Premier pas dans un coin de France gris, glacial et impitoyable: une cité d'hlm prête à exploser, un petit univers où les conflits israelo-palestiniens exacerbent les passions et les castes, à en remplir tristement et platement les colonnes des faits divers.
Là, Joseph débarque, jeune juif, mais avant tout israélien dans la peau. Encore marqué par son déracinement, il entre au lycée sous une autre identité: Joseph devient Pierre, c'est mieux ainsi, pense son grand-père. Il fait la connaissance des jumeaux Mélik et Leila, tous deux musulmans, et sur un malentendu leur amitié se noue. Trop tard pour reculer, trop tard pour avouer, Joseph est pris au piège, il le pressent. "Un juif peut-il être ami avec un arabe?"
Lui veut y croire. Mais dans cette banlieue de l'est de la France, la communauté musulmane prend parti contre la communauté juive, responsable aujourd'hui des crimes atroces perpétrés en Palestine, "contre leurs frères". Le malaise va monter. Et l'amour aussi.
Leila et Joseph : une histoire impossible?...

Les événements vont enfler, la vague de haine va avaler toute cette communauté. Joseph expose les faits: la lente montée de l'antisémitisme en France, qu'on refuse d'admettre et de défendre, la révolte des immigrés musulmans contre le système qui a refusé l'intégration de leurs parents et qui demande à ces enfants aujourd'hui de faire partie du système. Les événements d'ailleurs qu'on transporte dans ces cités construites sur de la dynamite et qui, bien entendu, s'enflamment, lynchent et accusent les victimes d'hier transformés en bourreaux désormais...
Mais qu'en savent-ils tous, semble se poser Joseph. Lui transpose la réalité de Tel Aviv, témoin écorché et victime condamnée à l'avance. La réalité d'ici et de là-bas, c'est du pareil au même ?...

Emilie Frèche signe un roman grave et tragique, "un roman d'apprentissage qui éclaire un problème de société avec subtilité". En complément de vos manuels d'histoire, n'hésitez pas lire "Le sourire de l'ange". Emouvant, vrai et sensible.

mars 2004

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2 mars 2007

Dix Mille : Autobiographie d'un livre ~ Andrea Kerbaker

N'avez-vous jamais imaginé un livre avec une âme, des pensées et des réflexions ?.. Lisez "Dix mille" d'Andrea Kerbaker et vous regarderez vos livres différemment ! Dans ce livre trop court, un livre prend la parole, sur une étagère d'un bouquiniste, frissonnant à l'idée d'être en sursis car la libraire envoie les invendus "au pilon" ! Terrorisé de finir recyclé, emballage d'un médicament au pire, il prie ardemment qu'un Numéro Quatre ouvre la porte, glisse le doigt sur son étagère et s'empare de lui. Le Numéro Quatre, c'est l'éventuel propriétaire qui le sauvera de l'incinérateur ou de la décharge. Il aimerait bien une femme, ça le changerait... et de se souvenir des trois précédents propriétaires. Non sans quelque émotion, colère ou incompréhension.

"Dix mille" nous ouvre les portes vers un imaginaire jusque là encore vierge : la vie des livres, leur intimité, la connivence entre eux, les amitié avec Steinbeck ou Hemingway, le destin du livre qui sort de presse et atterrit dans la vitrine d'une librairie. Confiné dans un carton, prenant la poussière au fin fond de la boutique, ses pages jaunissant sur une étagère pour "acquisitions de seconde main", le livre raconte un parcours que le lecteur n'a pas conscience. En fermant donc ce petit livre, on lui caresse la couverture, un sourire aux lèvres et on le dépose dans un écrin de velours. Votre livre a des yeux, des oreilles ! votre livre est télépathe !

lu en mars 2005

2 mars 2007

Vieilles peaux - Anna Rozen

vieilles_peauxCressida Bloom est écrivain. Au bord de la soixantaine, forte de ses succès, elle commence à songer à la postérité. Il lui faut trouver dès à présent un passeur de mémoire, un archiviste pour classer tous ses carnets, un dépositaire de ses écrits, une personne de confiance. Le casting est lancé. Cressida est exigeante, sélectionne avec ardeur les candidats (que des hommes, jeunes, plutôt intelligents, au physique agréable) mais n'est pourtant pas récompensée de ses tris. Elle biffe, triture, marmonne, fait trois pas en arrière, se fourvoie. Les candidats ne lui apportent qu'une nouvelle source d'angoisse et de remise en question. Que diable !... On se gausse de cette "vieille peau" excentrique (vous avez dit "vieille peau" ?) en pensant très fort aux auteurs britanniques à l'humour pincé et poilant (cf. PG Wodehouse, Saki, etc.).

