18/11/06

Week-end en couple avec handicap - Nicolas Richard

weekend_en_coupleOn avait dit qu'on se reverrait... tout était urgent et prétexte à d'interminables discussions... je voulais présenter une galerie de personnages ridicules ou touchants... j'avais l'intention de développer une réflexion sur les décalages entre le passé et le passé dans le passé. Mais, au final... hein, cela donne un concentré de 13 nouvelles sans colorants ni conservateurs, un recueil frais moulu par un ancien bûcheron dans le Valais, entre autres considérations* sur le parcours de l'auteur, traducteur, romancier, et patati et patata...

"Week-end en couple avec handicap" reprend les instants souvent passés dans la vie du narrateur et qui se manifestent dans son présent sous forme de souvenirs déplaisants, honteux, nostalgiques, gênants mais bienheureux aussi. La rencontre d'une machine à caresser, d'une machine à anticiper, à faire l'amour, à broyer la matière pour en obtenir une autre.. par exemple. Une bonne gifle bien sentie pour cueillir la journée qui commence... L'essence d'un jeune écrivain qui se découvre dans ses lendemains dégrisés d'alcool et de nuits blanches auprès d'une inconnue de passage... Une jolie camarade qui sème la zizanie au sein d'une bande de copains virils, une journée de Saint Valentin noyée par les larmes, la paternité d'une oeuvre aux prises avec les effets de la caféine, le bon fils et la méchante petite amie trop franche, une jeune correspondante intrépide, le doux souvenir des cafés du centre-ville, une bluette sentimentale qui s'échappe, la vengeance d'une femme est un plat qui se mange froid, même cinq ans plus tard... Voilà au menu. Appétissant ? Oui, un régal.

"Peut-être garde-t-on intacte en soi une capacité d'émerveillement d'autant plus importante qu'on s'en est peu servi pendant ses jeunes années ? Un SEP (Stock d'émerveillement potentiel), en quelque sorte, qui se conserverait indéfiniment sans rien perdre de son éclat initial." - C'est, pour simplifier, la sensation que j'ai éprouvée en lisant ce recueil de nouvelles. Un plaisir simple, honnête pour un travail d'écriture tout aussi sincère et transpirant l'enthousiasme.. allez, on s'éponge et on s'y plonge.

*Biographie de l'auteur
Nicolas Richard a publié un roman, Les Cailloux sacrés (Flammarion), et des nouvelles dans des revues (Les Épisodes, Rue Saint Ambroise). Il a traduit Richard Brautigan, Stephen Dixon, James Crumley Harry Crews, Richard Powers, Nick Hornby Thomas McGuane, H. S. Thompson. Il a aussi posé nu pour des étudiantes, retapé des appartements à Brooklyn, fait la vaisselle à Bâle, a été bûcheron dans le Valais et manager de groupes de rock.

Les petits matins

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17/11/06

A conserver au frais - Isabelle Sojfer

A_conserver_au_fraisReprenons la présentation de l'éditeur : Blanche-Neige est une emmerdeuse égocentrique. Cendrillon se fait piquer son prince par sa demi-sœur. L'ogre tue par erreur son fils prodige et se résout à le manger. Une famille vend un par un les organes de la grand-mère pour s'équiper en électroménager. Un yaourt en son frigo médite sur sa fin prochaine...

... goûtez-vous la mise en bouche, sentez-vous cette odeur alléchante ? Personnellement j'ai savouré, un vrai régal, ça se lit juste un peu trop vite, dommage. Isabelle Sojfer a constaté assez finement que l'époque actuelle ne dénaturait guère du temps des contes de notre enfance. Les personnages ont juste une nature plus pernicieuse, des travers davantage soulignés pour révéler la cruauté de l'existence, la tragédie qui enfle, toujours et encore. Ce n'est pas nouveau, mais c'est poussé à outrance et fatalement en dérision. Cendrillon n'a guère trouvé chaussure à son pied, par contre elle en collectionne des paires. Le roi Lear est chassé de sa tour capitaliste et devient un vieux fou aigri. Le Père Noël est sérieusement déprimé, le Chaperon rouge a perdu de sa candeur et Poucet a été abandonné au royaume du Bon Marché... L'auteur a mis au placard le ton emprunté des contes classiques, elle a brandi en étendard la facétie, l'anti-conformisme, l'absurdité du destin. En tout, 13 nouvelles déjantées et hilarantes, à tenir éloignées des enfants sages...