Changement de registre avec l'histoire intitulée "Marthe et Fernand" qui décrit le quotidien d'un couple marié depuis une quarantaine d'années, acteur de leur propre mise en scène réglée au millimètre près. C'est un portrait qui donne le frisson. Moi j'y ai reconnu mes parents et, quelque part, cela m'a fait de la peine. D'ailleurs, l'auteur a certainement pressenti "le flip du pathos" car elle termine avec prestidigitation son histoire sur un numéro pour rire jaune. Un cercle invisible est en place, le couple tue l'amour, dit-on. Et si toute jeune épouse est vouée à la destinée de "veille peau", vous en pensez quoi ? Sauve qui peut ! ?

Pour boucler ce livre hors normes, Anna Rozen décide de s'atteler à un exercice de style un peu déconcertant... "C'est à vous que j'écris, oui, vous. Voilà ce qui ne va pas : je ne suis pas moi. Je ne suis jamais moi. Je vous écris, je me démène, mais ça n'est pas moi." Qui est-elle donc, alors ? Une fille qui pleure dans le métro, un chat perdu sur les affiches placardées aux arbres, une employée de bureau, une postière, une fille grosse, une gravure de mode, une sandale neuve, un paréo rose, une baguette tradition, une fan perdue, un auteur reconnu, l'odeur de Colette, Françoise Sagan ou A.L. Kennedy brisant du sucre dans sa cuisine... Il y a une succession de chapitres courts sur les pérégrinations de l'auteur, "mais au bout de cinquante pages de folle envolée, les histoires que j'écris m'embêtent". Oui, un peu. Cette dernière partie est à lire à petites doses, en picorant ci ou là toutes ces peaux mortes. Parce que, finalement, on en revient toujours là, à cette histoire de "peau", celle qui nous couvre, qui nous camoufle, les peaux neuves, les vieilles peaux... nous sommes toutes à la même enseigne : que des toquées ! :)

Le Dilettante,  2007 - 224 pages.

On en parle aussi : chez Cuné et sur le Buzz Littéraire

  • Autre livre de l'auteur : Méfie-toi des fruits

La narratrice, sans nom, a un mari, un amant et un ex. Drame : elle souhaite avoir un enfant avec l'amant, au grand mefie_toi_des_fruitsdam de l'ex et dans le dos du mari. Mais elle rêve d'une osmose idyllique entre son amant, son homme et tous ceux qui comptent dans sa vie. Hum, hum...! Et s'ajoute sans oublier un électron libre, Louis, le correspondant sans visage, mais qu'elle refuse de rencontrer. Car elle se dit "esclave" de ses désirs, fulgurants, omniprésents et envahissants !

Bref, cela donne un joyeux melting-pot et un mélange savoureux et très original sur la théorie du Prince Charmant. Oui, tout ça pour ça - en conclusion. La fin est plus qu'hâtive, c'est franchement décevant. Jusqu'alors le roman était pétillant, donnait un ton fantasque et neuf. L'idée autour de prince charmant inexistant n'est pas nouvelle, mais Anna Rozen avait réussi à la présenter de manière différente, un rien excentrique. J'étais étonnament charmée par son bric-à-brac d'histoire, de romance, de nota bene de l'auteur herself, et des gens autour. C'était nouveau et pourtant la fin a un goût de va-que-je-te-pousse-vers-la-sortie. Dommage. (Le dilettante, 2002)

1 mars 2007

Elle s'appelait Sarah - Tatiana de Rosnay

elle_s_appelait_sarahParis, 2002. Julia, une américaine de 45 ans, mariée à un très séduisant français, Bertrand, est chargée par son rédacteur en chef de travailler un article sur le 60ème anniversaire du Vél d'Hiv. Le 16 juillet 1942, des milliers de familles juives ont été parquées dans le vélodrome d'Hiver suite à la grande rafle menée par la police française. L'américaine ignore tout de ce chapitre d'histoire, mais elle apprendra, au cours de son enquête, qu'elle n'est pas la seule à avoir mis en berne ce dossier houleux... La honte de la France. Beaucoup de femmes et d'enfants ont été envoyés aux camps de la mort, et il n'y a eu aucun survivant.

La vie de Julia est un modèle de rêve éveillé avec un mari délicieux, une fille intelligente dans un cadre parisien cossu, chic et confortable. Son mari Bertrand a pourtant décidé d'emménager dans l'appartement de sa grand-mère Mamé, rue de Saintonge, et de refaire tout à neuf. Julia est vaguement convaincue... Elle ne devine pas aussitôt que les murs de cet appartement renferment des secrets, elle n'entend pas leurs murmures. En fait, Julia est complètement absorbée par son enquête, par ce qu'elle découvre sur le 16 juillet 1942. Elle court dans tout Paris, rencontre des survivants, bouscule les témoins de l'époque, se rend à Beaune la Rolande, à Drancy. Et sur sa route, elle croise un petit fantôme, celui d'une certaine Sarah, juive de dix ans, exportée avec sa famille durant la journée du 16 juillet 1942.

Au début du roman, on rencontre cette petite fille juive, seule avec sa mère et le petit frère, lorsque la police française tambourine à leur porte pour les exhorter à les suivre sur le champ. La fillette décide de cacher son petit frère dans un placard secret dont elle ferme la porte à clé en lui promettant de revenir plus tard. Promis. L'enfant ignore qu'elle part pour ne jamais revenir.. et quand elle le découvre, évidemment c'est l'horreur, l'angoisse, le sentiment de culpabilité et le début d'une lente agonie. Son petit frère, âgé de 4 ans, seul dans sa cachette, avec rien d'autre pour survivre que l'attente d'une promesse faite...

Les chemins de Julia et de Sarah se font écho, de 1942 à 2002. Soixante ans séparent cette enfant juive et cette américaine bouleversée par ce qu'elle découvre. L'enquête de Julia la mène beaucoup plus loin que prévu et va chambouler son existence entière. C'est admirablement rendu par la narration et le tempo donné par l'auteur. Tatiana de Rosnay a su imposer son roman "choc" et "chaud bouillant" sur un sujet aussi sensible. Il y a une émotion incroyable qui s'en dégage, je l'avoue : j'ai pleuré. Cela concerne le témoignage éprouvant de l'enfant, de son drame personnel et du secret qu'elle porte comme un boulet, mais toute la partie qui concerne Julia est également captivante. Cette américaine est une femme de caractère dans son travail, mais c'est une guimauve dans la réalité quotidienne. Ce qui survient dans sa vie familiale, par exemple, devient lentement une épreuve et un coup de boomerang, imprévisible. Irréversible, aussi. On se doute qu'il se passe quelque chose dans la rue de Saintonge... Si vous avez déjà eu entre les mains "La Mémoire des murs", vous pouvez comprendre que ce roman a été nourri de celui-ci ("Elle s'appelait Sarah" a été écrit vers 2003).

Il est donc important / urgent / nécessaire / indispensable (...) de LIRE ce roman très bien documenté, qui est aussi une leçon de mémoire et de devoir. Ne pas oublier. Zakhor. Al Tichkah. Souvenez-vous. N'oubliez jamais. C'est vraiment très fort et percutant. C'est écrit avec une réelle sensibilité, un sentiment d'implication et de tendresse. Et puis on pleure beaucoup, c'est vrai. Mais impossible de lâcher le livre avant la dernière page. Magnifique !

  • Ecrit en anglais, traduit par Agnès Michaux, titre original : Sarah's Key.

... des bouts de phrases qui s'envolent ... : 

  • "C'était comme un secret. Quelque chose d'enfoui dans le passé. Quelque chose dont personne ne parlait."
  • "Je porte le poids de ta mort comme je porterais un enfant. Je le porterai jusqu'à ma mort."

Laure en parle dans ses JardinsCuné en reste sans voix.

  • Les droits du roman ont été vendus dans 15 pays (USA, Grande Bretagne, Italie, Allemagne, Grece, Pays Bas, Finlande, Danemark, Suède, Tchequie, Norvège, Pologne, Ukraine, Portugal & Israel ).

28 février 2007

Ma marraine est une fée...

Ma marraine aime les livres et travaille avec les enfants, aussi ma marraine possède des armoires pleines à craquer de livres pour la jeunesse... En tant que Miss C., petite fille vénérée et portée aux nues par sa marraine, j'ai absolument le droit de piocher parmi les albums, de feuilleter, de choisir, d'emprunter une pile pour la maison .. Oui vraiment, ma marraine est une fée !