Les petits matins

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Douze histoires d'amour à faire soi même - Lola Gruber

douze_histoiresCe recueil est la première publication de son auteur, Lola Gruber, jeune trentenaire parisienne, qui a su gagner la confiance d'une maison d'édition débutante, Les Petits Matins. Essentiellement pour cette raison, je vous conseille de découvrir ce livre rose flashy, qu'on confondrait presque avec un roman-photos. Le contenu est également enchanteur : prometteur, enjoué, acerbe et critique. Il y a certes un ensemble hétérogène, avec des nouvelles de qualité disparate. La première qui ouvre le recueil est particulièrement jubilatoire : L'ultime souper met en scène un couple qui est au bord de la rupture car la jeune fille a préparé un repas pour son chéri, mais avec un peu trop d'amour se dit-elle, elle est horrifiée de ce constat, tout soudain l'écoeure et lui donne envie de fuir. J'ai particulièrement apprécié l'acuité dans la présentation des personnages: tendresse et férocité se donnent la main. Et c'est d'ailleurs, et assez vite, une donne générale. Lola Gruber a probablement beaucoup lu Dorothy Parker pour s'inspirer de la sorte ! Un nom à suivre de près.

Les petits matins

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16/11/06

La soupe de Kafka - Mark Crick

soupe_de_kafkaDe la bonne soupe, des oeufs à l'estragon, un coq au vin, du gâteau au chocolat ou un clafoutis grand-mère... oui d'accord, mais n'est-ce qu'un simple livre de recettes composé par un Londonien créatif, ancien étudiant du lycée Condorcet ? Non, bien entendu ce n'est pas qu'un simple livre de recettes, c'est beaucoup plus croustillant.

Ce sont en fait 16 recettes à la manière de grands écrivains, pas leurs trucs et astuces, mais une idée plus grandiose : écrire des pastiches littéraires sous forme de recettes, et des vraies recettes originales, en reproduisant la touche de chacun (thèmes, obsessions, atmosphères). Mark Crick prend donc son plume "à la manière de" Chandler, Jane Austen, Kafka, Proust, Steinbeck, Virginia Woolf, Chaucer ou Irvine Welsh... (pour ne citer qu'eux). L'anglais s'est complètement mis dans la peau de ces auteurs, il a concocté ses petits textes, en partant du principe qu'il présentait également une recette, et le texte s'envole, sort de sa casserole et embaume le lecteur pour le mettre dans le bain de l'écrivain dont la recette est faite "à la façon de". Ingénieux, époustouflant et remarquable. On dévore littéralement cette Soupe de Kafka ! De plus, chaque texte s'accompagne d'une illustration ou d'une photo en forme de pastiche (encore!), des oeuvres de Mark Crick qui cette fois s'est amusé à créer à la manière de Warhol, Hockney, Matisse, etc.

C'est très bon, très respectueux et bluffant de concordance, de quoi perdre la tête ! Le mot de la fin, façon Chaucer : "Vous nous avez présenté un délice, Expert que vous êtes en art culinaire, Et votre prestation avait bel air. Bien sûr, ami, les astuces de traiteurs Ont été déjà dites par nos prédécesseurs Mais le style du diseur est la vraie création Alors qu'on oubliera sa profession." - Et toc !

Flammarion

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13/11/06

Ainsi mentent les hommes - Kressmann Taylor

ainsi_mentent_les_hommesQuand j'ai commencé la lecture de ce livre de Kressmann Taylor, je m'attendais à de nouvelles illustrations de fourberie orchestrées par des enfants ou des jeunes adolescents, comme l'annonçait la quatrième de couverture. Un peu comme le recueil de Julie Orringer ("Comment respirer sous l'eau"). Mais finalement, non.

Dans la première nouvelle, par exemple, un jeune garçon est partagé entre le désir de plaire à son père, l'archétype du mâle qui trime toute la semaine pour élever un toit convenable pour sa famille, et celui de ne pas décevoir sa mère, douce, souriante, confiante et prophétesse sur les mystères de la nature, des poissons notamment. Dans la deuxième histoire, un gamin vit dans une ferme, dans un coin assez conservateur, ses parents sont des gens de la ville, diplômés de l'université, et pourtant ce garçon est le souffre-douleur de son professeur d'histoire, qui l'abreuve de sarcasmes au point de faire rugir une envie de meurtre et de violence.