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Le 1er livre découvert dans sa malle aux trésors s'appelle Mary la penchée. Il est facile de comprendre pourquoi Miss C. a choisi celui-ci plutôt qu'un autre ... la ballerine en équilibre sur un fil vaut bien tous les discours ! Car la lecture de ce livre peut s'avérer délicate, les 1ères pages nous ont indiqué qu'on s'approchait du genre de la bande dessinée, par le souci des illustrations soignées, un choix parfois original et risqué. Pourtant le sujet lui est accrocheur : Mary se réveille un matin et découvre qu'elle est penchée. Sa famille également est étonnée et la suspecte de vouloir "faire son intéressante". Pourtant, Mary ne joue pas la comédie, son corps est penché, vraiment penché ! Le docteur conseille à ses parents de l'envoyer dans un pensionnat à la campagne, pour lui c'est une question de croissance à ré-équilibrer... "Il faut la remettre sur le droit chemin" réplique la directrice intraitable. Et même ses nouvelles camarades ne sont pas tendres avec elle, la chahute et se moque de son cas. Non vraiment Mary se trouve "sur une mauvaise pente", pas de quartier pour elle, ses professeurs sont exigeants et la tannent de cesser ses "singeries" ! ... Un soir, elle décide de s'enfuir. La suite des aventures de Mary nous balade dans une contrée féérique, qui aborde le rêve et se conclue sur une note philosophique. Très beau à feuilleter, cette lecture doit être accompagnée d'un adulte pour expliquer à l'enfant quelques points douteux ... et surtout à conseiller à des lecteurs dès 7-8 ans.

L'autre livre s'intitule Je m'appelle Pauline et raconte la formidable odyssée d'une petite fille dans la ville de Paris. Pauline est la dernière d'une famille de quatre garçons, elle est née un 23 décembre et se plaint qu'on ne lui souhaite par son anniversaire plus justement. Un peu agacée d'être traitée comme une fille, elle décide donc de devenir un garçon, se coupe les cheveux et opte pour le prénom de "Paul". Un jour, elle croise une moto et en route pour le début des aventures ! L'histoire se bouclera sur une belle rencontre - avec un certain Petit Chien ! Cette anecdote peut paraître anodine, sauf pour Miss C. qui y voit là un clin d'oeil particulier et rien que pour elle (et sa maman !). Un livre beaucoup plus abordable pour une petite fille de son âge, plus drôle et fantaisiste.

Entre les deux, s'est donc glissé un livre minuscule sur Le croissant qui ne voulait pas être mangé ... et là je laisse place à votre imagination car Miss C. n'a pas de mots pour vous l'expliquer. Juste pour dire que, miam ! c'est sacrément délicieux !  :)

Mary la penchée, François Schuiten & Benoît Peeters -les albums duculot- Casterman.

Je m'appelle Pauline, Claudia de Weck - Pastel - L'école des Loisirs.

Le croissant qui ne voulait pas être mangé, Theresa Bronn - Editions du Jasmin.

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27 février 2007

Ornela Vorpsi

Ornela Vorpsi, née à Tirana, vit désormais à Paris. Elle a déjà publié Le Pays où l'on ne meurt jamais (Actes Sud, 2004) & Buvez du cacao Van Houten ! (Actes Sud, 2005). En 2007, elle publie simultanément Vert Venin et Tessons roses.

tessons_rosesLa narratrice est "morte par hasard. Je dis par hasard parce que j'étais encore jeune et je n'étais pas malade". Ce sont les premières phrases qui ouvrent ce livre, particulièrement étonnant, et qui vont nous entraîner vers des confidences d'une petite fille confrontée à des expériences intimes et étranges avec des hommes, plus vieux, tous les mêmes, ou des meilleures amies, qui s'amusent à jouer au docteur, et qui s'extasient sur des tessons roses découverts dans le jardin de sa tante...

Jeux interdits ou jeux dangereux, actes coquins, innocents ou marqués par la mort... Ornela Vorpsi nous raconte là des petites histoires troublantes, entrecoupées de photographies d'auteur (des fragments de visages et de corps, en noir et blanc, pour conduire vers une silhouette fluide et délicate). Ce livre est esthétiquement réussi, même s'il éveille chez le lecteur quelques interrogations. Personnellement j'ai trouvé les textes très bien écrits, qui s'attachent aussi à des détails de l'enfance sur "la couleur bleue" (l'encre de l'école) ou "le drap blanc" (pour enterrer la grand-mère).
Ce petit livre est un bon compromis pour faire la connaissance d'Ornela Vorpsi.

extrait : " A cette époque, j'étais très amoureuse des tessons roses. J'avais trouvé les bouts de verre dans le jardin de ma tante. Quelque chose avait dû se casser, un cendrier peut-être, je n'arrivais pas à identifier cet objet en verre rose. Je rassemblai les fragments. Ils me plaisaient beaucoup. Ils étaient précieux. Bianca se tenait à quelques pas, perdue dans sa vie. Je ne lui racontai pas que j'avais trouvé ces tessons si beaux et mystérieux parce que je les voulais tous pour moi. Qui sait, c'étaient peut-être des diamants. Je cachai les morceaux roses dans mon mouchoir et décidai d'en garder un tout petit dans ma main. Je l'observai en le faisant rouler entre les doigts et l'éclat, pour me rendre heureuse, prit les couleurs de l'arc-en-ciel. "

Textes écrits en italien. 45 pages.

Album Photo d'Ornela Vorpsi

vert_venin

La narratrice n'aime pas les voyages en avion et c'est vraiment en gage d'amitié si elle effectue ce trajet qui la mène à Sarajevo. Elle a été alertée par la soeur de son ami qui demeure reclus, qui ne vit plus, ne sort plus, ne met plus un pied à l'extérieur. Qui lui est-il arrivé ? qu'est-ce qui se trame dans sa tête ?...

Ce voyage est un point d'honneur. La narratrice semble faire un chemin en arrière dans ce pays voisin de son Albanie natale. Un jour, elle est partie en Italie avant de s'établir à Paris où elle vit. Forcément, les Balkans posent sur elle un regard de fascination, la sollicitent, lui trouvent un teint "vert" (Tiens, dit-il soudain en haussant le ton afin de paraître plus convaincant, tu as viré au vert. Attention !  - Au vert ? Quel vert ?  - Le vert de la migration, ma pauvre. Le vert de la dénutrition auquel on reconnaît ceux dont les racines sont à l'air. Fais attention, c'est ainsi que commence la maladie dont je te parle. ). Le vert rappelle le capitalisme, la richesse des pays occidentaux, la couleur du dollar... et le capitalisme brouille le teint. On devine le fossé creusé entre les gens restés au pays et ceux qui sont partis, ce sont eux aussi des étrangers désormais.

Mais ce rêve des migrants a un coût et ils ne sont pas rares ceux qui décident de rentrer au pays, comme ce chauffeur de taxi. "Ces Albanais et d'autres encore nourrissent un désir ardent. Ils veulent modifier l'image de leur pays, mais, comme l'histoire l'enseigne, c'est un projet difficile qui requiert parfois beaucoup de temps. "  Malgré le constat d'amertume, l'histoire inculque donc un amour de la mère patrie qui est truffé de paradoxes : les mirages de l'eldorado, le goût de l'ailleurs, le coeur des Balkans... La narratrice effectue une odyssée qui n'est pas sans réveiller des sentiments, des observations. Tout l'attache et pourtant elle sait qu'elle n'appartient plus à ce peuple. "Le sang, ce n'est pas de l'eau ! Impossible de jouer l'indifférente, impossible de tourner la tête sans écouter."

Dans ses précédents livres, Ornela Vorpsi nous intéressait davantage à sa jeunesse à Tirana, à ses proches et cette envie commune de traverser les frontières. Dans "Vert Venin" il est finalement question de cet après, de ce que ressentent les migrants, les frustrés, les rejetés et ceux qui y croient encore... Le portrait est sensible et mélancolique, écrit dans une langue poétique, mais avec beaucoup moins d'humour (cf. "Le pays où l'on ne meurt jamais").

Quelques extraits

Dans cette région, la tragédie est fille de la générosité. Parce qu'elle s'offre en overdose. Quand elle franchit les limites, la générosité se change en un monstre qu'il est difficile d'accueillir.

L'odeur des Balkans réveille le passé qui tourmente. De nostalgie, d'amour, de rancoeur, de désolation, d'impuissance, d'éloignement, de proximité.