La façon d'écrire chacune des histoires est limpide et sensible. Le portrait du couple Tevis (dans la 4ème nouvelle) est honnête et touche en plein coeur. A tout moment, on ressent beaucoup d'affection pour les protagonistes, trop souvent blessés par les affrontements, les "petites choses de la vie" (référence au personnage de  Stella Tennant dans "Mélancolie" dont l'histoire est douce, cruelle et ironique à la fois). Ces textes avaient été publiés dans les années 50, ceci pouvant certainement expliquer ce petit côté "charme désuet" dans sa peinture si parfaite de la société de l'époque. J'ai beaucoup aimé le portrait d'ouverture de l'épouse dans son potager sous l'oeil légèrement méprisant et agacé du mari, le "gouverneur du foyer" ! Aaaah, si cruel si pervers et pourtant si perspicace... Je n'ai qu'un mot à ajouter : lisez-le !

Le livre de poche

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12/11/06

Enregistrements pirates - Philippe Delerm

enregistrements_pirates"Enregistrements pirates" est un diaporama d'instants saisis sur le vif, des polaroïds qui matraquent les petits riens de la vie alentour. Et il s'en passe des choses sans qu'on s'en aperçoive : une personne qui promène son chien, les messages texto délivrés par téléphone portable, les rappels interminables au chanteur qui ne cesse d'aller et venir des coulisses à la scène, la lettre d'une étudiante suédoise, un graffiti planté sur un mur ou des jonquilles sur le quai. Etc...
"Enregistrements pirates" est un recueil de textes qui s'ouvre et se ferme avec un clin d'oeil aux peintures de Pietro Longhi. Pirate de l'instantané, Philippe Delerm démontre une nouvelle fois son talent des textes concis, qui font mouche et touchent le public - imparable.

Folio

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05/11/06

Perspectives de paradis - Bénédicte Martin

perspectives_de_paradisTrois ans après son sulfureux "Warm Up", Bénédicte Martin revient sur la scène littéraire avec des "Perspectives de paradis" beaucoup plus raisonnables, remisant au placard l'érotisme débridé du précédent recueil. Dommage ? Oui, un peu. J'ai personnellement trouvé qu'il manquait un peu de cette fraîcheur et légèreté, si caractéristique au ton de miss Martin, bien loin de labourer son champ dans le lexique porno-chic refoulé, non c'était écrit avec la saveur et la gourmandise d'une amoureuse des mots et de la langue onctueuse, oui c'est vrai, qui rappelle le style de Colette.

Bref, dans "Perspectives de paradis", livret bien maigrichon de 135 pages, on y découvre avec stupeur et tremblements qu'il y a tout de même 25 nouvelles au compteur ! Alors, quoi ? Elles ne sont pas bien consistantes, à peine deux ou quatre pages (au plus), elles s'enfilent comme des perles pour en faire un collier, l'écrin n'est pas de velours, mais pourrait-on reprocher à Bénédicte Martin de varier son registre ? Non, reconnaissons-le.

Cette fois-ci, Eros se porte pâle, à peine quelques (rares) fois est-il sonné pour pondre quelques éclats de lecture, du style : "on lui a parlé de crème anglaise qui perlerait sur le bout du sexe des hommes" ou "il commence à la lécher comme le beurre d'une tartine". Rien de folichon, j'en conviens. La coquette n'est-elle donc plus frivole ? Elle a rangé au placard ses talons aiguille et ses mini-jupes sexy, elle est décidément plus sombre et sobre (elle évoque la folie, la mort, le meurtre), elle ose aussi l'humour, le cocasse et la roublardise ("j'en ai marre de tes caresses en spirales et de ta tête d'obsédé. Tu t'éparpilles sous les oreillers et sur moi. Ras-le-bol. Chaque fois, c'est pareil, sous la blancheur du drap, une stalagmite apparaît et tu rêves que je la suce. Pour ton plaisir, je fais des oh et des ah, mais qu'est-ce que tu m'agaces").

Il y a de la mutinerie dans l'air ! Les héroïnes de Bénédicte Martin ne sont désormais plus (que) des dévergondées, elles sont modérées, avides, exigeantes, parfois impudiques. Il y a un panel beaucoup plus large, on s'expatrie à leurs côtés, on passe de Shangai, du Palais Royal, de Londres, de Baden-Baden, de Hongrie, du Bosphore, de Dunkerque et de Paris 44 en moins de deux.

Mais il reste cette grâce dans l'écriture, ronde et douce, poétique en diable. Bénédicte Martin n'a pas changé d'un gramme, elle n'est pas qu'un minois ravissant qui griffonne des contes coquins en montrant sa culotte, c'est (ainsi le prouve ce deuxième livre) une jeune femme toujours charmante et qui se dévoile autrement... A suivre !

Flammarion

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02/11/06

Vous n'écrivez plus ? - Laurence Cossé

vous_n__crivez_plusReprenez la présentation de l'éditeur et vous tenez le propos des 11 nouvelles de ce livre...