"Désormais, je suis une parfaite étrangère. Quand on est à ce point étranger, on regarde les choses d'une autre façon que lorsqu'on est à l'intérieur. Etre condamné à regarder du dehord entraîne parfois une grande mélancolie. Un peu comme si vous alliez à un dîner de famille sans pouvoir y participer : une vitre glaciale d'un verre bien épais, à l'épreuve des balles, à l'épreuve des rencontres, vous sépare. Les membres de votre famille vous observent, vous reconnaissent, vous invitent à entrer et à les rejoindre, vous les voyez vous aussi et répondez par les mêmes gestes, mais le dîner se consomme ici, il se consomme comme ça. Bientôt, ils cessent de vous inviter, ils se lassent, le poulet rôti leur sourit, le poulet rôti tiré du four au bon moment est une véritable consolation. Leurs paroles sont inaudibles. Leur chaleur lointaine. Vous restez spectateur."

Actes Sud - 116 pages

  • A propos des 2 précédents livres de l'auteur :

Buvez du cacao Van Houten est un ensemble de 13 nouvelles qui méritent bien son titre car l'amertume coule à flots ! L'humour sauve la mise de cet univers où la tension est latente, les Albanais semblent être un peuple doué pour le fatalisme, l'accablement et les mystères de disparition, les envies d'ailleurs et d'exil... A noter : "Le prix vorpsi_ornela_2du thé" où la narratrice, convaincue de savourer un produit rare, d'une exceptionnelle qualité et comble du raffinement, a l'estomac noué par l'excitation. Au risque de constater, avec dépit, que son corps n'est finalement pas habitué aux choses merveilleuses !..

Le pays où l'on ne meurt jamais revient sur l'enfance et l'adolescence de la narratrice. Et il lui en arrive à cette petite, dont le regard, innocent et éclairé, met en scène des situations cocasses et risibles, au détriment de ses acteurs. Au total, 15 tableaux dessinent le paysage d'un pays et de ses habitants - les Albanais paraissent un peuple fier, amoureux et souvent contrit, également viril, adorateur de la sensualité et de la beauté. Les souvenirs sont souvent désenchantés, mais quel humour !  A noter que ce titre est paru en format poche, chez Babel.

26 février 2007

Eve (1950)

all_about_eve_7Tout commence par la cérémonie de remise du prix théâtral Sarah-Sibbons. Le prix de l'année est décerné à une jeune comédienne : Eve Harrington. Soudain, l'image se fige. Karen Richard (femme de l'écrivain Lloyd Richard) nous raconte comment 8 mois auparavant, elle a fait la connaissance de Eve Harrington. Ce n'était alors qu'une spectatrice assidue, grande admiratrice de l'actrice Margo Channing. Peu à peu Eve va réussir à gagner la confiance de Margo pour mieux la scruter, la copier et se glisser dans sa vie.

"All about Eve" est un film d'une grande intelligence, un film qui reflète la spiritualité et démontre avec génie les rouages de l'ambition dévorante d'une jeune débutante et les ravages sur une actrice confirmée mais vieillissante (et consciente de ce fait). Dans ce registre, Bette Davis est stupéfiante, capricieuse et hystérique, jalouse, paranoïaque, bref une tigresse qui me rappelle la Blanche DuBois de T. Williams. Face à elle, Anne Baxter prête ses traits au personnage apparemment angélique d'Eve, petite chose bouleversante dont l'histoire émeut l'actrice Margo Channing. Eve va abuser de la confiance des uns et des autres, parfaite et bluffante manipulatrice, prête à tout pour gravir sa route pavée d'étoiles...

All_about_eve_4On n'oubliera pas d'évoquer les 1ers pas de Marilyn, vers la 43ème minute, dans son fourreau d'une blancheur éclatante. Elle incarne Miss Caswell, une starlette qui rêve aussi d'entrer dans le cercle fermé du petit milieu du théâtre new-yorkais. Oh, à peine 10 minutes d'images chipées ci et là, et l'actrice tire sa révérence... mais comment ne pas saisir la réplique d'un personnage ("Well done. I can see your career rising in the east like the sun") et y voir une note prémonitoire ?

Ce film est un chef d'oeuvre, purement et simplement. Mankiewicz décrit un monde qu'il connaît bien et livre une vision critique de la société en s'attaquant à ses travers (l'arrivisme, le vieillissement, la paranoïa). Il utilise aussi un procédé original du flash-back oral pour raconter l'histoire et le parcours d'Eve grâce à ses trois narrateurs. Pour ces multiples raisons, incluant la prestation exemplaire des acteurs, "All about Eve" a été couronné d'Oscars et est toujours considéré comme l'un des meilleurs films de tous les temps. Appréciation totalement justifiée !