Présentation de l'éditeur
Quand on feuillette les catalogues des grandes maisons d'édition, où figurent les noms de tous les auteurs qu'elles ont publiés, on a un peu froid dans le dos. Quatre-vingt-quinze pour cent de ces noms sont oubliés. Une autre chose est frappante. Beaucoup de ces auteurs ont disparu après avoir publié un livre ou deux, pas plus. Comment ont-ils vécu ensuite ? Qu'ont-ils fait, que sont-ils devenus alors que plus personne ne se souvenait qu'ils avaient écrit ? Écrire n'a jamais transformé la vie, ni arraché qui que ce soit à l'humaine et infirme condition. Le constat serait amer s'il n'y avait l'humour de Laurence Cossé et son attrait pour la face cachée des êtres et des destins, si touchante, souvent, si incongrue qu'on se dit : cela ne s'invente pas.

Cela parle donc des écrivains, de ceux qui rament, de ceux qui restent dans l'ombre ou connaissent un succès fulgurant, prennent la grosse tête et tombent dans les limbes de l'oubli, ou espèrent un éternel chef d'oeuvre inaccessible à lire, de ceux qui flirtent avec la presse ou des jurés littéraires, des écrivains en devenir, des écrivains bien assis mais lassés de cette reconnaissance et qui cherchent un renouveau... Il y en a pour tous les goûts, c'est plaisant et jouissif, un pur concentré de "tombons les masques" du monde cruel de l'édition. Oui, cruel ! On s'en rend compte, car le fond de l'écriture, au-delà de l'humour et la légèreté, est passablement cynique et piquant. Il ne faut pas s'en laisser conter, écrire exige beaucoup, et les plus récompensés ne sont pas les plus méritants, etc. J'ai énormément apprécié ce recueil de Laurence Cossé, beaucoup aimé le style et la forme en général, ce n'est pas souvent de trouver en un seul livre le même thème à travers les différentes nouvelles; donc ici c'est le cas et on baigne dans l'écriture sous toutes ses coutures. C'est à chaque fois bien constaté, bien analysé et c'est un regard, sinon neuf, plus réaliste du statut de l'écrivain. Bien vu, bien écrit, excellente lecture en général.

Gallimard

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20/10/06

Une seconde de plus - Delphine Coulin

une_seconde_de_plusAvec ce premier recueil de nouvelles, Delphine Coulin confirme tout le bien pensé et entrevu dans son roman "Les traces". Là, dans "Une seconde de plus", l'auteur prend un plaisir plus parcimonieux à écrire des petites histoires dans lesquelles des héroïnes se confrontent à l'espace temps, à l'infinité dans lesquelles quelques secondes se fondent, précieuses et impondérables. C'est en six fois qu'elle renouvelle ce miracle, six fois le mystérieux enchantement... Cela commence par la rencontre de la narratrice avec une petite fille blonde, étrange comment celle-ci l'interpelle. Et si l'enfant qui était en nous n'était jamais parti, et si l'enfance nous rattrapait pour nous gronder d'avoir abandonné nos rêves et nos bravaches ? On s'imagine sans cesse que "quand j'étais petit, c'était vachement mieux", est-ce bien vrai ?... Puis, une étudiante en géographie est hébergée par un homme et sa fille, le temps qu'elle étudie la rivière qui coule au bas de leur petite maison. Cependant l'étudiante contribue à un projet de barrage qui menace le bonheur tranquille (et fragile) de ses hôtes. Un bonheur "hors du temps", en somme... Cette idée de bien-être perdu revient dans les autres épisodes : après la mort de son compagnon, une jeune femme décide un projet fou pour ne jamais se séparer des cendres de celui-ci ; ou une auxiliaire en milieu hospitalier aide les personnages malades à finir leurs jours dans la sérénité, loin de la souffrance, jusqu'au jour où c'est son propre père qu'elle tient entre ses mains. Et qui ne connaît pas encore la Vie et Mort de Madeleine Bayard, célèbre révolutionnaire parisienne, amie des chats et porte-parole d'un échec des générations ?! .. La dernière histoire, "Les gouttes au bas des draps", est plus courte, plus complexe, mais elle exprime l'essence du manque et de l'absence : "partout sur le continent les vêtements portés par le vent clament l'existence des disparus. Les traces du passé ne pourraient pas être effacées des mémoires comme de simples taches de sueur sur un linge. Il n'y aurait ni oubli, ni pardon."
Faites-moi confiance, si vous ne connaissiez pas encore Delphine Coulin, il est temps de vous rattraper !

Grasset

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