Eve, film de Joseph Mankiewicz (1950) - avec Bette Davis, Anne Baxter, George Sanders ... Titre vo : All About Eve.

26 février 2007

Cette sacrée vérité (1937)

awful_truth_2Jerry Warriner et sa femme Lucy se mentent depuis longtemps sans en être dupes. Ils décident donc, d'un commun accord, de divorcer (90 jours sont nécessaires pour rendre ce jugement effectif). Sans plus attendre, ils s'engagent tous les deux à d'autres personnes : Lucy avec un riche mais ennuyeux homme d'affaire d'Oklahoma qui voyage avec sa mère, Jerry avec Barbara Valance, une jeune héritière. Chacun fait de son mieux pour que les plans de l'autre échouent...

Cette comédie légère est un bonheur à voir et revoir où les deux acteurs, Cary Grant et Irene Dunne, sont époustouflants et scintillent dans leurs interprétations improvisées de bout en bout ! Eh oui.. Leo McCarey n'a pas lésiné sur la fantaisie, changeant d'idées chaque matin, il modifiait son script avec une absence totale de considération pour le "coaching" mental de ses acteurs. C'était la belle époque, et tant mieux d'avoir osé ce pari car le résultat est un régal fait de situations burlesques, deawful_truth_3 dialogues vifs et ciselés, d'anecdotes poilantes et de rebondissements sans cesse ingénieux et qui prêtent à sourire !

Autre raison de voir ce film : il y a Cary Grant. The Awful Truth est le film qui consacrera son personnage et en fera une star. Sa composition est parfaite : ironique, clownesque, toujours dans le bon tempo, ses expressions et attitudes suffisent à faire rire. Faites une pause sur le regard concupiscent du Sieur dans les dernières minutes du film, ma foi... ça vous laissera songeur !

Mention spéciale pour M. Smith, le chien du couple Warriner. Skippy le terrier s'illustrera à nouveau dans "L'impossible Monsieur Bébé" au côté de son nouvel ami Cary Grant !
En 1937, Leo McCarey obtint l'Oscar du meilleur réalisateur pour ce film.

Cette sacrée vérité, film de Leo McCarey (1937) avec Cary Grant & Irene Dunne. Titre vo : The awful truth

25 février 2007

Seuls les anges ont des ailes (1939)

angels6Une jeune New-Yorkaise prénommée Bonnie (Jean Arthur) débarque en Amérique du sud dans le port bananier de Barranca. Elle y rencontre deux aviateurs, Joe et Les, employés pour une compagnie aéropostale. Geoff Carter (Cary Grant) qui dirige cette équipe de casse-cou apprend qu'un colis doit être livré dans la soirée. Joe s'envole, mais les conditions météo l'obligent à rebrousser chemin. Malgré la tempête et les conseils de Geoff, il tente une approche du tarmac, manque son atterrissage et décède dans le crash de son avion. Bonnie est effondrée et ne comprend pas l'attitude désinvolte du beau Geoff...

Profondément attaché à mener jusqu'au bout ce projet qui mêle l'aviation et la camaradie de ses pilotes isolés près des montagnes, Howard Hawks est parvenu à diriger un film particulièrement remarquable mais, somme tout, âpre et sombre.
Après le succès de "Bringing up baby", Hawks renouvelle donc la collaboration avec Cary Grant pour interpréter Geoff Carter, un type a priori têtu, insensible et détaché des femmes. Face à lui, Jean Arthur tente avec son rôle de Bonnie Lee de faire succomber cet homme au coeur de pierre, plus attaché à ses hommes qu'aux beaux yeux de la blonde... Elle est drôle, émouvante et possède un caractère à ne pas se laisser marcher sur les pieds, et pourtant Carter a le coeur brisé.
only_angels_have_wings01En voyant débarquer son nouveau pilote et son épouse, Carter retrouve en la sublime Judy McPherson celle qui a mis son coeur en miettes. Il tente de rester stoïque, d'autant plus que son mari n'a pas la côte auprès des pilotes, désigné coupable de lâcheté suite à un accident d'avion dans le passé.
Bref, à la 50ème minute du film, un ange passe : Rita Hayworth fait son entrée, c'est dans ce film qu'elle se fera enfin remarquer, dépassant le grade de "starlette". Elle est impeccable. Il fallait aux yeux de Hawks une actrice capable d'incarner l'idée de la "femme fatale", beauté froide, lisse, regard de braise et classe étourdissante, Rita a su combiner tous les atouts !
Bon il faut reconnaître que son rôle tient encore du statut de seconde classe, Rita joue quelques scènes et donne de très bonnes répliques savoureuses, mais sans plus.

angels"Seuls les anges ont des ailes" est indéniablement un film tour à tour dramatique, sentimental et étincelant. La trame est menée tambour battant, les scènes avec les avions soulèvent l'angoisse chez le spectateur, la tragédie donne le pas à la comédie. Et puis, cet esprit communautaire et solidaire entre pilotes est rendu à merveille. On s'attache à la fine équipe, on savoure les moments de fête, les heures sombres. C'est un bon compromis. On retiendra surtout de ce film l'éternelle performance de Cary Grant, qui affiche une personnalité complexe, et où il nous réserve des scènes particulièrement drôles et intenses avec la toute débutante Rita Hayworth.

Seuls les anges ont des ailes (1939) , film de Howard Hawks, avec Cary Grant, Jean Arthur & Rita Hayworth - titre vo: Only angels have wings .

25 février 2007

Sylvia Scarlett (1935)

sylvia_scarlett1Un père et sa fille, encore endeuillés, doivent quitter la ville de Marseille pour échapper à la justice qui demande des comptes à Henry Scarlett, escroc notoire, et qui dépouille sans vergogne l'héritage de son enfant pour prendre le bateau pour Londres.
Sylvia, décidée à le suivre, fait le choix de sacrifier ses nattes et son apparence féminine pour devenir un garçon. Ainsi déguisée en Sylvester Scarlett, elle compte bien passer inaperçue. Mais durant la traversée, son père fait la connaissance d'un certain Jimmy Monkley qui n'hésitera pas à dénoncer le couple Scarlett à la douane.
sylvia_scarlett3Les déboires ne s'arrêtent pas là. Sylvia et Henry retrouvent le fieffé menteur mais décident de lui emboiter le pas et d'adhérer à ses combines pour amasser le maximum d'argent avec le minimum d'efforts.
Ils partiront aussi à bord d'une roulotte, sous la compagnie des Pierrots enchanteurs, avec une nouvelle recrue prénommée Maudie, le béguin d'Henry. Non loin de la plage où ils ont établi leur campement, Sylvia rencontre un artiste peintre, Michael Fane, qui n'imagine pas une seconde que le jeune chérubin effronté cache en fait les traits d'une délicieuse jeune fille romantique...

sylvia_scarlett6Bon, personnellement je n'ai pas trop aimé ce film de George Cukor, même si l'ensemble des ingrédients était réuni pour concocter une faramineuse recette : imaginez au casting Cary Grant et Katharine Hepburn réunis pour la première fois, cela avait de quoi alpagué le chaland !
Pourtant, j'ai admiré la grâce sans pareille de la Grande Katharine, fabuleuse et dynamique, qui sacrifie aux artifices de son sexe pour paraître en garnement indiscipliné et dissipé, oui c'est une formidable interprétation, sans fards et sans retenue. Face à elle, le jeune Cary Grant d'à peine 30 ans inaugure un rôle de coquin menteur et filou, abominable de bout en bout, mais dont le charme flagrant ne laisse aucun doute sur l'étendue de ses talents d'interprète !
sylvia_scarlett5Mais "Sylvia Scarlett" démontre qu'une bonne histoire est nécessaire pour s'attacher la sympathie du spectateur. Dans ce film, non pas que ce soit en carton pâte, mais le fond laisse trop d'ambivalence sur un sujet aussi sensible que l'identité sexuelle. Certes, les pièces de Shakespeare s'en sont également nourries (cf. The Tempest, par exemple) mais j'ai particulièrement trouvé que la fausse naïveté doublée d'allusions franchement poussées n'était pas un cocktail réussi.
Inutile de préciser que ce film a été un "bide" complet à sa sortie en 1935, ce large champ d'ambiguités était d'un goût douteux pour l'époque ! Pour ma part, j'ai justement trouvé que ce film reflétait tout le fossé d'un film Classique qui a du mal à trouver sa place pour le public actuel. Non là je n'ai pas adhéré, alors que je suis une férue de ces films. Dommage.

Sylvia Scarlett, film de George Cukor (1935) - avec Cary Grant, Katharine Hepburn, Edmund Gwenn ...

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